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Conférence du samedi 13 mars 2004

Le grand panda, un grand défi pour la science

Par Cyrille Barrette, biologiste

La soirée a débuté avec le mot de notre président, Louis Dubé, qui a présenté l'association des Sceptiques du Québec, fondée en 1987. M. Dubé en a profité pour résumer les buts de l'association : promouvoir la pensée rationnelle et l'esprit critique face aux pseudosciences et aux phénomènes paranormaux. Aujourd'hui, les Sceptiques du Québec comptent environ 400 membres et abonnés. Ils publient leur propre revue : « Le Québec Sceptique. »

M. Dubé a poursuivi en expliquant que la démarche sceptique s'apparente à la démarche scientifique : faire des prédictions à partir d'hypothèses et vérifier que ces prédictions se réalisent. Par exemple, l'existence de la télépathie est une hypothèse à partir de laquelle il est possible de faire des prédictions. Si la télépathie existe, une personne pourrait deviner les cartes qu'une seconde personne tient dans ses mains avec un taux de succès significativement supérieur à ce que le hasard permet à lui seul. L'hypothèse de la télépathie soulève, en plus, des questions qui doivent être elles aussi explorées par la démarche sceptique. La puissance de la communication télépathique diminue-t-elle avec la distance? Fait-on moins d'erreurs lorsque l'on est plus confiant que la communication a été bonne? Etc. À la connaissance de M. Dubé, aucun test expérimental de télépathie n'a été réussi de façon concluante, et ce en presque un siècle de tentatives. Aucun article scientifique sérieux sur la télépathie, vérifié par des pairs, n'a été publié dans une revue scientifique reconnue. M. Dubé a souligné qu'au cours de ce même siècle, les télécommunications sont passées du télégraphe au téléphone cellulaire! M. Dubé a terminé son mot d'introduction en spécifiant que la conférence de M. Barrette donnera une bonne idée de l'application de la méthode scientifique à un sujet beaucoup plus difficile qu'une vérification de pouvoirs télépathiques…

Miroir du monde

Evelyne Gadbois a ensuite présenté le conférencier, Cyrille Barrette, et sa conférence : « Le Grand Panda. Un grand défi pour la Science. »

Cyrille Barrette est professeur de biologie à l'Université Laval. Spécialiste reconnu du comportement et de l'écologie des mammifères, il a récemment publié un livre sur l'évolution : Le miroir du monde, évolution par sélection naturelle et mystère de la nature humaine, Québec, éditions Multimondes.

Le texte qui annonçait la conférence disait ceci :

La science est une méthode pour comprendre le monde. On peut l'appliquer à tout ce qui est concret et réel, des atomes à la religion. La difficulté d'étudier scientifiquement un objet dépend de sa nature. En biologie, l'adaptation, l'évolution, l'écologie, le comportement sont plus difficiles à mesurer et à comprendre objectivement que l'anatomie, la physiologie ou la génétique.

L'adaptation du grand Panda est un excellent exemple de cette difficulté, notamment parce qu'il est surprenant et bizarre à plusieurs points de vue. Il constitue un grand défi pour les théories et les méthodes de la biologie.

Je vais donc décrire la biologie du Panda (un sujet fascinant en soi), comme illustration de la méthode scientifique en général, et plus particulièrement, de la nature scientifique de la biologie. Pour ce faire, je vais devoir recruter à peu près tous les trucs de la science pour tenter de comprendre un animal qui ne se conforme à aucune de nos attentes. Il nous force à être particulièrement rigoureux et à nous méfier de nos préjugés et des conclusions hâtives. Ce sera une occasion d'observer la science en action et de juger si elle est à la hauteur de sa réputation quand elle s'attaque à un objet mou comme l'adaptation et à un sujet récalcitrant comme le Panda.

La soirée s'est terminée par une période de questions et d'échanges entre l'auditoire et M. Barrette.

Le grand panda, un grand défi pour la science

Cyrille Barrette

par Cyrille Barrette

DÉCRIRE ET EXPLIQUER

Il est possible de parler d'une espèce animale donnée, en particulier d'une espèce vedette comme le grand panda, de deux façons.

  1. On peut la décrire. La description consiste à exposer l'histoire naturelle de l'espèce : son anatomie, son régime alimentaire, son habitat, son mode de vie, etc. Cela est relativement facile.
  2. On peut tenter de l'expliquer. L'explication consiste à chercher à répondre aux « pourquoi » et aux « comment » relatifs à son mode de vie. Tenter de comprendre l'animal est beaucoup plus difficile et beaucoup plus compliqué. Cela risque même d'être frustrant : on risque de ne pas trouver de réponses simples et faciles.

La description est extrêmement importante, mais n'est que le premier pas de la démarche scientifique. La plupart des documentaires sur les animaux s'en contentent. Le cas du grand panda en est un bel exemple : cet animal, spectaculaire et facile à décrire, est déjà bien connu du public. Par ailleurs, tenter d'expliquer le grand panda est beaucoup plus difficile, mais aussi beaucoup plus excitant. M. Barrette a enfin indiqué que pour pouvoir expliquer quelque chose en science, il faut se référer à un cadre théorique.

LES DEUX NIVEAUX DE LA CONFÉRENCE

M. Barrette a spécifié que sa conférence se fera à deux niveaux. Au premier degré, il s'agira d'une conférence sur la biologie du grand panda. Au second degré, la conférence sera une illustration de la méthode scientifique en action. Elle montrera comment utiliser la méthode scientifique pour étudier un sujet compliqué : l'adaptation d'un animal à son milieu, plus précisément le cas d'un animal étrange, le grand panda.

LA MÉTHODE COMPARATIVE

En biologie évolutive, les deux grands phénomènes à expliquer sont

  1. l'adaptation d'une espèce à son milieu et
  2. la biodiversité.

Ces deux sujets sont difficiles à étudier par la méthode scientifique, car on ne peut pas recourir à la méthode expérimentale, et ce pour trois raisons :

  1. ou ces phénomènes sont trop gros et trop complexes (par exemple l'écologie);
  2. ou ils trop lents (par exemple l'évolution);
  3. ou, enfin, ils sont uniques et passés (par exemple l'origine d'une espèce ou d'un caractère).

Que faire alors? Il faut appliquer une autre méthode : la méthode comparative. Elle est aussi puissante et robuste scientifiquement que la méthode expérimentale, mais est plus compliquée et demande un certain nombre de précautions.

NEUF ÉLÉMENTS DE LA MÉTHODE SCIENTIFIQUE

M. Barrette utilisera neuf éléments de la méthode scientifique pour expliquer le mystère du grand panda :

  1. L'observation attentive et objective ainsi que la description détaillée. Cette étape vise à établir les faits que l'on voudra par la suite expliquer. Elle est indispensable pour connaître un phénomène.
  2. La comparaison, qui vise à rechercher, à identifier et à souligner les ressemblances et les différences entre les espèces. Dans le cas du grand panda, cette étape est indispensable pour comprendre l'animal.
  3. Le questionnement déclenché par les surprises dans les observations.
  4. La formulation de réponses éclairées préliminaires, c'est-à-dire d'hypothèses. Les hypothèses sont les meilleures réponses du moment, dont on doute.
  5. La formulation des prédictions qui découlent des hypothèses et qui les mettent à l'épreuve.
  6. Les observations et les mesures, qui sont maintenant dirigées, pour tester les prédictions de manière catégorique et non équivoque.
  7. Se prémunir contre les variables confondantes, c'est-à-dire s'arranger pour que tout ce qu'on ne teste pas, par l'approche comparative, soit égal et contrôlé. Dans le cas du grand panda, le meilleur moyen est d'utiliser la phylogénie, c'est-à-dire la parenté entre les espèces.
  8. L'utilisation de métaphores et d'analogies pour s'aider soi-même, autant que pour aider les autres, à comprendre.
  9. L'utilisation d'un cadre théorique pour interpréter, expliquer et donner du sens aux observations. Dans le cas du grand panda, le cadre théorique est l'évolution par sélection naturelle. Il s'agit du seul cadre théorique universel et indispensable en biologie; c'est la cadre qui nous permet d'expliquer toutes les observations et toutes les comparaisons.

LA SCIENCE EST DANS LE CERVEAU!

La conférence de M. Barrette aurait pu être donnée au temps de Darwin, au XIXème siècle, et même au temps d'Aristote, au IVème siècle av. J.-C., en ce sens que tout est à basse technologie : un orateur, des crânes, du papier et des crayons. Il n'y a pas à craindre qu'un logiciel plante. Cela illustre le fait que ce qui compte pour faire de la science, ce ne sont pas les outils, les laboratoires ou les gadgets : c'est le cerveau. C'est avec notre cerveau que l'on fait de la science.

COMMENT SAIT-ON CE QUE L'ON SAIT?

M. Barrette veut également montrer, par le cas du grand panda, comment l'on sait ce que l'on sait, comment l'on fait pour découvrir. Pour M. Barrette, cela est ce qu'il y a de plus intéressant en science, bien plus que le simple exposé des théories établies et des résultats des recherches.

M. Barrette veut illustrer comment la méthode scientifique permet de passer de l'ignorance à la connaissance; de passer des questions, des préjugés et des opinons à la compréhension. Autrement dit, comment la science permet de se rapprocher de la vérité.

D'une façon globale […], la science est une méthode pour comprendre le monde. Elle construit une sorte de modèle mental dans notre esprit pour expliquer le monde. Ce modèle, on le présente sous forme d'une histoire ou d'un conte, entre autres pour le soumettre au sens critique, au sens sceptique, à la critique publique et à l'objectivité des autres.

TROIS GRANDES VÉRITÉS DE L'ÉVOLUTION

M. Barrette a ensuite présenté trois grandes vérités « de La Palice » de la biologie évolutive, toutes fondamentales :

  1. Chaque espèce vivante est unique, dans le temps et dans l'espace. Aucune espèce n'a émergé deux fois à deux époques différentes. Lorsqu'une espèce disparaît, elle disparaît pour toujours. Aucune espèce n'a émergé en deux endroits différents à la même époque.

    On retrouve, par exemple, trois espèces d'ours noirs, au Québec, au Chili et au Tibet. Elles sont très semblables : elles sont omnivores et pèsent environ 100 kg. Mais ce sont trois espèces bien distinctes! Il n'y a pas eu de migrations et ces trois espèces ne se reproduisent pas entre elles.

  2. Chaque espèce est bien adaptée à sa niche écologique. Il est faux de croire que certaines espèces sont mieux adaptées que d'autres. C'est la sélection naturelle qui construit les espèces à l'image de leur niche. L'espèce et la niche constituent en fait deux visions du même objet, de la même chose.

    Par exemple, le long cou de la girafe a été construit à l'image des feuilles d'acacias qui sont très hautes. La vue perçante de l'aigle est à l'image des proies qui se cachent. Notre système respiratoire a été conçu en fonction d'une atmosphère comportant 21 % d'oxygène; si nous avions évolué dans une autre atmosphère, notre système respiratoire aurait été différent.

  3. Objectivement, en termes évolutifs, toutes les espèces sont égales et équivalentes : elles ont toutes la même valeur. Aucune espèce n'est meilleure ou supérieure aux autres. On ne connaît aucun critère objectif qui permettrait de classer les espèces selon laquelle est meilleure ou moins bonne.

ESPÈCES ORDINAIRES ET ESPÈCES EXCENTRIQUES

Néanmoins, parmi les espèces connues, certaines nous paraissent « plus égales » que les autres, plus uniques, mieux adaptées. On distingue les espèces ordinaires et les espèces excentriques, qui sont surprenantes. Selon le contexte, ces dernières nous paraissent soit mieux adaptées, soit, au contraire, aberrantes, inadaptées, voire être des erreurs de la nature.

Par rapport aux trois espèces d'ours noirs, ordinaires, il existe deux espèces d'ours excentriques : le petit ours des cocotiers de Malaisie, insectivore et pesant 40 kg, et l'ours polaire blanc, pesant 300 kg et se nourrissant presque uniquement de gras de phoque. Les espèces excentriques peuvent nous sembler avoir plus de valeur. Si l'on perdait l'ours noir du Québec, il resterait les ours noirs du Chili et du Tibet. Mais si l'on perdait l'ours polaire, alors on perdrait quelque chose d'unique… de « plus » unique.

GÉNÉRALISTES ET SPÉCIALISTES

En termes évolutifs ou écologiques, les trois ours noirs sont des généralistes : leurs niches alimentaires et écologiques sont très larges. Alors que le petit ours malais et l'ours polaire sont des spécialistes : leurs niches sont très étroites.

Les spécialistes sont les plus spectaculaires : ce sont eux qui détiennent les « records Guinness » du vivant. Ils sont les plus colorés, les plus gros, les plus petits, les plus rapides, les plus féroces, ceux qui vivent le plus longtemps, etc.

Les caractères spectaculaires correspondent aux critères humains de succès : les spécialistes sont les champions, les héros et les vedettes… lorsque tout va bien. Mais lorsqu'un spécialiste est en difficulté, nous adoptons l'attitude contraire : il nous paraît alors mésadapté et handicapé. Il nous paraît trop gros, trop rapide, trop féroce… On croit alors que ce sont ses caractères spectaculaires qui sont responsables de ses ennuis.

M. Barrette a cité trois exemples illustrant cette interprétation subjective.

  1. Le cerf européen Megaloceros, un grand cerf d'écosse ayant la taille d'un orignal, possédait des bois énormes. Il est disparu il y a environ 10 000 ans. On conclut qu'il est disparu parce que ses bois étaient devenus trop grands et avaient ainsi constitué un handicap. De même, si le paon disparaissait, on blâmerait sa queue qui serait devenue trop grande.
  2. On dit que le tigre à dents de sabre, ou Smilodon, est disparu parce que ses canines étaient trop grosses. C'était une erreur de la nature, une aberration.
  3. On croit que les gros dinosaures ont disparu parce qu'ils étaient devenus trop gros pour la taille de leur cerveau, comparable à celle d'un pois chiche. Ils n'étaient pas assez adaptés!

Dans ce contexte, par rapport aux espèces ultraspécialisées, les espèces ordinaires et sans éclat nous paraissent meilleures, mieux adaptées, mieux équipées pour survivre et durer longtemps. Par exemple, s'il y avait une catastrophe nucléaire, les espèces qui survivraient seraient les rats et les coquerelles : ces espèces sont donc meilleures que les autres!

M. Barrette a indiqué que tous ces jugements de valeur sont aussi faux les uns que les autres. Ce sont des erreurs d'interprétation. Scientifiquement parlant, il est impossible de définir ce que signifie « être mieux adapté » ou « être plus évolué ». Ces expressions n'ont aucun sens.

M. Barrette a ajouté que comprendre les adaptations des espèces ultraspécialisées, voire excessives, nous permet de mieux comprendre la vie en général, le processus d'évolution et l'adaptation. C'est là que réside l'intérêt de parler du grand panda dans le contexte de la méthode scientifique.

LE GRAND PANDA

Le grand panda est l'un de ces spécialistes super-spécialisés. Ses spécialisations sont très surprenantes et semblent le condamner à l'extinction. M. Barrette a lu une citation de Lamarck, qui portait sur les invertébrés, mais qui peut très bien s'appliquer au grand panda : « Il est très fécond en merveilles de tous genres, en faits d'organisation les plus singuliers et les plus curieux, en particularités piquantes et même admirables relativement à la manière de vivre. » Le grand panda est un animal plein de surprises et qui lance beaucoup de défis aux biologistes qui tentent de l'expliquer.

M. Barrette a spécifié qu'il existe deux espèces de pandas : le grand et le petit. M. Barrette va discuter uniquement du grand panda. Celui-ci fut découvert en 1869, en Chine, par le père Armand David. Ce fut une énigme dès le départ que de tenter de le classer. On le mit d'abord dans la même famille que les ours, puis, à une autre époque, dans la même famille que le raton laveur, et ensuite dans une famille à part, parfois avec et parfois sans le petit panda. Aujourd'hui, sur la base d'études récentes extrêmement détaillées, portant sur l'anatomie et la génétique, on classe le grand panda dans la famille des ours.

M. Barrette traitera du grand panda en abordant les cinq grandes surprises qu'il réserve aux biologistes. La longévité du grand panda est de 25 à 30 ans.

1ÈRE SURPRISE DU GRAND PANDA

Comme l'ours, le grand panda appartient à l'ordre des Carnivores, avec un « C » majuscule. Il s'agit ici d'un ordre phylogénétique, ou évolutif, faisant partie d'un système de classification des espèces.

Note de l'auteur de ce compte-rendu : le système de classification des espèces comporte sept catégories hiérarchiques. De la plus globale à la plus particulière, on retrouve :

  1. le règne (ex. : animal, végétal, …);
  2. l'embranchement (ex. : les spongiaires, les mollusques, les arthropodes, les cordés… L'embranchement des cordés comporte le sous-embranchement des vertébrés);
  3. la classe (ex. : les poissons (il en existe en réalité trois classes), les amphibiens, les reptiles, les mammifères (qui comportent trois sous-classes : les placentaires, les marsupiaux et les monotrèmes comme l'ornithorynque), les oiseaux, …);
  4. l'ordre (ex. : les Carnivores (il n'existe pas d'ordre des « Herbivores »), les insectivores, les chiroptères (chauve-souris), les primates, les rongeurs, les cétacés, …);
  5. la famille (ex. : les singes anthropoïdes ou grands singes, les hominidés, …);
  6. le genre (ex. : Australopithèque, Homo, …);
  7. l'espèce (ex. : Homo habilis, Homo erectus, Homo neanderthalensis, Homo sapiens, …).

M. Barrette a mentionné que l'ordre des Carnivores inclut également le chat, le loup, le vison, la mangouste, la hyène, le phoque, etc. Mais le grand panda n'est pas un carnivore avec un « c » minuscule, ce qui se réfère au régime alimentaire : il ne mange pas de viande! Son régime alimentaire est herbivore! Voilà la 1ère contradiction, la 1ère surprise que nous réserve le grand panda. Du point de vue de ce qu'il est, de son héritage, il est un Carnivore. Mais du point de vue de ce qu'il fait, de son mode de vie, il est un herbivore.

2ÈME SURPRISE DU GRAND PANDA

Le grand panda est un herbivore qui a un régime alimentaire extrêmement strict : 99 % de son énergie annuelle provient d'un seul aliment, le bambou.

3ÈME SURPRISE DU GRAND PANDA

Comment un Carnivore a-t-il pu s'adapter à un régime alimentaire d'herbivore?

Le premier endroit où chercher la réponse est le tube digestif. Utilisons la méthode comparative : considérons l'ensemble des mammifères. Parmi les 23 ordres de mammifères vivant actuellement, il en existe 10 où l'on rencontre des herbivores. On retrouve chez tous les herbivores certaines adaptations particulières du tube digestif qui permettent la digestion des plantes. Or, et c'est là la 3ème surprise du grand panda, celui-ci possède un tube digestif de carnivore! Il possède un estomac simple ainsi qu'un intestin simple et court, comme un ours ordinaire, ou encore comme un loup. Le grand panda est excentrique en tout : il ne fait rien comme les autres Carnivores, ni comme les autres herbivores.

La question demeure donc en suspend : comment un Carnivore a-t-il pu s'adapter à un régime alimentaire d'herbivore? Il faut chercher la réponse ailleurs que dans le tube digestif.

CONTENU CELLULAIRE ET CELLULOSE

Pour un herbivore, les plantes forment un aliment en deux parties : le contenu des cellules et les parois cellulaires. Le contenu des cellules est fait d'eau, de sucres, de protéines, d'huiles et de minéraux. Il est très facile à digérer. Les parois cellulaires sont constituées principalement de cellulose, une longue chaîne dont les maillons sont de petites molécules de glucose. La cellulose est très difficile à digérer.

Pour digérer les plantes, un herbivore brise d'abord les cellules afin d'en extraire le contenu. Ensuite, l'animal doit moudre la cellulose afin de la réduire en fines particules. Cela rend la cellulose plus facile à digérer car cela augmente considérablement la surface exposée aux enzymes digestives. Le meilleur moyen pour un herbivore de moudre la cellulose est de posséder des dents rugueuses qu'il frotte les unes contre les autres. C'est d'ailleurs là le moyen utilisé par tous les herbivores… ou presque.

4ÈME SURPRISE DU GRAND PANDA

4ème surprise : le grand panda n'a pas de dents rugueuses! Ses dents sont arrondies. De plus, le grand panda est incapable de frotter ses dents les unes contre les autres, en raison de l'articulation de sa mâchoire faite en penture de porte, héritée des Carnivores. Le grand panda, comme tous les Carnivores, peut bouger sa mâchoire seulement de bas en haut, mais non de gauche à droite ni d'arrière en avant.

ATTAQUE MÉCANIQUE ET ATTAQUE CHIMIQUE

Moudre la végétation constitue seulement le 1er pas dans la digestion de la cellulose. Cette attaque mécanique doit être suivie d'une attaque chimique : les longues chaînes de cellulose doivent être brisées en molécules individuelles de glucose. Ce travail est effectué par une enzyme nommée « cellulase ». Or, aucun animal ne produit cette enzyme…

La solution, pour les herbivores, consiste à posséder une chambre de fermentation, soit dans l'estomac, soit dans l'intestin, qui abrite une colonie de milliards de bactéries et de protozoaires (des unicellulaires). Ce sont ces microorganismes qui produisent la cellulase et qui digèrent la cellulose. L'animal peut ensuite digérer les molécules individuelles de glucose… ainsi que les microorganismes eux-mêmes. Cette adaptation se retrouve chez tous les herbivores… ou presque.

Aucune partie du tube digestif du grand panda ne s'est hypertrophiée pour former une chambre de fermentation. Le grand panda ne peut donc pas se nourrir des parois cellulaires, faites de cellulose : il est limité au contenu des cellules.

LE SYSTÈME MASTICATEUR

M. Barrette a ensuite comparé un crâne de grand panda à un crâne d'ours noir de même taille. Au premier coup d'oeil, les crânes se ressemblent beaucoup. Mais une observation attentive révèle des différences au niveau du système masticateur.

Le grand panda possède quatre adaptations qui lui permettent de mieux écraser le bambou.

  1. Son crâne a la même longueur que celui de l'ours noir, mais il est plus haut, plus large, plus lourd et plus robuste.
  2. Son crâne est fait en sorte que puissent s'y attacher des muscles masticateurs beaucoup plus développés que chez l'ours noir.
  3. L'articulation de sa mâchoire est beaucoup plus grosse et robuste que celle de l'ours noir.
  4. Ses dents ont une surface au moins deux fois plus grande que la surface des dents de l'ours noir.

CORRÉLATION ENTRE LA FORME ET LA FONCTION DES DENTS

Dans la section précédente, nous avons supposé implicitement l'hypothèse selon laquelle il existe une relation étroite entre la forme des dents et leur fonction, le régime alimentaire. En tant que bons scientifiques, nous sommes sceptiques et voulons maintenant tester la robustesse de cette hypothèse.

Nous allons recourir à la méthode comparative. Dans un premier temps, comparons deux espèces fort différentes : le loup, un carnivore, et le cerf, un herbivore. On constate que ces deux espèces, qui ont des régimes alimentaires très différents, ont effectivement des dentitions très différentes. Un tel test semble confirmer l'hypothèse de la relation entre la forme et la fonction des dents. Mais ce genre de comparaison, entre deux espèces différentes, comporte un grand problème. Les différences de dentition peuvent être attribuées à deux causes possibles :

  1. des régimes alimentaires différents;
  2. des histoires évolutives différentes.

Comment départager les parts respectives de ces deux causes? L'histoire évolutive est ici une variable confondante.

Pour régler ce problème, il faut comparer entre elles des espèces semblables, ayant essentiellement la même histoire évolutive. Dans ce cas, tout le reste étant égal, les différences de dentition seront imputables uniquement aux différences de régime alimentaire.

Pour tester l'hypothèse de la corrélation entre la forme des dents et leur fonction, nous allons comparer entre elles diverses espèces d'ours, dont le grand panda. Si notre hypothèse est vraie, nous devrions retrouver des dentitions différentes chez des espèces d'ours ayant des régimes alimentaires différents. Nous pourrions même faire des prédictions sur ce que devraient être les dents des différentes espèces d'ours en fonction de leurs régimes alimentaires. Or, deux espèces d'ours différentes auront tout en commun, notamment leurs histoires évolutives, sauf le régime alimentaire. Si nous observons effectivement des différences de dentition, nous pourrons conclure que c'est bien la fonction - le régime alimentaire - qui est la cause de la forme des dents.

Nous allons comparer trois espèces d'ours :

  1. l'ours noir, un omnivore;
  2. le grand panda, un herbivore et
  3. l'ours lippu, un insectivore.

Le nom de ce dernier provient de ce que ses lèvres sont très développées. L'ours lippu a environ la même taille que l'ours noir et que le grand panda. Son crâne est très semblable à celui de l'ours noir, mais comporte quelques différences subtiles reliées à son régime alimentaire.

  1. Tout d'abord, il manque deux incisives à l'ours lippu.
  2. On observe ensuite des différences au niveau du palais. Le palais de l'ours noir est rectangulaire et peu profond. Celui du grand panda est très peu profond et très étroit. Alors que celui de l'ours lippu est concave, très creux et très large. L'ours lippu aspire les fourmis et les termites en vrac et les avale tout rond. Il ne mastique pas.
  3. Le système masticateur de l'ours lippu est donc très faible.
  4. Enfin, les dents de l'ours lippu sont minuscules : elles sont deux fois plus petites que celles de l'ours noir et quatre fois plus petites que celles du grand panda. D'un point de vue évolutif, l'ours lippu est en train de perdre ses dents, comme le fourmilier et le pangolin ont perdu les leurs.
La méthode comparative appliquée à ces trois espèces d'ours constitue un test qui vient donner plus de robustesse à l'hypothèse de la relation entre la forme et la fonction des dents. Ces trois espèces d'ours ont essentiellement la même histoire évolutive, mais ont des régimes alimentaires différents. Nous avons constaté que leurs dentitions respectives étaient également différentes. Nous pouvons conclure que la forme des dents est réellement imputable au régime alimentaire. M. Barrette a ensuite démontré, à l'aide de crânes d'autres animaux qu'il avait apportés, que la relation entre la forme des dents et la fonction n'est pas une règle particulière aux ours et aux pandas, mais une règle générale qui s'applique à l'ensemble des Carnivores, parmi lesquels on retrouve des carnivores, des herbivores, des omnivores et des insectivores. Par la méthode comparative appliquée dans ce nouveau contexte, nous constatons le corollaire de la conclusion précédente : des mammifères ayant des histoires évolutives différentes, mais le même régime alimentaire, possèdent les mêmes adaptations.

UN HERBIVORE INEFFICACE

Revenons au grand panda. Son régime alimentaire est limité au contenu des cellules, ce qui fait de lui l'herbivore le moins efficace! Le grand panda digère entre 12 % et 23 % de ce qu'il mange, selon la saison et la nature du bambou, pour une moyenne de 17 %. La moyenne des autres herbivores varie entre 40 % et 80 %.

Un moyen utilisé par tous les herbivores pour augmenter l'efficacité de la digestion est de ralentir le transit digestif. Plus la nourriture séjourne longtemps dans le tube digestif et plus elle est exposée aux enzymes digestives et aux parois du système digestif. Pour ralentir le transit de la nourriture, le système digestif comporte des replis, des circonvolutions, des culs-de-sac, des chambres, des retours, etc. Par exemple, l'intestin grêle du cerf de Virginie est très long : 15 fois la longueur du corps, soit 25 mètres. Le système digestif de cet animal comporte aussi un immense cul-de-sac - le caecum - où la nourriture séjourne longtemps. De plus, l'estomac des ruminants est fait de quatre grands sacs. Autre exemple : l'appendice, chez l'humain, est un vestige provenant de nos lointains ancêtres herbivores, qui servait alors à ralentir le transit digestif, mais qui aujourd'hui ne nous sert probablement plus à rien.

Ralentir le transit digestif, pour un herbivore, est avantageux… à la condition de posséder une chambre de fermentation où la cellulose est au préalable découpée en molécules individuelles de glucose! Or, le grand panda n'en possède pas : il ne gagnerait donc rien à ralentir le transit digestif. Il a plutôt opté pour la solution inverse : accélérer le transit digestif. Son estomac est simple et son intestin est court : 5 ou 6 fois la longueur du corps. Ainsi, la nourriture, qui séjourne, par exemple, entre 36 et 48 heures dans le système digestif du cheval ou encore entre 48 et 80 heures dans celui d'un ruminant comme le cerf, séjourne à peine entre 6 et 8 heures dans celui du grand panda.

La conséquence de la stratégie digestive du grand panda est qu'il doit manger d'immenses quantités de nourriture. Cet animal de 100 kg passe entre 12 et 15 heures par jour à manger. Il consomme entre 15 et 50 kg de bambou quotidiennement, selon la saison. Cela a pour effet qu'il produit des quantités de fèces énormes : il défèque entre 130 et 190 fois par jour! On peut reconnaître des particules de plantes dans ces fèces et identifier la sorte de bambou qu'il a mangé.

QUATRE ADAPTATIONS AU RÉGIME ALIMENTAIRE

L'alimentation du grand panda est donc un processus extrêmement simple : l'animal se contente d'écraser le bambou pour en extraire le contenu cellulaire. Le grand panda n'est donc rien d'autre qu'un gros presse-jus noir et blanc, qui transforme du jus de bambou en grand panda! M. Barrette a précisé que le grand panda est très performant à remplir cette fonction.

  1. D'une part, il possède deux adaptations principales à cette fin : il a de très grosses dents et

  2. de très gros muscles masticateurs.

  3. D'autre part, il possède deux autres adaptations plus subtiles : l'articulation de la mâchoire se situe au-dessus du plan des dents et ses dents sont reculées vers l'arrière.

    L'articulation de la mâchoire se situe au-dessus du plan des dents pour obtenir l'effet de rotation d'un presse-jus.

    L'articulation de la mâchoire de tous les Carnivores, incluant le grand panda, est faite en penture de porte. Chez tous les Carnivores qui ont un régime alimentaire carnivore, l'articulation se situe au même niveau que le plan des dents, c'est-à-dire au niveau de la ligne où les dents supérieures et inférieures se rencontrent. Mais chez le grand panda, l'articulation se situe à environ 1 cm au-dessus du plan des dents : en cela, le grand panda imite les herbivores, chez qui l'articulation est très haute par rapport au plan des dents.

    En quoi cela est-il important? Lorsque l'articulation se situe au même niveau que le plan des dents, les dents inférieures se déplacent presque parfaitement à la verticale lorsque l'animal referme la mâchoire. Si la mâchoire du grand panda était ainsi faite, le travail qu'elle effectue sur le bambou serait équivalent à extraire le jus d'un fruit seulement en le pressant. Mais lorsque l'articulation se situe au-dessus du plan des dents, les dents inférieures, qui décrivent toujours une trajectoire presque verticale lorsque l'animal referme la mâchoire, suivent en plus un léger mouvement vers l'avant. Le travail effectué par la mâchoire devient équivalent à extraire le jus d'un fruit en le pressant et en le tournant en même temps : c'est beaucoup plus efficace. Grâce à cette adaptation, lorsque le grand panda referme la mâchoire, ses dents écrasent le bambou et le poussent vers l'avant en même temps.

  4. Les dents sont reculées vers l'arrière pour accentuer l'effet du presse-jus et pour croquer plus fort.

    D'une part, plus les dents sont situées loin vers l'arrière et plus leur mouvement horizontal vers l'avant est accentué lorsque l'animal referme la mâchoire. Chez le grand panda, les dents sont plus reculées que chez l'ours noir.

    D'autre part, plus les dents sont situées loin vers l'arrière et plus l'animal peut croquer fort. Cela correspond au principe du levier. L'articulation de la mâchoire d'un animal, qui croque - bien sûr - avec ses dents, peut être comparée à l'articulation d'un casse-noisette : plus on place la noisette près de l'articulation et plus il est facile de la casser.

LA SÉLECTIVITÉ CHEZ CERTAINS HERBIVORES

Les adaptations du grand panda, bien que nécessaires, ne sont pas suffisantes pour lui permettre de survivre en ne mangeant que du bambou. L'inefficacité digestive du grand panda le force à être très sélectif dans le choix de ses aliments. Il doit sélectionner les parties les plus juteuses et les moins fibreuses du bambou. Sinon, si au lieu d'arriver à digérer en moyenne 17 % de ce qu'il ingère il n'en digérait que 11 % ou 12 %, il devrait s'alimenter sur des périodes de 35 à 40 heures… par jour!

La méthode comparative révèle qu'il existe deux types de tactiques pour sélectionner les aliments chez les autres herbivores qui sont sélectifs.

  1. L'animal peut posséder de petites lèvres et de petites dents avec une langue très habile pour cueillir des petites fleurs ou des petites feuilles une par une. On pense, par exemple, aux lièvres et aux petites antilopes.
  2. L'animal peut posséder des mains et des doigts très agiles pour cueillir ses aliments un à un : on pense ici aux primates.

5ÈME SURPRISE DU GRAND PANDA

Ne nous surprenant plus d'être surpris par le grand panda, il nous semble maintenant presque aller de soi que le grand panda n'est pas équipé pour être sélectif! Il possède un gros museau d'ours et de grosses pattes d'ours, dont le pouce n'est ni opposable ni semi-opposable et dont les doigts ne peuvent pas se fléchir.

Comment le grand panda fait-il pour être sélectif? La sélection naturelle a doté sa main d'un 2ème pouce. Au départ, la main du grand panda est une main d'ours : elle possède 5 doigts droits, immobiles avec griffes. Mais à l'angle du poignet et du « premier » pouce, la sélection naturelle a bricolé un deuxième pouce à partir d'un petit os insignifiant, le sésamoïde radial. Ce pouce est une sorte de verrue suffisamment mobile pour saisir le bambou.

LES TROIS GESTES ALIMENTAIRES DU GRAND PANDA

Pour manger, le grand panda se couche sur son arrière-train contre un tronc d'arbre. Il peut alors arracher des tiges de bambou. Il effectue ensuite 3 gestes très importants avec son 2ème pouce :

1er geste : le grand panda tient une tige de bambou avec son 2ème pouce et arrache les feuilles avec ses dents. Cela lui permet de ne pas manger les tiges, qu'il rejette. Mais, fait très surprenant pour un herbivore, le grand panda ne mange pas les feuilles sitôt qu'elles sont dans sa bouche!

2ème geste : toujours à l'aide de son 2ème pouce, le grand panda fait un cigare de 3 ou 4 cm de diamètre avec les feuilles. Plus le cigare sera gros et plus l'effet horizontal de sa mastication sera accentué.

3ème geste : toujours à l'aide de son 2ème pouce, le grand panda fait tranquillement entrer le cigare dans sa bouche, de 2 à 3 cm à la fois. Il croque alors, mâche 7 ou 8 coups et avale. Puis il fait entrer un peu plus le cigare dans sa bouche, et ainsi de suite. Lorsqu'il a terminé de manger un cigare, il se met à ramasser d'autres feuilles.

Le panda mange de manière très méticuleuse et très mécanique!

L'ÉCONOMIE DE L'ÉNERGIE

Les feuilles de bambou ont une très faible valeur énergétique. Contrairement aux autres ours, le grand panda ne peut pas manger une nourriture abondante et riche durant une certaine saison pour se faire des réserves de graisse, puis vivre de ses réserves le reste de l'année. Le grand panda doit manger tous les jours de l'année. Il fait donc tout pour minimiser ses dépenses énergétiques. Il se déplace très peu : il vit sur un territoire d'environ 5 km carrés, alors que l'ours noir occupe un territoire de plusieurs centaines de kilomètres carrés. Le grand panda mange couché. Il a peu de comportements sociaux : les mâles s'évitent les uns les autres; les femelles en font autant. Lorsqu'un mâle et une femelle se rencontrent, ils ménagent leur énergie. Ils ne se font pas la cour très longtemps et sont très lents.

LA NICHE ÉCOLOGIQUE DU GRAND PANDA

Lorsque la niche écologique d'un animal est très étroite, comme celle du grand panda, cela présente des risques considérables. L'animal est alors très sensible et vulnérable aux changements de conditions du milieu. Il en est ainsi de tous les animaux spécialistes. Par exemple, l'ours polaire se nourrit presque exclusivement de gras de phoque. Il chasse le phoque sur la banquise : la fonte de celle-ci fait craindre pour la survie de celui-la.

Par ailleurs, ce genre de problèmes ne se présente pas aux animaux généralistes, comme l'ours noir. Lorsque la nourriture préférée d'un généraliste devient moins abondante, celui-ci modifie son régime alimentaire.

LA REPRODUCTION SEXUÉE DU BAMBOU

Le fait que le bambou soit l'aliment quasi exclusif du grand panda pose à ce dernier un défi supplémentaire, en raison du mode de reproduction particulier de cette plante. Dans un premier temps, le bambou, une graminée géante, se reproduit 99 % du temps de façon asexuée, ou végétative, par les racines qui se propagent dans le sol et font émerger des tiges à intervalles réguliers. Mais, dans un deuxième temps, le bambou se reproduit en plus de façon sexuée à intervalles réguliers, qui varient de 20, 30, 40 et jusqu'à 120 ans selon l'espèce. Le bambou produit alors des fleurs, puis des graines. Une fois que les graines sont tombées et ont germé, les plantes-parents meurent. Dans une région donnée, sur des centaines de kilomètres carrés, tous les individus d'une même espèce de bambou se reproduisent de façon sexuée en même temps… et meurent en même temps. Cela est une catastrophe pour le grand panda : toute sa nourriture est détruite sur un territoire énorme.

Le grand panda recourt à deux stratégies pour s'ajuster à cette situation.

  1. Il peut monter ou descendre de 100 m dans les montagnes où il vit, afin de trouver une autre espèce de bambou qui lui convienne - ce qui n'arrive pas toujours.
  2. Il peut migrer de 10 ou 20 kilomètres jusqu'à un autre territoire où la même espèce de bambou n'est pas en train de se reproduire sexuellement.

L'EXPLOIT DU GRAND PANDA

Il est triplement remarquable que le grand panda arrive à vivre et à se reproduire en mangeant seulement du bambou.

  1. En tant qu'ours, il pourrait manger autre chose. D'ailleurs, il le fait en captivité.
  2. Il est prisonnier d'un lourd héritage défavorable de Carnivore.
  3. Il est à la merci de la reproduction sexuée du bambou.

CONCLUSION : QUATRE LEÇONS À TIRER

  1. étant un animal surprenant, le grand panda dévoile beaucoup mieux qu'un animal prévisible, conservateur et ordinaire, l'ingéniosité de la sélection naturelle à développer des adaptations.
  2. Le grand panda nous surprend car il ne correspond pas à nos attentes : il est un Carnivore qui mange des plantes et il est un herbivore qui ne digère pas la cellulose.
  3. Par son excentricité, le grand panda est riche d'enseignements pour mieux comprendre la vie et l'évolution.
  4. Le grand panda n'est ni mieux ni moins bien adapté qu'un autre animal. Mais sa niche alimentaire très étroite le rend vulnérable aux changements.

Le grand panda est merveilleusement bien adapté à son mode de vie. Il réussit à faire une carrière d'herbivore malgré un lourd héritage très défavorable de Carnivore et à survivre au mode de reproduction catastrophique de sa seule source de nourriture.

Cependant, M. Barrette ainsi que la plupart des écologistes ne croient pas que le grand panda puisse s'adapter à l'humain. Aujourd'hui, lorsque le bambou meurt, les rizières et les villages chinois gênent les migrations des grands pandas. Pour des raisons qu'on ignore, le grand panda est obsédé par le bambou au point de se laisser mourir de faim lorsque celui-ci n'est plus disponible. Cela s'est produit en 1983 dans la réserve de Wolong, en Chine, une réserve justement entourée de rizières et de villages. On a retrouvé 138 grands pandas morts de faim. Pourtant, toutes sortes d'autres nourritures abondaient dans ces mêmes forêts! Le grand panda est donc très bien adapté au bambou, mais très mal adapté à l'humain.

PÉRIODE DE QUESTIONS ET D'ÉCHANGES

LES MESURES POUR PROTÉGER LES GRANDS PANDAS

Le mode de vie du grand panda et le cycle de floraison du bambou sont maintenant bien connus. Lorsque l'on attend une floraison, on tente de capturer les grands pandas et de les déménager. Cela est difficile, demande du temps et des moyens. Les Chinois effectuent un travail remarquable, malgré leurs moyens limités. Mais il demeure impossible de capturer tous les grands pandas, sur des territoires de 500 à 1000 km2, pour les sauver. M. Barrette croit que nos petits-enfants ne verront pas de grands pandas à l'état sauvage.

On tente actuellement d'agrandir les réserves et d'établir des corridors entre celles-ci. Mais les grands pandas vivent sur des territoires d'environ 2 kilomètres par 2 kilomètres : ils n'ont pas tendance à se déplacer. L'idéal serait d'enlever les humains…

On ne comprend pas pourquoi les grands pandas se reproduisent difficilement en captivité. Les mâles sont agressifs envers les femelles et ces dernières n'ovulent pas correctement. M. Barrette a fait remarquer que ce ne sont pas toutes les espèces qui se reproduisent difficilement en captivité : certaines n'ont aucun problème.

LE GRAND PANDA ET LE BAMBOU

Il est difficile de se procurer suffisamment de bambou pour nourrir les grands pandas en captivité. On leur donne alors des fruits, des légumes et même de la viande, que les grands pandas mangent spontanément et digèrent très bien. On ignore pourquoi, dans la nature, les grands pandas se limitent au bambou.

On a demandé si le bambou pouvait contenir une substance qui engendrerait une dépendance. La consommation de bambou serait ainsi une sorte de tabagisme ou de toxicomanie. M. Barrette a souligné que c'était la quatrième fois qu'on lui posait la question dans la soirée, mais qu'il n'avait jamais rien vu de tel dans la littérature scientifique.

ÉDUQUER LES GRANDS PANDAS À MANGER?

On a soulevé la possibilité qu'un grand panda qui serait né et élevé en captivité, où il aurait appris à être omnivore, demeurerait omnivore si on l'introduisait en milieu naturel. On a aussi discuté de la possibilité d'éduquer les grands pandas qui vivent à l'état sauvage à manger autre chose que du bambou. Mais il est impossible, à ce jour, d'apporter des réponses précises sur les chances de succès de telles entreprises. Il existe en ce moment des centres d'élevage de grands pandas dont le but est de réintroduire les animaux dans la nature. Nous ignorons comment ceux-ci se comporteront alors.

On a suggéré la possibilité qu'un grand panda à l'état sauvage, spontanément, puisse changer son mode d'alimentation, puis le transmette à sa descendance. Ce genre de changements plus ou moins spontanés de mode de vie par certains individus, au sein d'une espèce donnée, est d'ailleurs l'un des moteurs de l'évolution par lequel de nouvelles espèces peuvent émerger. M. Barrette a répondu que cela est possible, mais n'a jamais été observé.

On a demandé si le fait de donner de la nourriture plus énergétique à des grands pandas en captivité avait pour conséquence que ceux-ci devenaient plus actifs. M. Barrette a répondu par la négative : les grands pandas mangent alors sur des périodes de temps plus courtes et dorment le reste du temps. Un grand panda ne fait que ça : manger et dormir.

LE GRAND PANDA ET LA SURPOPULATION HUMAINE

M. Barrette a précisé que les problèmes actuels du grand panda ne sont pas dus à son régime alimentaire, mais bien à la surpopulation humaine. Les rizières et les villages bloquent les migrations du grand panda. Cela est un phénomène récent pour lequel la sélection naturelle n'a pas pu préparer l'animal. Dans la nature, le bambou est très abondant et très accessible : moins de 10 % du bambou disponible est brouté dans une année. De plus, le grand panda a peu de compétiteurs. Avant les problèmes de surpopulation humaine, le mode de vie du grand panda était très avantageux du point de vue de sa survie et de sa reproduction.

LA POPULATION ACTUELLE DE GRANDS PANDAS

La population actuelle de grands pandas est estimée à environ 1000 individus. Mais les derniers inventaires remontent à 1982-83. Inventorier le nombre de grands pandas est très difficile : ces animaux sont solitaires, forestiers, discrets et vivent dans des régions très accidentées.

M. Barrette a ajouté que si les grands pandas vivaient regroupés, il n'y aurait pas lieu de s'inquiéter. Mais ils vivent éparpillés en petites populations de 25 à 200 individus. Cette dispersion est, en termes génétiques, très risquée : elle contribue à la pauvreté génétique des populations. D'autant plus que l'espèce est polygyne : un mâle s'accouple avec plusieurs femelles. Ce ne sont donc pas tous les mâles qui participent à la reproduction. Lorsque qu'une population est génétiquement homogène, tous les individus portent les mêmes forces, mais aussi les mêmes vulnérabilités. On croit que si un changement du milieu survenait, comme l'arrivée d'un parasite ou d'un agent pathogène, et que les individus n'étaient pas déjà naturellement protégés contre ce changement, alors la population complète pourrait être éliminée.

LES PRÉDATEURS DU GRAND PANDA

Dans la nature, le grand panda peut être attaqué par des léopards et des tigres, mais il se défend très bien. Il peut grimper aux arbres et, en tant qu'ours, il est costaud.

DE L'ÉGALITÉ DES ESPÈCES

Une personne de l'assistance a mentionné que, malgré l'affirmation de M. Barrette selon laquelle toutes les espèces sont égales d'un point de vue évolutif, une espèce spécialisée au point de ne pas être capable de s'adapter à des changements dans son milieu lui paraissait moins égale que les autres. Il y a manque d'adaptabilité, de flexibilité. M. Barrette a maintenu son affirmation. L'adaptabilité est un critère de succès du point de vue des humains, car il s'agit là d'une de nos caractéristiques essentielles. Cela nous donne le préjugé que l'adaptabilité est une valeur absolue, qu'elle constitue la meilleure façon de survivre. Mais lorsque l'on pense à des animaux comme le coelacanthe, un poisson fossile qui vit depuis des millions d'années sans avoir évolué, cela nous fait réaliser qu'une espèce peut durer très longtemps sans être très adaptable. Gare, donc, à l'anthropocentrisme! Il est difficile d'être objectif par rapport à nous-mêmes.

Une personne a affirmé que l'humain adapte son environnement à lui plutôt que de s'adapter à son environnement. M. Barrette a rétorqué que cela est en soi une stratégie d'adaptation. En cela, l'humain n'est d'ailleurs pas seul : le castor, par exemple, construit un barrage et une hutte. Lui aussi transforme son environnement à son avantage.

M. Barrette a poursuivi en affirmant que, tout le reste étant égal, il est préférable d'être adaptable que d'être figé dans ses adaptations… sauf si on vit dans des conditions constantes. Un animal bien adapté à des conditions constantes est très performant et peut perdurer des millions d'années. Lorsque les conditions demeurent constantes, il est très avantageux d'être spécialiste. Mais si les conditions changent, l'animal est piégé.

M. Barrette a ajouté que, à long terme, les conditions finissent toujours par changer. Il serait peut-être vrai que, tout le reste étant égal, il soit préférable d'être adaptable et flexible que d'être figé dans ses adaptations. Mais il n'existe aucune façon objective, quantitative et scientifique de démontrer qu'une espèce ou une tactique serait meilleure qu'une autre. On pourrait se demander, par exemple, si les espèces hyperspécialisées durent en moyenne plus longtemps, en termes de millions d'années, que les espèces adaptables. Or il est impossible de mesurer cela, car les espèces adaptables ont des taux de spéciation plus élevés, c'est-à-dire qu'elles engendrent davantage de nouvelles espèces. Un taux de spéciation élevé pourrait être un moyen comme un autre pour les gènes de se perpétuer : plutôt que se maintenir dans la même forme durant des millions d'années, ces gènes perdurent dans des formes qui changent.

Les biologistes ne parviennent pas à s'entendre sur un critère d'évaluation qui permettait de juger « ceci est mieux que cela ». On maintient donc que toutes les espèces sont égales. La question « telle espèce est-elle meilleure que telle autre? » est une question mal posée : il existe plusieurs façons différentes, mais équivalentes, de survivre et de se reproduire. En particulier, il existe plusieurs façons différentes, mais équivalentes, de faire une carrière d'herbivore.

LE PELAGE DU GRAND PANDA

On a demandé si la couleur noire et blanche du grand panda avait une fonction. Ou serait-elle une mauvaise adaptation ? On ne le sait pas. Pour répondre à ces questions, il faudrait peindre des pandas tout blanc ou tout noir et voir les conséquences. Une première conséquence pourrait être que les mâles ne s'intéresseraient pas aux femelles possédant une seule couleur. M. Barrette a précisé que l'explication du pelage noir et blanc du grand panda doit différer de celle des pelages noir et blanc du zèbre ou de la moufette.

LES ORIGINES DU GRAND PANDA

On ne sait pas ce qui aurait poussé les ancêtres carnivores du grand panda à adopter un régime alimentaire herbivore, constitué presque exclusivement de bambou.

On sait, d'après les données génétiques sur les Carnivores actuels, que la branche des ours et celle des ratons laveurs, qui est la branche la plus rapprochée, ont divergé il y a environ 18 millions d'années. On sait que le grand panda est le premier animal à diverger de la branche des ours, il y a environ 10 millions d'années. Les plus vieux fossiles qui ressemblent à un grand panda datent de 7 à 8 millions d'années. Toutes ces données n'expliquent cependant pas pourquoi et comment ces divergences évolutives se sont produites.

Le grand panda est très semblable aux autres ours. Il a le même cerveau et le même tractus génital. Il se distingue par son deuxième pouce, par l'absence d'une vertèbre lombaire - ce qui lui donne un dos plus court et courbé, cela étant une adaptation pour manger assis - ainsi que par ses dents et ses muscles masticateurs, adaptés à manger du bambou.

Article rédigé par Daniel Fortier.


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