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Conférence du mardi 13 avril 2004

La soirée a débuté avec le mot de notre président, Louis Dubé, qui a présenté l'association des Sceptiques du Québec, fondée en 1987. M. Dubé a énoncé le but de l'association : promouvoir la pensée rationnelle et l'esprit critique face aux pseudosciences et aux phénomènes paranormaux. Aujourd'hui, les Sceptiques du Québec comptent environ 400 membres et abonnés. Ils publient leur propre revue : « Le Québec Sceptique. »

M. Dubé a expliqué que la démarche sceptique est faite de doute, d'examen et de vérification. Elle s'applique à tous les phénomènes d'intérêt humain. Le logo de l'association est un point d'interrogation : la démarche sceptique repose sur le questionnement. Quelles sont les preuves? Peut-on vérifier les prédictions découlant de telle ou telle hypothèse? Telle théorie est-elle cohérente et non contradictoire? Telle théorie s'oppose-t-elle à d'autres faits bien établis et maintes fois vérifiés? Etc.

Mais les Sceptiques du Québec ne se contentent pas de poser des questions : ils cherchent aussi des réponses. Et pas n'importe quel genre de réponses : des faits observables, quantifiables et reproductibles, qui appuieraient les propositions avancées, ainsi que des arguments rationnellement convaincants. Toutes les réponses n'ont pas la même valeur. Être sceptique, c'est aussi être prêt à remettre en question les réponses déjà acceptées. C'est être prêt à changer d'idée… si on nous démontre que nous avons tort.

Les Sceptiques du Québec n'ont pas de position officielle sur la question de l'existence de Dieu. Chacun des membres de l'association se forge une opinion par lui-même, comme sur toute autre question d'ailleurs. L'objectif des Sceptiques du Québec n'est pas de tenter de démontrer que les autres ont tort, mais plutôt de parvenir, avec eux, à une connaissance plus fiable.

Evelyne Gadbois a ensuite présenté le conférencier, Marco Bélanger, et sa conférence : « Scepticisme et athéisme : un mariage de raison? »

Marco Bélanger, professeur de mathématiques au collège Jean-de-Brébeuf et doctorant en philosophie morale à l'Université de Montréal, est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages : Le flou dans la bergerie : essai sur la lucidité et l'incertitude, Montréal, Liber, 2002; Le guide critique de l'extraordinaire (en collaboration), Bordeaux, Les Arts Libéraux, 2002; Intervenir sur les langages en mathématiques et en sciences (en collaboration), Montréal, Modulo Éditeur, 2003; Sceptique ascendant sceptique, Montréal, Éd. Stanké, 1999.

Marco Bélanger a de plus publié des articles dans la revue Le Québec Sceptique, ainsi que des nouvelles sous un pseudonyme qu'il n'a pas dévoilé.

Le texte annonçant la conférence était formulé comme suit :

Un sondage effectué en juin dernier (2003) auprès des membres des Sceptiques du Québec a révélé qu'un tiers des répondants se dit croyant et que les deux tiers se disent athées. Le pourcentage non négligeable de sceptiques croyants a suggéré au conférencier l'idée de cette conférence où il tentera de répondre à deux questions :

  1. Le sceptique croyant est-il incohérent?
  2. Le sceptique athée doit-il promouvoir l'athéisme?

Ce questionnement permettra de se demander plus précisément si la raison conduit nécessairement le scepticisme vers l'athéisme, si l'athéisme est une valeur à promouvoir dans une société pluraliste. Seront aussi examinés la nature des arguments en faveur de l'existence de Dieu et de ceux en faveur de son inexistence, les limites de la science, le besoin de transcendance, l'évacuation de la notion de Dieu dans la morale contemporaine.

La soirée s'est terminée par une période de questions et d'échanges entre l'auditoire et M. Bélanger.

SCEPTICISME ET ATHÉISME : UN MARIAGE DE RAISON?

Marco Bélanger

par Marco Bélanger

M. Bélanger a préparé cette conférence à la suite du sondage effectué lors de la soirée du 13 juin 2003.

Ce sondage effectué auprès de membres des Sceptiques du Québec a révélé qu'un tiers des répondants se dit croyant et que les deux tiers se disent athées. M. Bélanger a été surpris et intéressé par l'importante proportion de croyants chez les Sceptiques. C'est ce qui l'a amené à se poser deux questions :

  1. Le sceptique croyant est-il incohérent?
  2. Le sceptique athée doit-il promouvoir l'athéisme?

Avant de répondre, M. Bélanger a affiché sa position personnelle. Il dit ne pas être agnostique. Il se situe parmi les deux tiers d'athées. Il avoue être un athée convaincu et a le sentiment très fort de l'inexistence de Dieu et de l'impossibilité d'une vie après la mort, bien qu'il ne puisse pas le prouver. Il ne peut partager son sentiment qu'avec ceux qui entretiennent les mêmes croyances. M. Bélanger a précisé qu'il ne tentera pas de prêcher en faveur de l'athéisme dans sa conférence.

LES RÉPONSES AUX QUESTIONS

À la première question, il répond non : le sceptique croyant n'est pas incohérent. Ou du moins, s'il l'est, il ne l'est pas plus que le sceptique athée. À la deuxième question, il répond également non : le sceptique athée ne doit pas promouvoir l'athéisme. Le reste de la conférence sera une argumentation visant à soutenir chacune de ces deux réponses.

QUELQUES DÉFINITIONS

Par « scepticisme », M. Bélanger entend un mode de pensée qui s'apparente au doute méthodique en sciences, ou encore une attitude de questionnement qui vise à faire progresser la connaissance en amenant à distinguer « croyances subjectives », « opinions plausibles » et « connaissances établies. » C'est d'ailleurs la position des Sceptiques du Québec. Il ne faut pas la confondre avec l'attitude philosophique appelée « pyrrhonisme » : le penseur grec Pyrrhon n'était sûr d'absolument rien, même pas de l'existence des choses et des êtres qui se trouvaient devant lui. Le scepticisme des Sceptiques du Québec est plutôt méthodologique et admet ainsi les connaissances scientifiques.

Par « athéisme », M. Bélanger se réfère au mode de pensée de ceux qui ne croient en aucune entité suprême et législatrice de l'univers, ni en la vie éternelle, ni en une quelconque explication surnaturelle des phénomènes naturels.

(1) LE SCEPTIQUE CROYANT N'EST PAS INCOHÉRENT

LES CROYANCES AU PARANORMAL

« Le sceptique croyant est-il nécessairement plus engagé que le sceptique athée sur le terrain des croyances au paranormal? »

M. Bélanger a distingué cinq types de croyances au paranormal. Selon lui, le sceptique athée n'est engagé dans aucune de ces croyances. Le principe de non-contradiction oblige le sceptique athée à ne pas croire

  1. au contact avec les morts et à la médiumnité ainsi
  2. qu'aux fantômes.
  3. Les théories scientifiques établies et l'empirisme (ou la recherche de faits reproductibles par l'observation et l'expérimentation) amènent le sceptique athée à rejeter la parapsychologie (télépathie, télékinésie).
  4. L'empirisme amène le sceptique athée à ne pas croire, jusqu'à preuve du contraire, en la divination, en l'astrologie et aux prophéties.
  5. Enfin, pour les mêmes raisons qu'en (3), il est amené à rejeter la voyance.

Qu'en est-il du sceptique croyant? M. Bélanger a d'abord précisé qu'il applique un principe de charité aux croyants, en ce sens qu'il présuppose que ceux-ci sont des personnes rationnelles au même titre que les sceptiques, les agnostiques et les athées. Les croyants ne sont pas nécessairement engagés sur le terrain des croyances au paranormal.

Le sceptique croyant croit en la vie éternelle après la mort, mais pas nécessairement

  1. à la possibilité de contact avec les morts. Une séparation très nette pourrait exister entre le monde des morts et celui des vivants.
  2. Le sceptique croyant n'est pas non plus nécessairement engagé sur le terrain de la croyance aux fantômes, ni
  3. de la télépathie et de la télékinésie. Dieu pourrait très bien ne pas permettre l'existence de ce genre de phénomènes.
  4. Le sceptique croyant peut très bien rejeter la divination, l'astrologie et les prophéties, ainsi que
  5. la voyance, en affirmant que la prédiction des événements futurs n'appartient qu'à Dieu. C'est là entre autres la position officielle de l'Église catholique. Cependant, l'Église catholique se contredit en admettant l'existence des prophètes. M. Bélanger a précisé qu'un croyant peut toutefois très bien refuser les prophéties de la Bible, étant donné que celles-ci sont fortement ancrées dans un contexte historique.

Enfin, d'après M. Bélanger, certains diront peut-être que là n'est pas le problème avec le sceptique croyant, il est dans sa croyance religieuse, qui n'a pas nécessairement de liens avec les croyances au paranormal. On peut voir cela en analysant les raisons qui amènent les gens soit à croire en Dieu, soit à ne pas y croire.

LES RAISONS DE LA CROYANCE ET DE LA NON-CROYANCE EN DIEU

La non-croyance en Dieu est fondée sur des arguments qui sont plutôt d'ordre rationnel, mais elle n'exclut pas les arguments d'ordre émotif. À l'inverse, la croyance en Dieu est fondée sur des arguments qui sont plutôt d'ordre émotif, mais elle n'exclut pas les arguments d'ordre rationnel. D'où il est très difficile, voire impossible, que les non-croyants et les croyants se convainquent les uns les autres : leurs principaux arguments respectifs ne sont pas du même ordre.

LES ARGUMENTS D'ORDRE RATIONNEL DE L'ATHÉE

(1) L'argument de la cause première

Le croyant affirme que Dieu est la cause de l'univers. L'athée réplique en demandant : quelle est la cause de Dieu? Le croyant peut répondre : il n'y en a pas, Dieu est là depuis toujours. L'athée dira : alors, pourquoi ce ne pourrait pas être le cas de l'univers, qui existerait depuis toujours, sans avoir eu de cause?

(2) L'argument de la loi naturelle

Le croyant affirme que toute chose dans l'univers suit une loi ordonnée par Dieu. L'athée demande : comment Dieu a-t-il introduit les lois naturelles? L'a-t-il fait selon son bon plaisir? Dans ce cas, il faut admettre que certaines choses ne sont pas soumises à des lois. Mais s'il l'a fait pour des raisons incontournables, alors il faut admettre que Dieu est soumis à quelque chose qui lui est supérieur.

(3) L'argument du plan

L'idée que l'univers suivrait un plan déterminé à l'avance est une vue de l'esprit pouvant être démolie, par exemple en invoquant l'évolution par sélection naturelle. Il n'y a aucune planification dans l'évolution des formes de vie; l'arbre de l'évolution est d'ailleurs plein de branches éteintes! C'est qu'on ne voit pas, en observant les formes de vie actuelles, toutes celles qui ont été un échec et qu'on découvre sous la forme de fossiles.

(4) L'argument de la contradiction dans la notion de toute-puissance de Dieu

Si Dieu est tout-puissant, c'est qu'il peut créer n'importe quoi, par exemple quelque chose qu'il ne peut détruire. Dans ce cas, il n'est plus tout-puissant. De plus, comment sa toute-puissance peut intégrer le problème de l'existence du mal?

LES ARGUMENTS D'ORDRE ÉMOTIF DU CROYANT

(1) L'argument du sens

Le croyant demande : comment l'univers pourrait-il ne pas avoir de sens? L'athée peut répondre que des choses insensées existent effectivement : pensons aux horreurs qu'il y a dans le monde.

Toutefois, M. Bélanger, qui ne croit pas que l'univers ait un sens, se surprend à utiliser lui-même l'argument du sens pour réfuter l'hypothèse du destin. Si tout était déjà prévu d'avance, il n'y aurait pas de place au libre arbitre et aux actes volontaires. Une telle vie serait bien insensée!

(2) La science ne répond pas à toutes les questions

La science ne répond pas à toutes les questions, notamment aux questions morales. Elle ne nous dit pas ce que l'on doit faire. Par exemple, si l'on voit une personne se noyer, doit-on la sauver indépendamment de qui elle est? Si cette personne était Hitler, que feriez-vous? Le croyant recherche des principes fondamentaux qui permettent de répondre à ce genre de questions éthiques.

(3) Il est possible de croire en Dieu sans pour autant croire que l'on possède la vérité sur lui ni sur tout le reste.
(4) La fonction thérapeutique de la croyance

La croyance, notamment la croyance en Dieu, a une fonction thérapeutique : elle adoucit certaines épreuves de la vie, au même titre que nous remémorer les dessins animés de notre enfance nous fait du bien. Et au même titre que les dessins animés de notre enfance, il n'est pas nécessaire qu'une croyance corresponde à quelque chose de réel pour qu'elle puisse jouer ce rôle thérapeutique.

(5) L'intolérance religieuse n'est pas automatique

Il est vrai que la croyance religieuse peut être source d'intolérance. Mais y a-t-il une relation de nécessité et de suffisance entre religion et intolérance? Doit-on être intolérant pour être religieux? Non. Suffit-il d'être religieux pour être intolérant? Non plus : pensons aux Romains de l'Antiquité, qui avaient leurs propres dieux mais qui ne les imposaient pas aux peuples qu'ils conquéraient; ils les laissaient croire en leur religion. M. Bélanger a fait une analogie avec l'argument du couteau : le fait que les couteaux puissent suggérer à certains individus de tuer doit-il nous amener à interdire les couteaux? Bien sûr que non.

CONCLUSION SUR LA PREMIÈRE QUESTION

On peut donc en conclure que la croyance chez le sceptique n'est pas incohérente. Mais ce qui serait encore plus cohérent, ce serait un sceptique agnostique, c'est-à-dire un sceptique qui suspend son jugement, qui affirme ne pas savoir ce qu'il en est de l'existence de Dieu. Un sceptique est quelqu'un qui doute quand il n'a pas de raisons probantes de croire en quelque chose, et un agnostique est quelqu'un qui doute de l'existence de Dieu; le mode de pensée de l'un s'inscrit parfaitement dans le mode de pensée de l'autre.

(2) LE SCEPTIQUE ATHÉE NE DOIT PAS PROMOUVOIR L'ATHÉISME

M. Bélanger a commencé par quelques considérations historiques et déontologiques. D'abord, les considérations historiques :

QUE S'EST-IL PASSÉ AVEC DIEU AU COURS DES DERNIERS SIÈCLES?

Il s'est passé deux choses très importantes, qui caractérisent l'avènement de la modernité dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui :

  1. Avec l'avènement de la démarche scientifique, on a cessé d'avoir besoin de la notion de Dieu pour expliquer les phénomènes naturels. Les deux premières personnes à expliquer les phénomènes naturels en les mathématisant et en les insérant dans une structure autonome propre à l'univers, plutôt qu'en recourant à Dieu, furent Galilée et Newton, durant les XVIIème et XVIIIème siècles.
  2. Durant la même période, on a cessé de recourir également à la notion de Dieu pour fonder la morale. Des philosophes comme Hobbes et Kant ont démontré qu'on n'a pas besoin de Dieu pour être un individu moral.

Selon un grand nombre de croyants, les athées, parce qu'ils ne croient pas en Dieu, se croiraient tout permis et seraient donc plus portés à faire le mal. M. Bélanger a cité, en réponse à cet argument, la présidente d'Atheist Alliance International :

Ce que ces gens-là disent, c'est que seule la peur de l'enfer les retient d'assassiner leur prochain à coups de tournevis
in « La riposte des athées aux États-Unis », L'Actualité, 1er avril 2004, p. 24.

Le philosophe contemporain Daniel Dennett dit, au nom des athées :

Nous prenons nos devoirs civiques au sérieux parce que nous ne croyons pas que Dieu viendra sauver l'humanité de ses folies.

En tant qu'athée, M. Bélanger se sent proche d'une telle position.

M. Bélanger a déploré que, alors que le public sait très bien que l'hypothèse de Dieu n'est pas nécessaire pour expliquer les phénomènes naturels, il semble ignorer que l'hypothèse de Dieu n'est pas non plus nécessaire pour fonder la morale. Pourtant, la venue d'une morale sans Dieu fut un pas considérable dans l'histoire de l'humanité qui a eu des conséquences sociales et politiques aussi grandes que celles apportées par la science.

LA VENUE D'UNE MORALE SANS DIEU

Cela ne s'est pas fait sans heurt!

(1) L'HÉRITAGE DES GRECS ET LA VENUE DES CHRÉTIENS

On parle ici d'une période qui s'étend de 500 av. J.-C. jusqu'à 1500 apr. J.-C. M. Bélanger a résumé les croyances de cette période au travers des théories d'Aristote, philosophe grec (384-322 av. J.-C.), et de saint Thomas d'Aquin, théologien italien (1225-1274), deux penseurs qui ont tenté de penser à nos actions morales de façon rationnelle.

Les systèmes d'Aristote et de Thomas d'Aquin ont considérablement influencé la politique. Durant cette période, la morale et la politique se confondent : l'État veille à ce que les citoyens respectent la conception du bien promulguée.

Le système des fins

Aristote a établi un système de fins - de buts, de destinées, de raisons d'être - dans l'univers, dont Thomas d'Aquin s'est inspiré pour justifier davantage le christianisme. Pour Thomas d'Aquin, la croyance pouvait être fondée rationnellement : elle n'était pas qu'une question de foi.

Chez Aristote, tout dans l'univers a une fin. Par exemple, si la pierre tombe, c'est parce que Dieu a mis en elle le désir de retrouver son lieu naturel, qui est le centre de la Terre. (Note de l'auteur de ce compte-rendu : on a cru, jusqu'à Copernic (1473-1543), que le centre de la Terre était le centre de l'univers.)

Chez Aristote et Thomas d'Aquin, les fins sont hiérarchisées, comme les êtres. Les fins des êtres forment une pyramide : de la base au sommet, on retrouve les minéraux, les végétaux, les animaux, les humains et finalement Dieu. Les êtres inférieurs ont pour fin de servir aux fins des êtres supérieurs. La fin des êtres humains est de servir Dieu. Dieu est la fin ultime : tout converge vers Dieu. Dieu est le bien ultime qu'il faut rechercher.

D'où Thomas d'Aquin soutenait la vie monastique : il faut se détourner de la vie active et mener une vie de contemplation pour se rapprocher de Dieu. Le moine est presque au sommet de la pyramide.

Le système des fins impose donc aux humains des normes qui ont des conséquences très importantes.

Les normes seraient dans la nature

Que devons-nous faire? Pour Aristote et pour Thomas d'Aquin, on n'a qu'à observer ce qui passe dans la nature pour le savoir. Les normes seraient inscrites dans la nature. Par exemple, quelles sont nos obligations en matière de relations sexuelles? Si on observe les animaux, on peut en conclure que c'est seulement à des fins de procréation que nous devons faire l'amour. C'est de là que vient le fameux « devoir conjugal » auquel était astreint le couple dans la vision chrétienne. Chez Aristote, la perpétuation des espèces est l'image de l'éternité des dieux. Les individus sont mortels, mais les espèces sont éternelles.

Les conséquences du système des fins

Cette perspective a alors les conséquences suivantes :

  1. La fin de la femme est la procréation.
  2. Toutes les pratiques sexuelles qui ne visent pas la procréation sont automatiquement interdites. Mais le viol peut être autorisé si c'est l'homme qui contraint son épouse à une relation sexuelle.
  3. L'humanité est hiérarchisée : certains humains sont des êtres inférieurs dont la fin est d'être serviteurs ou esclaves; d'autres sont des êtres supérieurs dont la fin est d'être les maîtres. Puisque les fins sont voulues par Dieu, les statuts sociaux sont immuables. C'est ainsi qu'Aristote, un grand philosophe, défend de manière rationnelle l'esclavage et la soumission de la femme à l'homme.
  4. La notion de vie privée est inexistante. Tout est axé sur les fins, la fin ultime demeurant toujours Dieu.
  5. Il faut brûler les hérétiques. Pourquoi? se demande-t-on aujourd'hui. Parce qu'ils pouvaient répandre leurs croyances et ainsi détourner une grande partie de la population du salut. Il était impératif d'intervenir sur ce plan.
L'univers est divisé en deux

Chez Aristote, l'univers est divisé en deux : le monde céleste, parfait et divin, et le monde sublunaire (sous l'orbite de la Lune), imparfait et où les accidents surviennent.

(2) PREMIÈRES FRACTURES AU ROYAUME DES FINS
Les schismes dans la chrétienté

Des schismes religieux se sont produits dans la chrétienté entre 1500 et 1700 apr. J.-C. Le christianisme s'est séparé en trois branches principales : le catholicisme, le protestantisme, fondé par Luther, et l'anglicanisme, fondé par le roi d'Angleterre Henri VIII.

Le protestantisme de Luther est une variante de la conception chrétienne du bien et résulte d'une autre façon d'interpréter les normes prétendument dictées par la nature. Rappelons que, selon Thomas d'Aquin, la meilleure vie possible qu'une personne puisse mener, pour être proche de Dieu, est la vie de contemplation du moine. Luther n'était pas d'accord : selon lui, il est possible d'être également proche de Dieu en menant une vie active. Calvin renchérit en affirmant qu'il est possible d'être aussi proche de Dieu en faisant des affaires. On peut faire du commerce sans se sentir coupable! Ainsi est fondé le calvinisme.

Si Luther ne fut pas brûlé comme hérétique, c'est parce qu'il vivait dans le Saint Empire Romain Germanique - l'Allemagne de l'époque. Cet empire était très divisé et l'on retrouvait du laxisme chez les rois des différents royaumes qui le constituaient. Le protestantisme a ainsi pu se propager, protégé par certains rois.

Quant à l'anglicanisme, il résulte de la rupture de Henri VIII avec l'église de Rome pour une question de divorce. Il constitue une sorte de compromis entre le calvinisme et le catholicisme.

Les guerres de religion

Ces schismes, propices aux conflits entre différentes conceptions du bien, amenèrent bientôt les guerres de religion. On s'entretuait pour des questions de théologie très pointues, par exemple sur le fait que certains n'admettaient pas la virginité de la Vierge Marie.

(3) CONSÉQUENCES DES GUERRES DE RELIGION

Le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) fut marqué par les guerres de religion au point de rejeter toutes les conceptions du bien qui les sous-tendaient. Il a plutôt proposé que « le bien est l'objet de notre appétit ». Autrement dit, ce qu'on appelle « le bien » est ce que l'on désire. Les valeurs n'existent pas en soi.

Avec Hobbes, le bien devient relatif et instable, parce que les désirs varient. Établir un consensus sur une conception du bien devient alors impossible : les gens sont en désaccord permanent sur la nature du bien. C'est d'ailleurs là la cause des guerres de religion, selon l'analyse de Hobbes.

D'où Hobbes en conclut que la morale ne peut être fondée sur une conception du bien. L'État n'a donc pas à imposer une conception du bien. Pour fonder la morale, Hobbes propose de la faire reposer sur un consensus minimal.

Un consensus minimal est possible

Selon Hobbes, chacun recherche la protection de sa vie, de son intégrité physique et psychologique et de ses biens, ainsi que le respect des engagements pris. Voilà en quoi consiste le consensus minimal. C'est là la naissance de la notion de droit. L'État devra se fonder sur ce consensus minimal : son rôle sera de le garantir. La moralité ne se fonde donc plus sur Dieu : elle est dorénavant ancrée dans les intérêts communs. Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fasse. L'État garantira le respect mutuel des uns et des autres.

Les grands bouleversements de la Renaissance

En parallèle surviennent trois révolutions scientifiques, qui ont eu des conséquences très importantes.

  1. Copernic a fait valoir que le système héliocentrique permettait d'expliquer plus simplement les mouvements des astres dans le ciel. La révolution copernicienne met donc fin à la vision géocentrique de l'univers et au système des deux mondes d'Aristote. Le soi-disant monde céleste est aussi imparfait et non-éternel que le monde sublunaire. Il y a un seul et unique continuum physique qui englobe à la fois la Terre et le reste de l'univers.
  2. Galilée a commencé à mathématiser les lois de l'univers et à faire de l'expérimentation.
  3. Newton a consacré l'oeuvre de Galilée et a expliqué le mouvement général des corps dans le cadre d'une théorie physique unifiée faisant appel à quelques lois formulées mathématiquement. Si la pierre tombe, ce n'est pas parce qu'il y a une fin en elle, mais bien parce qu'elle est soumise à la loi de la gravitation. Non seulement les lois de Newton permettent-elles d'expliquer les phénomènes, mais elles permettent en plus d'en prédire de nouveaux, ce qui assure le fondement de ces lois.

Les révolutions galiléennes et newtoniennes ont eu plusieurs conséquences déterminantes.

  1. Elles ont mis fin au système des fins pour expliquer les phénomènes naturels. Par extension, s'il n'y avait plus de fins voulues par Dieu, alors il n'y avait plus lieu de suivre les normes de la nature. Cela ouvrait la voie à l'affranchissement chez les serviteurs, les esclaves et les femmes, ainsi que sur le plan des relations sexuelles.
  2. Puisque les choses ne suivent pas de fins voulues par Dieu, alors l'humain peut utiliser les choses. L'humain a ainsi commencé à instrumentaliser la nature : il a commencé à s'en servir, et même à l'asservir. C'est le début du progrès technologique. C'est ce qu'a compris Descartes en son temps : « nous pouvons nous rendre maîtres et possesseurs de la nature. »
  3. La nature et l'humain furent désacralisés, ce qui a permis l'expérimentation scientifique et l'intervention chirurgicale chez l'humain.

Toujours à la même époque, les européens découvrent les Amériques avec leurs peuples. Ceux-ci n'avaient pas la même structure sociale que les européens : ce constat a remis en question l'idée que la structure sociale est imposée par Dieu.

Tous ces bouleversements ont eu pour conséquence le déclin des raisons contraignantes de nature métaphysique. On n'a plus besoin de Dieu pour expliquer la vie en société. Il n'y a plus de fins à suivre. Comment alors justifier nos actions?

(4) CONSÉQUENCES DE LA RÉVOLUTION SCIENTIFIQUE

Hobbes affirma ceci : « Quand bien même Dieu peut parler à un homme par des rêves, des visions, des voix et des inspirations, il ne peut obliger personne à croire celui qui prétend être inspiré, qui, étant un homme, peut être un menteur » … ou peut se tromper, d'ajouter M. Bélanger. Cela a remis en question la révélation divine, qui était alors incontournable. Les textes sacrés sont dorénavant irrecevables.

Hobbes : la moralité est ancrée dans l'intérêt

Hobbes soutient que si nous sommes des êtres moraux, c'est parce que cela est dans notre intérêt. Mais cette thèse n'est pas parfaite : elle a des faiblesses, que d'autres montreront par la suite.

Hume : la moralité est ancrée d'abord dans le sentiment, puis dans l'intérêt

Le philosophe et historien écossais David Hume (1711-1776) n'est pas d'accord avec Hobbes : il affirme plutôt que la moralité est d'abord ancrée dans nos sentiments. Par exemple, c'est une réaction émotive qui fait que l'on trouve la torture abjecte. Et si nous sommes indulgents envers nos proches, c'est parce que nous entretenons des liens émotifs avec eux. Comment expliquer alors notre comportement moral envers de purs étrangers? C'est que nous étendons cette indulgence à tous les autres sur la base de l'intérêt : il est dans notre intérêt de respecter les étrangers, parce que l'on veut qu'ils nous respectent aussi. C'est le principe de réciprocité.

(5) CONSÉCRATION DE LA MORALE SANS DIEU
Kant : la moralité est ancrée dans la raison

Le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804) conteste les thèses de Hobbes et de Hume. Pour lui, c'est dans la raison que la moralité s'ancre.

Comment savoir si une action est morale? Par le principe d'universalisation de Kant : « Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » Par exemple, la raison nous force à ne pas accepter le mensonge. En effet, selon le principe d'universalisation, si on accepte soi-même de mentir, il faudrait accepter que tout le monde puisse mentir. La parole ne voudrait plus alors rien dire.

Il faut suivre nos obligations morales de façon stricte

Selon Kant, il faut suivre nos obligations morales de façon stricte, sans se soucier des conséquences. Ainsi, supposons qu'un ami, poursuivi par des gens qui veulent le tuer, vienne se réfugier chez moi. Selon Kant, si ces personnes se présentent chez moi et me demandent où se trouve mon ami, je dois leur dire la vérité. Qu'il en résulte la mort de mon ami, cela n'est pas de ma responsabilité. M. Bélanger a affirmé que notre façon actuelle de respecter les droits ressemble en partie à cette attitude. Ce qui compte, c'est le respect des droits : on se soucie peu des conséquences.

L'impartialité morale

Kant apporte la notion de désintéressement moral : il faut faire le bien autant envers les inconnus qu'envers nos amis. Pour qu'un acte soit moral, il doit être impartial.

Il faut considérer autrui comme une fin en soi

Il faut considérer autrui comme une fin en soi et non simplement comme un moyen. On peut utiliser autrui comme un moyen, mais à la condition d'avoir son consentement. Par exemple, lorsque l'on prend un taxi, on utilise le chauffeur comme un moyen, mais pas simplement comme un moyen. Il y a consentement de sa part. Par contre, si on vole une autre personne, alors on utilise celle-ci comme un moyen et simplement comme un moyen, puisqu'on n'a pas son consentement.

La libéralisation des moeurs

La théorie morale de Kant a amené une libéralisation des moeurs. Par exemple, la position de Kant sur le mariage est contractualiste : « le mariage est un contrat d'utilisation réciproque des organes génitaux ».

L'importance de la notion de consentement
  1. La notion de consentement va aboutir à la légalisation de la sodomie, de l'homosexualité et d'autres pratiques sexuelles minoritaires, telles le sado-masochisme, qui ne visent pas la procréation. L'État n'a pas à s'immiscer dans la chambre à coucher.
  2. Certains affirment que cette forme de libéralisme conduit à l'acceptation de la pédophilie. Leur erreur réside en ce qu'ils oublient la notion de consentement éclairé. Un enfant qui dit oui à un adulte n'est pas dans une situation de consentement éclairé, parce qu'il est dans une position d'infériorité face à une personne d'autorité.
  3. Une conséquence actuelle de ce point de vue est que l'on doit admettre le mariage entre personnes de même sexe, sur la base de l'égalité des droits et de la minimisation de la discrimination.
Primauté de la justice sur le bien

Selon Kant, il ne faut pas chercher ce qui est bien, mais ce qui est juste.

À la suite de ces considérations historiques, M. Bélanger passe aux considérations propres aux systèmes moraux.

DEUX TYPES DE SYSTÈMES MORAUX

On peut concevoir les systèmes moraux selon deux types.

(1) LES SYSTÈMES MORAUX DE TYPE AXIOLOGIQUE

Ces systèmes font la promotion d'une certaine conception du bien. Ils mettent de l'avant une certaine conception de la vie ainsi que des valeurs à suivre. Il s'agit, entre autres, de la morale aristotélicienne, de la morale religieuse ainsi que de la morale utilitariste. Selon cette dernière, ce qu'il faut faire consiste à poser les actes qui auront les meilleures conséquences pour le plus grand nombre. Le défaut des systèmes axiologiques, c'est qu'ils engagent trop : ils requièrent que l'on fasse la démonstration que la conception du bien à promouvoir est la bonne.

(2) LES SYSTÈMES MORAUX DE TYPE DÉONTOLOGIQUE

Ces systèmes engagent à honorer ou à respecter des règles minimales de vie en commun. Ils sont propices à un consensus minimal et à une pluralité de visions du monde ou de modes de vie. On peut voir le consensus minimal comme correspondant à l'intersection commune aux différentes visions du monde. On y retrouve, entre autres, la morale kantienne, la morale hobbesienne ainsi que notre système de droit.

Alors que la morale d'Aristote et de Thomas d'Aquin occupait tous les recoins de la vie privée autant que de la vie commune, les systèmes moraux déontologiques permettent le libre choix en matière de conception du monde, de conception de la vie, à la condition de respecter le consensus minimal. Celui-ci est fondé sur des règles reposant sur la raison, les droits et les devoirs. Le consensus minimal incorpore ainsi les connaissances scientifiques et rationnelles, ainsi que les faits empiriques que l'on peut constater, mais exclut les croyances invérifiables ou indécidables, comme la croyance en Dieu. Ces croyances ne peuvent faire partie de l'intersection commune aux différentes visions du monde.

Exemple : le droit à l'avortement au Canada

Le foetus est-il un être humain? Si oui, il faut le protéger. Mais la biologie nous enseigne que le foetus humain, dans ses premières semaines, ne peut être distingué des foetus des autres vertébrés. Quand peut-on dire qu'un foetus est un être humain? C'est très difficile!

En théorie, le système de droit canadien affirme que pour accorder un droit à la vie à une forme de vie, celle-ci doit pouvoir éprouver de la sensibilité, c'est-à-dire du plaisir et de la douleur. Mais cette idée est trop difficile à mettre en pratique. Le système de droit canadien considère plutôt le droit de la femme : le foetus n'étant pas un être indépendant, le droit de la femme a préséance.

Théoriquement, la femme pourrait avorter jusqu'à la fin de sa grossesse. Mais l'avortement devient médicalement dangereux après un certain temps. L'avortement n'est donc permis que durant les premiers mois de la grossesse. Cette position pose un problème théorique : d'une part, s'il n'y avait pas de danger pour la femme, celle-ci pourrait avorter jusqu'à la fin de sa grossesse. Mais, d'autre part, on reconnaît à l'enfant le droit à la vie dès le moment de sa naissance. Quelle différence y a-t-il chez l'enfant entre les instants précédant et suivant l'accouchement?

D'un autre point de vue, si l'on reconnaissait le droit à la vie dès le moment de la conception, en se basant sur la notion d'être humain potentiel, cela poserait d'autres problèmes. Chaque fausse couche devrait être suivie d'une enquête criminelle, puisqu'il y aurait eu décès d'un être protégé par la loi. La femme a-t-elle délibérément provoqué la fausse couche?

La question de l'avortement est donc fort complexe. Le système de droit canadien a choisi une position à la fois rationnelle et indépendante des différentes conceptions du monde concernant la nature humaine.

L'instabilité des systèmes moraux déontologiques

Les systèmes moraux déontologiques sont instables parce qu'ils semblent permettre beaucoup de choses. Par exemple, les criminels semblent parfois avoir plus de droits que les victimes. Mais c'est là le prix à payer pour ne pas tomber dans l'intolérance vers laquelle ont tendance à nous pousser les systèmes axiologiques, en voulant imposer une certaine conception du bien.

ATHÉISME ET MODERNITÉ : CONCLUSION

  1. L'athéisme n'a pas à être promu dans une société pluraliste, parce que sa doctrine ne nécessite pas de faire partie du consensus minimal pour assurer le meilleur déroulement de la vie en commun. Promouvoir une idée peut se transformer en volonté d'imposer celle-ci.
  2. Par contre, l'athéisme doit réagir à toute invasion de la sphère publique par la croyance religieuse (par exemple, aux États-Unis, les conseillers du président George W. Bush sont des fondamentalistes), non pas pour promouvoir sa propre ligne de pensée, mais pour rappeler que toute croyance indécidable ou invérifiable ne peut faire partie du consensus minimal.
  3. L'athéisme et la croyance religieuse, en tant que visions du monde acceptables parmi d'autres, font partie de la sphère privée, mais peuvent être manifestés publiquement.
  4. « La religion est une arme dangereuse » est-il affirmé dans L'Actualité (« La riposte des athées aux États-Unis », 1er avril 2004, p. 24). M. Bélanger a ajouté : « … seulement si elle envahit la sphère publique et s'impose comme seule vision du monde. »

PÉRIODE DE QUESTIONS ET D'ÉCHANGES

LE SONDAGE DU 13 JUIN 2003

On a rappelé les deux questions du sondage du 13 juin 2003 concernant la croyance ou l'athéisme chez les Sceptiques du Québec.

  1. Est-ce que la démarche sceptique s'applique à la religion? Un tiers a dit non et deux tiers ont dit oui.
  2. Est-ce que vous pensez qu'il y a une vie ou une conscience après la mort? Un tiers a dit oui et deux tiers ont dit non. De là on a conclu qu'on retrouve un tiers de croyants chez les Sceptiques du Québec et deux tiers d'athées, mais cette conclusion n'est pas claire.

LE SCEPTICISME MÉTHODOLOGIQUE

M. Bélanger est un sceptique méthodologique, c'est-à-dire qu'il utilise le doute pour savoir si on l'on peut décider de certaines choses. Cela ne l'empêche pas de ne pas être sceptique sur les deux questions de sa conférence. Il faut éviter, comme le disait Descartes, de tomber dans l'océan du doute sur tout. On peut admettre certaines connaissances établies qui permettent la prédiction d'événements. M. Bélanger a précisé que la différence entre agnosticisme et scepticisme est d'ordre religieux : le scepticisme dépasse les questions divines.

LE PARANORMAL

On a fait remarquer que beaucoup d'adeptes du paranormal sont athées : il ne croient pas en un dieu personnel, mais recherchent des liens entre les phénomènes physiques et mentaux.

Il existe deux catégories de gens imperméables aux idées paranormales : les francs athées et les croyants convaincus. Les gens les plus crédules face au paranormal se situent entre ces deux pôles. Cela pourrait être imputable au fait que ces gens n'ont pas une représentation de la réalité complètement construite et déterminée.

L'AGNOSTICISME ET LES LIMITES DE NOTRE CAPACITÉ À CONNAÎTRE

Une personne a déclaré que toute l'argumentation du conférencier contre l'existence de Dieu est fonction de notre capacité de comprendre et de raisonner, elle-même fonction de nos propres structures cérébrales et organiques. Cette argumentation n'est valable qu'à notre niveau, et peut-être seulement en ce moment. Par exemple, le fait qu'un singe soit incapable de comprendre la théorie de la gravitation n'enlève rien à l'existence de celle-ci. Voilà pourquoi il faut être agnostique. Une autre personne du public a contesté cette analogie, affirmant que, contrairement à la gravitation qui n'a pas été inventée par les singes, Dieu a été inventé par les humains.

M. Bélanger a rétorqué que nous n'acceptons plus aujourd'hui d'invoquer des raisons qui nous dépassent : nous cherchons des explications rationnelles que nous pouvons comprendre.

Le rationnel est relatif à ce qu'est notre cerveau. Le rationnel ne peut pas être démontré : la raison ne peut pas se démontrer elle-même et n'a pas de fondation.

M. Bélanger a soulevé un problème philosophique toujours d'actualité : le réel est-il entièrement rationnel? Rien ne nous permet de répondre à cette question.

On a déclaré à M. Bélanger qu'il aurait dû faire une place aux agnostiques dans sa conférence, ceux-ci constituant une classe à part des athées et des croyants.

Un agnostique considère que certaines questions dépassent effectivement l'entendement humain. On a dénoncé notre trop grande confiance en la logique et en la raison. Tout l'apport de la science démontre que la philosophie et les théories a priori ne constituent pas la bonne façon d'appréhender le réel. Par exemple, si l'on doit croire que la télépathie ne fonctionne pas, ce n'est pas parce qu'on en a décidé ainsi pour des raisons logiques ou sur la base de théories a priori : c'est parce qu'on ne l'a jamais observée fonctionner!

Il ne faut pas laisser croire qu'un agnostique est quelqu'un d'un peu inachevé. L'agnosticisme est une position beaucoup plus profonde que la simple suspension de son jugement sur l'existence ou la non-existence de Dieu. En effet, l'idée de Dieu est beaucoup plus générale que de se demander s'il est un, ou triple, ou multiple, etc. L'idée de Dieu est reliée à l'idée même de l'univers, de son sort, de son sens, de son but, de sa cohérence, de ses lois universelles. Ces questions dépassent l'entendement humain non par inachèvement ou par paresse, mais de manière intrinsèque.

L'idée de Dieu touche également au sens de la vie, aux « pourquoi » et aux « comment » de notre existence, etc. Ces questions sont actuellement indécidables de façon rationnelle. On a cité Hubert Reeves, qui dit qu'actuellement beaucoup de gens ne voient pas le sens de l'univers : il appartient peut-être aux humains de créer ce sens.

L'intelligence humaine n'a peut-être pas encore atteint son stade ultime de développement. Peut-être même que c'est nous qui créerons des êtres plus intelligents.

Une autre forme de croyance en Dieu est le panthéisme, selon lequel Dieu et le monde sont une seule et même chose.

La question de l'existence de Dieu est réellement indécidable. On peut faire taire tout le monde avec l'hypothèse selon laquelle Dieu aurait créé l'univers de telle sorte qu'il n'y soit jamais intervenu depuis. Ainsi, il n'existerait aucun indice de l'existence ou de la non-existence de Dieu nulle part. Il est impossible de démontrer scientifiquement l'existence ou la non-existence de Dieu.

Puisqu'on ne peut pas savoir si Dieu existe ou non, en quoi cela est-il mauvais d'y croire si cette croyance fait notre affaire?

Il faut faire la distinction entre « ouverture d'esprit intelligente » et « ouverture d'esprit crédule ». Être ouvert d'esprit n'est pas synonyme d'être prêt à accepter n'importe quoi : cela est compatible avec le fait d'utiliser sa raison et les faits connus pour juger de ce qui serait vrai et de ce qui serait faux.

LA PREUVE DE L'EXISTENCE DE DIEU

L'athéisme n'est pas la position de quelqu'un qui prétend savoir : on est athée par défaut de preuve de l'existence de Dieu. Il n'incombe pas aux athées de prouver que Dieu n'existe pas : c'est aux croyants qu'il incombe de prouver que Dieu existe.

Peu importe que Dieu existe ou non, l'agnostique et l'athée n'en ont pas besoin pour vivre. Si l'on faisait la démonstration irréfutable de l'existence de Dieu à M. Bélanger, il demeurerait indifférent. À moins que l'existence de Dieu implique nécessairement une certaine conception du bien qu'il faut absolument suivre pour ne pas aller en enfer.

À peine 3% ou 4% des humains ne croient pas en Dieu, malgré que l'on connaît aujourd'hui les origines neurobiologiques et neuropsychologiques de la croyance et de l'idée de Dieu. Mais la science et la religion constituent deux modes d'acquisitions de connaissances incompatibles. Les athées sont confrontés à devoir constamment se battre et argumenter pour soutenir leur point de vue. D'autre part, le fait que l'idée de Dieu soit une création de l'esprit humain ne constitue pas en soi un critère de vérité épistémologique pour juger de l'existence ou de la non-existence du Dieu. En effet, toutes les théories scientifiques sont elles-mêmes des créations de l'esprit humain. La différence entre une simple idée et une connaissance scientifique est que la dernière est confirmée par des faits reproductibles.

LA PSYCHOLOGIE HUMAINE

L'humain n'est pas d'abord et avant tout un être rationnel. Comme le démontre la psychologie, l'humain fonctionne d'abord et avant tout à partir de son affectivité. L'humain est en plus bourré d'incohérences et de contradictions avec lui-même. Il vaut peut-être mieux miser sur des valeurs telles la tolérance, la laïcité, etc., plutôt que sur le progrès indéfini d'une rationalité qui ne correspond absolument pas au fonctionnement humain. M. Bélanger a indiqué qu'il ne soutient pas cette thèse du progrès de la rationalité. C'est la seule constatation de faits empiriques qui l'amène à affirmer qu'il y a effectivement eu des progrès au niveau de la rationalité.

M. Bélanger ne croit pas que l'éducation soit déterminante pour faire de quelqu'un un athée ou un croyant. À l'âge adulte, une personne peut rejeter l'éducation reçue et se tourner vers autre chose.

LES CONSÉQUENCES DES CROYANCES RELIGIEUSES

On a autant le droit de dénoncer ouvertement les aberrations des grandes religions que celles des sectes. Pensons, par exemple, à l'imposition aux femmes du port du voile et à l'impossibilité pour les femmes d'accéder à des postes de pouvoir dans certains pays musulmans.

Il y a dans la religion quelque chose d'extrêmement dangereux. George W. Bush dit être le bien qui va combattre le mal. Or, Saddam Hussein disait exactement la même chose! Cela, Bush ne parvenait pas à le comprendre.

RELIGION ET SOCIÉTÉ

La religion n'est pas qu'une question de croyances : elle s'entremêle à l'économie et à la politique. Elle comporte des aspects communautaires, rituels et symboliques. Elle contribue à renforcir la cohésion sociale. Elle sert à transmettre les valeurs, la pensée et l'éducation. Certaines personnes, plus fragiles, moins éduquées, moins intelligentes ou plus émotives ont peut-être davantage besoin de la religion. D'une manière générale, les gens ont plus recours aux religions dans les moments de fragilité et de désespoir qu'ils traversent. La fonction thérapeutique de la religion fait en sorte que la barrière entre croyants et non-croyants peut être franchie rapidement. En outre, la religion stimule la réflexion, et ce contrairement aux médias de masse qui ne font que bourrer le crâne des citoyens.

M. Bélanger se dit optimiste. Il y a 2500 ans, la société grecque était dominée par les croyances religieuses et mythologiques et non par la raison. Les philosophes faisant la promotion de la pensée rationnelle étaient très peu nombreux. La population était peu éduquée. Pourtant, il n'y a pas eu une invasion complète de la pensée religieuse ou irrationnelle. On peut en dire autant du Moyen Âge. La pensée rationnelle a continué de cheminer, malgré tout.

RELIGION ET MORALE

Est-ce qu'un athée qui, toute sa vie, s'efforce de faire le bien au meilleur de ses capacités peut aller au Paradis? Et ce, en contraste avec un croyant qui ne ferait le bien que par la crainte de Dieu et d'aller en enfer? Cette deuxième attitude paraît hypocrite. Selon l'Islam, la première personne ira en Enfer et la seconde au Paradis. Il y a ici un problème d'incohérence éthique. Le croyant n'est pas désintéressé à faire le bien : il espère la récompense. Peut-on dire alors qu'il est moral? Pas selon la morale kantienne, qui dit que pour qu'acte soit moral, il doit être fait de manière complètement désintéressée. Lorsque l'on a un intérêt à faire un acte, alors on n'agit pas moralement : on agit dans son propre intérêt! L'athée est beaucoup plus désintéressé que le croyant. M. Bélanger s'est demandé pourquoi, au fait, il faudrait craindre Dieu.

Si Dieu est la fin de tout, comme l'affirmait Thomas d'Aquin, il n'a besoin de rien. Pourquoi alors a-t-il créé quelque chose? Pourquoi alors a-t-il créé des êtres qui sont capables de choix, donc capables de faire ce qu'ils ne doivent pas faire? Thomas d'Aquin a dû écrire sa Somme théologique pour répondre à ce genre de contradictions.

VERS UNE ÉTHIQUE UNIVERSELLE SANS DIEU?

L'utopie d'un membre du public est que l'humanité se dirige vers une éthique universelle sans Dieu. Ce sera fatiguant et forçant : nous n'aurons plus de points de repère pour savoir quoi faire. Il faudra reconnaître notre nature animale - ce que nous détestons faire - et se fonder sur elle. M. Bélanger a répondu qu'on soulevait en fait ici la question de l'éthique minimale. Il s'est demandé si l'humain était biologiquement et psychologiquement fait pour ce genre de défi. Certains individus le sont certainement, mais probablement pas tous.

LE PROSÉLYTISME

L'athée devrait pouvoir faire la promotion de ses convictions tout autant que le croyant. M. Bélanger a rétorqué que le terme « promouvoir » est assez fort : il va au-delà du droit d'association et d'expression. Il implique le recrutement et l'envahissement des autres conceptions. En cela, il déborde du cadre du consensus minimal. Faire du prosélytisme est-il synonyme de conquérir?

LA DÉMOCRATIE

Si la démocratie est réellement meilleure que les autres régimes politiques, doit-on en faire la promotion au point de l'imposer aux autres en les envahissant, comme les Américains en Iraq? Nous voulons aider les citoyens des pays à régime totalitaire : mais avons-nous moralement le droit d'intervenir? Le problème de l'intervention est lié à celui du consentement. Nous n'aurons bien sûr pas le consentement des dirigeants totalitaires. Mais peut-on supposer le consentement du peuple? Cela est invérifiable.

Une thèse en cours aux États-Unis affirme que plus il y aura de démocraties et moins il y aura de guerres, parce que les démocraties ont moins tendance à faire la guerre. C'est d'ailleurs là un motif théorique qui justifie l'invasion de l'Iraq. M. Bélanger n'adhère pas à cette thèse.

RATIONALITÉ ET IRRATIONALITÉ

Il vaut mieux être rationnel, et donc non-croyant, que croyant, et donc irrationnel. En étant rationnel, on s'assure que les avions ne tombent pas, que les ponts ne s'effondrent pas et que les maisons tiennent debout. L'irrationnel en soi n'est pas un problème : un problème émerge lorsque quelqu'un tient des propos irrationnels en prétendant être rationnel.

 

Compte-rendu rédigé par Daniel Fortier.

Daniel Fortier tient à remercier Marco Bélanger de lui avoir fourni les notes qu'il a utilisées pour sa conférence.


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