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Conférence du dimanche 13 décembre 2009 - 19 heures

N’en croyez pas vos yeux !

Perception et réalité

Dave Saint-Amour, UQÀM

Dave Saint-Amour

Lors d’une allocution présentée chez les Sceptiques du Québec le 13 décembre 2009, Dave Saint-Amour, professeur à l’Université du Québec à Montréal, propose un survol des illusions visuelles les plus connues. Plus que de simples curiosités, elles nous fournissent des indices cruciaux pour comprendre le fonctionnement du cerveau. Les « échecs » du cerveau à se représenter la réalité nous aident à mieux comprendre le traitement des stimuli visuels qu’il effectue pour tenter de donner un sens au monde réel.

Dave Saint-Amour est professeur au département de psychologie de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), où il y enseigne la psychologie de la perception. Les travaux de recherche qu’il mène au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine concernent principalement l’étude neurophysiologique du système visuel chez les individus présentant un trouble neurodéveloppemental.

Nous ne percevons pas le réel directement, mais à travers nos sens. Il existe donc un fossé entre nos perceptions sensorielles et la réalité extérieure, une question épistémologique que les philosophes examinent depuis des millénaires, rappelle Dave Saint-Amour. Le cerveau interprète ces sensations pour en tirer une signification cohérente. Ces constructions du cerveau s’appliquent à toutes nos sensations, visuelles, auditives, tactiles, olfactives et gustatives, mais nous ne nous occuperons que des premières.

Certains indices peuvent toutefois fausser l’interprétation du cerveau ; il entretient alors une illusion perceptive, dont les plus connues sont les illusions visuelles. On les nomme aussi parfois « illusions d’optique », une expression qui peut porter à confusion puisqu’« optique » fait référence à des phénomènes physiques reliés aux ondes lumineuses alors qu’une illusion implique nécessairement le cerveau.

Il faut aussi se méfier de la précision des grandes classifications des illusions visuelles : physiologiques, cognitives ou culturelles. Elles sont sujettes à révision selon les avancées de la recherche ; ainsi, certaines illusions dites cognitives pourront être reclassées physiologiques si on y retrouve surtout des phénomènes explicatifs de nature biologique.

Passons en revue quelques illusions visuelles populaires pour en tirer certains enseignements à propos de la structure et du fonctionnement de notre cerveau, propose le conférencier.

Contours illusoires

Dave Saint-Amour

L’illusion du triangle de Kanizsa donne l’impression qu’on voit les contours d’un triangle blanc inversé dont la luminosité est plus claire que le fond. Si les « pacmans » sont légèrement tournés, on note que la ligne supérieure du triangle illusoire se courbe.

Jusque dans les années 1950, on pensait qu’il s’agissait d’une illusion cognitive. Mais des études comportementales récentes ont montré que le singe et même le chat perçoivent ce contour irréel. On a aussi trouvé des neurones dans le cortex visuel qui répondent spécifiquement au contour illusoire plutôt qu’au contour réel, ajoute Saint-Amour.

Bordures contrastées

Dave Saint-Amour

Chacune des bandes de l’illusion de Mach est d’un gris uniforme. Pourtant, collées l’une sur l’autre, on distingue chacune plus claire à gauche et plus foncée à droite. La bande unique (à droite de la série de bandes collées) le confirme ; elle est extraite de la troisième bande à partir de la gauche. Entourée d’un cadre blanc, elle paraît d’un gris uniforme – ce qui est bien le cas dans la réalité.

On ne connaît l’explication de cette illusion que depuis une cinquantaine d’années : il existe un mécanisme physiologique lié aux neurones visuels qui augmente les contrastes en bordure de deux champs visuels en inhibant les neurones adjacents.

Neurones antagonistes en folie

Dave Saint-Amour

L’illusion des « serpents tournants » représente une image statique de plusieurs cercles formés d’anneaux bariolés concentriques : http://www.michaelbach.de/ot/mot_rotsnake/index.html. On ne peut s’empêcher de voir les cercles tourner (l’image doit remplir l’écran), mais ils demeurent parfaitement fixes. Plus l’image remplit votre champ visuel, plus l’illusion de rotation est hallucinante, s’exclame le conférencier ! Si vous bougez votre regard ou clignez des yeux, l’illusion est accentuée. Ce type d’illusion a été découvert en 2003. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour l’expliquer. Par exemple, nos détecteurs de mouvement s’affoleraient à cause des grandes différences de luminance contenues dans l’image. Le fait que tous les gens voient les cercles tourner supporte l’hypothèse selon laquelle cette illusion est physiologique.

Illusions de mouvement

Le cerveau possède des neurones visuels spécialisés dans l’analyse de différents types de mouvement, poursuit Saint-Amour. Par exemple, un mouvement translationnel ayant une direction de droite à gauche implique l’activation de neurones précis, alors que d’autres neurones ne sont stimulés que par un mouvement de gauche à droite. Ces deux types de neurones sont dits « antagonistes » : lorsque l’un est actif, l’autre est inhibé. Après un certain temps d’activation, un groupe de neurones peut éprouver une « fatigue », ce qui réduit leur effet d’inhibition sur les neurones antagonistes, et donc, crée une activation de ces derniers. Par exemple, si on regarde l’eau d’une chute tomber pendant un certain temps et que l’on déplace ensuite son regard vers les arbres adjacents, ceux-ci seront perçus comme se déplaçant vers le haut. Cette illusion de mouvement consécutif est connue sous le nom d’effet chute d’eau.

Un autre type de mouvement qui peut conduire à des illusions saisissantes est le mouvement induit. Même en demeurant stationnaire, on percevra qu’on est en mouvement si l’arrière-plan se déplace. Si, de l’intérieur de notre voiture immobile, nous percevons un gros camion qui avance lentement, nous aurons plutôt l’impression que c’est nous qui avançons lentement. Nous éprouvons un sentiment semblable lorsque notre train quitte lentement la gare : nous pouvons alors avoir l’impression que c’est le train sur l’autre voie qui se déplace et non pas le nôtre.

Dans notre expérience quotidienne, il y a plus d’éléments petits qui bougent que de gros éléments. Tout mouvement est relatif et le cerveau aura tendance à considérer que ce sont d’abord les plus petits objets qui se déplacent, explique le conférencier.

Cécité induite

L’étude des illusions visuelles représente un domaine de recherche important pour mieux comprendre le fonctionnement du cerveau. La prestigieuse revue scientifique Nature publie à l’occasion les résultats de ces recherches, comme dans le cas suivant : une grille formée de signes « plus » bleus sur fond noir tournant autour d’un point vert clignotant, entouré de trois points jaunes. Référence : http://www.michaelbach.de/ot/mot_mib/index.html. Si on concentre son regard sur le point vert central clignotant, l’un ou deux ou tous les points jaunes disparaîtront tour à tour derrière l’arrière-plan de la grille tournante. Pourtant, rien ne les cache ; ils demeurent toujours physiquement présents.

On appelle ce phénomène « cécité induite par le mouvement », précise Saint-Amour. Quand un objet se déplace, le cerveau a plusieurs tâches à accomplir pour le cerner. Il doit analyser sa forme, sa couleur, sa texture et, bien sûr, la vitesse et la direction de son mouvement. Ce travail s’effectue à différents endroits du cerveau. Couleur et mouvement, en particulier, sont examinés en parallèle dans des régions séparées du cerveau. Cela permet d’optimiser la vitesse du traitement. Si on excite fortement l’aire du mouvement (grille tournante et point vert clignotant), le cerveau délaisse temporairement l’analyse de la couleur des points jaunes stationnaires et on les perd de vue.

Intégration binoculaire

Le système de vision binoculaire demande au cerveau beaucoup plus de traitement que la vision par un seul œil, comme la lentille d’une caméra. Il doit alors intégrer deux images (une de chaque œil) pour ne former qu’une seule image cohérente et unifiée. Pour démontrer ce phénomène de fusion de deux images, le conférencier demande à l’assistance de se prêter à l’expérience suivante : un œil observe la salle par un tube de papier blanc ; l’autre œil observe la main placée à quelques centimètres. En déplaçant lentement la main, on verra un trou blanc en son centre. Ce cercle blanc provient de l’image de l’autre œil que le cerveau tente d’intégrer avec l’image de la main. Évidemment, il faut garder les deux yeux ouverts !

Deux yeux offrent la possibilité d’un recours advenant la perte d’un œil. Mais, ce n’est pas le seul avantage ni le plus important. Deux yeux permettent aussi la stéréoperception ou la stéréopsie. Les images formées sur chaque rétine, en deux dimensions chacune, sont légèrement différentes puisque les yeux sont séparés latéralement de quelques centimètres, et donc, voient le monde selon deux perspectives légèrement différentes. Ainsi, l’intégration de ces images permet au cerveau de construire la troisième dimension, nous donnant une impression de la profondeur de l’espace et des distances entre les objets.

À l’aide d’un stéréoscope (inventé au XIXe siècle - http://en.wikipedia.org/wiki/Stereoscopy), on peut même simuler cet effet. Le principe est simple : il suffit de présenter séparément aux deux yeux des images dont les éléments sont légèrement décalés horizontalement, comme c’est le cas lorsque l’on regarde un objet réel. Ceci est réalisé soit par des prismes, soit par des miroirs. Plus récemment, les lunettes commerciales rouges-vertes ou à cristaux liquides produisent un effet stéréoscopique semblable et permettent ainsi de voir des images en trois dimensions. Le cinéma 3-D utilise ce même principe de stéréoscopie : deux images décalées sont présentées au cerveau et, grâce aux lunettes spéciales, nous devenons soudainement sous l’emprise d’une puissante illusion de profondeur. L’illusion peut sembler si réelle qu’on a l’impression que les objets sortent de l’écran et qu’on peut les toucher.

Cette intégration et la stéréoperception ne sont possibles que si l’observateur a une vision binoculaire presque parfaite. Pour toutes sortes de raisons, dont un œil paresseux ou le strabisme, environ dix pour cent des gens n’ont pas une vision binoculaire suffisante pour clairement percevoir la stéréopsie. Contraste et luminance jouent aussi un rôle important dans l’effet observé. Parfois, cligner des yeux aide à mieux percevoir l’illusion.

Rivalité binoculaire

L’illusion de la tridimensionnalité décrite ci-dessus est possible parce que les images présentées à chaque œil sont légèrement différentes. Mais, que voit-on si les images sont très différentes, comme des lignes parallèles horizontales présentées à un œil et des verticales à l’autre œil? Un phénomène complètement différent se produit : la rivalité binoculaire. Il y a alors concurrence entre les deux images et le cerveau alterne entre l’une ou l’autre : on perçoit successivement, mais séparément, des lignes horizontales et des lignes verticales. On peut aussi voir un damier formé d’un mélange des deux images.

Référence : http://www.michaelbach.de/ot/sze_Frankfurter/index.html.

Dans la vie courante, un œil voit une image très semblable à ce que voit l’autre œil. Si les deux images sont très différentes, le cerveau ne sait plus laquelle devrait avoir préséance. Il tentera d’en éliminer une pour la raviver quelques secondes plus tard. Dépendant du type d’image, l’une pourra dominer plus souvent que l’autre : un visage versus une maison par exemple. Un œil plus fort que l’autre ou un effort attentionnel sur l’une des deux images pourra aussi établir la prédominance d’une image.

Au cours des deux derniers siècles, la rivalité binoculaire a été considérée tantôt comme un phénomène cognitif, tantôt comme un phénomène strictement physiologique, relate Saint-Amour. Aujourd’hui, il existe un consensus général selon lequel la rivalité binoculaire implique différents niveaux de traitement tant physiologique que cognitif – comme d’ailleurs presque toutes les illusions visuelles. Il est aussi difficile de séparer ces deux parties que de dissocier l’inné de l’acquis.

Longueurs apparentes

Dave Saint-Amour

Voyons maintenant les illusions dites « cognitives », poursuit Saint-Amour, soit celles qui dépendent beaucoup plus de nos attentes, de notre vécu et de notre culture que de l’image elle-même. L’exemple classique est celui de l’illusion Müller-Lyer : des lignes de même longueur apparaissent de longueur différente simplement à cause de la direction de leur empennage.

Dans un autre cas, la ligne horizontale rouge supérieure semble plus longue que la ligne horizontale inférieure rouge. Pourtant, les lignes verticales noires guides forment un carré avec les lignes horizontales rouges : les lignes horizontales sont de même longueur.

Bien que le mécanisme précis de cette illusion continue de nous échapper, plusieurs hypothèses tentent de l’expliquer. Par exemple, les coins concaves apparaissent plus éloignés en donnant une impression de grandeur ; alors que les coins convexes semblent plus renfermés et plus près de nous. Une ligne de même longueur perçue plus loin apparaîtra donc plus longue.

Reconnaissance des visages

Dave Saint-Amour

Les effets de lumières et de contrastes déterminent souvent la forme tridimensionnelle d’un objet. Notre cerveau assume que la source lumineuse qui éclaire un objet provient du haut, comme c’est souvent le cas. Un objet tel qu’un masque pourra ainsi nous apparaître convexe (extérieur du masque) ou concave (intérieur du masque), dépendant du jeu de lumière.

Pourtant, notre cerveau est si habitué à voir des visages convexes qu’il transformera un visage concave (intérieur du masque) en visage convexe, même avec de nombreux indices de forme concave (Exemple : http://www.kyb.mpg.de/bu/demo/index.html). Il réussit cette transformation en supposant exceptionnellement que la lumière provient du bas et non pas du haut, indique Saint-Amour, rendant ainsi la convexité perçue cohérente.

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De plus, la reconnaissance des visages est si bien ancrée dans les mécanismes de perception du cerveau humain qu’il suffira de quelques traits pour reconnaître des visages connus. Quelques traits de plus ou de moins suffiraient sans doute pour reconnaître un autre personnage connu. Même au travers de multiples déformations et d’éléments perturbateurs, les humains reconnaissent toujours des traits connus, faisant fi de la confusion.

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Analysant les visages de façon globale, le cerveau a parfois de la difficulté à voir des changements importants qu’il ne raterait pas dans d’autres types d’images. La tête du centre est-elle souriante ou non ? L’humain possède un endroit spécifique du cerveau où des millions de neurones s’occupent spécifiquement de la reconnaissance des visages. Le jeune bébé reconnaîtra d’abord le visage de sa mère avant tout autre objet.

Ségrégation figure-fond

Dave Saint-Amour

Afin de mieux interpréter ce qu’il voit, le cerveau doit d’abord distinguer la figure du fond. C’est parfois très difficile, comme lorsqu’un chien dalmatien est caché dans un arrière-plan tacheté de même couleur (figures cachées) : http://www.michaelbach.de/ot/cog_dalmatian/index.html.

Parfois, l’image est très claire mais ambiguë, comme dans le cas du vase de Rubin. Si le cerveau considère que le fond est noir, il nous fera clairement voir un vase. S’il considère que le fond est blanc, on apercevra deux hommes face à face. Toutefois, on ne peut voir les deux interprétations en même temps ; c’est l’une ou l’autre en alternance.

Ambiguïté interprétée

Dave Saint-Amour

Lorsqu’une image est ambiguë, elle laisse la place à des interprétations personnelles fondées sur les attentes et expériences diverses des observateurs. Ainsi, un ballon-sonde pourra être perçu comme une soucoupe volante par ceux qui croient aux ovnis.

(Selon la psychanalyse, certaines figures, créées à l’aide de taches d’encre, ressembleront à certains objets signifiants ou à des situations révélatrices d’un aspect caché de la personnalité de l’observateur. Procédé inventé par Rorschach en 1921, la signification de l’analyse de ces taches demeure controversée. Les sceptiques l’assimilent à de la pseudoscience.)

Dave Saint-Amour

Certaines images réversibles se prêtent également à une double interprétation, comme celle de la jeune femme ou de la vieille femme. On peut voir une jeune femme qui regarde vers l’arrière ou une vieille femme qui regarde vers la gauche, dépendant de la façon dont on perçoit ce qui l’entoure. L’interprétation d’une image ambiguë peut aussi être fortement influencée par le contexte. Si on vient de parler des problèmes de personnes âgées, les observateurs auront tendance à voir la vieille femme. Et le contraire, si on vient de décrire une soirée de bal.

Dave Saint-Amour

D’autres illusions géométriques, comme le cube de Necker, sont aussi confondantes. On peut voir ce cube comme avançant vers la gauche en descendant ou comme avançant vers la droite en montant. Dans la vie courante, d’autres indices pointent vers une interprétation ou l’autre. Lorsqu’il n’y en a pas, l’image devient ambiguë. Et l’on ne voit qu’une interprétation ou l’autre – jamais les deux en même temps, insiste Saint-Amour. On constate alors qu’une même image rétinienne, sans changer, peut générer deux perceptions différentes. Si nous observons plusieurs cubes côte à côte, tous prennent la même direction. Le cerveau humain conserve ainsi une indispensable cohérence.

Taille et distance

La taille d’un objet varie constamment dans notre environnement naturel, poursuit le conférencier, dépendant de la distance entre cet objet et nous. En temps normal, si une personne s’approche ou s’éloigne de nous, nous considérons qu’elle a toujours la même taille, même si sa grandeur sur notre rétine diminue ou augmente. C’est le processus des constances perceptives, qui concernent la taille, la couleur et la luminosité. On ne peut donc se fier à l’image rétinienne pour estimer la taille d’un objet, mais on peut tromper cette impression de constance.

Si on fixe son regard sur une étoile blanche posée sur un mur noir éloigné pendant 30 secondes, on la verra noire et plus petite sur une feuille blanche tenue dans la main. Les cellules antagonistes produiront l’image noire et le cerveau la rapetissera puisqu’elle est maintenant plus rapprochée de nous. La loi d’Emmert dit que la perception de la taille d’un objet est proportionnelle à la distance perçue.

Dave Saint-Amour

La classique illusion de Ponzo laisse croire que la ligne rouge éloignée est plus longue et plus épaisse que celle qui est plus près de l’observateur. Une mesure démontre qu’elles sont parfaitement identiques. Des images rétiniennes exactement égales peuvent être perçues de taille différente si la perspective conduit à une distance différente perçue pour les deux objets.

Pourquoi la lune apparaît-elle plus grosse à l’horizon qu’au-dessus de nos têtes, lance le conférencier ? La grandeur rétinienne de son image demeure la même, puisqu’elle se trouve à la même distance de la Terre quelque soit l’heure de la journée. Son diamètre apparent demeure toujours d’un demi-degré d’angle visuel sur la rétine.

Explication selon la loi d’Emmert : à l’horizon, la lune apparaît fixée à une grande distance d’après les indices visuels provenant de la surface de la Terre. Au zénith, la lune est perdue dans le ciel et sans indices visuels auxquels la comparer, rendant difficile d’estimer la distance. Or, le cerveau choisira d’augmenter la taille apparente de la lune vue à l’horizon afin d’être cohérent avec la distance perçue ; c’est l’illusion de la lune.

Figures impossibles

Dave Saint-Amour

Les construits géométriques acquis par le cerveau durant son développement nous prédisposent à certaines interprétations de figures géométriques qui peuvent entrer en contradiction et ainsi créer des figures impossibles. Il en existe plusieurs types. La plus simple est sans doute le triangle de Penrose : les règles de perspectives imprégnées dans le cerveau nous amènent à percevoir une construction incohérente. Pourtant, c’est un objet réel qui peut être fabriqué en bois, par exemple. Vu sous un certain angle et surtout en deux dimensions, l’objet discontinu (en « u » tordu) apparaîtra continu, mais absurde.

Le dessinateur et graveur hollandais Maurits Cornelius Escher a réalisé de nombreuses compositions graphiques qui violent les règles de la représentation de la perspective sur une surface en deux dimensions en suivant les mêmes principes. On aura ainsi des escaliers perpétuels qui reviennent sur eux-mêmes : ils donnent l’impression qu’on peut toujours monter – sans jamais descendre – et revenir au même endroit de départ. Escher créera aussi des chutes perpétuelles.

Les côtes magnétiques produisent aussi un effet semblable. Notre perception de la hauteur dépend de l’information visuelle qui nous est présentée, explique Saint-Amour. Le paysage nous induit en erreur, une montée peut nous apparaître comme une descente. Au début du XXe siècle, on pensait qu’une force « magnétique » agissait pour nous confondre, car l’objet qui descendait nous semblait monter la pente.

Conclusion

Ce survol des différents types d’illusions visuelles démontre les multiples façons dont le cerveau peut se méprendre dans son interprétation des données sensorielles captées par l’œil. L’image qui se forme sur la rétine est codée en impulsions électriques qui sont envoyées à différentes parties du cerveau pour en tirer l’interprétation la plus cohérente possible. Le but de ces interprétations n’est pas de saisir la réalité comme elle est, mais bien de donner un sens à cette réalité, un sens qui parfois peut nous sembler irréel. Les succès et les échecs du cerveau percevant nous renseignent sur le fonctionnement intime de nos neurones. Beaucoup plus que de simples curiosités divertissantes, les illusions visuelles forment un domaine de recherche scientifique fructueux et inépuisable, conclut Dave Saint-Amour.

Période de questions

Manipulations visuelles

Question : Gourous, publicitaires et gouvernements peuvent-ils se servir des illusions visuelles pour influencer la population ?

Réponse : Des recherches en création d’images et en techniques manipulatrices se poursuivent dans le domaine du neuromarketing, reconnaît le conférencier. Elles sont bien subventionnées par des clients actuels ou potentiels. Il y a même des chercheurs qui profitent du neuromarketing pour subventionner leurs de leurs projets de recherche. Et les gouvernements font aussi partie de cette clientèle, par exemple pour déterminer l’efficacité dissuasive des images sur les paquets de cigarettes.

Toutefois, les gourous se servent surtout de techniques de manipulation psychologique, comme les stratégies d’engagement de la personne, la suggestion, les attentes et les réponses rassurantes. Ils pourront parfois tenter de confondre leurs adeptes par des mises en scène faisant appel à de la magie, par exemple dans des apparitions présumées de la Vierge ou par des icônes suintantes. Les illusions visuelles examinées durant la conférence y jouent un bien petit rôle.

Ambiguïtés révélatrices

Question : La facilité à reconnaître des visages dans des images ambiguës pourrait-elle indiquer une propension génétique à la religiosité ? Comme parmi ceux qui voient l’image de la Vierge sur une tranche de pain rôtie.

Réponse : Le conférencier ne connaît pas de recherches qui auraient examiné cette question particulière. Il semble acquis, cependant, que les caractéristiques psychologiques personnelles des observateurs influent sur l’interprétation qu’ils feront d’images ambiguës.

Une propension à la religiosité ne serait pas une caractéristique spécifiquement identifiable. Sauf, peut-être, dans le cas de délires épileptiques qui produisent souvent des hallucinations de type religieux. On pourrait avancer l’hypothèse que l’épileptique temporal pourrait plus souvent percevoir des visages dans des images ambiguës qu’une personne normale. À vérifier.

Question : L’illusion qui fait voir soit des dauphins soit un couple enlacé ne suggère-t-elle pas un facteur psychologique déterminant dans nos perceptions ?

Réponse : Cette illusion – que certains ont caractérisé de « test d’innocence », puisque les enfants n’y voient que les dauphins – démontre bien, acquiesce Saint-Amour, l’influence de notre expérience dans l’interprétation d’images ambiguës. Beaucoup d’autres illusions font aussi état de différences importantes entre l’interprétation des enfants et celle des adultes. Par exemple, les adultes ne verront pas les modifications apportées aux visages inversés, alors que les enfants les remarqueront immédiatement. L’hypothèse avancée, entre autres, pour expliquer ce phénomène fait appel à une plus grande exposition des adultes à des visages droits. Lorsque les visages sont inversés, la stratégie habituelle qu’utilise le cerveau pour percevoir les visages ne fonctionne plus, rendant ainsi l’analyse moins efficace ; certains détails passent alors inaperçus.

Illusions collectives

Question : Les illusions visuelles collectives ont-elles un fondement neurologique ? On peut penser aux fidèles à Fatima qui ont vu le soleil danser...

Réponse : N’importe quel objet regardé trop longuement – et à plus forte raison un objet aussi brillant (et dangereux pour la rétine) que le soleil, ajoute Saint-Amour – produira un effet de fatigue sur les neurones impliqués dans la perception. Comme on l’a vu, toutes sortes de phénomènes d’inversion, de taille et de mouvement de l’objet peuvent alors se produire. Comme dans le cas de la taille de la lune, le soleil pourra aussi être perçu plus gros ou plus petit selon le paysage environnant. Du point de vue psychologique, une norme de groupe pourra influencer les perceptions de ceux qui ne voient pas le Soleil danser, mais considéreront a posteriori qu’ils l’ont vu.

Fondement évolutif

Question : Les illusions visuelles ont-elles un fondement évolutif relié, par exemple, à la recherche de prédateurs camouflés ?

Réponse : De nombreuses illusions se sont développées dans un contexte évolutif, comme mécanisme d’adaptation à l’environnement. Chez les animaux munis de deux yeux frontaux, la stéréoperception permet de détecter une proie plus facilement ou de cueillir un fruit avec plus d’aisance. Pouvoir distinguer l’objet du fond constitue aussi une habileté adaptative importante. On l’a vu dans l’exemple virtuel du chien dalmatien caché dans un arrière-plan tacheté, généré par ordinateur pour mieux nous confondre.

Stéréoperception

Question : Vous n’avez pas vraiment abordé les stéréogrammes en tant que tels... pourriez-vous élaborer ?

Réponse : Les stéréogrammes sont une forme sophistiquée des anaglyphes, précise Saint-Amour, dont on a vu des exemples lorsqu’on a utilisé des lunettes aux lentilles rouge et verte. Les anaglyphes sont deux images similaires légèrement décalées, l’une en rouge et l’autre en vert. À travers les lunettes appropriées, le rouge cachant l’image verte, et le vert cachant l’image rouge, on perçoit un effet de profondeur. Les anaglyphes que nous avons vus étaient composés de disparité croisée (la lentille rouge devant l’œil gauche et la verte devant l’œil droit). Si les lunettes sont mises à l’envers, la forme apparaîtra derrière l’écran et l’effet de profondeur sera plus difficile à percevoir.

Les stéréogrammes standards sont constitués de deux images complètes côte à côte. Vues séparément par chaque œil à travers un stéréoscope (View-Master), elles induisent un effet de profondeur. Une expérience intéressante a démontré que la vision binoculaire ne se préoccupe pas de la forme. Une image de points noirs et blancs aléatoires est présentée à chaque œil à travers un stéréoscope. Les deux images diffèrent seulement par une disparité horizontale. Après quelques secondes, un carré émergera de ces points qui, pourtant, n’indiquent aucune forme. L’endroit du cerveau qui traite la stéréoperception agit donc indépendamment de celui qui traite la forme et créera l’illusion. Voilà une autre preuve que plusieurs modules dans le cerveau travaillent en synchronie parallèle, termine le conférencier.

Compte-rendu rédigé par Louis Dubé et révisé par le conférencier.

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