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Conférence du mercredi 13 avril 2005

Tsunami et sixième sens des animaux

Par Daniel Baril, anthropologue et journaliste

Texte annonçant la soirée :

Les médias vous ont-ils convaincus, en début d’année, que beaucoup d’animaux avaient pu échapper au tsunami grâce à leur sixième sens ? Ces animaux auraient « senti » le tremblement de terre, « deviné » que la vague les submergerait et « déduit » qu’il leur fallait fuir vers les hauteurs…

Repris par de nombreux médias, ces rapports étonnants ont fini par devenir vraisemblables. Il est bien connu que les animaux possèdent des sens beaucoup plus aigus que les humains, tels la vision et l’olfaction. N’auraient-ils pas pu également détecter les imperceptibles tremblements provoqués par le séisme sous-marin ?

Un bref historique de cette dérive médiatique nous permettra d’en mesurer l’ampleur. Une analyse critique des divers éléments de ce dérapage nous en révélera les causes profondes. Comment se prémunir contre le désir de croire à ce qui semble conforme à nos préjugés ? Comment distinguer le vrai du faux quand il y a si peu de voix discordantes ?

Cet épisode révélateur nous fera mieux comprendre le pouvoir des médias à endormir notre sens critique par la répétition des mêmes idées, entretenu par notre désir de croire ce qui nous plaît ou nous réconforte – malgré les incohérences et les faits contraires.

Daniel Baril est anthropologue et journaliste à l’hebdomadaire Forum de l’Université de Montréal. Il est également président du Mouvement laïque québécois. Il prépare un ouvrage à paraître à l’automne qui porte sur une interprétation évolutionniste de la religion.

Tsunami et sixième sens des animaux : Mythe forgé et alimenté par les médias

Par Daniel Baril, anthropologue, journaliste
et président du Mouvement laïque québécois

Daniel BarilIntroduction

La bombe médiatique que fut la nouvelle selon laquelle les animaux auraient un sixième sens grâce auquel ils auraient pressenti la venue du tsunami et auraient ainsi pu fuir à temps est partie de deux communiqués publiés le 29 décembre 2004, moins de 72 heures après le tsunami. Ces deux communiqués se rapportent au parc de Yala, au Sri Lanka, où l’on n’aurait retrouvé aucun cadavre d’animal, malgré les dizaines de milliers de cadavres humains et malgré que les vagues géantes ont pénétré jusqu’à 3 km à l’intérieur des terres. Le tsunami a pris environ une heure et demie pour se rendre de l’épicentre jusqu’à cette île située au sud de l’Inde.

Deux petits communiqués qui allaient enivrer
les médias du monde entier

Le premier communiqué émana de l’agence de presse britannique Reuters. Le directeur adjoint du Ministère de la faune du Sri Lanka, le D. Ratnayake, y était cité : « Ce qui est étrange, c’est que nous n’avons trouvé aucun animal mort. Aucun éléphant n’est mort, on n’a même pas trouvé un cadavre de lièvre ou de lapin. Je pense que les animaux peuvent anticiper ce type de catastrophe. Ils ont un sixième sens, ils le savent à l’avance. »

Le second communiqué, de l’Associated Press (États-Unis), rapporte qu’un photographe de l’agence n’a vu « aucun animal mort » en survolant le même parc. La dépêche cite un hôtelier : « Je trouve des corps humains, mais je n’ai pas encore vu d’animaux morts. Peut-être est-ce vrai qu’ils ont un sixième sens. » Mais est-on en mesure d’évaluer adéquatement l’état de la faune et de la flore d’une forêt lorsqu’on la survole en hélicoptère ? Le nom du photographe de l’Associated Press n’est jamais mentionné, sauf sur un site Internet où l’on découvre qu’il est celui-là même qui a rédigé ce second communiqué.

Petite nouvelle deviendra grande
pourvu que crédulité lui prête vie

On compte 4437 sites Internet et 36 articles de journaux de la presse francophone québécoise (à l’exclusion de Québécor, non archivé sur Internet) qui ont repris ces deux communiqués. Pire : à chaque fois, les journalistes rajoutaient eux-mêmes des faits aussi invraisemblables qu’invérifiables. Les médias ont ainsi gonflé cette histoire sans commune mesure avec son point de départ.

Line Pagé (Radio-Canada) a transformé l’information « les vagues ont pénétré jusqu’à trois kilomètres à l’intérieur des terres », dans le parc de Yala, en l’affirmation « les vagues ont tout ravagé sur trois kilomètres ».

La dérive des médias a transformé des témoignages tels que « je n’ai pas vu d’animaux morts » en « il n’y a pas eu d’animaux morts ».

Dans La Presse (30 décembre 2004), Mathieu Perrault publie un article intitulé Le sixième sens des animaux dans lequel il déduit de l’absence de cadavres d’animaux que « les vibrations du tremblement de terre ont probablement été ressenties par les animaux, ce qui les a poussés à fuir vers l’intérieur des côtes ». Les animaux auraient donc fait le lien entre le tremblement de terre, le tsunami à venir et la nécessité de fuir vers les hauteurs ! Pourtant, personne n’a rapporté avoir vu d’animaux fuir. Voilà le genre de questions que les journalistes ne se sont pas posé. Pour étayer sa thèse du sixième sens des animaux, Perrault rappelle quelques « faits » historiques, très douteux, tirés de dinosoria.com, un site qui alimente les mystères inexplicables. Perrault rapporte notamment qu’en 1975, les autorités chinoises ont ordonné l’évacuation de la ville de Haicheng, qui compte un million d’habitants, quelques jours avant un séisme de magnitude 7,3. L’ordre d’évacuation aurait été basé sur le comportement inhabituel des animaux de la ville. On prétend qu’à l’époque, la Chine ne possédait pas l’équipement nécessaire à la détection des secousses annonçant un séisme – ce qui est faux.

Même des journalistes avertis, tels que Bernard Derome et Pierre Foglia, ont soutenu la thèse du sixième sens des animaux. D’autres journalistes ont profité de cette bombe médiatique pour exhiber leur talent à faire des jeux de mots : « Les bêtes s’en sortent mieux que les moins bêtes » (François Lubrina, La Presse). On a ainsi véhiculé l’idée d’une supériorité des animaux sur l’humain.

Tsumami

D’autres journalistes sont allés plus loin : si nous avons « perdu » notre sixième sens, peut-être que les peuples archaïques l’ont conservé. Ainsi, dans Le Devoir, Louise-Maude Rioux Soucy (11 janvier) aurait bien aimé expliquer la survie des tribus de l’archipel d’Andaman par le sixième sens. Son interlocutrice, postée à Londres, évoquait plutôt le « savoir ancestral millénaire qui s’est préservé chez les nomades et que les gens sédentarisés ont perdu », un savoir qui « écrase nos connaissances ». Pourtant, ces îles subissent des séismes tous les ans : pourquoi invoquer un sixième sens ou un savoir ancestral ? Dans les faits, les insulaires auraient tout simplement vu la mer se retirer dans les dix minutes précédant le tsunami (et non dans les heures qui l’ont précédé, comme l’ont rapporté certains journalistes), comprenant alors que quelque chose d’anormal se passait, qu’un tsunami s’en venait, et c’est ainsi que le village aurait été évacué de justesse.

Et lorsque, finalement, on a constaté qu’il y a eu beaucoup d’animaux morts dans l’île de Sumatra, près de l’épicentre, un journaliste a maintenu la croyance en un sixième sens animal en avançant l’hypothèse que, puisque Sumatra est près de l’épicentre, ces animaux ont simplement eu moins de temps pour fuir que ceux du Sri Lanka.

Deux articles critiques

Sur les 36 articles publiés dans la presse francophone québécoise (en excluant Québécor) et traitant du sixième sens chez les animaux, seulement deux ont fait montre d’esprit critique.

Le premier, intitulé « Rien de paranormal chez les animaux » et paru dans La Voix de l’Est, rapporte les propos de Marie-Josée Limoges, vétérinaire au zoo de Granby. « Les animaux ont des sens différents des nôtres, mais je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils peuvent prédire les tremblements de terre. […] Ces animaux ont des sens qu’on n’a pas, mais il n’y a rien là de paranormal. Par exemple, les girafes et les éléphants comprennent les infrasons et peuvent être plus sensibles à certains éléments qu’on ne peut pas décoder. […] Mais il ne faut pas se leurrer : bon nombre d’animaux, dotés d’un sixième sens ou non, comme les chats, les chiens, les vaches, les chevaux, n’ont tout simplement pas pu fuir et ont connu le même sort funeste que leur propriétaire. » Elle explique aussi que si on a retrouvé davantage de cadavres humains qu’animaux, c’est pour deux raisons principales : (1) il y a plus d’humains que d’animaux qui vivent sur les plages; (2) les recherches ont été effectuées dans les décombres des villes, là où vivent les humains, et non dans les parcs ou les lieux inhabités. Enfin, des journalistes commencent à poser les bonnes questions !

Le second article est de Jean Hamann, du Fil des événements de l’Université Laval, qui lui aussi pose les bonnes questions. « Aucune preuve scientifique ne soutient l’existence d’un sixième sens d’anticipation des cataclysmes chez les animaux », résume-t-il à la lumière d’un entretien avec le biologiste Cyrille Barette. Ce dernier, étonné, constate que « Chez nous, les porcs-épics se font écraser sur les routes depuis cent ans et ils n’ont pas encore appris à éviter ce danger. » Le biologiste poursuit : « Si on fouillait les débris du parc de Yala, on trouverait probablement beaucoup d’animaux morts. Certaines personnes sont tellement convaincues de l’existence d’un sixième sens animal qu’elles sont persuadées que les bêtes s’en sont tirées avant même d’avoir entrepris des recherches. » Tout est là : on a tenté d’apporter des explications avant même d’avoir étayé le supposé phénomène. Les propos de deux quidams sri-lankais qui croient au sixième sens animal ont suffi à emballer la machine médiatique.

Pourtant, tous les éléments étaient là pour éviter le ridicule. Que savaient les autorités du Sri Lanka sur l’état de la faune moins de trois jours après la catastrophe ? Assurément rien. Peut-on, d’un hélicoptère, avoir une idée des animaux morts dans une forêt ? Non. S’il est vrai que des personnes ont eu la vie sauve en montant sur des éléphants, c’est donc que les éléphants n’avaient pas fui et qu’ils n’ont pas été renversés par les vagues. Les animaux sauvages ne sont pas coincés dans des édifices écroulés. Tous les quadrupèdes se débrouillent bien dans l’eau étant donné leur forme horizontale. Même les éléphants peuvent nager : il est très difficile de noyer un animal. Et l’effet du tsunami étant conditionné par le fond marin et la configuration des côtes, l'impact n’a pas été partout le même.

Un phénomène qui n’existe pas

Cet effort de rationalisme n’était même pas nécessaire. Le 4 janvier, une dépêche de l’Associated Press rapportait qu’en Inde « des milliers d’animaux morts ont été retrouvés sur les plages et que la totalité des animaux du parc naturel de Point Calimere ont probablement péri ». Cette dépêche a été diffusée ici par la Presse Canadienne, mais un seul journal, La Tribune, l’a publiée (6 janvier), et seulement 33 sites Internet l’ont reprise. Alors que, rappelons-le, les deux communiqués à l’origine de cette histoire ont été repris dans 36 articles au Québec et 4437 sites Internet ! Le paranormal est plus attrayant que la plate réalité ! Il y aurait eu ici de la malhonnêteté de la part des médias.

Selon d’autres articles, des enfants auraient eu la vie sauve en se réfugiant sur le dos d’éléphants. Ainsi, en ces endroits, il y avait des éléphants sur les plages et ils n’ont pas fui. S’ils ne sont pas morts, c’est qu’ils ont tout simplement résisté à la vague. Rien à voir avec un sixième sens.

Puis vint le coup de grâce : le 3 mars, le Daily News du Sri Lanka publie un bilan du directeur général du DCN qui réduit à néant le témoignage de son adjoint Ratnayake de qui origine la rumeur de Yala. On y lit que les rats, les souris, les reptiles, les grenouilles et les lézards ont été « durement touchés » par la vague. « Très peu » de gros animaux ont été tués (donc il y en a eu) mais on ne parle pas du sixième sens. Le parc de Yala est en fait protégé par des dunes: « Les dunes de sable ont efficacement résisté à la force de la vague. N’eut été des dunes, les dommages auraient été beaucoup plus importants. » Au Sri Lanka, la vague n’avait que 5 m, comparativement à 10 et 15 m en Indonésie.

Conclusion

Certains chercheurs affirment que certaines espèces seraient sensibles aux changements du champ électromagnétique terrestre qui précèdent un tremblement de terre. Cependant, on sait que les animaux manifestent régulièrement des changements comportementaux ou des comportements inhabituels sans cause apparente; ainsi, il y aura nécessairement de tels cas avant un séisme, et si on ne retient sélectivement que ces cas et qu’on ne les compare pas aux situations où il n’y a pas eu de séisme, le jugement en est biaisé et on peut conclure à tort que les animaux peuvent pressentir les séismes. Conclusion : les changements de comportements animaux ne peuvent pas être utilisés comme signes prédictifs de tremblements de terre. Mentionnons, à titre de référence, que les tremblements de terre sont très fréquents au Japon et qu’aucun Japonais n’a jamais formulé l’hypothèse d’un sixième sens animal.

Période de questions et d’échanges

Cet épisode de l’histoire médiatique nous amène à nous demander dans quelle mesure ce qu’on lit sur les autres sujets, comme la politique ou l’économie, serait fiable ou serait, de la même manière, construit de toutes pièces. Finalement, à quoi servent les médias ? À divertir le peuple ? Avant de nous emballer à notre tour, il faut nous rappeler qu’il n’y a pas eu que du cafouillage dans cette histoire; de l’information véridique a aussi été rapportée. Mieux vaut avoir des médias fiables en partie seulement que pas d’information du tout ! Seulement, les médias ne nous dispensent pas de penser par nous-mêmes ni de faire montre d’esprit critique. Cela est encore plus vrai lorsque l’on cherche son information sur Internet.

Il est reconnu que certains animaux ont certaines sensibilités plus grandes que celles des humains et que certaines espèces possèdent des organes sensoriels absents chez les humains. Par exemple, les éléphants perçoivent les infrasons et les chauves-souris les ultrasons. Plusieurs espèces d’oiseaux voient la lumière infrarouge. Les pigeons perçoivent le champ magnétique terrestre. Les requins perçoivent les champs électriques produits par les animaux. Il s’agit là de facultés sensorielles qui sont toutes entièrement explicables (et souvent déjà expliquées) par la biologie, sans recours au surnaturel. Les journalistes sont partis de ce fait et l’ont modifié deux fois, pour en venir à affirmer que (1) les (tous ?) animaux possèdent (2) un sixième sens. La notion de sixième sens ne se réfère pas à une extension des facultés sensorielles, ni à un type d’organe sensoriel explicable entièrement en termes biologiques, mais à une faculté paranormale de perception, au « troisième œil du corps astral ».

Comment se prémunir contre le désir de croire aux idées qui sont conformes à nos préjugés ? Soyons véritablement critiques dans notre raisonnement et demandons-nous si l’idée que les animaux n’ont pas de sixième sens est effectivement moins un préjugé que celle qu’ils en ont un. Comment demeurer critique lorsque l’on voit des choses qui vont dans le sens de nos idées ? Précisons d’abord que c’est à ceux qui affirment une chose – comme l’existence d’un sixième sens animal – qu’incombe le fardeau de la preuve. Une telle preuve n’a jamais été apportée, ni même des éléments solides vers une preuve préliminaire ou partielle. Note de l’auteur de ce compte-rendu : il faut de plus utiliser comme référence ultime les savoirs scientifiques les plus solides, et pertinents au sujet qui nous intéresse. Dans le cas de l’idée d’un sixième sens animal (ou même humain), il faut se référer à la zoologie, à l’éthologie et à la neurologie; or, dans ces disciplines, rien de tel n’existe.

Toute cette histoire mériterait le prix Fosse sceptique à l’ensemble des médias pour avoir manqué d’esprit critique !

Compte-rendu rédigé par Daniel Fortier.
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