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Conférence du mardi 13 mai 2008 - 19 heures

Accommodements raisonnables

Yolande Geadah, auteure

La question d’accommodements religieux « raisonnables » a suscité de multiples débats dans la société québécoise, notamment durant les récentes séances de la Commission Bouchard-Taylor. Yolande Geadah, auteure d’un essai sur ce sujet controversé, nous livre ses réflexions dans une allocution prononcée chez les Sceptiques du Québec le 13 mai 2008. Comment apprendre à mieux vivre ensemble, tout en respectant à la fois les libertés religieuses et le modèle de société laïque auquel tient la majorité de la population québécoise ?

Texte annonçant la soirée

Il s'agit d'une réflexion critique sur les enjeux sociaux et politiques soulevés par certaines revendications religieuses qui nous interpellent aujourd'hui. Comment respecter les droits des minorités religieuses, reconnus par nos Chartes, tout en préservant les valeurs communes ? Comment concilier la protection des libertés religieuses avec celle des droits des femmes, souvent niés par les intégrismes religieux de toute origine ?

Yolande Geadah

Selon l'auteure, il faut situer le débat entourant les accommodements raisonnables dans une perspective globale qui tienne compte à la fois du contexte d'immigration, de pluralisme et de la montée des intégrismes religieux, tout en évitant le double piège du racisme et du relativisme culturel qui viennent brouiller les cartes dans ce débat.  Elle propose de revisiter le concept d'accommodement et d'établir certaines balises afin de préserver l'espace public commun et la paix sociale dans le respect de toutes les communautés qui composent désormais notre société.

Yolande Geadah est une chercheure féministe autonome, membre de l’IREF (Institut de recherches et d’études féministes). Son dernier essai, Accommodements raisonnables, droit à la différence et non différence des droits (VLB, 2007), lui a valu le prix Condorcet 2007 du Mouvement laïque québécois.

Elle a déjà publié Femmes voilées, intégrismes démasqués et La prostitution : un métier comme un autre ? Ayant complété sa scolarité de doctorat en science politique à l’UQAM, elle est engagée depuis une trentaine d’années dans l’éducation interculturelle et le milieu de la coopération internationale du Québec.


Accommodements raisonnables

Yolande Geadah, auteure

Yolande Geadah

Les accommodements raisonnables ont fait les manchettes pendant plusieurs mois durant les récentes séances de la Commission Bouchard-Taylor. Ce sujet controversé interpelle la plupart des Québécois et suscite parfois de vives réactions dans la population. On ne doit pas trop le simplifier, car il se situe à plusieurs niveaux sociaux et politiques entremêlés.

Yolande Geadah se dit attristée par la façon dont les médias ont monté en épingle certains cas d’accommodements controversés, qui ne reflètent nullement l’opinion majoritaire des membres des communautés ethniques ou religieuses impliquées. Il faut donc ramener ces polémiques super médiatisées à leur juste proportion et éviter les amalgames qui associent les positions extrémistes de quelques-uns à l’opinion de l’ensemble d’une communauté.

Dépassionner le débat

La conférencière a aussi été déçue de la tournure polémiste qu’ont prise les audiences de la Commission Bouchard-Taylor en incluant dans les discussions les questions de langue et d’identité québécoises. Les craintes qu’une société minoritaire entretient sur son avenir ont contribué à brouiller ce débat plutôt qu’à l’éclairer.

Trois éléments sont essentiels pour mieux saisir l’importance et l’impact des questions complexes soulevées :

  • Des statistiques fiables pour déterminer l’ampleur du phénomène souvent enflé par les médias ;
  • Des outils d’analyse pour dépasser notre subjectivité sur ces questions et déceler les enjeux fondamentaux sous-jacents ;
  • Une perspective globale qui s’appuie sur un recul historique tenant compte du contexte international pour arriver à dégager des pistes de solutions durables.

La conférencière se situe dans une perspective laïque, sans pour autant nier l’importance du fait religieux. Elle propose une vision qui tend à favoriser le vivre ensemble, dans une société où la diversité culturelle et le pluralisme religieux sont bien présents. Elle ne résumera pas son récent ouvrage sur le sujet, mais s’attardera ici aux enjeux sociaux que soulèvent certaines revendications controversées et proposera certaines balises.

Accommodements religieux et intégrismes

Le concept même d’accommodement raisonnable reflète un effort louable d’ouverture au pluralisme culturel de la société québécoise. Mais, jusqu’où devrions-nous aller pour accommoder les demandes religieuses dans l’espace public, poursuit la conférencière ? Ce sont, en effet, les accommodements religieux qui ont soulevé la controverse et non pas les accommodements pour des raisons de handicap physique, dont on rappelait inopinément le parallèle au début de chaque audience de la Commission Bouchard-Taylor – comme si la religion était un handicap.

L’approche juridique jusqu’ici employée pour juger d’un accommodement religieux favorise les libertés individuelles sans tenir compte de l’impact social à long terme. Il ne faut pas oublier que ce débat se situe dans un contexte de mondialisation – non seulement des marchés, mais aussi des mouvements sociaux et donc des enjeux sociaux. Plusieurs sociétés pluralistes font face aux mêmes débats entourant les demandes religieuses, dans un contexte marqué par la montée des intégrismes religieux de toutes origines : catholiques, protestants, juifs, sikhs, musulmans et autres.

Ces courants religieux insistent sur une interprétation rigide de leur religion. Ils mettent de l’avant des revendications qui leur paraissent parfaitement légitimes. Ces dernières remettent toutefois en question le modèle de société laïque auquel tient la majorité de la population. La montée des intégrismes religieux a été occultée dans la couverture médiatique des récents débats ; elle est pourtant à l’origine de la plupart des revendications d’accommodement religieux.

Laïcité questionnée

Même si le principe de la laïcité ne fait pas partie de la Constitution canadienne, ni d’ailleurs des chartes des droits, la société québécoise a évolué vers une sécularisation qui implique une stricte séparation entre le religieux et l’État. Il faut ajouter que l’inscription de ce principe dans la Constitution n’est pas garante de son rôle primordial dans une société, comme le démontre le cas des États-Unis où des considérations religieuses influent couramment sur les décisions politiques.

Il existe donc différents modèles pratiques de la laïcité. Chaque société est tributaire de son histoire. Depuis la Révolution tranquille, le Québec s’est progressivement libéré de l’influence prépondérante qu’exerçait la religion catholique sur les orientations de l’État. Les récentes revendications religieuses remettent en cause les avancées obtenues grâce à une plus grande sécularisation. Il est donc compréhensible que cela contribue à soulever des tensions sociales croissantes.

Libertés fondamentales niées

Dans ce débat épineux, il faut éviter le double piège du racisme et du relativisme culturel. On verse dans le racisme lorsqu’on attribue à l’ensemble des membres d’une communauté les revendications ou les agissements de quelques individus extrémistes en son sein. On fait preuve de relativisme culturel lorsqu’on appuie toutes les revendications issues des minorités, au nom du respect de la diversité, incluant celles issues des interprétations les plus rigides des religions. On sacralise ainsi certaines positions extrémistes, qu’on retrouve dans toutes les religions, qui finissent par nier les libertés fondamentales auxquelles nous tenons, ajoute Geadah.

Les lectures rigides des textes sacrés peuvent conduire à nier ou à restreindre, au nom de la liberté religieuse, certaines libertés fondamentales, telles les libertés d’expression et de conscience et l’égalité des sexes. Voilà un enjeu important qui n’a pas reçu l’attention rigoureuse qu’il mérite.

Inclusion, intégration ou assimilation

La problématique de l’intégration des minorités dans l’ensemble de la société québécoise n’a pas, elle aussi, été suffisamment examinée dans ce débat. Les pratiques d’accommodements religieux visent à favoriser l’inclusion à court terme des minorités, dans une société de culture différente, mais non leur intégration à long terme. L’intégration implique une interdépendance plus étroite entre les membres d’une société.

En permettant aux individus de maintenir sans changement leurs coutumes et leurs pratiques religieuses, on ne répond pas nécessairement aux objectifs d’intégration à long terme. Par exemple, les Juifs hassidiques, qui ont bénéficié de nombreux accommodements religieux, ne se sont pas pour autant intégrés à la société québécoise.

Précisions, ajoute Geadah, qu’intégration ne signifie pas assimilation. L’assimilation suppose l’abandon de la culture d’origine des minorités immigrantes en faveur du modèle culturel dominant de la société d’accueil. Un exemple proche de nous : les tentatives d’assimilation des autochtones dans la société canadienne en rejetant leurs religions ancestrales.

Il existe certaines sensibilités entourant tout le débat sur les accommodements religieux dont on doit tenir compte ; certaines communautés pourraient percevoir que la majorité tente de les assimiler en les forçant à abandonner leur culture. Cette perception doit être corrigée pour que la discussion se poursuive sans choquer.

Partage de règles communes

L’intégration, poursuit la conférencière, suppose donc certains compromis, telle l’obligation de respecter des règles communes à tous pour arriver à développer une cohésion sociale fondée sur le partage des mêmes droits et des mêmes obligations. Il est beaucoup plus difficile d’y parvenir si chaque communauté est soumise à des règles différentes, comme c’est le cas au Liban par exemple, où l’identité religieuse prime parfois sur l’identité nationale. Les conflits sociaux peuvent alors facilement dégénérer en oppositions difficilement réconciliables.

Dans une société fondée sur l’immigration, comme le Québec et le Canada, il faut éviter de favoriser l’établissement de règles séparées pour chaque communauté. L’entente et la cohésion sociale en seraient manifestement diminuées. La conférencière, qui est d’origine égyptienne, est particulièrement sensible aux dérapages prévisibles dans un contexte où chaque communauté suivrait des règles religieuses séparées à l’intérieur d’un même pays.

Soukkahs accommodées

Parmi les cas d’accommodements controversés, on retrouve l’autorisation, finalement accordée par la Cour suprême à un groupe de Juifs hassidiques, d’installer des petites huttes en bois, appelées soukkahs, sur leur balcon dans un immeuble de condominium, où le règlement interdisait toute construction extérieure pour des raisons de sécurité et d’esthétique. En signant leur contrat de copropriété, les résidents en avaient accepté toutes les modalités, dont ce règlement. Mais les plaignants ont contesté cette clause du contrat qui les empêchait de célébrer, selon leurs traditions, une fête religieuse juive, la Soukkot, qui dure une dizaine de jours par an.

Ce jugement controversé de la Cour suprême a créé un précédent, en élargissant le concept de la liberté religieuse pour inclure la croyance « sincère et honnête » des individus. Ce jugement a ouvert la porte à la multiplication de revendications religieuses, même lorsque ces pratiques contreviennent clairement à un contrat civil dûment signé qui en restreint indirectement la pratique.

Dans ce cas particulier, un rabbin consulté dans cette cause avait proposé un compromis, à savoir la construction d’une soukkah commune, installée dans le jardin attenant à l’immeuble. Mais les plaignants ont refusé cet accommodement, préférant avoir une soukkah individuelle sur leur balcon. Pourtant, même à Jérusalem, la soukkah commune est jugée un compromis acceptable dans des situations similaires.

Kirpans autorisés

Un autrement jugement controversé de la Cour suprême a été l’autorisation du port du « kirpan » par un élève sikh dans une école secondaire ; le kirpan est un petit poignard porté par certains sikhs pour des raisons religieuses. Ce jugement, qui contrevenait à un règlement de l’école interdisant le port de toute arme, était accompagné de conditions impliquant que le kirpan devait être enfermé dans un étui cousu, pour empêcher de le dégainer facilement – reconnaissant ainsi un danger potentiel.

Ce jugement a soulevé beaucoup de critiques, en commençant par les parents des autres élèves de l’école. Ce jugement soulève aussi la question plus générale du port de symboles religieux à l’école, jugé favorable à l’intégration des minorités. Mais est-ce vraiment le cas, se demande la conférencière ?

Pour des enfants à l’école, le port de symboles religieux ne contribue-t-il pas à les isoler plutôt qu’à les intégrer ? Le port de symbole religieux semble ériger une barrière physique très apparente, qui accentue la différence entre les enfants d’origines diverses. Cette perception pourrait freiner la communication et l’intégration plutôt que la faciliter. Les religieuses du Québec ont d’ailleurs reconnu que le port du voile ou d’un uniforme religieux constituait un obstacle à la communication avec le reste de la population et l’ont progressivement abandonné. La décision de la Cour suprême sur le port du kirpan a ignoré cet enjeu social.

On devrait aussi s’interroger sur le sens des symboles religieux avant de les accepter. Ils jouent un rôle identitaire pour la personne qui les porte, tout en projetant une image chargée de sens aux yeux des autres. Prenons le cas du kirpan, vu qu’il s’agit bien d’une arme, on pourrait se demander si cela signifie qu’on doit protéger sa religion, au besoin par les armes. Ce symbole lance donc le message qu’on pourrait se faire justice par soi-même. Pour cette raison, la conférencière croit que le kirpan n’a pas sa place à l’école, ni d’ailleurs dans aucune institution publique. Paradoxalement, la cour qui autorisait le port du kirpan à l’école ne l’admettait pas dans l’enceinte de la cour elle-même. Il est aussi interdit dans les avions, ajoute Geadah.

Turbans permis

Un autre cas controversé et très médiatisé concerne le port du turban sikh remplaçant le couvre-chef réglementaire d’un membre de la Gendarmerie royale du Canada. Le jugement final conclut qu’il n’y avait pas d’empêchement constitutionnel au port du turban dans cette force policière. Dans son commentaire sur ce jugement, la conférencière se réfère à l’analyse du professeur Antonio Gualtieri de l’Université de Carleton. Ce dernier soutient que le turban vient brouiller la notion d’impartialité liée au port de l’uniforme séculier, garant d’un traitement égal pour tous dans une société pluraliste.

Voile controversé

Le port du hidjab islamique mériterait sans doute une conférence à part. Cette pratique est revenue en force dans plusieurs pays musulmans, depuis le milieu des années soixante-dix, soutenue par des mouvements intégristes. Dans tous les pays musulmans où il a été récemment introduit comme obligation religieuse, il a suscité une vive controverse. Pourquoi ? Car il ne s’agit pas seulement d’un habit, mais d’un symbole d’une vision traditionnelle patriarcale de la société, où le religieux doit dominer toutes les règles sociales. Néanmoins, chaque femme qui le porte n’a pas nécessairement adopté cette idéologie, ce qui rend la situation complexe à analyser.

Cette pratique et la controverse qui l’entoure, poursuit Geadah, se sont transposées dans les pays occidentaux, partout où des musulmans ont immigré. Rappelons que les musulmans issus de l’immigration viennent de divers pays et de cultures différentes. La majorité d’entre eux a sans doute quitté leur pays à cause de tensions religieuses importantes et s’opposerait donc à une lecture extrêmement rigide de leur religion, préconisée par les mouvements intégristes.

Pourtant, lors de la controverse entourant le voile islamique, les communautés musulmanes d’ici se sont senties visées par ce débat et victimes de préjugés et de déformations véhiculées par les médias. Elles ont craint qu’une mauvaise perception de leur communauté freine leurs efforts d’intégration et leur mette la population à dos. D’autant plus qu’elles subissent déjà une discrimination réelle au niveau de l’emploi. Certaines études ont montré que des personnes à la recherche d’emploi, qui soumettent leur curriculum vitae avec un nom à connotation arabe ou musulmane, ne reçoivent que peu ou pas d’entrevues. Mais les mêmes curriculum vitae, soumis sous un nom à consonance locale, suscitent l’intérêt des employeurs et occasionnent plusieurs invitations d’entrevues.

Les enjeux sous-jacents au débat entourant les symboles religieux dépassent donc la pratique en soit. Il faut être prudent. Il faudrait questionner le sens et la portée sociale des symboles religieux, sans pour autant les interdire systématiquement. On devrait plutôt miser sur l’éducation et développer des stratégies pour valoriser et renforcer les interprétations les moins rigides des religions, poursuit Geadah. Il faut pour cela éviter de sacraliser les interprétations rigoristes, au nom des droits et libertés individuels.

Lieux de prière réclamés

Les demandes de salles de prière dans les institutions publiques, cégeps et universités, se sont multipliées ces dernières années. Elles proviennent surtout de musulmans très croyants et pratiquants, qui désirent s’acquitter de l’obligation d’effectuer 5 prières par jour. Le cas de l’École de technologie supérieure (ÉTS) qui refusait d’accorder un local de prière pour des étudiants musulmans fut très médiatisé. Cette école justifiait son refus par un manque de locaux disponibles. La Commission des droits de la personne, dans un avis rendu public, a indiqué que l’ÉTS n’était pas obligée de réserver un local pour la prière, mais qu’elle devait afficher une liste des locaux disponibles à certaines heures, pour que ceux qui le désirent puissent y effectuer leurs prières.

Il serait intéressant d’analyser les enjeux sous-jacents à ce type de revendication. Il ne s’agit pas seulement d’une question de disponibilité de locaux et de liberté de conscience. La question est de savoir s’il faut exiger d’une institution laïque de fournir un lieu de culte. Faut-il admettre une interruption d’activité collective, tels l’éducation ou le travail, pour les heures de prière, se demande la conférencière ? Bien que l’islam exige des croyants de prier cinq fois par jour, il existe une certaine flexibilité reconnue dans l’islam qui permet de regrouper ces prières le matin ou le soir. Il n’y a donc pas obligation de tenir des séances de prière à heures fixes. La plupart des musulmans font leurs prières chez eux et ne demandent pas de salles de prière à l’extérieur pour cette raison.

D’autre part, on se souvient d’un jugement récent du Tribunal des droits de la personne qui avait retiré le droit de dire une courte prière (essentiellement chrétienne) avant les réunions du Conseil de la Ville de Laval. L’un des arguments présentés était que la récitation de la prière brimait la liberté de conscience des non-croyants et pouvait ouvrir la porte à leur ostracisme, puisque, ostensiblement, ils ne priaient pas. De façon similaire, la même pression pourrait être exercée sur des musulmans qui refuseraient d’aller à la prière dans un local réservé à cet usage. Cette pratique peut aussi devenir un irritant dans une institution publique, car elle est précédée d’ablutions des pieds dans des lavabos publics (quoique certains imans disent que ces ablutions peuvent aussi se faire symboliquement sans eau). On voit donc que les enjeux sociaux liés à cette revendication dépassent la simple question logistique.

Services séparés

La ségrégation des sexes dans l’offre de services publics a aussi fait l’objet de demandes controversées. Par exemple, la demande d’horaires de piscine séparés pour les femmes ou le refus de faire affaire à une personne du sexe opposé pour des soins de santé, le service de police ou autre. Au Québec, on accommode habituellement ces demandes dans la mesure du possible, au nom de la liberté religieuse. Pourtant, ce type de demande soulève des enjeux sociaux importants.

Il y a bien sûr la question de l’égalité entre hommes et femmes. Les employés (es) d’un service public n’ont pas à subir de discrimination ou un questionnement de leurs compétences sur la base des préférences religieuses des usagers. De plus, accommoder ces demandes pourrait conduire à vouloir établir des services séparés pour les femmes dans diverses institutions publiques. Ce modèle d’apartheid n’est guère souhaitable dans une société égalitaire.

Pluralisme juridique

Du côté positif, rappelons la mobilisation générale des communautés musulmanes contre l’instauration de tribunaux d’arbitrage religieux islamique prétendant appliquer la loi de la Charia au Canada. Le gouvernement de l’Ontario a heureusement refusé d’accéder à cette demande par suite de pressions locales et internationales.

Même si les lois civiles canadiennes avaient conservé préséance sur la Charia, les jugements de ces tribunaux islamiques auraient eu un impact réel important sur les femmes musulmanes ; elles auraient en fait pu perdre certains droits non reconnus par la Charia. Il faut donc refuser le pluralisme juridique, qui permettrait de soumettre les membres d’une minorité à des règles différentes de celles appliquées à l’ensemble des citoyens. Reconnaître le droit à la différence ne doit pas conduire à appliquer une différence dans les droits, ajoute Geadah.

Voilà un cas où les demandes mises de l’avant par un petit nombre d’intégristes ont été clairement rejetées par la majorité des membres de leur propre communauté. Les médias tendent trop souvent le micro aux voix les plus extrémistes parmi les musulmans, négligeant ainsi la voix beaucoup plus modérée de la majorité d’entre eux. Cela a pour effet de projeter une image négative de leur communauté et de leur religion.

Balises nécessaires

La liberté de religion étant garantie par la Charte des droits et libertés, on a eu tendance jusqu’ici à considérer les revendications religieuses du seul point de vue logistique et monétaire. Or, la plupart du temps, les coûts matériels associés à ces accommodements sont minimes. C’est pourquoi ils sont généralement acceptés, sans égard aux enjeux sociaux importants que l’analyse précédente a fait ressortir.

La conférencière suggère donc l’adoption de certaines balises qui permettront de tenir compte de l’ensemble des impacts sociaux à long terme découlant d’une décision relative aux exigences religieuses.

Accommodements à double sens

Elle propose d’abord de revoir le concept d’accommodement lui-même qui repose sur une obligation d’accommodement à sens unique. La société accommode les demandes religieuses qui, elles, demeurent intactes. Les individus demandant aux institutions et aux entreprises de modifier leurs règles pour s’ajuster à leurs croyances religieuses devraient eux aussi trouver des compromis acceptables dans la pratique de leur religion pour vivre avec les règles déjà établies pour l’ensemble.

Cela signifie, par exemple, qu’une soukkah juive construite à terre, dans un lieu commun, peut très bien remplacer des soukkahs individuelles sur des balcons. Et le port d’un kirpan symbolique, sous forme de minuscule bijou porté au cou, peut suffire à satisfaire l’exigence religieuse sikhe.

Définir la liberté religieuse

Geadah propose ensuite l’élaboration d’une définition plus précise du concept de « liberté religieuse » inscrit dans les chartes canadienne et québécoise. Ces chartes prônent aujourd’hui une liberté complète en matière de religion sans définir en quoi elle consiste, ce qui a donné lieu à des interprétations trop larges, comme dans les cas de la soukkah et du kirpan.

À son avis, la liberté religieuse doit inclure la liberté de croire ce que l’on veut, sans subir de discrimination, à l’emploi ou au logement par exemple. Les croyants devraient aussi pouvoir pratiquer leur religion dans des lieux de culte et l’enseigner à leurs enfants. Mais, cela n’implique pas le droit de mettre en application toutes ses croyances et ses pratiques religieuses dans les institutions publiques laïques. Une définition plus précise permettrait ainsi d’avoir une base en droit plus solide pour refuser certaines revendications religieuses.

Pour préserver l’harmonie, le discours religieux devrait lui aussi être soumis à certains critères, comme l’obligation de respecter les droits individuels reconnus par les chartes. Dans les cas d’abus, une sensibilisation aux principes fondamentaux de l’égalité des sexes, par exemple, devrait faire partie des démarches entreprises.

Ségrégation sexuelle

La conférencière recommande aussi une autre balise essentielle : le refus des demandes conduisant à une ségrégation sexuelle dans les institutions et dans les services publics, tels les horaires de piscines séparés. Dans une société démocratique, il n’est pas souhaitable d’offrir des services séparés pour des communautés particulières ; cela conduit à leur ghettoïsation, en plus de parfois réduire les services à l’ensemble et de coûter plus cher. D’autant plus qu’une telle ségrégation nie l’égalité des sexes et peut mener à une discrimination à l’endroit des femmes.

Port de symboles religieux

La conférencière soumet une autre balise : décourager le port de symboles religieux à l’école et l’interdire pour les représentants de l’État dans le cadre de leurs fonctions. Un représentant de l’État doit non seulement être neutre et impartial, mais aussi le paraître aux yeux des citoyens. Cela n’implique pas l’exclusion des minorités de la fonction publique, puisque ceux et celles qui insistent sur le port de symboles religieux ne constituent qu’une faible proportion des membres de ces communautés. Cela ne signifie pas non plus l’interdiction partout du port de symboles religieux au moyen d’une loi. Souvent, le symbole religieux porté par un adulte remplit à la fois un rôle identitaire et d’affirmation religieuse.

Dans le cas du voile islamique qui suscite la controverse, il faut faire la différence entre le hidjab et le niqab : le premier ne couvre que les cheveux et le cou, tandis que le second prive les femmes de leur identité en couvrant tout le visage, ne laissant qu’une mince fente pour les yeux. Pour cette raison, le niqab pourrait être interdit dans les institutions publiques. Par contre, dans la rue, les adultes peuvent porter les vêtements qui leur plaisent.

Dans le cas d’élèves mineurs, le port de symboles religieux érige des barrières entre les enfants plutôt que favoriser leur intégration. Il devrait être activement découragé par le dialogue avec les parents en ce sens.

Principes de laïcité reconnus

Il faudrait aussi préciser, ajoute Geadah, les règles de gestion laïque. Comme on a pu le constater, certains gestionnaires préfèrent accepter toutes sortes de demandes à caractère religieux pour éviter des poursuites coûteuses. Des balises administratives claires sur les procédures à suivre face aux demandes religieuses faciliteraient la recherche de compromis raisonnables et réduiraient probablement le nombre même des revendications de cette nature.

Par exemple, dans le cas des congés officiels qui incluent certaines fêtes religieuses de la majorité (comme Noël et Pâques), il n’est pas nécessaire d’abolir ces congés pour démontrer une impartialité laïque. Il faut bien reconnaître les acquis historiques de la société d’accueil. Mais, il est tout à fait possible et souhaitable d’accommoder certaines fêtes religieuses des minorités en proposant un échange de journées fériées ou en puisant dans une banque de congés mobiles, de congés de maladie ou de vacances.

Intégration économique

Dans ce débat, on a beaucoup insisté sur les accommodements religieux, mais on n’a pas beaucoup parlé d’accommodements économiques, poursuit Geadah. Les minorités ont besoin qu’on reconnaisse leurs diplômes, qu’on leur facilite l’emploi en prenant des mesures effectives contre toute discrimination, qu’on les aide à chercher de l’emploi et à apprendre le français et la culture de la majorité.

Cela ne se fera qu’en mettant de l’avant des programmes sociaux efficaces d’intégration et en y allouant les ressources appropriées. Des mesures économiques favorisant cette intégration auront beaucoup plus d’effets positifs que des accommodements religieux, souvent secondaires pour la majorité des immigrants, conclut la conférencière.


Période de questions

Intégrismes religieux

Même si la plupart des musulmans ne sont pas intégristes, la majorité demeure souvent silencieuse face aux revendications exagérées d’une minorité qui font une lecture rigide des livres saints. Pourquoi ce silence ?

Lorsqu’on sent sa communauté menacée ou dénigrée par toutes sortes de préjugés, répond Geadah, il est très difficile de s’opposer au discours extrémiste issu de sa communauté sans avoir l’air de la rejeter. Les médias, avides de sensationnalisme, déforment la réalité en donnant surtout la parole aux extrémistes de sorte que les voix plus modérées sont perçues comme minoritaires alors qu’elles sont au contraire majoritaires.

À quoi attribuez-vous cette montée des intégrismes commune à plusieurs religions : christianisme, judaïsme, islam et même bouddhisme ? Cette question complexe est-elle traitée dans un ouvrage particulièrement éclairant ?

La conférencière a bien apprécié le livre Jihad vs. McWorld de Benjamin Barber (1995), qui avance la thèse que, à mesure que la globalisation et la technologie progressent, les communautés sentent le besoin de se rattacher à une identité commune, qui gravite en ce moment plus autour de la religion que de la nationalité. Les intégrismes religieux se nourrissent de la discrimination, de la pauvreté, de l’exclusion et de la marginalisation pour asseoir leur pouvoir.

Geadah prône des politiques d’intégration qui tendent à réduire ou à éliminer ces facteurs. Les mouvements intégristes misent sur des frustrations réelles et, aujourd’hui, se servent de l’Internet pour propager leurs idées et leur influence.

Vous avez mentionné que toutes les religions ont leur courant intégriste. Pourriez-vous me donner des exemples de la montée d’intégrismes chrétiens ?

Les intégrismes chrétiens se manifestent clairement par exemple aux États-Unis, autant dans les églises protestantes que catholiques. On peut citer les restrictions constantes au droit à l’avortement, les tentatives répétées d’enseignement du créationnisme… On oublie ces cas qui nous paraissent moins menaçants.

La conférencière estime toutefois que le Québec constitue un cas particulier : aujourd’hui, la religion n’a presque pas d’influence sur le quotidien de la plupart des Québécois. Aux États-Unis, en Amérique latine et en Europe, la religion occupe toujours une place importante ; elle a beaucoup plus de poids politique, économique et culturel. Il faut réaliser que les immigrants proviennent souvent de ces pays où la religion tient encore une grande place. Il y a à peine quarante ans, les Québécois n’auraient pas facilement accepté qu’on prétende restreindre leurs pratiques religieuses, omniprésentes à cette époque.

Éducation et sensibilisation

Pourquoi les musulmans trouvent-ils si difficile de concevoir des accommodements à l’intérieur de leurs croyances, alors que, selon le Coran, même Mahomet y a recours ? Ne suggère-t-il pas de se laver avec du sable si de l’eau n’est pas disponible ? Malade ou en voyage, vous pouvez aussi reporter les journées de jeune à plus tard. Comment se fait-il alors que les intégristes ne font pas plus usage d’accommodements à l’intérieur de leur religion au lieu de nous imposer leurs caprices ?

La conférencière ne pense pas du tout qu’il s’agit là de caprices, mais le fait de personnes très croyantes qui ont parfaitement le droit de l’être. Si l’on adopte une position antireligieuse, il n’est évidemment pas possible de comprendre ces demandes. Les revendications religieuses mises de l’avant sont parfaitement légitimes aux yeux des croyants. De l’extérieur, on ne peut que faire valoir que des interprétations moins rigoristes existent et qu’on y a fait appel dans le passé. L’islam a déjà été beaucoup plus tolérant dans ses pratiques ; malheureusement, aujourd’hui, ce sont les interprétations plus rigides qui dominent. Les premières victimes de ces interprétations rigides sont les croyants eux-mêmes.

Toutes les religions sont passées par des périodes rigoristes. L’Église catholique n’a-t-elle pas massacré des milliers de femmes et d’hommes durant l’Inquisition, parce qu’elle les considérait comme des sorcières ou des dissidents ? On n’a pas de leçons à donner aux autres religions. On doit chercher à comprendre le contexte historique dans lequel évoluent les mouvements intégristes aujourd’hui. On doit se donner des stratégies d’éducation et de sensibilisation qui pourront peu à peu changer les mentalités. Il vaut mieux se situer dans une optique respectueuse des religions, tout en suivant collectivement des balises qui feront en sorte que le religieux n’étouffe pas la société civile laïque. Geadah est convaincue que le pluralisme religieux sera le mieux préservé à l’intérieur d’une société laïque qui se donne des règles pour préserver les principes de la laïcité.

Informations pertinentes

Si les immigrants potentiels pouvaient voir des scènes filmées de la vie du pays où ils comptent s’établir, cela ne serait-il pas suffisant pour les prévenir de certains aspects de la culture majoritaire du pays choisi auxquels ils pourraient avoir de la difficulté à s’accommoder ? Pensons aux monokinis des plages de Hollande…

Geadah est d’accord qu’il faut donner une information aussi complète que possible aux immigrants… surtout au sujet des possibilités d’emploi. Le Québec, comme le reste du Canada, dépend de l’immigration pour son développement économique, sinon il connaîtrait un déclin démographique et économique. On fait miroiter les possibilités d’une vie confortable ici pour attirer les immigrants, qui souvent doivent abandonner des acquis importants dans leur pays d’origine.

On se doit donc d’être aussi exact que possible sur les conditions d’emploi selon leurs compétences et leurs diplômes, qui parfois ne sont pas reconnus au Québec. Mais tous les immigrants arrivent avec leur propre bagage culturel et il faut s’attendre à une période d’adaptation culturelle qui peut être plus ou moins longue ; elle sera d’autant facilitée s’ils peuvent s’insérer dans un milieu de travail qui les mette en contact avec d’autres citoyens. Éventuellement, ils posséderont une culture métissée issue de leur culture d’origine et de leur vécu dans le pays d’adoption.

Demandes complexes

Les demandes de congés pour des raisons religieuses peuvent créer du ressentiment chez les autres employés, surtout si elles sont récurrentes, par exemple des congés pour tous les dimanches de l’année. Comment gérer de façon raisonnable ces demandes qui auront tendance à se multiplier à mesure que la pluralité religieuse augmente ?

Geadah rappelle que c’est ce type de demande qui a donné naissance au concept même d’accommodement raisonnable au Canada ; elle fait référence au cas d’une vendeuse qui a obtenu gain de cause à la Cour suprême en 1985 pour une demande de congé tous les samedis pour des raisons religieuses. Une telle demande peut devenir problématique lorsqu’elle devient hebdomadaire et qu’elle requiert la journée complète de congé. Certains cas qui ne demandent qu’une période précise durant la journée sont plus faciles à accommoder ; il ne s’agit alors que de modifier les horaires.

Certains étudiants, d’une religion qui prescrit le végétarisme, suivaient des cours de nutrition incluant des stages où on préparait de la viande. Puisqu’ils ne devaient pas toucher à de la viande, cela posait des difficultés importantes – ils refusaient même de laver la vaisselle puisqu’on y avait servi de la viande. Comment réagir à de telles revendications ?

C’est le cas d’une faible minorité à l’intérieur d’une religion donnée qui veut suivre certaines prescriptions à la lettre, précise Geadah. Logiquement, on ne devrait pas choisir un travail qui inclut normalement des activités qui sont interdites par ses propres croyances religieuses si on y tient. Puisque manipuler de la nourriture de toutes sortes fait partie du travail de nutritionniste, il ne convient pas à ceux dont les croyances interdisent de toucher à de la viande. Chaque demande doit faire l’objet d’un examen minutieux pour déterminer si elle est raisonnable ou non selon le contexte.

Vous avez dit que vous vous opposiez au port du niqab, mais pas à celui du hidjab. À une visite récente à l’hôpital, j’ai été examinée par une infirmière musulmane voilée et cela m’a dérangée. Pourquoi accepter le port du voile dans une institution publique ? En tant que féministe, je sais aussi qu’en général le port du voile est imposé pour des raisons plus politiques que religieuses.

La conférencière a écrit un livre complet sur la question complexe du voile. Il n’est pas possible de rendre justice à cette question en quelques phrases. Rappelons que, il y a peine quelques décennies, les infirmières dans les hôpitaux québécois étaient presque toutes voilées, car c’étaient des religieuses catholiques. Elles ont accompli un travail admirable ; personne n’avait d’objection à se faire soigner par de compétentes religieuses voilées.

Il y a aujourd’hui tellement de significations données au hidjab qu’on ne peut plus supposer qu’il est seulement porté par des femmes intégristes ou par des épouses subissant la volonté d’un mari ou celle d’une communauté intégriste. Certaines féministes musulmanes portent d’ailleurs le voile.

Besoin identitaire

Aujourd’hui, la tendance semble de vouloir préserver son unicité à tout prix. On veut garder son poignard, manger seulement ce que sa religion permet, se réserver les samedis de congé… On se sent unique et on veut le demeurer. Pourtant, il n’y a pas si longtemps aux États-Unis, certains immigrants modifiaient même leur nom pour lui donner une consonance plus anglophone afin de mieux s’intégrer. Qu’en pensez-vous ?

Les Québécois francophones ne veulent-ils pas préserver leur langue, alors qu’il serait plus facile de s’intégrer à la majorité anglophone, fait remarquer Geadah ? Il faut reconnaître ce besoin identitaire, qui est sans doute plus fort aujourd’hui. Il faut trouver un modus vivendi qui permette de vivre ensemble. On ne peut pas être complètement pour ou contre les accommodements religieux. Il faut bien évaluer les enjeux sous-jacents à chaque type de demande et en tenir compte. Mais, les compromis sont inévitables. C’est un besoin légitime de vouloir conserver son identité.

À la fin de la dernière guerre mondiale, le système politique et religieux du Liban était donné en exemple. Des communautés religieuses séparées y coexistaient pacifiquement. Des gouvernements de différentes allégeances s’y succédaient. Comment cette situation a-t-elle pu dégénérer en conflits ethnico-religieux qu’on y constate aujourd’hui ?

Les conflits au Liban proviennent de multiples causes qu’on ne peut trop simplifier ni résumer ici, prévient Geadah qui a déjà mentionné ce cas comme un exemple de pluralisme compartimenté à ne pas suivre. Au Liban, chaque communauté religieuse suit des règles différentes, ce qui rend difficile la cohésion nationale. La société civile libanaise laïque et le mouvement des femmes, dont les droits sont brimés par certaines coutumes religieuses, réclament depuis longtemps l’adoption d’un code civil unique, qui n’a jamais pu être instauré à cause de l’opposition religieuse.

Couverture médiatique

Il me semble que les revendications religieuses musulmanes se sont intensifiées depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001 en invoquant une discrimination accrue envers leur communauté. Par exemple, certains voudront faire remplacer le « vins et fromages » par « jus et fromages », puisque leur religion leur interdit de boire du vin. Je doute de leur sincérité et je me demande si ces immigrants veulent vraiment s’intégrer.

La conférencière reconnaît que certaines demandes puissent être exagérées et présentées sous le couvert d’une victimisation issue d’un racisme en grande partie imaginé. On a parfaitement le droit de préférer le jus au vin, mais pas d’imposer ses préférences particulières à qui que ce soit. Cette tendance à vouloir imposer ses choix religieux est récente et provient d’une minorité fondamentaliste qui fait une lecture rigoriste des textes religieux. La plupart des croyants font une distinction entre des principes fondamentaux et des prescriptions secondaires de l’islam.

Malheureusement, les jeunes sont plus facilement influencés et manipulés par le discours religieux intégriste ; c’est souvent à travers eux que s’instaurent certaines pratiques (comme le port du voile) délaissées depuis longtemps par leur mère. Mais, il ne faut pas pour autant interdire ces pratiques, car on aboutit au résultat inverse : un durcissement des positions et un renforcement du repli identitaire. Au contraire, c’est en favorisant la discussion et en donnant la parole aux divers points de vue à l’intérieur de la communauté qu’on pourra contrer plus efficacement le discours intégriste.

À cet égard, les médias ont un rôle majeur à jouer. Malheureusement, ils font plus souvent l’inverse. En donnant la parole surtout aux représentants extrémistes, ils renforcent le point de vue intégriste aux dépens des voix plus modérées. Par exemple, lorsqu’ils veulent donner la parole à des femmes musulmanes, les médias insistent pour choisir celles qui portent le voile. Pourtant, plus des trois quarts des musulmanes ne le portent pas ici. On contribue ainsi à donner une fausse image de l’ensemble de la communauté musulmane.

L’islam n’est pas la seule religion que les médias couvrent de façon sensationnaliste. Les revendications extrémistes de certains sikhs, juifs, catholiques ou protestants le sont aussi. D’ailleurs, la plupart des demandes d’accommodement présentées devant la Commission des droits de la personne provenaient de protestants, et non pas des religions issues de l’immigration. Une meilleure connaissance de ces statistiques permet de mettre ce débat en perspective. Il importe de cesser d’alimenter l’animosité envers les minorités pour éviter de se retrouver dans des positions irréconciliables conduisant à des conflits sociaux importants.

Mieux vivre ensemble

Les statistiques indiquent qu’il y aurait maintenant à Montréal 1400 mouvements religieux, au sens large du terme, en progression rapide ces dernières années. S’il fallait accommoder des demandes pour des locaux de prière, par exemple, pour seulement quelques centaines de ces mouvements, cela créerait une situation difficilement gérable.

Geadah n’adhère pas vraiment à l’argument que l’acceptation de certaines revendications fera boule de neige en ouvrant la voie à beaucoup d’autres. C’est comme lorsqu’on demande de la monnaie à la caisse d’un commerce, et qu’on refuse de nous la donner, sous prétexte que si tous les clients faisaient la même demande, cela deviendrait ingérable ? Il faut plutôt fonder ses objections sur les vrais enjeux et sur des principes fondamentaux, comme la laïcité des institutions publiques et l’égalité des sexes.

À l’Université Laval, la conférencière raconte avoir vu l’autre jour une splendide chapelle – construite dans un passé pas si lointain – sur le terrain même du campus. On avait sans doute jugé à ce moment-là que cela répondait à un besoin. Mais cette chapelle est aujourd’hui vide ou très peu fréquentée. Est-ce à dire qu’il faut la détruire sinon accepter de construire d’autres lieux de culte sur le campus ? Non, on devrait la conserver intacte comme rappel historique.

On doit éviter de polariser la population en adoptant des positions extrêmes face aux revendications issues des minorités. On préviendra ainsi des réactions défensives et un repli identitaire encore plus prononcé, conduisant à des conflits encore plus grands. On doit trouver les moyens d’accorder une certaine liberté religieuse sans renforcer les interprétations les plus rigides des religions. L’éducation, la sensibilisation et l’ouverture, pour lesquelles les médias peuvent jouer un grand rôle, constituent la seule voie raisonnable pour avancer dans la résolution de ces débats.

Comme dans le cas de la violence conjugale, les médias peuvent contribuer à faire progresser les mentalités pour rendre certaines pratiques inacceptables. Les minorités religieuses font aussi partie de la société québécoise et vont cheminer avec elle vers cet idéal. Il faut trouver des stratégies pour que le dialogue se poursuive vers l’objectif d’un mieux vivre ensemble, termine la conférencière.

Compte-rendu rédigé par Louis Dubé, revu et augmenté par la conférencière.


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