| Conférence du lundi 13 novembre 2006 |
Aux sources de l'anthropomorphisme et de l'idée de Dieupar Daniel Baril, anthropologueTexte annonçant la soirée
ActualitésAprès avoir présenté l’Association des Sceptiques pour les nouveaux auditeurs, notre animateur François Filiatrault nous invite à jeter un coup d’œil à la nouvelle rubrique Opinions sur notre site web. Il s’agit d’un endroit où tous peuvent émettre des opinions sur les conférences présentées lors de nos soirées. Il nous présente ensuite trois livres sceptiques susceptibles de nous intéresser. D’abord, il y a L’irrationnel menace-t-il ? de Jean-Michel Besnier, une approche philosophique et intéressante de l’irrationnel, qu’il décrit comme « le refus de choisir entre la raison en tant qu’elle pourrait nous engager dans un processus de discussion argumentée ». L’auteur soutient l’idée que l’irrationnel s’accompagne toujours d’un déni de communication. Il nous propose également une nouvelle publication d’Henri Broch, Gourou, sorcier et savants. Avec le style humoristique qu’on lui connaît, l’auteur reprend dans ce livre certains arguments qu’il a exposés dans d’autres ouvrages et dénonce d’autres trucs, astuces et tromperies. Il aborde des sujets tels les sorciers ou le suaire de Turin, en mettant l’accent sur la nécessité de s’assurer de la vérité d’une assertion avant de tenter de l’expliquer. Enfin, Filiatrault nous recommande : Mystères sans magie. Science, doute et vérité : notre seul espoir pour l’avenir, le dernier livre de Cyrille Barrette qui vient tout juste d’être mis en vente. L’auteur viendra d’ailleurs en discuter avec un groupe de panélistes à notre conférence du 13 janvier prochain. Aux sources de l'anthropomorphisme et de l'idée de Dieupar Daniel Baril, journaliste et anthropologue
Daniel Baril précise tout d’abord que son livre La grande illusion, dont il présentera une partie du contenu ce soir, tente de répondre à la question : « comment naissent les esprits ? ». Donc, « comment naît l’idée de Dieu » également. Il s’agit d’une étude de l’assise évolutionniste de la production du surnaturel. Son essai repose sur la prémisse que la croyance au surnaturel ne provient pas uniquement de l’ignorance. En effet, argumente-t-il, de nos jours, on en connaît beaucoup plus sur la nature de notre monde et des phénomènes naturels, mais il y a pourtant une remontée du religieux. Il ajoute que nous sommes tous des êtres « anthropomorphistes » ; c’est cette idée qu’il développera durant son allocution. Première règle : Le cerveau est essentialisteNotre cerveau est essentialiste, ce qui veut dire qu’il perçoit les êtres et les choses comme s’ils avaient une essence. Cet essentialisme vient de notre propension à classifier les êtres et les objets en catégories, vivants, non-vivants, dangereux, comestibles, etc… Par exemple, se présenter comme sceptique ou québécois nous place dans des catégories précises, et amène une vision particulière de la part de l’autre. Baril souligne que nous sommes tous essentialistes et que l’animisme en est l’une des principales manifestations. Des comportements tels que croire que son animal de compagnie peut comprendre ce que l’on ressent, parler à sa plante ou s’imaginer qu’une machine à sous suive la règle de réciprocité (soit se dire « c’est sûr qu’elle va me faire gagner bientôt, ça fait 2000 $ que je lui donne et elle ne m’a encore rien rendu ») en illustrent des effets au quotidien. L’essentialisme est même observable chez de jeunes enfants. Ainsi, des jeunes de 4 ans attribuent plus de caractéristiques biologiques identiques à des individus dont les visages sont dissemblables mais qu’on leur dit être de la même famille, qu’entre deux visages semblables non apparentés. Dans ce cas-ci, les enfants ont attribué aux individus placés dans la catégorie « famille » une essence commune, ce qui leur a fait voir des ressemblances non apparentes. Une expérience semblable a été réalisée avec les Kazakhs et les Torguuds. Ces deux tribus de Mongolie ne partagent ni la même langue ni la même religion, mais sont de la même ethnie et sont donc identiques au point de vue physique. Pourtant, 75 % des Torguuds considèrent qu’un bébé kazakh adopté à la naissance et à qui on aurait enseigné la langue et la religion Torguud serait néanmoins d’ethnie kazakh. Ainsi, l’appartenance ethnoreligieuse est essentialisée et est perçue comme biologiquement transmissible. Certains chercheurs estiment que cet essentialisme pourrait s’expliquer par le modèle du cerveau modulaire qui postule des modules de connaissances intuitives (physique, biologie, psychologie et mathématiques intuitives). On entend par connaissances intuitives les idées que de très jeunes bébés ont de certaines réalités naturelles. Voici quelques exemples d’étude ayant mis en évidence des capacités scientifiques intuitives. Biologie intuitiveUn bébé de 7 mois peut faire la distinction entre un être vivant et un objet inanimé. Pour arriver à cette conclusion, on a présenté à plusieurs bambins des images de quatre situations différentes. Sur une première image, une colonne se déplace par la poussée d’un objet qui la frappe, alors que sur la deuxième la colonne se sauve à l’approche de l’objet. Puis, les objets sont remplacés par des individus dans les deux mêmes situations. Des bébés ont trouvé tout à fait normales la première et les deux dernières images, mais ont été très surpris de voir un objet se sauver à l’approche d’un autre objet. Ils savent intuitivement que certains comportements ne sont le fait que des êtres vivants. Cette distinction dans la perception des êtres vivants et objets inanimés semble relever d’un circuit neurologique précis. Ainsi, une lésion du lobe gauche du cerveau peut provoquer le syndrome de la démence sémantique, c’est-à-dire que l’individu ne peut plus reconnaître ni nommer des objets biologiques, alors que le problème ne s’étend pas à aucun autre domaine. De même, une lésion dans le lobe droit peut nous enlever la capacité de reconnaître les visages. Psychologie intuitiveLes enfants attribuent des intentions précises à certains objets. Ainsi, si on leur présente un jeu de type Pac-Man, des enfants de 4 à 7 mois s’attendent à ce que le Pac-Man gobe tous les ronds positionnés sur son chemin; ils considèrent normal que le Pac-Man revienne sur son chemin pour gober ceux qui restent, ce qui montrent qu’ils attribuent une intention à cet objet anthropomorphique. Le conférencier résume maintenant les conséquences de la première règle, soit celle de l’essentialisme de l’homme. D’un côté, la catégorisation a l’avantage de nous permettre de créer des liens de cause à effet, de distinguer le vivant du non-vivant, de détecter des agents ou des dangers et de reconnaître ceux qui nous sont apparentés – tous des avantages qui sont nécessaires à notre fonctionnement social. Toutefois, cela peut aussi nous amener à accorder certaines propriétés du vivant au non-vivant, à voir des agents là où il n’y en a pas. C’est la première pièce de l’anthropomorphisme. Deuxième règle : L’humain est un être altruisteL’être humain, en tant que mammifère social, est doté d’empathie, affirme notre invité. Ce n’est pas sans raison que toutes les religions valorisent l’altruisme. Selon lui, la religion n’est pas la source de la morale ; c’est plutôt qu’elle sacralise les concepts moraux essentiels à la vie sociale tel l’altruisme. On s’est souvent demandé comment l’altruisme pouvait s’être développé dans le contexte de la sélection naturelle où le fait de donner aux autres désavantage le donateur. La solution a été évoquée lors de l’expérience du dilemme du prisonnier. Comme mise en scène, on arrête deux personnes ayant commis un méfait. On leur dit séparément que celui qui admet son crime et dénonce son complice sera libéré, mais condamnera son complice à cinq ans de prison. S’il refuse d’admettre son crime et que l’autre le dénonce, il écopera donc d’une sentence de 5 ans. Si tous les deux reconnaissent avoir commis le crime, leur sentence sera de 3 ans chacun. On peut montrer que si ce type d’échange se reproduit fréquemment entre les deux individus c’est la troisième option, c’est-à-dire celle de la coopération, qui sera la meilleure pour les deux personnes. Cela aide à expliquer la présence d’altruisme dans notre société. Dans cette même expérience, simulée en laboratoire, on a pu mettre au jour le fait que choisir la coopération stimulait le circuit de la récompense et du plaisir chez l’individu. Il s’agit là d’une autre impulsion à agir de façon altruiste. De jeunes enfants ont aussi une compréhension de l’entraide et de l’altruisme. Si on présente à des bébés des images de boules qui interagissent, ceux-ci s’attendent à ce qu’une boule se venge si la première la bouscule ou l’empêche de se déplacer. Quand des boules semblent former un groupe, les bébés s’attendent également à ce que les membres de ce groupe s’entraident. Les mécanismes de l’altruisme semblent donc être inscrits dans le module de « psychologie naïve ». Troisième règle – L’intelligence sociale ou l’algorithme darwinienL’être humain, ainsi que certains primates, a un cerveau développé pour gérer des relations sociales complexes. Ceci inclut le sentiment d’appartenance à un groupe, le maintien de relations sociales sans proximité et la compréhension des émotions dans ses interactions avec les autres. Selon certains chercheurs, l’ensemble de nos fonctions cognitives aurait évolué en fonction de leur adaptation à la vie sociale, si bien que notre cerveau serait géré par un « algorithme darwinien ». Cette capacité à gérer nos relations sociales est mise en évidence par l’épreuve de logique de Wason. Dans cette épreuve, on présente aux individus le recto de cartes comprenant des informations sur les deux côtés et on leur demande de répondre à certaines questions. Par exemple, considérons quatre cartes identifiées par ces lettres ou chiffres :
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