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Conférence du jeudi 13 janvier 2005

Programme double

Texte annonçant la soirée :

  1. La psychanalyse au péril de la science

    par François Filiatrault, professeur de psychologie

    Dans l’esprit du grand public, entretenu en cela par les médias, la psychanalyse se confond avec la psychologie scientifique. L’œuvre de Freud, en effet, passe pour le fondement incontournable des sciences de l’esprit. Or, la psychologie existe sans le freudisme depuis près d’un siècle et constitue un univers autonome de recherches et de découvertes.

    Qu’en est-il cependant de la valeur explicative des théories et conceptions de Freud et des psychanalystes ? Passent-elles le test de la démarche scientifique ? Il semble bien que non et que, malgré l’intérêt qu’on peut lui porter, ce savoir présente en réalité depuis sa fondation toutes les caractéristiques d’une pseudo-science.

    François Filiatrault enseigne la psychologie et la psychologie sociale au cégep de Saint-Laurent.

  2. Les prix Sceptique et Fosse Sceptique 2004

    En première partie de la soirée, nous vous inviterons à voter pour les candidats aux prix Sceptique et Fosse Sceptique, scrutin animé par François Benny.

Le mot du président

La soirée a débuté avec le mot du président, Louis Dubé, qui a présenté l’association des Sceptiques du Québec, fondée en 1987. M. Dubé a résumé les buts de l’association : promouvoir la pensée rationnelle et l’esprit critique face aux pseudosciences et aux phénomènes paranormaux.

La démarche sceptique, qui est faite de doute, d’examen et de vérification, s’applique aussi, selon l’avis des Sceptiques du Québec, à tous les phénomènes d’intérêt humain, phénomènes psychologiques inclus. Cela ne signifie pas que les Sceptiques du Québec pensent possible de mesurer directement la pensée et les émotions, mais plutôt leurs manifestations comportementales. Le conférencier parlera justement de l’importance de fonder toute théorie psychologique sur des faits vérifiables et de prouver son efficacité par des résultats concluants.

Dans le contexte des prix Sceptique et Fosse Sceptique 2004, Dubé a décerné, à la suggestion du conférencier, une mention de complaisance honteuse à certains médias, qui présentent, dans un contexte d'information et sans contrepartie critique, des prédictions astrologiques. Notamment :

  • l’émission « Matin Express » de RDI du 2 janvier, au cours de laquelle on semblait accepter sans réserve des prédictions astrologiques pour chaque signe, et cela, pendant près de 30 minutes;
  • le Journal de Montréal, qui a publié en début d’année un supplément sur des prédictions astrologiques et numérologiques de toutes sortes.

     

Ces médias manquent lamentablement à leurs responsabilités d'information impartiale et vérifiée. On peut se demander pourquoi ils ne font pas un suivi de ces prédictions, pourquoi ils ne confrontent pas les astrologues au faible taux de réussite de leurs prédictions précises, et à l'inutilité de leurs prédictions générales et très probables.

Les prix Sceptique et Fosse Sceptique 2004

François Benny

Animé par François Benny

Le vote s’est effectué en deux tours. Au premier tour, les membres de l’association des Sceptiques du Québec votaient, par courriel, pour un candidat parmi deux listes, une pour chaque prix. Les deux candidats de chaque liste obtenant le plus de votes ont passé au second tour, qui s’est déroulé lors de cette soirée du 13 janvier : les membres présents ont alors élu les gagnants des deux prix.

Prix sceptique 2004 – liste des candidats au premier tour :

1. Mme Brigitte Laforest -  pharmacienne-conseillère

Elle a publié en septembre 2004 un guide réalisé par Option Consommateurs. Ce guide, « Produits de santé naturels et médicaments : un mélange pas toujours inoffensif », a été tiré à 30 000 exemplaires et distribué dans les Familiprix. Il se présente sous forme de 24 fiches qui donnent des renseignements sur des produits naturels comme :

A. sa source ou ses principaux constituants;

B. ses effets thérapeutiques;

C. ses contre-indications;

D. ses interactions avec des médicaments.

On ne peut contrer la popularité de ce type de médication. Selon Santé-Canada, un canadien sur deux en consomme et de ce nombre, 70% ne le mentionnent jamais à leur médecin. Au moins, ce guide a pour mérite d'attaquer le mythe que « si c'est naturel… ça ne peut pas faire de tort. »

Référence : Journal de Québec, mercredi 15 septembre, p. 30.

2. Les Bougon

Pour deux de leurs émissions caricaturales et sans merci : une de ces émissions avait pour sujet un salon de l'ésotérisme et la deuxième émission avait pour sujet la naturopathie. Bien sûr, le type d'humour des Bougon ne plaît pas à tous, mais ils ont l'audace de dire à voix haute sur la place publique et sans détour ce que nous essayons de propager depuis plusieurs années : le doute critique à leur égard. Chapeau aux Bougon pour avoir osé appeler un chat un chat à la télé pendant les heures de grande écoute.

3. Magazine « les Débrouillards »

Cette nomination est pour leur oeuvre et pour leur excellent article intitulé « Les pouvoirs paranormaux existent-ils? » paru dans l'édition du mois d'avril 2004. Cet article mérite d'être souligné pour le ton très bien adapté à la clientèle du magazine (des jeunes), pour le contenu et la manière amusante par laquelle on aborde la méthode scientifique. Ce magazine est définitivement un fleuron de démocratisation et de popularisation de la culture scientifique québécoise - qui n'est pas seulement réservé aux jeunes, mais qui aussi transcende facilement les générations.

4. Docteur Weisnagel

Pour son excellent travail de traduction en français du site « quackwatch », un site incontournable de surveillance et d'information sur le charlatanisme en santé. Ce site deviendra sûrement une oeuvre de référence pour la communauté francophone qui ne pourra qu'en bénéficier. Le docteur Weisnagel est un pédiatre allergologue de l'hôpital Sainte-Justine en semi-retraite.

Prix sceptique 2004 – liste des candidats au deuxième tour :

1. Les Bougon

2. Magazine « Les Débrouillards »

Prix Fosse Sceptique 2004 - liste des candidats au premier tour :

1. La Monnaie Royale Canadienne

Pour la production d'un dollar porte-bonheur. Une agence gouvernementale sérieuse qui laisse entendre que ce dollar vous apportera des bénéfices (autre que de le posséder) fait à notre avis de la publicité carrément trompeuse. À quand le dollar chasseur de fantômes ou encore mieux le 100 dollars qui protège des mauvais esprits? La Monnaie royale canadienne pourrait facilement s'abstenir de faire concurrence aux vendeurs de produits ésotériques : c'est un marché très bien fourni qui n'a sûrement pas besoin d'un nouveau joueur tel que la Monnaie Royale Canadienne.

2. Le journal La Presse - section des sports : « le hockey-vaudou »

Pour les articles sur le « hockey-vaudou » d'avril 2004, intitulés : « Jetez un sort aux Bruins ». Le journal proposait aux lecteurs de transpercer des poupées en papier pour jeter un sort maléfique à différents joueurs des Bruins de Boston. Il s'agit bien évidemment d'un canular… qui, à notre avis, est allé trop loin. Ce genre d'article, promouvant la superstition, se répétera plusieurs fois durant le mois et suggérera même que la pensée magique a eu un certain succès : « Le gardien des Bruins a été moins solide et on voit bien que des forces obscures agissent sur lui. »

3. Télé-Québec - documentaire « le sixième sens »

Pour diffusion, le 14 avril 2004, d'un documentaire sur le paranormal intitulé « Le sixième sens », présenté sans contrepartie critique. Des « supervoyants » réussissent des expériences qualifiées d'extraordinaires. Un ex-agent de la CIA donne des indices de l'endroit où se trouve une personne à plusieurs milliers de kilomètres plus loin. Un robot, se déplaçant habituellement de façon aléatoire, se dirige précisément sur un poussin qui gémit en voyant le robot qu'il croit être sa mère! Pour un oeil averti, il n'y a rien de bien convaincant dans ce documentaire. Pourtant, ces nombreux exemples de réussites paranormales, présentés sans esprit critique, soutiennent indûment des croyances sans fondements.

Prix Fosse Sceptique 2004 - liste des candidats au deuxième tour :

1. La Monnaie Royale Canadienne

2. Télé-Québec - documentaire « Le sixième sens »

Les gagnants

  • Prix Sceptique 2004 : le magazine « Les Débrouillards »
  • Prix Fosse Sceptique 2004 : La Monnaie Royale Canadienne

 

La psychanalyse au péril de la science

François Filiatrault

 par François Filiatrault, professeur de psychologie

« La vérité émerge de l’erreur bien plus facilement que de la confusion. »

                   Francis Bacon

Introduction

Filiatrault a débuté en énonçant le but de sa conférence : examiner certaines données du corpus de savoir qu’est la psychanalyse, fondée par Sigmund Freud, à la lumière de la démarche scientifique, afin de démontrer que la psychanalyse possède toutes les caractéristiques d’une pseudo-science. La psychanalyse n’obéit pas aux critères de la véritable démarche scientifique, et ce même si elle constitue un système de croyances sophistiqué, complexe et relativement cohérent, qui en soi peut être fort intéressant. Mais ce système conceptuel n’est pas concordant avec ce qu’il est sensé expliquer ! Croire que la psychanalyse donne des assertions sur réalité qui ont la même valeur que celles de la psychologie scientifique revient à prendre des vessies pour des lanternes.

 

Mais d’où vient cette préoccupation de Filiatrault de vouloir dénoncer certaines prétentions de la psychanalyse ? Dans son expérience professionnelle d’enseignant, Filiatrault a déjà lui-même enseigné des concepts de psychanalyse (libido, stades de développement, etc.). Mais il enseigne aussi la psychologie, qui est une véritable science car elle obéit à la démarche scientifique, et il donne le cours d’initiation pratique aux méthodes de recherche en sciences humaines. Et de là, Filiatrault a clairement constaté que la psychanalyse ne respecte en rien la démarche scientifique et que les théories de Freud n’ont jamais été vérifiées expérimentalement.

 

Une autre préoccupation de Filitrault est la confusion, omniprésente dans les médias et la culture, entre psychologie et psychanalyse. Dès que l’on parle de psychologie, on voit le portrait de Freud, on parle de ses théories (l’inconscient, le ça, le moi, le surmoi, le complexe d’Œdipe, etc.) ou on montre un divan. Or, les écrits psychanalytiques représentent à peine 2% de la production mondiale de textes et des recherches en psychologie ! Et pourtant, les gens du grand public ne connaissent à peu près rien de la psychologie véritablement scientifique. Filiatrault a précisé que la psychologie aurait existé même sans Freud. Les théories psychologiques n’ont rien à voir avec Freud. De plus, dans la culture populaire, on emploie le mot « psychanalyse » à toutes les sauces, même pour désigner des psychothérapies qui n’ont absolument rien à voir avec la théorie psychanalytique proprement dite.

 

Toujours pour le sens commun, Freud est considéré comme un découvreur, notamment comme celui de l’inconscient, comme une de ces choses qui ont existé de tous temps, mais qui n’avaient jamais été vues avant lui. Or, cela est faux. Freud n’a pas historiquement découvert la notion d’inconscient : d’autres avant lui en avaient déjà émis l’idée. Freud a certes élaboré un système conceptuel pour expliquer les comportements humains, mais il ne l’a pas ensuite vérifié par la confrontation expérimentale à la réalité. Aujourd’hui, les psychanalystes ne tiennent même plus compte de la réalité : pour eux, il n’y a que la réalité du fantasme et du conte. On est encore plus éloigné d’une recherche de preuves !

 

Filiatrault a mentionné qu’il ne fait pas une chasse aux sorcières, mais un examen qui se veut le plus objectif possible. Il affirme qu’il est légitime d’analyser ce corpus, qui est un objet public et social, à la lumière de la démarche scientifique, même si les psychanalystes considèrent que la psychanalyse est une chasse gardée et qu’elle ne peut être touchée que par des gens qui sont eux-mêmes psychanalystes ou qui ont eux-mêmes été analysés. Cela, en soi, place déjà la psychanalyse à l’extérieur du domaine de la science.

Remarques préliminaires

Il existe différents courants de psychanalyse, chacun se fondant sur un auteur donné : Freud, Jung, Adler, Lacan, … Il existe des querelles entre ces courants. Filiatrault ne désire pas élaborer sur ces diverses variantes ; ainsi, il parlera de « la » psychanalyse pour généraliser et aller à l’essentiel, tout en insistant sur le fait qu’il n’existe pas « une », mais « des » psychanalyses. De même, lorsqu’il dira « les » psychanalystes, il ne parlera pas en réalité de « tous » les psychanalystes.

 

Filiatrault ne soulèvera pas la question de l’honnêteté intellectuelle de Freud : il discutera uniquement de ses concepts. Il a cependant cité l’ouvrage de Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens, qui démontre que Freud a modifié ses résultats et a menti sur les cas qu’il a supposément traités. Filiatrault a ajouté que, même si Freud avait été d’une honnêteté scrupuleuse, la critique qu’il fait de la psychanalyse demeurerait valide.

 

La grande question que posent les psychanalystes est la suivante : l’être humain est-il susceptible d’être un objet d’étude scientifique au même titre que n’importe quel autre objet de l’univers, bien que plus complexe ? Ou sommes-nous irrémédiablement étrangers à nous–mêmes, étant d’une nature ou d’une essence différente de celle des autres objets de l’univers ? Si tel était le cas, il nous faudrait nécessairement des systèmes de croyances pour nous appréhender nous-mêmes. Cela invaliderait du même coup toutes les recherches effectuées en psychologie selon la démarche scientifique.

 

Comme point de départ, Filiatrault a cité une question de Boyer : « la psychanalyse fonctionne-t-elle comme un programme fécond ou stagne-t-elle dans la répétition, le ressassement des textes du Père, l’excès de confiance en soi et le refus de se confronter à d’autres approches ? » Poser la question, c’est y répondre dans une certaine mesure…

Qu’est-ce que la psychanalyse ?

Rassemblés en un système assez cohérent, la psychanalyse comprend certains concepts de base. Tout d’abord, nous serions guidés par une sorte de « pansexualité », qui est une notion élargie de la sexualité. Tous nos comportements dériveraient d’une pulsion biologique fondamentale, la libido, que certains psychanalystes nomment le désir. Cette pulsion originerait de l’inconscient, ainsi nous ne la connaîtrions pas nous-mêmes. Ensuite, les stades du développement de l’enfance sont des phases d’évolution psychologique basés sur le développement de certains organes (la bouche, le sphincter, les organes génitaux) et l’élaboration de la sexualité qui en découle. La psychanalyse n’est cependant pas une théorie biologique au sens strict du terme : c’est une théorie organiciste, car elle ne fait aucune référence aux propriétés du cerveau et du système nerveux humains.

 

La psychanalyse est d’abord un système théorique qui possède une logique interne. Elle suppose un déterminisme psychique strict : l’entièreté de nos comportements et des éléments de notre vie intérieure, jusque dans les moindres détails, est explicable par cette théorie. Selon la psychanalyse, tout a une cause psychique ou « sexuelle » profonde, qu’elle prétend seule être en mesure de déchiffrer.

 

La psychanalyse comprend également un système thérapeutique qui accompagne la théorie et que l’on nomme la « cure »; au départ en effet, Freud voulait soigner. Les psychanalystes sont cependant ambivalents aujourd’hui au sujet de la cure : sert-elle à guérir ou à aider ? C’est ici qu’entre en scène l’image du divan. « L’analysant » (le patient) s’étend sur un divan et parle, pendant que « l’analyste » prend des notes. L’analysant n’est pas sensé voir ni entendre l’analyste, qui doit rester muet. Et tout cela, à raison de deux ou trois séances par semaine pendant nombre d’années.

Freudisme et culture

Le freudisme a profondément pénétré la culture occidentale du XXe siècle, imprégnant pratiquement toutes ses sphères. Pensons à son vocabulaire d’usage fréquent : refoulement, pulsion (ou instinct) de mort, pulsion (ou instinct) de vie, complexe, inconscient, etc.

 

Pourquoi un impact si grand de la psychanalyse sur la culture ? Parce qu’elle procure aux individus l’espoir de se découvrir dans leur singularité ? Parce qu’elle va dans le sens de l’individualisme contemporain, voire du narcissisme contemporain (« Connais-toi toi-même ») ? Parce qu’elle promet un épanouissement personnel ? Parce que notre société contemporaine est en manque de sens et que la psychologie scientifique est incapable de lui en procurer, se limitant – par nature – à trouver des enchaînements de causes et d’effets ? Parce que la psychanalyse serait la seule à toucher véritablement l’angoisse de vivre en chacun de nous ? Parce qu’elle serait le seul savoir capable de contester l’ordre social, proposant une résistance à la standardisation, à la normalisation, à la technicisation de nos âmes par les sciences neuro-comportementales ? Tout cela sans doute à la fois.

Les principes de base de la démarche scientifique

Il faut d’abord distinguer « démarche » et « méthode ». La démarche scientifique est une attitude universelle à toutes les disciplines qui se veulent scientifiques. Elle consiste d’abord à se poser des questions, à s’interroger sur les phénomènes qui nous entourent. Elle demande ensuite la création d’hypothèses, c’est-à-dire de réponses plausibles à ces questions, d’explications possibles aux phénomènes observés. Cette étape est facile : le cerveau est d’une fertilité incroyable ! Ce qui est difficile, c’est de déterminer laquelle des hypothèses, s’il y en a une, correspond à la réalité. C’est pour cela que la démarche scientifique pose, finalement, l’exigence de vérification. C’est par des tests, des épreuves, que l’on fera le tri des hypothèses. La « méthode » entre en jeu ici.

 

Chaque discipline possède ses propres méthodes pour remplir l’exigence de vérification. En physique et en chimie, on recherche des faits reproductibles dans un laboratoire. En histoire, les phénomènes se sont produits une seule fois : le critère de reproductibilité ne s’applique pas. On vérifie plutôt les hypothèses en les confrontant aux documents, aux artefacts, etc. (qu’il faut bien entendu authentifier au préalable). Ainsi, la même démarche scientifique peut se mettre en pratique selon une multiplicité de méthodes différentes, chacune adaptée à son objet.

 

Il doit aussi y avoir un minimum d’appareillage mathématique dans toute discipline qui se veut scientifique : il faut une représentation mathématique des concepts théoriques afin de pouvoir les confronter à des mesures. En histoire, par exemple, un courant comme l’école des Annales reconstruira les données de la production de blé en France au XIIIe siècle à partir des documents.

 

Mais la science ne propose pas qu’un ramassis de faits éparpillés : il faut de plus relier les faits. Il faut un constituer corpus théorique, qui contient toujours plus que la réalité conceptualisée.

 

Les théories scientifiques, de même que les croyances, sont des représentations mentales. Mais en science, on sait et on accepte qu’une théorie puisse devoir être transformée devant l’évidence de nouveaux faits avérés. Une théorie scientifique avance, se modifie et parfois se saborde pour donner naissance à un autre paradigme. C’est ce que le philosophe Karl Popper a nommé la réfutabilité. La science n’apporte pas une vérité globale, mais fragmentée et partielle. Chaque théorie porte sur un domaine limité du réel. Éventuellement, on unifie différentes théories pour construire un paradigme plus vaste. Les théories scientifiques ne sont donc jamais complètes – ce que savent et acceptent les scientifiques.

 

La science est une œuvre collective, ce qu’on oublie souvent étant donné le culte de la personnalité pratiqué par les médias. L’objectivité totale n’est pas possible : on vise l’intersubjectivité, c’est-à-dire le consensus (pas nécessairement l’unanimité), qui est un pas vers l’objectivité. Les théories scientifiques sont certes des constructions mentales, mais il y a des contrôles, des garanties logiques, des garanties empiriques. L’observation et les mesures mathématiques sont les outils majeurs qui permettent l’intersubjectivité : on s’entend d’abord sur les unités (mètre, pied, coudé égyptienne, …), puis on effectue l’observation ou la mesure et tout le monde est bien forcé de l’accepter ! Les scientifiques se corrigent les uns les autres. Ce sont les résultats et les faits qui comptent, et non les personnes. Par exemple, les physiciens étudient les théories de la relativité (restreinte et générale), mais qu’elles aient été l’œuvre principalement d’Einstein n’a en soi aucune importance. En revanche, chez les psychanalystes, les considérations sur la personne de Freud et son « message » jouent un rôle important.

Le grand postulat de départ de la science est qu’il existe effectivement une réalité. Il est en effet possible que tout ce qu’une personne expérimente ne soit qu’un rêve qu’elle fait, que tout cela qui l’entoure n’existe que dans son esprit. Mais la science fait comme si la réalité existait effectivement et va aussi loin que possible dans l’exploration de ce postulat. À ce jour, les théories scientifiques forment une construction cohérente. Nous avons des théories à la fois explicatives et prédictives.

Ajoutons que le « programme fort » de certains sociologues, qui relativisent tout, ne tient pas. Selon eux, la recherche scientifique ne serait qu’une pratique culturelle comme les autres, dont la valeur réside en ce qu’elle procure une meilleure adaptation à l’environnement, et ce au même titre, par exemple, que les cosmologies des peuples aborigènes. Mais lorsque l’on affirme que « toutes les vérités sont culturelles », faudrait-il admettre que cette affirmation est elle-même culturelle ?

Comment fonctionne une pseudo-science

Serge Larivée a rédigé une série d’éditoriaux sur les pseudo-sciences dans la Revue de psychoéducation (revue de l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal) en 2004. Filiatrault s’en est servi comme référence pour les réflexions qui suivent. On regroupe dans la catégorie « pseudo-science » toute discipline prétendant être une science, se donnant l’apparence d’une science, mais ne suivant pas la démarche scientifique. On pense par exemple à la numérologie ou à l’astrologie. Voici les principales caractéristiques des pseudo-sciences :

Les pseudo-sciences refusent de fonder leurs croyances sur autre chose qu’elles-mêmes.

La plupart des pseudo-sciences se posent comme des nouveautés absolues, comme des révélations et comme des explications ultimes. Le corollaire de la nouveauté absolue consiste en des affirmations grandioses. Par exemple, les dianéticiens affirment que « la création de la dianétique est un pas pour l’humanité comparable à l’invention du feu. » Une pseudo-science prétend posséder un pouvoir explicatif illimité ! Par exemple, la dianétique prétend tout expliquer : elle prétend même révéler le sens caché de l’univers. Une pseudo-science, contrairement aux sciences, n’entretient aucun lien avec d’autres disciplines ni ne cherche à définir adéquatement le vocabulaire qu’elle emploie.

Les pseudo-sciences abusent du langage.

Elles emploient un langage maison plus ou moins hermétique, abscons, ésotérique, et leurs concepts sont assez flous et élastiques : il faut se plier à une initiation pour les comprendre. De plus, les pseudo-sciences s’approprient des termes scientifiques ou mathématiques non pertinents, hors contexte, et dénaturent leur sens véritable. Elles font un usage erratique de formules philosophiques ou pseudo-mathématiques (à cet égard, le « principe d’incertitude » de Heisenberg a le dos large!). Filiatrault a cité Serge Larivée : « Un mot est d’autant plus pauvre en information qu’il est riche de sens divers. » D’autre part, en science, on essaie d’avoir les mots les plus univoques possible.

Les pseudo-sciences refusent de tester leurs théories et refusent le fardeau de la preuve.

Elles n’ont pas besoin de vérifications, car elles se posent comme des vérités et non comme des ensembles d’hypothèses. Une pseudo-science ne contient aucun mécanisme autocorrecteur. Les faits empiriques n’ont pas d’impact sur la théorie. Les spécialistes des pseudo-sciences recourent plutôt à des anecdotes en guise de preuves. Il n’y a pas d’échantillonnage, pas de groupe contrôle, etc. Et puisque l’humain n’est pas naturellement statisticien, il se fait facilement avoir par ces « faits vécus ». Ainsi, toute théorie pseudo-scientifique est qualifiée « d’irréfutable » : il est toujours possible de trouver des anecdotes pour « prouver » n’importe quel concept. Lorsque qu’une théorie pseudo-scientifique se modifie, ce n’est pas parce qu’un nouveau fait ne s’y insérerait pas et demanderait de nouvelles hypothèses : c’est parce que les spécialistes de cette discipline se parlent entre eux et décident de modifier leurs concepts. Ainsi, lorsqu’une pseudo-science change, elle n’évolue pas vers plus de science.

Les pseudo-sciences ne reconnaissent pas leur erreurs et donc ne se corrigent pas.

La notion de révision de ses travaux par les pairs n’existe pas chez les pseudo-scientifiques. Par exemple, on ne voit aucun astrologue aller en voir un autre pour lui dire qu’il s’est trompé dans telle prédiction parce qu’il a mal interprété la position de telle planète.

Les pseudo-sciences mettent l’accent sur la confirmation plutôt que sur la réfutation.

Les pseudo-scientifiques ne retiennent sélectivement que les anecdotes qui confirment leurs théories et ignorent sélectivement les autres. Et ce, contrairement aux scientifiques qui sont davantage préoccupés par les faits qui contrediraient leurs théories que par ceux qui les confirmeraient. Les adeptes d’une pseudo-science sont habités par leur croyance et en éprouvent certes un puissant sentiment subjectif de compréhension et d’évidence. Mais un sentiment n’est en rien une preuve de la véracité de la théorie !

La psychanalyse comme pseudo-science

La psychanalyse se pose comme une nouveauté absolue, comme une révélation. Jacques Lacan a affirmé que l’arrivée de Freud a consommé une « rupture épistémologique ». Autrement dit, l’épistémologie ne s’applique plus, les critères de la connaissance ont radicalement changé! La notion de vérification ne semble pas avoir de sens pour les psychanalystes puisque leurs concepts sont présentés comme des nouveautés inaccessibles à la science et qui n’ont pas besoin d’être « validés ». Les psychanalystes considèrent automatiquement vrai tout ce qui leur semble cohérent par rapport à leur système conceptuel.

Le corollaire de la nouveauté absolue consiste en des affirmations grandioses. La psychanalyse se pose comme une théorie complète, capable de déchiffrer le sens des réactions, des symptômes, des comportements. Freud lui-même a affirmé qu’après Copernic et Darwin, il est lui-même le troisième grand révélateur, le troisième grand dérangeur de l’orgueil humain. Copernic a remplacé le géocentrisme par l’héliocentrisme ; Darwin a ramené l’humain au rang d’animal parmi les autres, soumis à l’évolution et à la sélection naturelle ; Freud, enfin, révèle que ne sommes pas dirigés par notre conscient, mais agités par les forces obscures de notre inconscient.

De plus, les psychanalystes qui parlent d’interdisciplinarité en ont une idée particulière. Filiatrault a cité de cas d’une professeure de l’Université de Montréal entendue lors d’un colloque radiophonique pour qui l’interdisciplinarité ne consiste pas à vérifier si les concepts qui se retrouvent dans les autres disciplines des sciences humaines peuvent correspondre à ceux de la psychanalyse, mais bien en l’emploi de la grille psychanalitico-lacanienne dans toutes les disciplines (anthropologie, économie, sociologie, …)

Les mots et les concepts

Les concepts de la psychanalyse sont flous et élastiques : l’inconscient, les pulsions, le désir, etc. Ces mots n’ont pas de base empirique ou factuelle : ce sont des concepts dont on doute que même les psychanalystes les emploient dans un seul sens. Sans compter qu’un même concept, qui ne correspond pas à une réalité clairement définie, peut recouvrir un sens latent, ou « symbolique », et un sens manifeste.

Les psychanalystes (surtout lacaniens) empruntent des termes de mathématiques ou de physique hors contexte. Ils font des analogies entre des structures mentales et des structures mathématiques, dénaturant le sens véritable de ces dernières. Filiatrault a cité les physiciens Sokal et Bricmont qui ont dénoncé ces aberrations dans leur livre Impostures intellectuelles.

Comme si les mots étaient magiques, comme si la métaphore était plus vraie que le réel, les psychanalystes se complaisent dans les jeux de mots douteux, qu’il s’agisse du discours de l’analyste ou de celui de l’analysant. On met des majuscules : l’Autre, le Désir. On met des traits d’union pour décomposer les mots, comme si l’on décryptait de la sorte des sens profonds et cachés (l’on retrouve ces tendances en philosophie). Les analystes font cela également avec les mots des analysants. Le fait que deux mots aient la même racine ou partagent une même syllabe révèle l’existence d’un lien secret, inconscient, tracé par la personne à son insu. Filiatrault a souligné que les jeux de mots ne semblent bien fonctionner que dans une seule langue; par exemple, si, selon Françoise Dolto, un enfant a de la difficulté à li-re parce qu’il a vu ou imaginé ses parents dans le lit conjugal, que se passe-t-il chez les enfants de langue anglaise qui ont un problème semblable?

De plus, la théorie psychanalytique ne manifeste pas de « fidélité » : on est loin d’être sûr que deux psychanalystes, à partir du même système théorique, vont donner la même interprétation du même cas (par exemple du même rêve), et ce malgré l’apparence rationnelle de la théorie.

On peut ajouter ici la confusion entre observation et interprétation, ou comment le système conceptuel s’interpose entre la réalité à observer et l’observateur. Ainsi, un psychanalyste ne verra pas un enfant de six ans faire une grimace à son père, mais bien un complexe d’Œdipe en action. Filiatrault précise que tout le monde confond observation et interprétation : c’est une tendance normale du cerveau. L’interprétation est toujours orientée par les croyances et les attentes : on tend à voir ce qu’on s’attend à voir. Il faut donc être vigilant, et pour se prémunir des erreurs d’interprétation, on n’a pas le choix de recourir à démarche scientifique.

La récupération des contradictions et des critiques

Un autre élément de la non-scientificité de la psychanalyse consiste en la récupération des contradictions factuelles et objectives. Pour avancer, une science se saborde en partie. La psychanalyse ne le fait pas : elle emploie plutôt des « stratégies immunitaires » contre les contradictions entre la théorie et les faits. Ces stratégies permettent d’expliquer tout et son contraire. Si quelque chose n’est pas évident, alors c’est refoulé. Si le patient acquiesce à l’interprétation de son analyste, alors c’est vrai. Mais si le patient dénie ou conteste, l’interprétation reste bonne : toute opposition est une résistance qui démontre la vérité de l’interprétation. Pour sauvegarder la théorie, les psychanalystes jouent ainsi sur deux paliers de réalité : le latent et le manifeste. Ainsi, si la personne ne manifeste pas la réaction associée au concept, ils diront que c’est parce qu’elle est refoulée ou vécue symboliquement par la personne. Il s’agit là d’une des bases de l’irréfutabilité de ce système de connaissances.

Même chose pour le détracteur : il ne reconnaît pas la vérité que la psychanalyse lui révèle ou il en a peur (résister à la psychanalyse serait selon Paul-Laurent Assoun une façon de « se tracasser sur ce qu’elle impose de penser »). Ou il n’a pas vraiment compris Freud. Comme si comprendre et être d’accord constituaient une seule et même opération de l’esprit ! On tombe ainsi dans le sophisme de l’attaque contre la personne : on analyse la personne qui émet la critique plutôt que la critique elle-même et on prétend ainsi réfuter le contenu de la critique. Pour la psychanalyse, la critique n’est rien de plus qu’un symptôme, qu’il faut analyser… selon la théorie psychanalytique !

Tel est le paradoxe de la psychanalyse : à ses propres yeux, la critique la renforce. Toute critique confirme la théorie, puisque toute critique est expliquée par la théorie elle-même ! La théorie psychanalytique forme un système clos qui ne peut pas être contredit par aucun fait car tout s’explique, y compris l’opposition. On trouve toujours ce qu’on cherche. La grille psychanalytique est en place pour confirmer la croyance et y plier la réalité, comme un lit de Procuste. En fait, seul un analyste – un initié ! – a la capacité de critiquer (modérément) la théorie.

Selon le philosophe Popper, « l’étude de l’une ou l’autre de ces théories (de Marx, Freud et Adler) semblait avoir l’effet d’une conversion intellectuelle, ou d’une révélation nous permettant de découvrir une vérité nouvelle, cachée aux yeux de ceux qui n’étaient pas encore initiés. Une fois vos yeux ouverts, vous découvriez des confirmations n’importe où. Le monde était plein de vérifications de la théorie. Tout ce qui pouvait arriver la confirmait toujours. Ceux qui refusaient la théorie étaient donc des gens qui refusaient de voir l’évidente vérité, ou bien à cause de leur intérêt de classe remis en question (dans le cas du marxisme), ou bien de leur refoulement non encore analysé et réclamant de façon criante, bien sûr, une thérapie. »

En science, les débats et les controverses sont tranchés par les faits empiriques, ou du moins par un accord intersubjectif sur une méthode de vérification. Il y a certes des débats en psychanalyse, mais ils ne font pas avancer la théorie : bien qu’ils puissent donner l’illusion d’un avancement, ils sont en pratique circonscrits à ce qui est théoriquement correct.

Un discours rationnel est-il possible ?

Beaucoup de psychanalystes ne croient pas à la possibilité d’un discours rationnel. Puisque nous sommes tous habités par les désirs, par l’irrationalité fondamentale, la raison est un leurre derrière lequel le désir se cache. D’où une profonde ambivalence face à la science. Les psychanalystes se sont demandé si leur discipline pouvait être une science, tout en ajoutant que puisqu’ils connaissent les motivations profondes des scientifiques, ils se situent au-delà de la science et ils peuvent expliquer en quoi celle-ci consiste réellement. Or, puisque l’humain est irrationnel, les psychanalystes ne croient pas au discours rationnel, donc ne croient pas à la pertinence de la démarche scientifique. Selon Lacan, « la science est un fantasme », et il ajoute :  « Je conclus que le discours scientifique et le discours hystérique ont presque la même structure » (à cela, Bénesteau répond que « la psychanalyse est un fantasme qui prétend que la science est un fantasme »!)  Selon les psychanalystes, les gens qui veulent tout vérifier à tout prix sont des obsessifs-compulsifs, l’exigence de vérification se présentant comme un « symptôme ».

Depuis quelques décennies, les phénomènes que la psychanalyse prétend expliquer fuient ses explications. Pour plusieurs, la psychanalyse a cessé d’être une recherche d’explication causale, comme à ses origines, pour devenir une recherche d’interprétation, une herméneutique. Aujourd’hui, la psychanalyse ne veut plus trouver mais produire un sens à la vie intérieure. Comme si les faits survenus dans l’enfance et qui ont façonné la personnalité de l’adulte n’avaient plus d’importance, il faut donner un sens à ce qui est maintenant. Mais alors, d’ajouter Filiatrault, si aucune base n’est à rechercher dans quelle que réalité que ce soit, pourquoi retenir un sens provenant d’une interprétation psychanalytique plutôt que d’une autre approche ? Pourquopi l’homo desirans plutôt que l’homo œconomicus, spiritualis, christianus ou astralis ? Pourquoi pas le recours aux nombreux ouvrages de psycho-pop, qui peuvent aussi faire du bien, mais qui ne sont pas de la psychologie ? La psychanalyse serait-elle devenue un bavardage de luxe ?

Un dernier retranchement ?

Selon certains psychanalystes, toutes les oppositions à la théorie sont d’ordre politique. En effet, la psychanalyse prétend être la dénonciatrice de tous les discours dogmatiques, du scientisme, de l’oppression, de la normalisation des êtres, de la standardisation par l’affreuse démarche neurobiologique, de l’hygiénisme des âmes, de toutes les formes de manipulations et de pouvoirs abusifs. La psychanalyse nous protégerait même de la CIA et du FBI ! Cela la rend donc intolérable pour tous les pouvoirs néo-totalitaires qui envahissent nos démocraties. Les psychanalystes ont alors recours au sophisme de la fausse analogie : « Galilée a été condamné et il avait raison. Je suis condamné donc j’ai raison. » Le fait d’être attaqué est pour eux la preuve qu’ils ont raison; puisque les nazis ont rejeté Freud, celui qui refuse Freud aujourd’hui a de bien mauvaises fréquentations!

Pour Filiatrault, on tombe ici dans le sophisme de la fausse alternative : ou bien on se laisse embrigader par les conceptions techno-scientifiques sur l’humain (psychologie scientifique, neurologie, médicaments), ou bien on est libéré par un système conceptuel qui n’a aucune base réelle. Il ne semble pas y avoir d’autres alternatives, comme si la seule psychanalyse pouvait sauver nos âmes. Or, comme Filiatrault l’a rappelé, puisque pour les psychanalystes la totalité de l’être humain est explicable par la théorie freudienne, la psychanalyse n’est-elle pas elle-même totalitaire, et impuissante de surcroît ?

Des associations de type religieux

Les psychanalystes fonctionnent comme un groupe religieux : il ne s’agit pas d’une communauté partageant l’intersubjectivité (telle que définie plus haut), les découvertes, et s’entendant sur les méthodes de mesure, à l’instar de la communauté scientifique. La communauté psychanalytique est fragmentée en écoles qui peuvent s’excommunier les unes les autres. Il y a des schismes, des divisons, des querelles. Il n’existe aucune base empirique pour trancher entre qui a raison et qui a tort. Si l’on n’est pas soi-même initié, nos interprétations ne sont pas bonnes. Mais quels sont donc les critères des psychanalystes pour distinguer les bonnes interprétations des mauvaises ? On ne parle pas d’élèves, mais de disciples. On vénère le fondateur : il faut toujours revenir à Freud comme à une sorte de Bible. Tout est dans Freud, qui avait tout prévu (Freud, en effet, a beaucoup écrit).

Popper affirme qu’être en psychanalyse est de l’ordre de la conversion : il y a des rites initiatiques, il faut faire une analyse didactique dans laquelle il faut payer et donner des détails intimes de sa vie. Comme pour toute idéologie, l’adhésion à la psychanalyse pourrait en partie s’expliquer par la dissonance cognitive : plus on s’engage, plus l’investissement personnel devient grand, plus il devient difficile d’admettre que l’on aurait fait tout cela pour une théorie fausse et plus il devient difficile d’en sortir.

Une efficacité thérapeutique douteuse

Au départ, Freud était médecin : il voulait guérir. La cure analytique est-elle efficace ? Remplit-elle les attentes de ceux qui s’y engagent ? Il semble que non : il y a quelques années, des études statistiques (notamment en France par l’INSERM) ont été faites sur différents types de thérapies, avec groupes contrôle constitués de gens qui ne consultaient pas, et la psychanalyse n’a démontré aucune efficacité. Pour certains psychanalystes, cette vérification scientifique de l’efficacité de la cure analytique est, comme pour le reste des exigences scientifiques, un pseudo-objectivisme, une exactitude d’apparence, un semblant de scientificité visant à nier « l’essentiel et l’inavalable, soit l’hypothèse sexuelle »! (Curiosité : si, comme le dit Paul-Laurent Assoun, « la psychanalyse affirme ce que tout le monde veut absolument ne pas savoir », comment se fait-il que les psychanalystes, eux, savent : serait-ce parce qu’ils sont d’une essence différente des autres humains ? Ou parce qu’ils ont été initiés ?)

Filiatrault a précisé que l’efficacité (lorsqu’elle est réelle) d’une approche thérapeutique n’est pas en soi la preuve de la véracité du système théorique qui la sous-tend. Les chamans guérissent aussi ! Il peut s’agir d’un effet placebo : le fait que le thérapeute croit à son approche et que le patient a confiance en lui accroît les chances de guérison. De plus, on a remarqué que le discours du patient sur le divan va, en général, dans le sens attendu par l’analyste : ce discours est-il véritablement libre ?

D’ailleurs, les psychanalystes affirment aujourd’hui ne pas vouloir guérir. Guérir équivaudrait à adapter les gens à une société malade, donc à les rendre malades. Le but de la cure est la réorganisation de l’appareil psychique ou l’aventure intérieure. On le voit, la cure analytique pose aussi des problèmes d’éthiques considérables : sur sa définition, sur sa visée, sur ce qu’elle semble promettre, sur les attentes du sujet qui s’y inscrit et qui souvent paie très cher.

Conclusion

Henri Broch a dit que personne n’a toujours tort : même les astrologues ont parfois raison. La psychanalyse a tout de même quelques mérites. Elle est un mouvement extrêmement important qui a attiré notre attention sur un grand nombre de phénomènes. Elle a stimulé des recherches même chez les non-psychanalystes. Elle a sensibilisé au passé individuel, à l’importance de la petite enfance, à l’importance de l’attachement et des liens entre l’enfant et les adultes qui s’en occupent, notamment les parents, elle a facilité l’expression de la vie intime, elle a réduit la culpabilité névrotique face à la sexualité.

Mais dire « non » au système proposé par Freud ne revient pas à dire « non »  à la profondeur de l’être humain. La psychanalyse est loin d’être le rempart qu’elle pense et qui protégerait au mieux nos univers intérieurs. La psychologie, véritable discipline scientifique, ne considère pas que l’humain n’est qu’un plat ensemble de conditionnements et elle est ouverte aux changements et aux découvertes. Elle reconnaît l’existence de processus inconscients nombreux, mais pas de l’inconscient freudien libidinal et inconnaissable. Elle admet que la connaissance de soi n’est pas spontanée et que l’on peut entretenir des idées erronées sur soi. Elle reconnaît l’influence des émotions sur le comportement, l’impact des chocs émotionnels, l’importance des expériences de l’enfance. Elle reconnaît l’importance de ce que Freud avait nommé poétiquement « Sa Majesté le Moi » : le besoin d’estime de soi, le désir de maintenir des croyances internes, l’auto-évaluation positive, l’impression d’auto-efficacité, le fait de s’évaluer comme mieux que ce que les autres perçoivent (des expériences ont démontré que plus les gens sont déprimés et plus ils ont une vision exacte de ce que les autres pensent d’eux). Mais, sur ce dernier sujet, Freud expliquait le narcissisme comme résultant de la pulsion sexuelle : c’est là que la psychologie n’est pas d’accord.

Filitrault a comparé la psychanalyse au roi du conte Le costume neuf de l’empereur d’Andersen : le roi est nu, mais tout le monde croit qu’il est habillé. Ainsi que le dit Erwin Goffman : « Comme le montrent d’innombrables contes populaires et rites d’initiation, le véritable secret caché derrière le mystère, c’est souvent qu’en réalité, il n’y a pas de mystère; le vrai problème, c’est d’empêcher le public de le savoir aussi. » Qu’on y voit ou non chez Freud une volonté délibérée de tromper, (« le plus formidable abus de confiance intellectuel du XXe siècle », selon Bénesteau, ou « la plus prodigieuse escroquerie intellectuelle du XXe siècle », selon Peter Medawar), il faut convenir avec Richard Webster que la psychanalyse, même si on peut légitimenent s’y intéresser, est « une pseudo-science complexe, une des plus grandes folies de notre civilisation ».

Période de questions et d’échanges

Qu’est-ce qu’un psy-machin ?

Il existe différentes sortes de « psy » :

Un psychiatre est un médecin. La psychiatrie est une spécialité de la médecine dont la mission explicative et le terrain sont surtout organiques. Pendant des années, les psychiatres ont été formés avec l’outil psychanalytique. Ils l’utilisent pour leurs diagnostics, sans être nécessairement des psychanalystes eux-mêmes et sans qu’ils aient recours à la « cure » au sens psychanalytique.

Un psychologue possède un diplôme universitaire en psychologie. Il n’est pas nécessairement un thérapeute : il peut faire de la recherche en neuropsychologie, il peut être psychologue social, psychologue industriel, psychologue scolaire, etc. Un ordre des psychologues existe, qui est protégé par la loi. Le titre de psychologue est réglementé.

Un psychanalyste n’a pas besoin de formation universitaire. Théoriquement, il doit lui-même suivre sa propre analyse didactique. En général, il provient du milieu littéraire, et parfois de la psychologie. Il n’existe pas d’ordre des psychanalystes ; n’importe qui peut s’octroyer ce titre.

Le titre de psychothérapeute est non réglementé : n’importe qui peut s’improviser psychothérapeute n’importe quand.

Commentaires divers

Il existe deux types de critiques de la psychanalyse : on dit qu’elle est une non-science, une fumisterie, et/ou on affirme que Freud a fraudé. Voir à ce dernier sujet l’ouvrage de Jacques Bénesteau, qui le démontre très bien. Freud n’a guéri personne : d’un point de vue éthique, il est très grave de proposer une approche qui ne guérit pas. Les critiques qu’on leur apporte n’ont jamais été réfutées par aucun psychanalyste.

Parmi les trois types d’approches que le gouvernement français finance, une série de méta-analyses faites par l’INSERM a démontré que les approches cognitivo-béhaviorales sont de loin les plus efficaces, que les approches familiales arrivent en second, et que les approches psycho-dynamiques et psychanalytiques arrivent dernières : il serait contraire à l’éthique de continuer à les promouvoir.

Une personne ayant étudié la psychanalyse a affirmé qu’il y a quelque chose dans la cure. La psychanalyse est ce qui lui a appris le plus sur le fonctionnement de l’être humain. Cette personne a mentionné que Filiatrault a dit certaines choses qui sont fausses, notamment que la personnalité de Freud ne serait pas remise en question ou que sa doctrine n’évoluerait pas. Des études empiriques ont confirmé certaines choses que Freud a vues, notamment l’importance de la relation avec la mère. À cela le conférencier a répliqué que ce n’est sûrement pas en 1900 qu’on a découvert cela (« Ce que Freud a dit de vrai n’est pas nouveau, et ce que Freud a dit de nouveau n’est pas vrai »). Il ajoute que l’impression subjective que l’on a de connaître, que procure notamment la psychanalyse, n’est pas d’ordre scientifique, aussi légitime soit-elle et même si elle nous remplit et nous rend bien.

La psychanalyse est de l’ordre du récit. D’ailleurs, Freud était un excellent écrivain : il a gagné le prix de littérature Goethe en 1929. Freud était conscient d’être un écrivain et confiait avoir écrit sur la pathologie parce que ça se vend mieux que la normalité. La psychanalyse est certes intéressante, mais elle n’est pas une connaissance de l’ordre de la science.

Psychanalyse, science et enseignement

La psychanalyse évolue, oui, mais pas de manière scientifique. La science évolue sous la pression de faits empiriques dans une direction de progrès, c’est-à-dire d’amélioration des connaissances. La psychanalyse évolue plutôt comme la philosophie, par changements de modes.

Lorsque l’on justifie une connaissance en citant des gens, on suggère que la connaissance repose sur la personnalité de ces gens et non sur une réalité objective. Ainsi, on retrouve en psychanalyse de nombreux débats entre freudiens, lacaniens, etc. Or, ce genre de débats n’existe pas en science. Par exemple, en physique, il n’y a pas de débats entre Newton et Einstein : cela n’aurait aucun sens.

De plus la psychanalyse prétend que tous nos comportements originent d’éléments internes. La psychologie a démontré que c’est faux. Les situations sociales que nous traversons sont souvent plus fortes pour nous faire agir de telle ou telle façon que les supposés traits ou éléments internes. Selon la psychologie, il n’est même plus certain que nous ayons une structure de personnalité; il pourrait même s’agir d’une illusion ou d’une structure virtuelle.

On a fait mention que c’est dans les universités francophones que l’on enseigne encore la psychanalyse. On ne l’enseigne plus dans les universités anglophones. Ce n’est pas uniquement avec la psychanalyse que le monde francophone prend un retard qui devient de plus en plus considérable sur le monde anglophone. C’est aussi le cas en biologie, en éducation et notamment avec la sociobiologie, qui est de mieux en mieux intégrée dans le monde anglophone, mais que le monde francophone (incluant le conférencier!) refuse d’accepter. Cela s’expliquerait par la structure particulière de l’université française, très lourde et archaïque, où le changement ne se fait que lorsque le maître meurt.

La psychologie

La psychologie ne forme pas, à ce jour, un tout unifié. Elle est constituée de théories fragmentées que la recherche vise à développer, vérifier, compléter et unifier. Filiatrault a soulevé une problématique : le jour où la psychologie produira une théorie globale et unifiée, nos libertés seront-elles menacées ? Grâce à cette théorie, sera-t-il possible de manipuler et de contrôler tout un chacun ? Et qui alors, comme le disaient les Romains, contrôlera les contrôleurs ?

Un membre de l’assistance a proposé l’analogie suivante. La psychologie serait une science en émergence, comme l’était la physique dans les années 1600, à l’époque de Galilée et Newton. La physique est aujourd’hui une science mature, qui a donc deux ou trois siècles d’avance sur la psychologie.

La santé mentale

Les médicaments psychotropes ont fait des progrès fulgurants. Pensons notamment aux antidépresseurs. Filiatrault s’est demandé si le recours aux pilules, même dans le cas utopique où celles-ci seraient extrêmement efficaces et sans effets secondaires, ne serait pas, sur le plan philosophique, une solution de facilité qui correspond à nos sociétés, un substitut à un véritable travail sur soi, avec ou sans consultation, pour changer ses représentations mentales. Un tel travail sur soi serait plus fondamental, dans la mesure, bien entendu, où le changement est possible. Lorsque le problème est d’ordre biochimique ou neurologique, la prise de médicament est une nécessité. Filiatrault n’est pas contre les différentes formes de thérapies, en autant qu’elles n’impliquent pas des charlatans et qu’elles font vraiment du bien. Filiatrault n’est pas non plus contre le recours aux médicaments, en autant qu’ils ne remplacent pas un travail sur soi qui serait requis.

Suggestion de lecture

Filiatrault a suggéré à tous ceux qui s’intéressent à la « vraie » psychologie (scientifique) un excellent petit livre d’introduction complet, qui fait le tour de tous ses champs (qui ne sont pas encore unifiés) et qui coûte environ 15 $ : Alain Lieury, La psychologie est-elle une science?, collection Domino, Flammarion

Compte-rendu rédigé par Daniel Fortier et revu par François Filiatrault.

Pour en savoir plus sur la démarche scientifique, vous pouvez consulter le compte-rendu de la conférence du 13 avril 2003 (« Entre l’humain et la réalité », par Daniel Fortier).

Ou encore le site Entre l’humain et la réalité.

Pour en savoir plus sur l’effet placebo, vous pouvez consulter le compte-rendu de la conférence du 13 septembre 2003, donnée par Filiatrault.

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