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Conférence du mardi 13 janvier 2009 - 19 heures

La psychologie est-elle une vraie science ?

Jacques Forget, UQÀM

À la conférence du 13 janvier 2009, Jacques Forget, vice-doyen à la recherche en sciences sociales à l’Université du Québec à Montréal, présentait chez les Sceptiques du Québec une réponse nuancée sur la question de la scientificité réelle de la psychologie. Revue des aspects différents que peut prendre la psychologie et de leur validité propre.

Annonce de la conférence

Malgré qu’on l’entende abondamment nommée, tant dans le vocabulaire courant que dans les médias, la psychologie est loin de faire l’unanimité sur sa définition. Qui n’a jamais entendu dire qu’untel est très psychologue parce qu’il aime écouter les doléances de ses amis ou qu’il veut aider les autres ? Qui n’a pas lu le papier d’un critique littéraire vantant la vérité psychologique de tel ou tel roman ? Qui n’a pas été témoin, à la télévision, de l’arrivée de psychologues sur les lieux de catastrophes ? Force est de constater que, par la multiplicité de ses significations, entre autres raisons, la psychologie, du moins dans son volet scientifique, est encore très peu connue du grand public.

Jacques Forget examinera les différents sens du mot « psychologie » tels qu’on peut les retrouver dans toutes les sphères de l’existence. Il analysera successivement son emploi par M. et Mme Toulmonde, par l’homme et la femme cultivés, par le ou la psychologue dans sa pratique clinique, et enfin par le ou la psychologue qui fait de la recherche selon le modèle des sciences naturelles. Un exercice qui dissipera sans doute de nombreuses confusions…

Après plusieurs années de carrière en pratique privée, Jacques Forget travaille, depuis 1988, au Département de Psychologie de l’UQÀM. Conjointement à ses activités d’enseignement et de recherche, il a été, de 2000 à 2006, directeur du programme de Psychologie et il est actuellement vice-doyen à la recherche à la Faculté des Sciences humaines et directeur du Laboratoire des sciences appliquées du comportement.

Jacques Forget s'intéresse à l'analyse fonctionnelle et appliquée du comportement dans des contextes éducatifs et cliniques. Ses travaux portent sur l'évaluation et le traitement des troubles du comportement, des troubles envahissants du développement (autisme) et du comportement alimentaire chez les enfants et les adolescents. Il s'intéresse aussi aux modèles d'enseignement d'orientation comportementale et à certaines théories du renforcement. Sur le plan théorique, il se passionne pour l'histoire et l'épistémologie des sciences du comportement.


La psychologie est-elle une vraie science ?

Jacques Forget, UQÀM

Jacques Forget

Dès le début de son allocution, Jacques Forget formule une réponse brève à la question posée en titre. Non, la psychologie n’est pas une vraie science, au sens de science naturelle, et presque à tout point de vue. Ou, d'autre part : oui, la psychologie est une vraie science, mais, hélas !, seulement dans des domaines très particuliers. Certains pensent qu’elle devient en général de plus en plus scientifique, d’autres estiment le contraire.

Le conférencier aborde différents aspects de la question. Il esquisse d’abord une définition de la psychologie selon le contexte de son utilisation. Il établit ensuite une définition historique et fonctionnelle de la science. Suivra une analyse des insuffisances de la psychologie à satisfaire certains critères de scientificité, autant dans le domaine de la recherche que dans celui de la pratique professionnelle. Quels facteurs pourraient expliquer le statut essentiellement non scientifique de la psychologie, même au 21e siècle ? Le conférencier termine en partageant avec nous les réponses des chercheurs et des cliniciens à l’égard du statut scientifique précaire de la psychologie.

Définitions de la psychologie

Sur le plan étymologique « La psychologie est l’étude rationnelle et empirique de la psyché », précise Forget. Ce n’est donc pas un objet ordinaire d’étude, facilement accessible au sens commun. Si on étudie la géologie, on sait qu’on examine des objets précis, soit l’ensemble des matériaux qui constituent le globe terrestre. Dans ce cas, l’objet d’étude scientifique est défini et naturel, même s’il peut être très complexe. L’objet de la psychologie, au contraire, demeure flou et immatériel dans la mesure où plusieurs entités étudiées sont de nature mentale, comme l'inconscient, les mécanismes de défense, le soi, l'estime de soi ou l'ensemble des facultés humaines. Certains affirment que la psychologie est l'étude du comportement, mais cette conception, qui ne doit pas se ramener au béhaviorisme — l'éthologie et l'écologie comportementale s'intéressent aussi au comportement —, est minoritaire.

Il faut aussi préciser quelle sorte de psychologie nous intéresse pour éviter la confusion. On peut en distinguer quatre :

1. Psychologie naïve

Il y a d’abord la psychologie naïve, celle que nous utilisons tous pour comprendre le comportement des autres humains — et quelques fois le nôtre — afin d’interagir au jour le jour avec eux. Elle se fonde souvent sur des appréciations superficielles du comportement d’autrui, issues de croyances, de préjugés personnels ou de théories implicites et teintées par nos propres besoins. Elle est pourtant omniprésente, autant dans le public que dans le milieu universitaire.

Une étude a démontré qu’un baccalauréat en psychologie ne change pas beaucoup la conception de la nature humaine qu’ont la plupart des étudiants. Au début de leur première année universitaire ainsi qu’à la fin de leurs études, ils répondent essentiellement de la même façon à des questions qui tentent d'identifier et de classifier leurs conceptions épistémologiques de la nature humaine. « Maîtrise-t-on son comportement ? Peut-on changer sa personnalité ? Comment expliquez-vous la dépression ? Sommes-nous composés d’un corps et d’un esprit distincts, en interaction ou non ? » Voilà le genre de questions posées.

Si leurs perceptions fondamentales de l’être humain n’ont guère changé, leur vocabulaire technique, par contre, s’est considérablement élargi. Leur discours devient plus précis et plus complexe. Toutefois, même après une maîtrise, leurs croyances sur eux-mêmes et les autres ont à peine changé. Doit-on s’en surprendre, puisque l’étudiant n’est en contact avec la psychologie scientifique que quelques heures par jour, alors qu’il interagit avec les autres (et ses propres pensées) le reste du temps ?

L’approche naïve a donc tendance à dominer ; on ne se donne pas la peine d’analyser rigoureusement ses opinions, de déterminer d’où elles proviennent et sur quelles bases elles se fondent. Il faut reconnaître que cela ralentirait considérablement les échanges, car on parle de psychologie tout le temps : pourquoi mon enfant est-il impoli ? Pourquoi ne réussit-il pas à l’école ? Pourquoi est-il bon ou nul en sport ? Ai-je fait le bon choix de conjoint ? Pourquoi mon voisin m’évite-t-il ? Même dans notre sommeil, on rêve à nos interactions avec les autres.

2. Psychologie populaire

L’homme de la rue, cultivé ou non, s’intéresse à la psycho pop. Il a sans doute lu de brèves analyses à teneur psychologique dans un journal ou un magazine. Il a peut-être même lu un livre sur la psychologie de l’enfant ou suivi un cours ou deux de psycho au cégep. Il a sûrement entendu des psychologues donner leur avis sur certains problèmes sociaux à la télé. Nous sommes d’ailleurs envahis par une publicité qui fonde ses appels sur nos besoins psychologiques. Ce type de psychologie populaire est donc omniprésent.

Certains prétendent même que le 20e siècle aura été le siècle de la psychologie. L’Association américaine de Psychologie (APA) ne compte-t-elle pas aujourd’hui 150 000 membres en incluant les étudiants de cycles supérieurs ? Seules quelques grandes villes américaines peuvent recevoir leurs membres en congrès. Elle emploie 500 personnes à plein temps. Seulement 16 % de son budget viennent des cotisations annuelles de ses membres, le reste provient de placements financiers. La psychologie est devenue un bien commercial qui se vend et qui s’achète. Soumis à des impératifs de grande diffusion et de rentabilité, on peut s’interroger sur la valeur des thèses propagées par plusieurs revues populaires de psychologie.

Même si certaines recherches sérieuses sont diffusées de cette façon, leur interprétation et, surtout, leur application personnelle laissent souvent à désirer. Une étude américaine a déterminé que l’individu moyen ne comprend que de 35 % à 50 % des conseils de son omnipraticien et n’en applique qu’un sur deux. Cela n’est probablement pas tellement différent pour la psychologie propagée dans des self-help books. La façon dont les gens s’approprient ce qu’ils lisent influence grandement la mise en pratique des recommandations, même celles parfaitement bien fondées.

3. Psychologie universitaire

Dans la plupart des cas, les professeurs de psychologie s’efforcent de présenter aux étudiants de niveau universitaire les résultats de recherches probantes. Ils aborderont la neuropsychologie, l’environnement proximal ou distal, les statistiques et la méthode expérimentale, par exemple. Ces sujets rebuteront souvent l’étudiant qui espérait des éléments significatifs et immédiatement utilisables dans ses relations journalières et surtout dans ses éventuelles relations professionnelles avec des clients ou des patients. Pourtant, le but du baccalauréat en psychologie n’est pas de former des psychologues professionnels, mais de familiariser les étudiants à la méthode scientifique — et autres méthodes comme l'interprétation — et à l’esprit critique appliqués aux relations humaines.

La psychologie enseignée dans les universités est relativement récente, elle date d’environ 125 ans. C’est une jeune science, encore plus jeune que l’anthropologie par exemple. Ensuite, il ne faut pas la confondre avec la psychanalyse qui a été fondée par Freud une trentaine d’années plus tard et se propose d’investiguer ce qu’il appelle « l’inconscient ». Freud n’a reçu aucune formation en psychologie et ne fait pas de la psychologie. Il y a d’ailleurs dans plusieurs universités plus de psychanalystes issus de facultés de littérature que de psychologie. Romans, théâtre et cinéma tissent souvent leur trame autour de théories psychanalytiques. À tel point que certains concepts, tel le « refoulement », sont communément acceptés, même s’ils n’ont aucune base en psychologie scientifique. Aux étudiants qui tiennent ce concept pour acquis, le conférencier suggère de s’interroger sur la provenance de leur certitude.

4. Psychologie professionnelle

Cette toute nouvelle psychologie opère sur le terrain, depuis la fin de la Première Guerre mondiale et surtout à partir des années 1950. Elle est présente en cabinet de consultation, en milieu de travail, à l'école, dans les centres de réadaptation et dans les hôpitaux. Les étudiants en psychologie demandent souvent pourquoi l’université ne les forme pas d’abord en psychologie professionnelle. C’est qu’ils sont pour la plupart relativement jeunes et n'ont pas l'occasion, avant l'université, d'être confrontés à des modèles conceptuels contemporains de la personnalité, des troubles de la personnalité et de la maladie mentale en général, et n’ont sans doute pas encore été exposés aux graves désordres mentaux, telles l’automutilation ou la schizophrénie. La psychologie clinique du XXIe siècle est de moins en moins centrée sur des problèmes de croissance personnelle (un champ d'application envahi par toute une panoplie d'intervenants, quelques fois sérieux, mais trop souvent à gogo). Elle travaille plutôt auprès de clientèles qui éprouvent des difficultés sérieuses comme la schizophrénie, la dépression majeure, une personnalité limite (borderline), des épisodes suicidaires ou de la violence conjugale.

Il est préférable d'initier d’abord les étudiants aux concepts de base qui leur permettront de mieux comprendre tous les aspects de ces problématiques. Avant d’analyser les troubles d'adaptation ou du comportement, on doit savoir comment fonctionne le cerveau humain, on doit savoir ce qu’est un comportement, un environnement social, une culture et un environnement familial.

Il n’est pas complètement exclu d’aborder la psychologie professionnelle dès la première année d’université. Après tout, les étudiants en médecine ne commencent-ils pas leurs stages en clinique à ce moment-là ?

L’histoire de l’enseignement de la médecine suggère une autre raison sur la façon de transmettre ce savoir. Jusqu’au 19e siècle, on ne recevait une formation en médecine qu’après avoir obtenu un diplôme universitaire dans une autre discipline. La formation médicale était alors gérée par le milieu hospitalier, et c’est là qu’on apprenait à devenir médecin. Aux 19e et 20e siècles, la médecine s’est tournée vers les universités pour établir scientifiquement ses fondements en biologie et en biochimie, par exemple. Elle dépend aujourd’hui des facultés universitaires jointes à des centres hospitaliers.

L’enseignement de la psychologie a progressé de façon différente parce que cette nouvelle science a d’abord voulu s'imposer comme discipline universitaire égale à la chimie, à la géologie ou à la physiologie. Elle a pris naissance dans les universités avant de s’intéresser à la vie émotionnelle de l’humain. Jusque dans les années 40, on ne pouvait devenir membre de l’American Psychology Association sans d’abord détenir un doctorat en psychologie d’une université et avoir écrit des articles pertinents dans une revue scientifique.

Tout a changé suite à la Seconde Guerre mondiale. On avait noté que les vétérans américains, au sortir de ce conflit — et de celui de la Corée au cours des années 50 — pouvaient souffrir d’autres traumatismes que strictement physiques. Ils étaient aussi sujets à des chocs psychologiques qui pouvaient, entre autres conséquences, conduire à des dépressions prolongées et à des idées suicidaires. Le gouvernement américain voulut imposer une certaine unification de la formation universitaire, qui s’éparpillait alors dans toutes les directions. Son but était de s’assurer que la psychologie puisse servir en milieu hospitalier sous une autre forme que des traitements psychiatriques reliés à la condition médicale. De là est née la psychologie professionnelle, qui traite les problèmes mentaux et du comportement, tels ceux reliés aux émotions, aux perceptions ou aux motivations.

Malheureusement, les praticiens de ses différentes sortes de psychologie échangent peu sur leurs diverses approches. Et, bien sûr, ils sont imprégnés de psychologie naïve puisqu’elle régit la plupart de nos interactions. Il est donc difficile de faire de la psychologie strictement scientifique, même pour les praticiens dans ce domaine.

Fondements scientifiques

Que signifie le mot science ? Examiner cette question nous aidera à déterminer dans quelle mesure la psychologie y correspond. Depuis que Francis Bacon l’a reliée à l’induction tirée de la méthode empirique, la signification précise de la science fait l’objet de débats. (La science peut comprendre de nombreuses disciplines, mais pas n’importe lesquelles. Il ne peut s’agir, par exemple, de tous les domaines enseignés à l’université ; certaines aberrations, telle l’urinothérapie, peuvent faire l’objet de cours, de jour ou de soir, dans une quelconque université, mais ne se présentent pas pour autant comme des sciences.)

La science est d’abord une méthode qui tire sa force de son scepticisme — jusqu’à ce que le doute raisonnable ne soit plus possible. Pourtant, rien n’est absolument acquis : anciennes et nouvelles théories sont constamment précisées ou révisées à la lumière de nouveaux faits. L’interprétation même des faits est sujette à débat ; on peut s’égarer dans des relations mathématiques complexes, en oubliant que l’expérimentation conclusive reste le juge final de la validité d’une théorie ou d'une proposition.

Plusieurs autres définitions de la science ont été avancées durant les derniers siècles. Le philosophe Emmanuel Kant a proposé une division fondamentale entre sciences naturelles et sciences humaines, ces dernières reposant surtout sur une démarche interprétative (herméneutique), alors que les premières se fondraient sur l’empirisme. Une confusion regrettable, estime le conférencier.

Une autre école, celle du Cercle de Vienne (1920), tente de développer une conception scientifique du monde en se basant sur l'intégration de la logique et de l'empirisme (ce groupe a ainsi été associé à l'empirisme logique). Pourtant, les êtres humains prennent souvent des décisions en suivant ce que leur dictent leurs émotions, quoi qu’en disent, par exemple, les sciences économiques classiques. Après les horreurs de la Première Guerre mondiale et constatant la montée du nazisme, les membres du Cercle de Vienne se sont posé la question suivante : qu’est-ce qui permet de croire en la véracité d’une thèse ? Leur proposition fut de chercher à unifier les sciences naturelles et humaines selon une approche fondée sur le physicalisme (la physique est la discipline scientifique exemplaire) et l’empirisme inductif (toute connaissance provient de l’expérience). Leurs efforts n’ont pas réussi ; sans doute étaient-ils prématurés, commente le conférencier.

Durant les années 1930, le philosophe Karl Popper a formulé une caractéristique essentielle du discours scientifique, celle de la réfutabilité. Si un énoncé peut être réfuté par l’expérience, même seulement en imagination, la science peut l’étudier pour l’infirmer ou le confirmer. Les protocoles de recherche, surtout en sciences sociales, doivent tendre à clairement identifier à l’avance les résultats qui correspondront à un succès ou à un échec de l’expérience pour éviter toute ambiguïté.

En psychologie et dans les autres sciences humaines et sociales, ce type de recherche devient de plus en plus difficile à réaliser pour des raisons éthiques : les sujets doivent aujourd’hui être complètement renseignés sur les objectifs, les procédures et les dangers possibles d’une expérience. Toutes ces précautions, à présent nécessaires, faussent souvent les réactions spontanées recherchées.

Rarement une science

Les psychologies professionnelle et académique satisfont rarement les rigoureux critères de la scientificité. Une discipline scientifique est caractérisée par un certain nombre de critères bien établis. Elle doit d’abord préciser son objet d’étude ou ce qui l’intéresse. Et se demander quel vocabulaire elle utilise pour décrire son objet. Ensuite, examiner les questions suivantes : sa méthode de recherche s’apparente-t-elle à la méthode scientifique ? Quels sont ses objectifs ? Enfin, sur quelle conception de la nature humaine fonde-t-elle son approche ?

Par exemple, le type d’interventions privilégié pour soigner la pédophilie est-il influencé par ce que l’aidant social considère comme l’origine de la maladie ? Son action thérapeutique s’accorde-t-elle à sa conception globale de la pédophilie en tant que caractéristique innée ou acquise ? Ou en tant que comportement dépendant de la situation particulière vécue par la personne ? Une étude en psychologie sociale a démontré que l’intervenant (l'aidant) faisait moins d’efforts dans son approche d’aide s’il pensait, par exemple, que la pédophilie est d'origine interne et transsituationnelle. La thèse qu’il entretient au sujet de la pédophilie influence ainsi son approche clinique, au moins autant que le contexte institutionnel dans lequel il évolue.

Contrairement aux sciences naturelles, la psychologie n’a pas réussi à former un consensus sur chacun des critères mentionnés plus haut. Techniquement, elle est non paradigmatique. Ses praticiens ne s’entendent ni sur ses paradigmes fondamentaux, ni sur son vocabulaire. Le mot « énergie », par exemple, est employé dans le contexte de la force d’une motivation, d’une pulsion ou d’une émotion. En science naturelle, on compte sept emplois du mot énergie, soit électrique, chimique, mécanique, hydraulique, thermique, nucléaire et rayonnante. Et ils ont tous une définition précise acceptée par tous. Pas en psychologie : la moitié du vocabulaire demeure symbolique, métaphorique, subjectif et imprégné d’usages communs de la vie courante.

Le mot « refoulement », par exemple, emprunté au vocabulaire usuel n’a pas en psychologie de définition qui fasse l’unanimité. S’agit-il de l’action de repousser les souvenirs désagréables, les pulsions coupables ou les représentations inconciliables avec le moi freudien ? Le débat se poursuit toujours. Par contre, pour un physicien, une particule élémentaire « charmée » a un sens précis sans référence au sens commun du mot charme. La nature des états quantiques d'une particule est généralement acceptée par les physiciens contemporains.

Une psychologie qui se prétend scientifique devrait utiliser une méthode de recherche scientifique. Toutefois, dans bien des cas, on préfère s’appuyer sur l’autorité. Ou encore sur l’argumentation logique ou interprétative. Et on ne peut fonder une science sur une interprétation herméneutique provenant de sa propre expérience. De plus, en psychologie professionnelle, c'est la recherche qualitative qui est souvent privilégiée ; certains diront que la souffrance psychique de se ramène pas à des mesures quantitatives ni à une évaluation empirique. Pourtant, et en dépit de son intérêt, l'estimation qualitative ne peut remplacer la recherche quantitative, basée sur des données probantes et reposant sur de nombreuses expériences ou études.

Parfois scientifique

Certaines spécialités de psychologie ont des bases scientifiques plus solides que d’autres. Par exemple, la psychologie sociale et la psychologie comportementale — mais, pas toujours, ajoute le conférencier parlant de son propre domaine d’expertise. Il y a aussi la psychologie du développement, la neuropsychologie, et les domaines connexes de l’éthologie, de l'écologie comportementale et de la sociobiologie, entre autres domaines.

Il faut faire une différence entre les projets de recherche et les résultats reconnus par la communauté des chercheurs. Il faut aussi fonder ses opinions sur l’état des recherches présentes telles que décrites dans des revues scientifiques qui respectent des procédures sévères d'évaluation des manuscrits soumis. De plus, comme dans bien d’autres disciplines scientifiques et malgré les nombreuses pressions de production d’articles que vivent les chercheurs universitaires, on doit prendre le temps de se tenir au courant des recherches actuelles. Le chercheur et le praticien doivent être raisonnablement sceptiques non seulement lorsqu'ils prennent contact avec une littérature de type psycho pop, mais aussi avec les écrits publiés dans des revues scientifiques ou professionnelles.

Réactions diverses

Comment les psychologues réagissent-ils face au statut non paradigmatique de leur discipline ? Car, ils se rendent bien compte que leur objet d’étude ne fait pas consensus et que son vocabulaire n’est pas unique. On débat toujours sur les fondements mêmes de la psychologie. De telles discussions animées ont aussi cours dans les sciences naturelles, mais presque jamais sur leurs fondements.

Certains psychologues jugent non pertinent de s’interroger sur le statut scientifique précaire de leur discipline. Pour eux, elle ne peut être scientifique et ne doit pas l’être. C’est le discours que tiennent les adeptes de la psychanalyse et de la psychologie humaniste. Le conférencier préfère cette franche reconnaissance de la non-scientificité de la psychanalyse plutôt que de sous-entendre que la psychologie est dans son entièreté une science « spéciale », pas comme les autres, puisqu’elle étudie l’humain.

Comme l’a montré Alan Sokal, il peut être dangereux d’emprunter le vocabulaire des sciences naturelles pour donner un air de respectabilité scientifique à certaines approches qui n’ont rien de scientifique. Cela n’empêche en rien d’utiliser la psychanalyse en tant qu’approche interprétative, comme on fait de la musique.

On peut aussi considérer la psychologie comme une science nouvelle, une protoscience multiparadigmatique en développement. C’est sans doute la position la plus commune chez les psychologues. Contribuons donc au développement de cette jeune science, qui tranquillement s’acheminera vers la respectabilité scientifique. Certains groupes de recherche, par exemple les comportementalistes, les cognitivistes ou les neuropsychologues, s’entendent déjà, du moins minimalement, dans leurs spécialités respectives. Avec le temps, espère-t-on, un certain consensus émergera.

D’autres pensent qu’un gagnant l’emportera finalement sur les théories concurrentes. Suivant les principes de l’évolution darwinienne, une science psychologique future s’imposera après avoir écarté les autres prétendants. Un processus dont le conférencier déplore la lenteur probable. Faudra-t-il attendre dix, quinze ou vingt-cinq générations avant d’être assuré d’avoir des thérapies fiables et efficaces ou des thérapeutes qui s'appuient sur des données probantes lors des processus d'évaluation et d'intervention mis en place ?

D’autres encore prévoient la disparition de la psychologie par son absorption dans les neurosciences. Elle réduirait alors l’essentiel de la nature humaine à une physiologie du système nerveux, laissant à la philosophie l’étude des concepts abstraits de bonté ou de volonté.

La psychologie pourrait aussi disparaître par éclatement de ses nombreux champs de compétence en groupes autonomes. Il y en avait seulement quatre ou cinq il y a une quarantaine d’années. On en compte aujourd’hui environ 35 au Canada et 55 aux États-Unis, tel celui de la psychologie clinique (récemment scindée en psychologie clinique de l’enfant) ou celui de la pratique privée. Certains groupes extérieurs, comme celui de la psychologie transpersonnelle, voudront sans doute s’y joindre, augmentant encore plus le nombre de champs.

Certains souhaiteraient, au contraire, intégrer certains champs de compétence de façon éclectique. Ils choisiraient ceux qu’ils jugent pertinent de grouper pour en faire une discipline plus cohérente peut-être, mais assurément partielle et biaisée selon leurs préférences.

D’autres veulent vraiment une unification des domaines de compétence en séparant les champs de base des nouveaux arrimages. Ils simplifieraient aussi le vocabulaire qui s’élargit tous azimuts par des emprunts rendus faciles grâce à Internet.

Les réactions diverses au statut scientifique précaire de la psychologie et la variété des solutions exclusives proposées donnent une idée du long chemin qui reste à parcourir pour l’unifier en une discipline scientifique cohérente.

Conclusion

Comment rendre la psychologie plus scientifique ? Devrions-nous séparer la formation du praticien de celle du chercheur, comme le fait la médecine, qui distingue la profession médicale des disciplines fondatrices comme la microbiologie ? Car, quoi qu’on dise, les psychanalystes et les psychologues professionnels utilisent peu de données scientifiques probantes dans leur pratique, se fiant plutôt à leur interprétation personnelle ou idéologique, même si celle-ci va à l’encontre des résultats de la recherche. La question reste ouverte. En psychologie, termine le conférencier, nous serrons souvent la main d’imposteurs.

Période de questions

Scientificité problématique

Question : Si j’ai bien compris l’essentiel de votre conférence, les sciences humaines, à l’instar des sciences religieuses, peuvent-elles être aussi accusées d’usurpation de titre ?

Oui, répond succinctement le conférencier.

Liens entre spécialités

Question : À la suite d’un cours de 45 heures sur la neuropathologie de l’autisme, j’ai demandé à une trentaine d’étudiants un travail écrit qui établirait des liens entre ce cours sur l’autisme et l’ensemble de leur formation en psychologie ou leur pratique professionnelle. Aucun étudiant n’a été capable de préciser ces liens. Il apparaît donc extrêmement difficile de se référer à un vocabulaire commun.

D’abord, admet le conférencier, il y a peu d’occasions dans la formation académique de faire des liens entre les différents domaines de la psychologie. Parfois, il n’y en a pas à faire. Mais, il faut aussi reconnaître que peu de psychologues connaissent vraiment bien d’autres spécialités que la leur propre, même entre spécialités connexes comme la neuropsychologie et la psychologie du comportement. On connaît bien les avancés récentes de sa spécialité, mais peu ou pas celles des autres spécialités. Il serait souhaitable qu’à la fin d’une formation spécifique, un cours obligatoire d’intégration fasse ces liens entre les différentes branches de la psychologie.

Croyances sous-jacentes

Question : Si la pratique de la psychologie ne repose pas sur des fondements scientifiques, pourquoi irais-je consulter un psychologue plutôt qu’un prêtre ?

Normalement, répond le conférencier, un psychologue devrait être plus compétent qu’un prêtre si on consulte au sujet d’un problème psychologique. Toutefois, étant donné le multiculturalisme ambiant, il serait souhaitable que les psychologues sachent comment certaines cultures considèrent certains problèmes psychologiques. L’autisme, par exemple, pourrait être perçu par certaines cultures comme une possession du démon. Il est important de ne pas rejeter une croyance manifestement erronée, mais de partir de celle-ci pour bien comprendre le patient et pouvoir l’aider efficacement. Les Québécois de souche ne croient malheureusement pas, en général, que cette compréhension interculturelle puisse être utile.

Question : Devrais-je m’inquiéter des croyances religieuses d’un psychologue ?

Il y a sans doute lieu de s’inquiéter, répond le conférencier, si sa croyance l’empêche d’être véritablement à l’écoute de son patient. S’il est fondamentaliste religieux ou fait partie d’une secte, il est probable que son premier objectif sera de tenter de convaincre son patient de la valeur de son idéologie plutôt que de lui donner les moyens de comprendre et de résoudre ses difficultés personnelles ou interpersonnelles.

Psychologie de l’hypnose

Question : Un hypnotiseur de foire tentera bientôt de subjuguer une centaine de personnes sur une scène ; il réussira sans doute en grande partie. Que se passe-t-il, au point de vue psychologique, lorsque des gens tombent en transe hypnotique ?

Je l’ai déjà fait, blague le conférencier, mais je ne sais pas comment ! Plus sérieusement, poursuit-il, l’hypnose est un état de conscience altéré, différent de l’état de veille actif. Toutefois, il existe un grand éventail de conditions intermédiaires entre l’éveil et le sommeil. Par exemple, après un rêve et avant l’éveil complet, on a souvent une certaine difficulté à distinguer le rêve de la réalité. L’hypnose serait donc un tel état de conscience altéré dans lequel certaines personnes peuvent sombrer plus facilement que d’autres. Les personnes plus sensibles à l’environnement social, celles qui perçoivent presque instantanément votre état émotionnel, par exemple, seront probablement plus sensibles à l’effet hypnotique.

Il faut aussi ajouter que certaines personnes aiment jouer un rôle ambivalent ; ils vont se prêter volontairement au jeu et monter sur la scène. Dans ces circonstances, un processus d’autosélection opère, processus qu’un hypnotiseur perceptif accentuera en éliminant rapidement, sous divers prétextes, ceux qu’il juge de mauvais sujets. Cet état hypnotique permet-il de se rappeler des souvenirs inaccessibles à l’état d’éveil, ajoute le conférencier ? Sans doute pas — même Freud avait abandonné cette piste de recherche, faute d’éléments probants.

Consensus apparent

Question : La psychologie peut-elle être vraiment scientifique à l’intérieur d’une spécialité qui aura tendance à déclarer, pour justifier son existence, que ses recherches ont scrupuleusement suivi la méthode scientifique ?

Le danger d’autojustification existe et peut même se retrouver dans une justification commune à plusieurs spécialités, ajoute le conférencier. Il donne l’exemple d’une technique acceptée dans plusieurs domaines pour traiter l’anxiété, celle qui consiste à confronter le patient, de façon récurrente, avec la situation anxiogène. Les succès accumulés de cette pratique thérapeutique constituent donc une donnée probante. Il existe un certain consensus fondé en faveur de l’efficacité de cette modalité clinique.

Il faut cependant se méfier d’un consensus, abondamment véhiculé verbalement, mais qui ne repose pas sur des études sérieuses. Par exemple, l’efficacité de la psychothérapie dépendrait de la qualité de la relation client-thérapeute et de l’acceptation du thérapeute par le client. Pourtant, le conférencier ne connaît pas d’études scientifiques utilisant des protocoles de recherche sévères qui confirment empiriquement ce consensus apparent. Le nombre de praticiens qui défendent une certaine conception de la relation d'aide ou qui appuient une certaine technique ne représente donc pas, en soi, un critère de scientificité.

Psychologie et moralité

Question : L’objectif premier de la psychologie consiste à aider les individus, mais ne s’en sert-on pas aujourd’hui très souvent pour les manipuler ?

Bien sûr, répond le conférencier, la psychologie n’est qu’un outil qu’on pourra utiliser à bon ou mauvais escient. Les lois de la gravitation ont permis de construire des ponts plus solides... et des canons plus précis. Les théories de l’atome ont rendu possible l’invention des transistors... et de la bombe atomique. C’est ce qu’on fait avec les outils disponibles qui pourra être moral ou non. Il n’y a pas en psychologie une approche plus morale ou plus éthique qu’une autre.

Par ailleurs, le développement des comités d’éthique a restreint, du moins pour les organismes subventionnés, les types d’expérimentations acceptables sur des humains. Bien qu’il soit peu probable que telle expérience spécifique cause un dommage psychologique important et durable à un sujet, cela demeure possible ; elle pourra être rejetée pour cette raison.

De plus, les ordres professionnels prennent aujourd’hui très au sérieux leur rôle de protection du public et des individus. Ainsi, les psychologues payeront une cotisation importante pour faire partie d’un ordre professionnel dont la mission première est de s'assurer de cette protection par l'intermédiaire de différentes activités, dont celui d'un syndic dont la tâche est de poursuivre légalement le psychologue qui fait l’objet d’une plainte qui semble fondée. Malheureusement, ce ne sera pas le cas de thérapeutes qui ne font pas partie d’un ordre professionnel.

Critère de réfutation

Question : Pour qu’une théorie soit considérée scientifique, on exige qu’elle soit réfutable. La psychologie dite « scientifique » tient-elle compte de ce critère ?

Le critère de réfutation possible d’une théorie psychologique, répond le conférencier, fait de plus en plus partie intégrante d’un protocole d’expérimentation rigoureux. Groupe de contrôle, élimination des variables confondantes, etc. déterminent habituellement le degré d’acceptabilité des résultats.

La sévérité du test dépendra aussi de la précision des objectifs à atteindre. Les pseudosciences se satisfont généralement de propositions assez vagues qui peuvent presque toujours être interprétées comme vraies. Une étude scientifique se doit de spécifier à l’avance les thèses précises à examiner et les conditions de succès ou d’échec. Ça devrait être possible aussi en psychologie, conclut le conférencier.

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