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Conférence du samedi 13 janvier 2007

Mystère sans magie

Science, doute et vérité : notre seul espoir pour l'avenir

Par Cyrille Barrette, biologiste

Texte annonçant la soirée

Mystere sans magie

Un panel de 4 lecteurs interrogera Cyrille Barrette sur sa conception de la méthode scientifique décrite dans son récent livre : « Mystère sans magie » (MultiMondes, 2006). La discussion comprendra une sélection de nombreux thèmes abordés dans cet éloquent plaidoyer pour la science. Le sous-titre en révèle clairement le propos : « Science, doute et vérité : notre seul espoir pour l’avenir ».

Les échanges suivront ce format : question du panel, réponse de l’auteur, réactions du panel et de l’auteur. L’auditoire aura également l’occasion de réagir sur chaque thème.

Voici les thèmes, suggérés par les panélistes, qui feront l’objet de discussions : le goût de la science, le désir de croire, une civilisation terrienne, l’utilisation de données qualitatives, le besoin d’absolu, les sciences humaines, la compréhension du monde, le succès des pseudosciences.

Cyrille Barrette est professeur de biologie à l’Université Laval. Spécialiste reconnu du comportement et de l’écologie des mammifères, il a déjà publié Le miroir du monde (MultiMondes, 2000) ainsi que de nombreux articles dans plusieurs revues scientifiques. Il collabore activement à de nombreuses initiatives de vulgarisation scientifique auprès du public.

Panel : Carole Sénéchal, psychoéducation, professeure à l’UQTR. Serge Larivée, psychoéducation, professeur à l’UdeM. Daniel Fortier, astrophysique, professeur au cégep Lionel-Groulx. Louis Dubé, ingénierie, président des Sceptiques du Québec.

Annonces

L’animateur de la soirée, François Filiatrault, présente d’abord brièvement quelques annonces. Il invite les membres à l’assemblée générale annuelle de l’organisme, qui se tiendra le dimanche 18 février 2007. Il ajoute que notre association fêtera son 20e anniversaire cette année ; suggestions de célébration et participation des membres sont ardemment souhaitées.

Actualités

Notre animateur remercie chaudement l’auteur Normand Baillargeon d’avoir recommandé la lecture du Québec sceptique à l’émission de télévision Bazzo.tv de Télé-Québec. Ce dernier présenta notre revue comme un outil critique important pour mieux comprendre le monde. Il a également mentionné l’objectif principal des Sceptiques qui est d’améliorer l’esprit critique de ses membres et du public.

Notre conférencier, Cyrille Barrette, a récemment participé à l’émission radiophonique de Christiane Charrette, à Radio-Canada, pour faire la promotion de son récent livre et annoncer la conférence de ce soir. Notre animateur fait remarquer la propension de certains représentants des médias de croire au paranormal. Il applaudit sans réserve les fermes réponses négatives de Barrette à l’animatrice Charrette au sujet de l’existence présumée des phénomènes paranormaux et de certaines pseudosciences (télépathie, homéopathie, effets de la prière, mémoire de l’eau…).

Notre animateur mentionne également l’incongruité d’une chronique de chiromancie dans Le Journal de l’Association des employés du gouvernement du Québec. Ce fait nous a été rapporté par un journaliste de Radio-Canada, Yannick Bergeron. Dans le numéro de décembre, on y retrouve des prévisions numérologiques détaillées pour l’année 2007. Celles-ci donnent de multiples conseils en accord avec les vibrations du nombre annuel de chacun selon sa date d’anniversaire. Notre président a répondu au journaliste que ces prévisions farfelues ne reposent évidemment sur aucun fondement scientifique et n’ont pas leur place dans cette revue des employés de l’État, qui d’ailleurs n’en devraient tenir aucun compte dans leurs fonctions administratives. Un prix Fosse Sceptique en perspective !

Autre nouvelle humoristique, Le Canard Enchaîné publie une offre d’emploi surprenante : on demande un formateur en télépathie pour une mission de 15 heures ! L’annonce précise que vous devez être bon pédagogue pour expliquer et faire apprendre la télépathie… Et le journal d’ajouter : pas besoin de se déplacer, tout se fait par transmission psychique. « Vous voulez être payé ? Pensez-y très fort ! », ironise-t-on.

Mystère sans magie

Cyrille Barrette

Cette conférence suivra un format particulier, précise l’animateur François Filiatrault. Un panel de quatre lecteurs posera des questions à Cyrille Barrette, l’auteur du livre Mystère sans magie, récemment publié aux Éditions MultiMondes. Ce biologiste de l’Université Laval y tient un vibrant plaidoyer pour la science comme seule méthode valable de recherche de la vérité.

Voici la liste des panélistes qui poseront tour à tour deux questions à l’auteur :

  • Carole Sénéchal, psychoéducation, professeure à l’UQTR
  • Serge Larivée, psychoéducation, professeur à l’UdeM
  • Daniel Fortier, astrophysique, professeur au cégep Lionel-Groulx1 
  • Louis Dubé, ingénierie, président des Sceptiques du Québec

Note : les questions du panel ou du public sont en italiques. Les réponses de Cyrille Barrette sont en caractères réguliers. Les échanges s'articuleront autour de huit thèmes suggérés par les panélistes.

1. Civilisation terrienne utopiste ?

Carole Sénéchal. L’auteur propose de construire une « civilisation terrienne » en enseignant comme seconde langue aux enfants une « langue internationale » et en enseignant les grandes bases de la religion plutôt qu’une religion spécifique, espérant que l’enfant s’identifiera au grand groupe de l’humanité plutôt qu’à des groupes plus sectaires. L’auteur aurait-il oublié que l’humain, spirituellement parlant, a de la difficulté à s’identifier à de grands groupes et recherche généralement des regroupements plus restreints dont l’idéologie est plus accessible, plus personnalisée, comme le démontrent le foisonnement de sectes et la création de sous-groupes à l’intérieur des grandes religions ? (Mystère sans magie, page 19)

Cyrille Barrette fait d’abord remarquer que cette question, comme sans doute les suivantes, ne pourra être répondue seulement par oui ou par non ; ces questions complexes demandent un développement complexe. En tentant de suggérer un début de réponse, il espère amorcer une discussion sur chacun des thèmes proposés.

Il répond qu’il n’a pas oublié que la nature animale de l’humain est avant tout tribale : on appartient d’abord à un petit groupe qui a les mêmes coutumes, la même langue, la même religion… Il admet rêver à l’utopie d’une civilisation terrienne parce que l’alternative est sans issue. On court à notre perte si on continue de gérer notre vie sur la base de nos réflexes compétitifs, violents et racistes – programmations génétiques qui nous ont pourtant bien servis dans le passé. Nos moyens décuplés d’interagir, de perturber l’écologie de la planète et de faire la guerre ne nous le permettent plus.

Il faut cesser d’attribuer des étiquettes restrictives aux humains. Comme exemple, Barrette cite l’archevêque de Québec qui récemment soutenait la position suivante : si on évacue les symboles chrétiens des conseils municipaux, on donnera toute la place aux athées. L’emploi d’étiquettes précises, soit chrétiennes ou athées, introduit la division religieuse, explique Barrette. On devrait plutôt dire que la laïcité des lieux publics donnera toute la place aux « humains ». Cela ne nous empêchera pas de continuer à voir ces distinctions, entre homme et femme ou blanc et noir. Même si c’est contre nature, on doit tenter de ne pas baser nos comportements sur ces différences. On doit cesser d’agir de façon tribale, où l'on attribue aux autres tous les défauts, alors qu’on s'attribue le bien.

Écartons les deux traits qui nous définissent le plus, soit la langue et la religion. Si on avait une langue universelle et si on gardait privées nos convictions religieuses plutôt que de les afficher, on aurait fait un grand pas dans la bonne direction. Bien sûr, on sait qu’il est difficile de se munir d’un véritable gouvernement planétaire et de soutenir une vision globale de la conservation de la nature. Mais, de l’avis de Barrette, la survie de l’humanité passe par cette conscientisation et les efforts qu’on fera pour atteindre cet idéal. Cela ne nie pas nos différences ; nous pouvons être uniques et distincts, tout en étant égaux.

États laïques

Serge Larivée, un membre du panel, propose à l’auteur un début de solution : si tous les États devenaient laïques, on pourrait se dire égaux dans notre laïcité commune.

Barrette suggère qu’il y aurait tout de même danger dans cette solution de remplacer une étiquette par une autre. Le seul élément semblable entre tous les humains c’est qu’ils appartiennent tous à l’espèce Homo sapiens. Ceux que la laïcité dérange y trouveront toutes sortes de défauts et recommanderont l’alternative spirituelle. On tomberait alors dans la même erreur d’attribution d’étiquettes.

Déclin des civilisations

Question du public. Les espèces animales, au fil de l’Histoire, passent par des périodes de croissance et de décroissance. Est-ce possible que, dans une période de 50 ans, l’humanité passe de six milliards d’individus à 1 milliard, vivant en déclin dans une période moyenâgeuse, puis resurgisse dans une nouvelle civilisation technologique ? Ne s’agirait-il pas alors d’un cycle naturel de croissance et de disparition des civilisations ?

De l’avis de l’auteur, oui c’est possible, mais c’est peu probable. Ce processus naturel cyclique de croissance et décroissance frise la catastrophe dans un milieu fermé comme une île. La Terre étant devenue une île dans l’espace, avec Mars comme plus proche voisine, un déclin brutal et rapide pourrait devenir catastrophique. Certains pays s’en tireraient sans doute mieux que d’autres. Par contre, si la population humaine se stabilisait à 8 milliards, le niveau de vie moyen se détériorerait probablement ; une meilleure répartition de la richesse serait souhaitable.

Collaboration animale

Question. Il y a de la collaboration dans le monde animal, pas seulement de la compétition. Les entreprises qui réussissent le mieux collaborent avec leurs employés. N’y a-t-il pas un espoir de ce côté ?

Barrette admet que la lutte pour la vie dans le monde animal peut prendre la forme de coopération. Mais, la compétition est une force tellement grande qu’elle ouvre la porte à des tricheurs qui vont rechercher avant tout leur profit personnel. Imaginons que toutes les religions collaboreraient pour mieux comprendre le Créateur…

2. La sociobiologie, une pseudoscience ?

Serge Larivée. Il n’est pas facile de trouver des questions provocantes dans un livre avec lequel on est essentiellement d’accord. Ceci étant dit, en voici une : certains prétendent que la sociobiologie n’a rien à voir avec la science. Quelle est votre position à ce sujet ?

Sans doute ne connaissent-ils pas très bien la sociobiologie, répond Cyrille Barrette. La sociobiologie est l’application de la pensée évolutive darwinienne à la compréhension du comportement social. Au lieu d’appliquer la théorie de l’évolution à la forme du squelette ou au système reproducteur, on l’utilise pour tenter de mieux comprendre pourquoi les individus se comportent de telle ou telle façon dans la société. Presque toutes les études de sociobiologie (99 %) se consacrent au monde animal. Très peu étudient le comportement humain. Ceux qui critiquent la sociobiologie se bornent à critiquer la sociobiologie appliquée à l’humain seulement et, surtout, les mauvaises études de la sociobiologie appliquée à l’humain.

Un des fondements majeurs de la sociobiologie repose sur cet énoncé : on peut mieux comprendre le comportement animal par le biais des gènes. Si une mère s’occupe si bien de son enfant, ce n’est pas par instinct maternel (qui n’explique strictement rien), c’est parce que l’enfant est porteur de la moitié de gènes de sa mère. En s’occupant de son enfant, la mère s’occupe des copies de ses gènes. Et si ses gènes se retrouvent dans la génération suivante, ils seront de plus en plus abondants dans l’espèce. Voilà un principe très utile pour comprendre les fourmis, les lions et les macaques. Appliqué à l’humain de façon caricaturale, on prétend que pour comprendre le comportement social de l’humain, il suffit de connaître son génome. Ce dernier expliquerait le racisme, la xénophobie, l’agression et l’alcoolisme. C’est tout à fait faux. Les critiques de la sociobiologie s’attaquent généralement à ces caricatures trompeuses.

Pourtant, la sociobiologie, dans son ensemble, est aujourd’hui un domaine scientifiquement très solide. Après quelques dizaines d’années embryonnaires, elle prit son essor en 1975 et a connu une adolescence assez mouvementée jusqu’en 1985. À cette époque, plusieurs études très critiquables lui valurent un certain rejet de la communauté scientifique. À tel point, qu’on y réfère maintenant, pour l’humain, sous le vocable de psychologie évolutive. Celle-ci peut être extrêmement utile si on l’applique à l’humain avec la même rigueur que pour les fourmis et les lions.

Dualisme et sophisme

Daniel Fortier, un membre du panel, fait le commentaire suivant : les opposants à la sociobiologie font appel à une forme de dualisme, soit de placer l’esprit au dessus de la matière et hors des lois de l’évolution. Ils utilisent aussi le sophisme du faux dilemme : ou bien nous sommes entièrement déterminés par nos gènes et l’environnement n’y est pour rien, ou l’inverse. Comment éviter ces erreurs de pensée ?

Il n’est pas facile d’éviter ces erreurs parce qu’elles sont naturelles, répond Barrette. La dichotomie « gènes-culture » présente un choix facile. Pourtant, la réalité est complexe et les vraies réponses ne sont pas simples. Les études en profondeur prennent beaucoup de temps et coûtent cher. L’explication en sera ardue. On ne peut y répondre en 30 secondes à un journaliste.

Molles sciences humaines ?

François Filiatrault, l’animateur, pose la question complémentaire suivante : est-ce que vous considérez que les sciences humaines sont aussi scientifiques que les sciences dites « dures » ?

Oui, répond l’auteur, mais on ne doit pas faire de distinction entre sciences « molles » et « dures » : la méthode est la même, les objets sont différents. La science, comme méthode pour comprendre le monde, étudie des objets « durs » et des objets plus « mous ». Les objets durs sont faciles à observer et à mesurer, par exemple la morphologie du squelette des ours. Les objets mous sont difficiles à examiner et à quantifier, comme le comportement social des grands mammifères. Si on peut mesurer le comportement, on peut faire une étude aussi scientifique que dans le cas de la mesure des os. Les sciences humaines ne désignent que l’objet de ces sciences. Mais, puisque l’objet des sciences humaines est plus difficile à saisir, on ne compte pas autant d’études qui ont la même rigueur que dans les sciences physiques. C’est possible d’obtenir cette rigueur scientifique, mais c’est plus difficile.

Natures animale et humaine

Question du public. Un auditeur note chez l’auteur une très nette dichotomie entre natures animale et humaine. À son avis, il n’y a qu’une seule nature : la nature animale. Ne pourrait-on pas soutenir que la nature dite « humaine » n’est qu’une spécificité de la nature animale du primate humain ?

Non, précise Barrette, la dichotomie entre natures animale et humaine existe. Chaque animal possède sa nature animale particulière : lion, truite ou humain. Chez ce dernier, cette nature correspond à ses instincts et à ses réflexes, qui ont évolué au cours d’au moins six millions d’années. Mais, depuis l’invention de l’agriculture, soit environ 10 000 ans, l’humain a acquis la capacité d’avoir une nature différente. Cette différence consiste à s’occuper de choses inutiles et même entreprendre des activités contre nature.

Seul l’humain peut faire des choses seulement pour le plaisir, comme la musique ou la gastronomie. Ces activités sont inutiles pour la survie, les autres espèces ne s’y adonnent pas. Mais, ces activités inutiles sont indispensables pour mener une vie pleinement humaine. Les loups ne trottent pas sur des distances interminables par plaisir. On ne les prive pas d’un plaisir si on les enferme dans une cage. L’animal doit rentabiliser ses dépenses d’énergie, sinon il sera désavantagé par rapport aux autres animaux.

Seul l’humain peut faire des choses contre nature. Exemples : il fait tout pour ne pas se reproduire, il pratique le célibat et l’avortement. Nous sommes la seule espèce où le sexe est aussi déconnecté de la reproduction. Ce qui ne nous empêche pas d’avoir une vie sexuelle active. On ne retrouve pas ce comportement chez aucune espèce animale, sauf chez les bonobos dans une moindre importance. Un autre exemple, le suicide, qui n’existe pas chez les autres espèces. La nature humaine se caractérise aussi par sa capacité d’agir aujourd’hui en but de réaliser un projet dans le futur.

La sociobiologie va aussi s’intéresser à ces comportements humains inutiles pour la survie. On ne pourra les expliquer en faisant appel à la survie des gènes, comme on le fait pour les autres espèces.

Jeu animal

Autre question du public. Le jeu ne constitue-t-il pas aussi un comportement inutile chez certains animaux ?

Le jeu animal est effectivement un comportement difficile à expliquer, répond Barrette. On le rencontre presque uniquement chez les jeunes animaux. Il représente une forme d’entraînement et de socialisation des jeunes. Mais, il est extrêmement rare chez les adultes, et seulement dans des conditions idéales d’abondance idyllique. Sans réserves corporelles considérables, les animaux n’ont pas vraiment le temps de jouer. Même le chant des oiseaux, parfois mélodieux à nos oreilles, n’a pas la fonction de jeu inutile.

3. Le goût de la science

Daniel Fortier. Même si la science ne sert à rien pour la survie, elle est pourtant indispensable pour mener une vie véritablement humaine. Maximiser son profit constitue pourtant maintenant le but de toute activité humaine. Voici ma question, en deux points. (1) Dans ce contexte de mode de vie économiste, de quelle manière pourrait-on créer un désir pour cette chose inutile mais indispensable qu’est la science, autant pour sa démarche intellectuelle que pour ses théories ? (2) Par quels moyens pourrait-on allumer le goût et la volonté de consacrer le temps et les efforts nécessaires pour qu’un tel désir se traduise en une appropriation véritable de la science ?

Rappelons un peu d’histoire, commente Barrette. Pendant presque toute notre histoire, tout était géré par l’utilitarisme – il faut que ce soit payant en termes de coûts/bénéfices. Avec l’invention de l’agriculture, on a fini par apprendre qu’on peut se plaire à faire de la musique, de l’art et de la philosophie. Pourtant, présentement, on semble revenir à cet utilitarisme : il faut que l’orchestre symphonique soit rentable, que les hôpitaux s’autofinancent, etc. On est en train de trahir l’essence de notre nature humaine. Tenter de persuader que la science, par elle-même, est une activité valable va à contre-courant.

On devrait être heureux de l’œuvre de Darwin et d’Einstein, comme on l’est de celle de Mozart, et pour des raisons similaires : l’esthétique d’une formulation élégante de la réalité. Les scientifiques ressentent ce plaisir solitaire. Comment faire partager ce sentiment aux masses ? En soulignant que les activités inutiles, tels la science et l’art, nous démarquent des macaques ? Pour participer à la nature humaine, il faut faire de la place pour ces activités typiquement humaines, qui ne sont pas immédiatement payantes, mais enrichissent la qualité de la vie. On ne peut pas vraiment forcer une telle orientation. Elle demeure un projet de société très valable. Par exemple, des émissions scientifiques présentent souvent des découvertes spectaculaires sans plus. Ne serait-il pas plus stimulant de savoir également comment le scientifique s’y est pris pour faire ces découvertes et comme il s’assure qu’il ne se trompe pas ? Il faudrait aussi communiquer que la science c’est pour tout le monde. Il ne faut pas être un génie pour faire de la science. Elle est accessible à tous.

Diffusion populaire

Serge Larivée partage le pessimisme évoqué sur la diffusion populaire de la science. Pourtant, la réalisation que la science est derrière la technologie utilisée tous les jours par tous pourrait inciter à la mieux connaître. De plus, dans les universités, ajoute-t-il, les exigences de l’enseignement et de la production d’articles scientifiques réduisent de beaucoup le temps consacré à la réflexion.

Le professeur Barrette acquiesce sur ce dernier point : seule la possibilité de prendre des années sabbatiques lui a permis d’écrire les deux ouvrages qu’il a consacrés à la science. Il poursuit en faisant remarquer que les questions d’élèves de quatrième année dénotent de leur immense désir de vouloir comprendre le monde. Pourtant, il ne discerne pas le même enthousiasme au niveau universitaire. Le système d’éducation ne semble pas favoriser l’esprit naturellement inquisiteur des jeunes élèves ; ils le perdent souvent au cours d’études plus avancées.

Consommateurs passifs

Commentaire du public. Remarque historique : la science s’est développée conjointement avec la société marchande. Sinon, elle serait demeurée marginale et éclectique. Autre remarque : les jeunes n’ont jamais écouté autant de musique que maintenant. Paradoxalement, très peu se donnent la peine d’apprendre à jouer d’un instrument de musique. Ils ont tendance à demeurer des consommateurs passifs.

Barrette précise que l’éducation judéo-chrétienne, par laquelle il a passé, valorisait l’engagement et l’effort. On ne mettait pas en doute l’idée qu’il fallait travailler à la sueur de son front. On ne retrouve plus autant cette éducation aujourd’hui. Les jeunes sont moins préparés à l’effort. Ils essaient de s’en tirer avec le moins d’efforts possible, exprimant ainsi leur nature animale.

Recherche du profit

Autre commentaire : on apprend dans l’économie que tous les individus cherchent à maximiser leur utilité, soit les plaisirs élémentaires autant qu’intellectuels. Il n’y a aucune opposition entre la recherche du plaisir et le développement de la science. Le développement de la science s’est fait de pair avec le développement du capitalisme. C’est dans le pays le plus capitaliste qu’on retrouve le plus de recherche universitaire et le plus grand nombre de prix Nobel. On doit être prudent d’opposer recherche du profit et développement de la science.

Il existe une certaine boucle de rétroaction positive entre science et richesse, admet Barrette. Pour faire de la science, il faut une certaine richesse. Plus on possède une certaine richesse, plus il est facile de faire de la science, de développer de nouvelles technologies et de créer plus de richesse. Le critère de rentabilité économique demeure tout de même très important. La ville de Québec, par exemple, ne peut plus se payer un jardin zoologique.

Commentaire du public. La recherche du profit peut se faire à court terme ou à long terme. Les marchés financiers favorisent l’investissement à long terme. Par contre, le marché des sciences ne produit pas autant de science que ce qui serait socialement rentable. Il est donc utile de subventionner la recherche scientifique. Étant donné que le bénéfice de la science ne va pas seulement à celui qui la fait, il est socialement utile de supporter la science. Il n’y a donc pas de contradiction intrinsèque entre la recherche du profit, à court et surtout à long terme, et le développement scientifique.

C’est pourtant beaucoup plus facile, précise Barrette, de financer un projet qui a des retombées pratiques et technologiques qu’un projet purement théorique.

4. La compréhension du monde

Louis Dubé. J’aimerais approfondir la signification du mot « comprendre ». Vous dites que la science (page 143) exerce un « monopole sur la compréhension » en répondant aux questions : comment et pourquoi ? Les lois naturelles qu’elle découvre nous permettent, par exemple, de prévoir les éclipses du soleil et de construire toutes sortes d’appareils bien utiles.

Pourtant, le mystère et la magie subsistent. Pourquoi les lois sont-elles ce qu’elles sont ? Pourquoi deux masses sont-elles mystérieusement attirées l’une vers l’autre ? Pourquoi la combinaison de deux atomes d’hydrogène et d’un atome d’oxygène donne-t-elle magiquement de l’eau aux propriétés essentielles pour la vie, mais non prévisibles à partir des propriétés de ses composants ? Comprenons-nous vraiment le monde ? Ne sommes-nous pas limités à en décrire bêtement la régularité de façon approximative ?

Reprenant les mots du philosophe Bertrand Russell, Barrette répond : ce que nous comprenons, nous le comprenons grâce à la science. Ce qui ne veut pas dire qu’on comprend tout ou qu’on comprendra tout. Loin de là ! Barrette prend le risque d’affirmer qu’on ne peut rien comprendre sans appliquer la méthode scientifique. Comprendre signifie détecter les relations de cause à effet. On fait plus que décrire une éclipse, on arrive à comprendre pourquoi il y a éclipse du soleil et à la prédire avec exactitude. Si on a bien compris, on est capable de prévoir et, à la limite, contrôler un phénomène. Par exemple, on comprend bien la mécanique des fluides qui nous permet de faire voler des avions.

Jean Rostand disait : « Ceux qui soutiennent que la science n’explique rien, l’on voudrait, une bonne fois, qu’ils nous expliquassent ce que serait pour eux que d’expliquer. » En science, on répond à trois types de questions : quoi, comment et pourquoi ? En répondant à quoi, on ne fait que décrire les phénomènes, disons la biodiversité d’un endroit. En répondant à comment, on trouve comment ça marche, et c’est la question à laquelle la science répond le plus souvent. Par exemple, comment on attrape une maladie.

Mais, les questions pourquoi, c’est toujours embêtant. En biologie, ce genre de questions se réfère à l’origine ou à la fonction. Si on développe la tuberculose par un pathogène particulier, la biologie expliquera pourquoi en disant : par suite à ses exigences évolutives, pour survivre, ce pathogène doit infecter un humain. Et pourquoi tousserais-je ? Parce que, pour survivre, le pathogène doit se transmettre à une autre personne avant que je ne meure. Par delà la fonction, on peut s’interroger sur l’origine : pourquoi le pathogène existe ? Pourquoi me rend-il malade ? On arrivera rapidement alors aux grandes questions. Pourquoi l’humain existe ? Pourquoi l’univers existe ? Et la science ne peut répondre à ces questions.

Ces questions sur l’origine ultime ne sont pas de bonnes questions scientifiques. On les abordera en philosophie ou en théologie. La science ne peut y répondre. Son postulat central est pourtant que tout a une cause. Mais, on ne peut pas toutes les connaître à l’infini. Ces causes peuvent aussi être imprévisibles, contingentes ou constituées d’un enchevêtrement d’autres causes innombrables. La science postule qu’une cause existe, mais elle se limite à des questions auxquelles elle peut répondre et rejettera des questions sur les causes ultimes. Ces questions sont en dehors de la science, tout en étant, sur un autre plan, d’excellentes questions. C’est une des caractéristiques les plus frustrantes de l’esprit humain que de pouvoir poser des questions auxquelles on ne peut pas répondre.

La science est humaine

Commentaire du public. L’irradiation des aliments commande un débat public pour vider la question. Cette question serait occultée par tous les médias. Notre survie en dépendrait…

Cyrille Barrette admet ne pas bien connaître ce dossier. La science recherche honnêtement la vérité. Mais, elle est faite par des humains qui subissent toutes sortes de contraintes et de pressions. Sa pratique quotidienne peut être amoindrie par des considérations économiques ou idéologiques.

La science peut-elle expliquer Dieu ?

Commentaire du public. Les auteurs Dawkings et Dennett prétendent que la science peut tout expliquer – y compris la religion. Si une religion prétend que ses adeptes seraient en meilleure santé que les non-croyants, ce serait une affirmation que la science devrait pouvoir vérifier. Bien que vous croyez à la séparation complète entre science et religion, ces auteurs ne sont pas de votre avis : la science devrait vérifier les affirmations des religions.

Barrette répond qu’il connaît très bien la position de Richard Dawkings sur ce sujet. Mais, sa position personnelle est différente. Par définition, soutient Barrette, les questions de Dieu ou de vie après la mort sont en dehors de la science. On ne peut aborder de telles questions en science. Pas parce qu’on n’ose pas. Pas parce que la science n’est pas assez développée. Pas parce qu’on s’impose un code d’éthique qui ne le permettrait pas. Mais, parce qu’on ne sait pas comment faire pour résoudre de telles questions.

Dawkings affirme que l’existence de Dieu est une hypothèse qu’on pourrait tester. Il ne nous dit pas comment. Et je ne vois pas comment. Il semble dire qu’il faut trouver des moyens d’aborder cette hypothèse scientifiquement. Par principe, dit Dawkings, il ne faudrait pas rejeter d’emblée cette hypothèse. Mais, à mon avis, si on définit clairement science et religion, alors Dieu ne peut faire l’objet d’une connaissance, ni d’une démonstration. L’hypothèse de Dieu ne peut être testée, donc ni confirmée ni infirmée.

5. Le besoin d’absolu

Carole Sénéchal. Une grande partie de l’humanité a besoin d’absolu. Comment peut-on espérer que ce besoin soit satisfait par la science si celle-ci n’offre que des vérités temporaires ? (voir p. 225)

Barrette répond que c’est bien vrai : la science ne prétend pas à l’absolu. Le scientifique honnête n’affirmera jamais avoir répondu à une question de façon définitive et complète. De plus, la science coûte cher. Les recherches sont longues. Et, finalement, la réponse n’est jamais complètement satisfaisante. Cela peut paraître un défaut. C’est pourtant la façon dont la science s’améliore.

Mais, que peut bien vouloir dire « l’absolu » ? Si on pouvait définir ce mot de façon plus précise, on serait peut-être en mesure d’y répondre. Victor Hugo disait que la science est l’asymptote de la vérité. Sans jamais la rejoindre, elle y tendra de plus en plus près. La science n’a pas non plus de façon indépendante de vérifier qu’elle a atteint ou non la vérité. Son questionnement sans fin est peut-être lui-même une forme d’absolu.

Accepter de se tromper

Serge Larivée fait le commentaire suivant : la science fonctionne par essais et erreurs, et elle est biodégradable. Il n’y a pas de théories scientifiques qui durent éternellement. Cela peut être très frustrant pour ceux qui ont besoin de Vérité avec un grand V. Faire de la science, c’est accepter de se tromper. Je le répète : si on peut me démontrer que je me trompe, je vais changer d’avis (ce qui, scientifiquement, m’est déjà arrivé trois fois).

Cohérence et concordance

Daniel Fortier ajoute les réflexions suivantes. La vérité d’une théorie dépend de sa cohérence et de sa concordance. La cohérence ne lui permet pas les contradictions internes. La concordance suppose l’accord de ses prédictions avec les observations. L’absolu, en tant qu’explication ultime, ne peut être atteint. Fortier a des réserves sur l’assertion précédente que les théories scientifiques soient biodégradables, surtout en physique. Autour d’un noyau théorique de base, il voit d’autres théories qui viennent s’y greffer pour former un corps de savoir en croissance et sujet à révision. Le noyau théorique premier demeure souvent toujours vrai, même si sa portée se restreint avec le temps (exemple : la gravité selon Newton ou selon Einstein).

Cyrille Barrette précise qu’il y a des théories qui durent très longtemps parce qu’elles sont excellentes, mais le scientifique garde tout de même l’esprit ouvert à l’amélioration de ces théories. On ne remplacera pas une théorie existante tant qu’on n’en aura pas trouvé une meilleure. Cela différencie la vérité scientifique du dogme. Les théories scientifiques ne se prétendent pas éternelles. D’autre part, de façon pratique, en attendant une meilleure théorie, on s’en sert comme si elle était parfaite.

Il est possible qu’une nouvelle théorie mette en doute la sélection naturelle comme principe de l’évolution des espèces, mais j’en doute, conclut Barrette, à cause de toutes les confirmations indépendantes et convergentes obtenues durant les dernières décennies. De plus, cette nouvelle théorie devra fournir une aussi bonne explication de tous ces faits connus que la théorie de l’évolution.

La survie des gènes

Question du public. À la limite, la réplication des gènes constituerait l’objectif principal de la sélection naturelle. L’individualité de chaque humain n’aurait alors aucune importance. L’existence de chacun serait donc fortuite et presque inutile. Est-ce que j’existe pour quelque chose ? Vaut-il la peine que je m’efforce à être bon ? À quoi cela sert-il s’il n’y a pas de vie après la mort ?

Barrette répond, qu’en termes cosmiques, l’existence de chacun est négligeable. La seule importance consisterait à être un porteur temporaire de gènes. Et si je réussis à transmettre mes gènes (à mes enfants), j’aurai rempli ma fonction darwinienne. Cela s’applique à toutes les espèces animales, mais essentiellement pas à l’humain. Donner une conférence, par exemple, ne contribue pas au succès reproducteur du conférencier. Mais, si cette conférence réussit à améliorer la condition humaine d’une seule personne, cela en aura valu la peine. En termes subjectifs, l’existence de chacun a donc énormément d’importance pour soi-même et pour certains autres parmi nos proches.

Le doute en science

Commentaire du public. L’humain aurait autant besoin de questionnement que d’absolu. Au niveau médiatique, on a aussi donné à la science le rôle de nous rassurer avec des affirmations solides. Alors que des croyances de toutes sortes viennent mettre en doute ces affirmations. La science serait plus efficace en tant qu’élément de doute que de certitudes. Cela constituerait peut-être une piste pour la pensée sceptique…

Demander à la science plus de certitude s’approche du scientisme, ajoute Barrette. Elle ne peut avoir réponse à tout. C’est un excès de confiance dans ses possibilités. En science, « la solidité d’une certitude est à la mesure du doute qui a servi à la construire », conclut Barrette. Cette recherche comporte nécessairement des culs-de-sac et des retours en arrière.

Évolution de la science

Commentaire du public. La science se caractérise par son évolution, mais un corpus solide de théories maintes fois vérifiées demeure. On ne peut pas dire que la théorie de la gravitation de Newton a été ébranlée par la relativité. On ne peut pas dire que Newton s’est trompé, et que, dans un siècle, Einstein sera rejeté. On y trouvera peut-être certains points faibles dans certaines conditions, mais l’essentiel demeurera. De même pour la théorie de l’évolution. On découvrira des améliorations qui feront que la théorie tendra vers un absolu de précision. D’ailleurs, comprendre un phénomène constitue une expérience très satisfaisante, proche d’un sentiment d’absolu.

On ne s’attend pas à ce que les théories qui ont résisté à la contestation pendant des siècles soient subitement remplacées, confirme Barrette. Mais, elles pourront être réparées. De plus, dans la pratique journalière de la science, on soutient souvent des hypothèses qui seront démolies. Malheureusement, les résultats négatifs sont rarement publiés. Ils pourraient sans doute aider d’autres chercheurs à éviter les avenues improductives.

6. L’utilisation des méthodes qualitatives

Serge Larivée. En sciences humaines, les hypothèses avancées se modifient à une vitesse folle. Comprendre c’est constater des relations de cause à effet. Comment peut-on se servir de données qualitatives pour des cas souvent uniques pour lesquels des expériences ne peuvent être reproduites ? S’agit-il de science de seconde zone ?

La science vise à décrire et à expliquer, répond Barrette. On peut décrire qualitativement (la couleur, la forme) ou quantitativement (la longueur d’onde, la grandeur en cm). Une description qualitative précède souvent une étude quantitative. L’éthologiste Konrad Lorenz a décrit qualitativement, mais avec grande fidélité, le comportement des oies et des canards, tels que l’agressivité, la cour sexuelle ou le soin des poussins. Ses études très détaillées lui ont permis de classifier les canards en fonction de leur comportement. Cette classification lui a valu un prix Nobel, car elle correspond à une classification selon le squelette ou la génétique. Il a démontré que le comportement peut être soumis à la sélection naturelle, comme la longueur du fémur ou la couleur des plumes. Il a fait une recherche scientifique qualitative très solide.

Une description n’est pas une explication. On peut dire : ce sapin baumier est grand ou ce sapin baumier mesure 15 mètres. Grand demeure qualitatif et relatif au type de sapin. Un grand sapin Douglas mesurerait beaucoup plus que 15 mètres. Si l’observateur est plus grand que le sapin, il le trouvera petit. Les données qualitatives reposent sur une évaluation relative et subjective ; c’est leur faiblesse majeure. On doit tenter d’éviter les mesures strictement qualitatives, sinon on fera de la science plutôt molle, c’est-à-dire dont l’objet reste mou. Dans un effort de quantification, on pourra mettre en rang les données qualitatives obtenues. On parviendra alors à une évaluation plus objective, moins sujette à l’opinion personnelle. Il faudra aussi porter une attention particulière à séparer les données des interprétations. La description détaillée qualitative d’un seul cas peut aussi révéler des aspects nouveaux du phénomène qui lanceront les recherches dans des directions prometteuses. Il faut évidemment se garder de généraliser à partir d’un seul cas.

Méthodes statistiques

Commentaire du public. En économie, on peut obtenir un grand nombre de réponses qualitatives (exemple : oui ou non, y aura-t-il plus d’inflation ?). La somme de ces réponses pourra représenter un résultat scientifique avec lequel on pourra faire des prédictions valables. Des méthodes statistiques complexes pourront en tirer des conclusions réalistes. Les observations isolées sont souvent la source d’une théorie nouvelle. Quand on veut la confirmer, on fait appel à un plus grand nombre de cas dans l’optique de la tester et de la relier à d’autres paramètres.

Médias scientifiques populaires

Commentaire du public. La vulgarisation à outrance dans des revues populaires de sciences sociales présente souvent certaines conclusions (ou leur contraire) qui ne proviennent pas d’études scientifiques. Il faut se méfier des médias qui popularisent certaines thèses subjectives qui n’ont que le statut d’opinions. Si vous n’en comprenez pas les raisons ou si elles ne sont pas explicitées, les conclusions ne sont sans doute pas sérieuses.

7. Le désir de croire

Daniel Fortier. Vous présentez dans votre ouvrage (p. 196-197) les deux réflexes automatiques qui surgissent lorsque nous sommes face à un mystère, au sens d’une situation dont nous n’avons pas l’explication. Premièrement, nous nous demandons tout de suite « pourquoi ? » Deuxièmement, nous formulons tout de suite une réponse, simple si possible, et nous la croyons.

La psychologie a montré que l’humain est bien plus un animal qui rationalise qu’un animal rationnel. Il nous est très facile, après coup, de nous construire une argumentation qui renforcera notre conviction que notre réponse est la bonne et que toute autre réponse doit être fausse. Celui ou celle qui désire croire plutôt que savoir dispose d’ailleurs, pour l’aider à construire son argumentation « rationalisante », de tout l’arsenal des sophismes : appel à l’autorité, appel à la liberté de penser, inversion du fardeau de la preuve, attaque contre la personne, etc.

Parmi les gens qui désirent croire plutôt que savoir, je crois que l’on peut établir deux catégories grossières : les irrécupérables et les récupérables. Ces derniers sont ouverts à la raison, mais n’y ont pas été initiés, ou pas suffisamment, ou pas correctement. Voici ma question, en deux points. (1) Par quels moyens pourrait-on initier à la raison les croyants qui appartiennent à la catégorie des récupérables, et ainsi transformer leur désir de croire en désir de savoir ? (2) Comment pourrait-on diffuser largement dans le public ces moyens, afin, idéalement, de créer, puis de maintenir une culture du désir de savoir – tout en acceptant qu’une certaine portion de la population sera toujours irrécupérable et continuera toujours de travailler à maintenir et à faire croître une culture du désir de croire ?

Transformer le désir de croire en désir de savoir nécessiterait une réforme en profondeur de l’éducation, répond Barrette. Il faudrait aussi réussir à changer le courant actuel de pensée magique dans la société. Le désir de croire est très fort – même chez les scientifiques, car ceux-ci peuvent demeurer déraisonnablement attachés à leurs théories. Il n’est pas facile de tester objectivement ses propres idées. Le désir de croire est aussi fort que le désir d’être heureux ou aimé. C’est aussi fort que le désir de croire qu’il y aura une vie après la mort.

L’homéopathie nous donne un autre bon exemple du désir de croire. Ses effets curatifs, s’il y en a, sont dus uniquement à l’effet placebo. Devrions-nous faire remarquer que c’est ce désir de guérir qui fait guérir ? On pourrait nuire à la guérison, puisque l’effet placebo fonctionne vraiment.

On ne peut pas changer l’autre. Le scientifique honnête ne peut que décrire sa façon de connaître avec rigueur en espérant que cela servira d’exemple. Croire est facile. Remettre ses idées en question, vérifier scrupuleusement ses conclusions demande beaucoup plus d’efforts. Il ne s’agit pas de convaincre le croyant, mais de faire en sorte qu’il adhère librement à une autre thèse à cause de ses mérites. Le témoignage personnel du scientifique et la promotion de l’esprit critique pourront sans doute aider.

Serge Larivée. Des études démontrent que les gens qui croient le plus au paranormal sont les enseignants du primaire, et ensuite ceux du secondaire. Même les formateurs d’enseignants des facultés d’éducation ne sont souvent pas à la hauteur.

D’où vient l’idée de Dieu ?

Question du public. Croire et savoir constituent le thème transversal de « Mystère sans magie ». Vous dites que tout ce qui existe est naturel et qu’il n’existe rien de surnaturel. « Ni le surnaturel, ni le mystère, ni la magie n’existent ; ce sont des mondes imaginaires. » S’il n’y a pas de manifestations de Dieu, d’où vient l’idée de Dieu ? Elle vient du discours des croyants. Dire cela relève-t-il de la croyance ou du savoir ? Votre position agnostique vous fait dire que la science ne peut rien dire sur Dieu. L’anthropologie et la psychologie évolutive peuvent nous dire d’où vient l’idée de Dieu et comment elle a évolué. Peut-on être agnostique de la théière que Russell a imaginée tournant autour du Soleil ? Car on sait qu’il l’a inventée. La science peut donc nous amener à une position athée. Les seules pistes qu’on possède pour évaluer l’idée de Dieu sont dans le discours de ceux qui y croient.

La science ne peut parler de Dieu, répond Barrette, car Dieu ne peut pas faire l’objet d’une connaissance. Mais, la science peut nous parler de la croyance en Dieu : son origine, son évolution, son utilité… Pourtant, elle ne dit rien sur Dieu. De plus, c’est nous qui avons défini Dieu comme étant en dehors de la nature. On ne peut rien dire de la théière de Russell, puisqu’on ne peut pas l’observer. Idem pour le dragon invisible dans le garage de Carl Sagan.

On croit ou non à Dieu. Si on y croit, on n’a pas besoin de la science pour y croire. Si on n’y croit pas, la science ne peut pas nous aider à y croire. Croire pour des raisons rationnelles et scientifiques n’est pas possible. On peut croire à Dieu – ou non – et être émerveillé par la science, car religion et science sont des domaines complètement séparés.

8. Le succès des pseudosciences

Louis Dubé. J’aimerais examiner les raisons du succès réel des pseudosciences, telles que l’astrologie, la graphologie et l’homéopathie. Elles sont rangées parmi les pseudosciences parce qu’elles n’ont pas démontré leur efficacité – contrairement aux lois scientifiques qui se confirment tous les jours. Même une loi aussi contre-intuitive que la relativité se vérifie constamment dans la précision du positionnement GPS.

Alors, à quoi attribuez-vous le succès des pseudosciences ? Pourquoi persistent-elles puisqu’elles ne donnent pas de résultats concrets ? Ce succès pourrait sembler paradoxal.

Pour des sceptiques comme nous, les pseudosciences ne donnent pas de résultats, précise Barrette. Mais, pour des croyants, il y en a. Ceux qui croient aux miracles en voient. Il y a beaucoup de manifestations marginales qui confirment leur croyance. Si on croit malgré tout aux pseudosciences, c’est qu’on a le goût des réponses faciles et du merveilleux. On a le goût de la pensée magique, comme le démontre l’engouement pour Harry Potter ; on aimerait avoir des pouvoirs magiques. Ce sont des désirs d’enfant qu’on conservera toute notre vie. Les pseudosciences exploitent nos vulnérabilités devant nos difficultés de comprendre l’univers. Entre choisir une réponse immédiate qui correspond à nos attentes, comme l’astrologie, et une réponse complexe qui contredit ce qu’on espère et qui prendra des années à comprendre, on préférera consulter un astrologue.

Beaucoup de gens très éduqués croient aux pseudosciences. Pour l’expliquer, Shermer a émis l’hypothèse suivante : plus on est éduqué et intelligent, plus facilement on trouvera des réponses pour justifier nos croyances. On est souvent notre pire ennemi. On réussit à se convaincre que c’est vrai. Il semble bien que les pseudosciences vont demeurer.

Même si le mot pseudo indique qu’il s’agit d’une fausse science, le mot science en fait partie. Pseudoscience, dite rapidement, peut donner l’impression qu’on parle d’une science, du moins en devenir. Pour réduire la confusion, on devrait tenter d’y trouver un substitut : paranormal, arts divinatoires, pensée magique… viennent à l’esprit. Notre besoin de fantaisie, d’imaginaire ou de surprise demeurera et sera alimenté par les pseudosciences. Mais voilà, ça n’a rien à voir avec la science !

Pleine utilisation du cerveau

Serge Larivée. Souvent on a l’impression d’être dans la normalité en croyant aux pseudosciences. Par exemple, si on soutient qu’on utilise seulement 10 % de notre cerveau, la majorité pensera que cette idée a du sens. Pourtant, c’est faux. Mais, on aime croire qu’on pourrait devenir encore plus intelligent et plus performant. Ça donne de l’espoir.

La dianétique, technique de scientologie, renchérit Barrette, prétend qu’on peut augmenter le pouvoir de notre cerveau en suivant des séminaires (payants) sur la pleine utilisation du cerveau. Ces cours aideraient à comprendre comment utiliser les parties inactives du cerveau pour accroître son utilisation à 15 ou 20 % de sa capacité. Un séminaire subséquent pourrait l’augmenter jusqu’à 25 %. En faisant miroiter cette possibilité illusoire, la scientologie attire de nombreux adeptes.

Confusion entre réalité et fiction

Daniel Fortier. Rêver est un désir légitime. Mais, il est important de faire une distinction entre réalité et fantaisie. Les films fantastiques, comme Harry Potter, Star Wars et le Seigneur des Anneaux, permettent de se divertir, même si on ne croit pas que le surnaturel existe. De plus, la science elle-même peut faire rêver : l’histoire surprenante de la vie sur Terre depuis la formation du système solaire nous sort aussi du quotidien.

On accuse souvent les scientifiques de ne pas avoir assez d’imagination et de manquer de fantaisie, ajoute Barrette. Alors, que c’est souvent le contraire ! On peut être un fan de Star Trek sans confondre science et fiction, car les péripéties du vaisseau spatial sont présentées comme une fiction. Au contraire, le polar Da Vinci Code mélange fiction et histoire ; il laisse entendre qu’il y a une réalité derrière la fiction. Il nous incite à croire qu’une recherche scientifique sérieuse arriverait aux mêmes conclusions que le roman. Il semble bien qu’il n’y a rien qui vende mieux qu’un mélange de réalité et de fiction. La réalité nous indique que cela pourrait être vrai, la fiction nourrit notre imaginaire. Alexandre Jardin, auteur, disait que « le roman est un mensonge qui dit la vérité ». Par là, il entretient la confusion entre réalité et fiction. À éviter.

La confusion rentable

Commentaire du public. Dans les ouvrages de fiction, la démarcation entre réalité et fiction est souvent décidée par l’éditeur avec l’objectif d’accroître les ventes. Bernard Werber raconte que son éditeur lui a recommandé de laisser le lecteur faire cette distinction dans son populaire roman « Les fourmis ». Au départ, il avait voulu tracer cette démarcation plus clairement. Le mercantilisme a prévalu. Le roman donne l’illusion de décrire des faits scientifiques qui donnent une certaine crédibilité à l’histoire fantaisiste de fourmis qui parlent et communiquent avec les humains par toutes sortes d’artifices apparemment scientifiques.

En faisant trop confiance à l’esprit critique du public, on risque plus de tromper que de former, prévient Barrette. Ce roman est fascinant, il nous fait découvrir le monde surprenant des fourmis. Pourtant, il nous trompe sur la réalité scientifique de ces insectes.

Conclusion

Cyrille Barrette se dit heureux de constater que son ouvrage sur la méthode scientifique a soulevé d’excellentes et très pertinentes questions. Il a été enchanté par les discussions en profondeur qu’elles ont suscitées. Il remercie chaleureusement les panélistes et l’auditoire d’avoir contribué à clarifier sa pensée.

Note 1 : Site Web de Daniel Fortier : Entre l’humain et la réalité.

Compte-rendu rédigé par Louis Dubé.

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