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Conférence du vendredi 13 novembre 2009 - 19 heures

En quoi sommes-nous encore pieux ?

Sur l’état présent des croyances en Occident

Marc Angenot, Université McGill

Marc Angenot

Marc Angenot

Lors d’une allocution présentée chez les Sceptiques du Québec le 13 novembre 2009, Marc Angenot, professeur à l’Université McGill, propose d’examiner le processus de sécularisation de la société occidentale au cours des derniers siècles. Notre société serait prise en étau entre un impossible retour au religieux enchanteur et un utopique désenchantement rejetant en principe toute notion de transcendance et d’absolu.

Marc Angenot D. Phil. & Lit. (Bruxelles), professeur de langue et de littérature française et titulaire de la Chaire James McGill d'étude du discours social à l’Université McGill de Montréal. Il est membre de la Société royale du Canada et l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages d’analyse du discours et d’histoire des idées. Parmi ses derniers livres : Dialogues de sourds : traité de rhétorique antilogique, Mille et une nuits, 2008, 450 pages ; En quoi sommes-nous encore pieux ? Sur l'état présent des croyances en Occident. Presses de l'Université Laval, 2009, 136 pages.

La question de Nietzche « En quoi sommes-nous encore pieux ? » se pose toujours aujourd’hui, avance Marc Angenot, même après plusieurs siècles de sécularisation progressive en Occident judéo-chrétien. Le XXe siècle semble aussi avoir assez bien survécu aux assauts des pseudoreligions politiques du bolchévisme et de ses avatars fascistes. Toutefois, une certaine résurgence du fondamentalisme religieux annoncerait-t-il un retour du religieux, comme le prétendent certains philosophes ? Le conférencier en doute, mais abordera la question à partir d’un autre point de départ.

Il émet l’hypothèse que nous sommes arrivés à une « ultime étape » d’un processus de sécularisation commencé à la Renaissance. Sans doute pas celle de l’homme totalement rationnel, imaginé au siècle des Lumières, qui fonderait ses décisions exclusivement sur des données scientifiques. Mais, plutôt l’étape d’un certain « désenchantement » du monde, d’où serait disparue l’idée de forces surnaturelles ou magiques qui le maintiendraient et le contrôleraient. Nous serions arrivés à une conjoncture unique dans l’histoire de l’humanité résultant de l’effondrement des religions politiques et de la privatisation des croyances religieuses.

Le terme « sécularisation » porte en lui trois sens distincts, poursuit Angenot, qui s’emboîtent et créent ainsi une certaine confusion. Cette situation conduit souvent à un « dialogue de sourds » entre les spécialistes de la question qui se réfèrent à l’un ou l’autre de ses sens sans préciser lequel. Examinons chacune des composantes de ce concept.

1. Déclin du pouvoir social

Au sens premier, sécularisation signifie le recul de l’emprise des églises sur la vie sociale et politique. Ce recul est concret et mesurable dans les sociétés européennes et celles de l’Amérique du Nord. Sa progression s’observe, entre autres, dans les secteurs de l’éducation, de la santé, du droit, des mœurs publiques et des valeurs morales. Au cours des trois derniers siècles, le contrôle de ces secteurs est peu à peu passé des institutions ecclésiastiques aux bureaucraties d’État.

En France, il y eut d’abord la nationalisation les biens du clergé durant la Révolution française, puis l’abolition des délits de blasphème vers 1830, le rétablissement du divorce en 1880 et l’interdiction des congrégations enseignantes vers la même époque. L’Église catholique n’y structure plus la vie sociale et politique comme elle le faisait dans les siècles précédents.

Le secteur juridique est celui dont la progression est le plus facile à mesurer puisque les lois portent des dates précises dans tous les pays occidentaux. Au cours des deux derniers siècles, des lois spécifiques ont été abrogées pour soustraire divers comportements sociaux de l’emprise ecclésiastique, telles celles sur le blasphème, le repos dominical, le mariage, les paris, les débits de boisson, les cimetières, etc., énumère le conférencier. L’État semble n’avoir laissé aux églises que les activités magiques, soit la transformation du vin en sang, la prière d’intercession et la rémission des péchés.

2. Désertion des autels

Dans un deuxième sens, sécularisation décrit l’abandon de la pratique religieuse publique dans une population donnée. Ce phénomène s’est répandu au cours des dernières décennies dans presque toute la société occidentale. En Angleterre, par exemple, cette désaffection des pratiques religieuses (baptêmes, mariages, services dominicaux...) a commencé vers 1960, comme au Québec. Elle se poursuit depuis ce temps-là pour aboutir aujourd’hui à une société en grande majorité non pratiquante.

Cela ne signifie pas que la croyance religieuse elle-même ait diminué de façon significative, prévient Angenot. Les Québécois se disent toujours catholiques, mais ils ne suivent plus les prescriptions de leur Église, qu’ils jugent souvent démodées. En Europe continentale, comme ailleurs en Occident, l’avènement d’un certain bien-être matériel (télévision, voiture et centre d’achat) a précipité l’abandon des pratiques religieuses.

Les États-Unis feraient-ils exception ? Le conférencier en doute. Il pense que les statistiques recueillies ne représentent pas nécessairement la réalité religieuse américaine. Certaines études auraient démontré que les répondants aux sondages ont tendance à exagérer la fidélité de leur pratique. On note tout de même une baisse modeste, mais continue, de la fréquentation religieuse en Amérique depuis au moins une génération.

3. Perte de la foi

Un troisième sens de sécularisation – que certains jugent décisif – renvoie au rejet du surnaturel pour expliquer quoi que ce soit et donner du sens à la vie. Difficile à évaluer, puisqu’il se passe dans la tête des gens, il représente un niveau d’incroyance croissant envers les mythes religieux. Toutefois, il ne signifie pas un arrêt complet de recherche d’un sens ultime à la vie. Mais, cette recherche se situe au-delà des dogmes propagés par les autorités spirituelles, qui ont, à leurs yeux, perdu presque toute crédibilité.

Cette perte de foi suivrait un désenchantement du monde confirmé par les nombreuses découvertes scientifiques des derniers siècles. Une meilleure compréhension du fonctionnement des forces naturelles a écarté les explications magiques et les interventions divines. L’univers humain a été désacralisé au profit d’une compréhension rationnelle de son fonctionnement.

Sécularisation effective

Pour échanger efficacement sur le thème de la sécularisation, il faut bien distinguer les trois niveaux précisés. Sinon, on risque de tourner en rond. Pour Angenot, l’essentiel de la sécularisation se situe au niveau 1 : en Occident, la religion ne structure plus la vie sociale et politique comme elle le faisait dans les siècles précédents. Et, on peut affirmer que la sécularisation est aujourd’hui un fait établi dans la société occidentale.

Même si, dans les siècles passés, la religion dominait l’organisation sociale, il y a toujours eu une minorité d’incroyants qui ne reconnaissaient pas la vérité théologique imposée. Mais, ils se faisaient en général discrets par crainte de représailles. Et ils se trouvaient dans toutes les classes sociales. D’ailleurs, seule une minorité, par conviction ou par intérêt, possédait une foi à toute épreuve – la majorité des croyants se contentant de suivre le courant prédominant.

Dans ce contexte, on peut parler de sécularisation effective lorsque les dirigeants d’un pays ne fondent plus leur pouvoir sur une autorité surnaturelle, reléguée aux hommes par une hiérarchie ecclésiastique. Ils utilisent d’autres moyens pour maintenir l’ordre social. L’appel à la volonté divine devient superflu. La prétention des églises de gérer le temporel est vue comme un empiètement.

Retour du religieux

Le processus cumulatif de sécularisation, même s’il est pratiquement complété en Occident, n’est pas irréversible. Tout comme pour l’industrialisation, l’urbanisation ou l’alphabétisation, sa continuité dépend de la volonté populaire, des circonstances et des forces politiques en présence.

On a aussi vu au XXe siècle des religions « politiques » se développer, en remplacement des religions transcendantes, dans d’intenses réinvestissements séculiers : le socialisme, le communisme, le fascisme et certains nationalismes. De l’avis du conférencier, après un apogée dans les années 1930, ces religions politiques se sont effondrées durant les années 1950 et 1960.

Certains pensent que l’effondrement de ces idéologies politiques laisse la place à un retour des religions transcendantales qu’elles avaient brièvement remplacées sans grand succès. De nombreux ouvrages font état d’une « revanche du religieux » largement soutenue par des mouvements fondamentalistes islamiques. Mais, peut-il vraiment y avoir « revanche » si les sociétés islamistes n’ont pas du tout suivi un processus de sécularisation, remarque le conférencier ?

Le monde occidental aurait oublié la force des religions traditionnelles là où le processus de sécularisation n’a même pas été entamé. Sans véritable opposition intérieure, ces religions peuvent vouloir renverser l’élan de sécularisation occidentale, par crainte qu’il mette en danger les régimes théocratiques dont elles dépendent. N’oublions pas que l’essence même de l’islamisme repose sur des lois révélées dont le questionnement remettrait en cause le principe même de l’état islamique. Le prophète Mohammed fut peut-être d’abord un fondateur d’État, ce que ne furent ni Buddha ni Jésus, rappelle Angenot.

Un autre facteur important soutient le retour du religieux, non seulement dans les états islamiques mais aussi dans certains pays occidentaux : la religion peut devenir un élément identitaire national. Pensons à la religion orthodoxe et l’identité hellénique ou à la religion catholique et l’identité polonaise (ou irlandaise). La confusion entre devoir religieux et devoir national peut remplir des églises de populations qui sentent leur identité menacée.

Dans le même ordre d’idées, le fondamentalisme religieux américain s’est identifié au mouvement politique de droite et unit ceux qui s’opposent à l’enseignement laïc, à l’avortement et aux mariages gais. La constitution des États-Unis demeure tout aussi laïque que lors de sa création, permettant ainsi le marché libre des allégeances religieuses, influencées par les prises de positions politiques des différentes églises. Toutefois, la société américaine n’échappe pas au déclin de la pratique religieuse ; certains l’estiment aujourd’hui à 20 %, beaucoup moins qu’il y a quelques décennies.

Croyances actuelles

Qu’en est-il de l’état des croyances aujourd’hui ? Il se caractérise par la primauté de l’individualisme sur le collectivisme, affirme Angenot. L’individu choisit le type de religion qui lui convient le mieux. Il pourra même se concocter une religion bien à lui en conservant ou rejetant certaines croyances à l’intérieur d’un même mouvement religieux. Ce paradigme est nouveau et unique dans l’histoire de l’humanité puisque la religion a toujours représenté l’identité collective d’une communauté.

Les croyants d’aujourd’hui n’adhèrent plus à des dogmes. Ils ne suivent pas une liturgie commune pratiquée en groupe. Le fait religieux subit une dé-communautarisation qui modifie l’essence même de la religion. Cette privatisation de la religion se règle sur les besoins individuels, poursuit Angenot. Elle fuit l’encadrement traditionnel d’une institution religieuse, bien qu’elle s’appuie parfois sur une tradition religieuse exotique.

Il y a un siècle, la religion représentait un phénomène sociétal, alors que le scepticisme demeurait individuel. Aujourd’hui, les croyances se sont privatisées et la sécularisation s’est étendue à presque toute la société occidentale. Il vaut la peine de s’attarder à cette inversion paradoxale de la fonction millénaire du religieux.

Tendances croissantes

On peut distinguer un certain nombre de tendances qui caractérisent l’aventure religieuse contemporaine. Il y a d’abord un certain primitivisme qui cherche à se rapprocher de la nature tout en rejetant la modernité technologique. On y trouve des spiritualités aborigènes et amérindiennes, ainsi que du millénarisme écologique qui a pour but de débarrasser la terre de tous les pollueurs.

S’inscrivent aussi dans ce courant des mouvements parareligieux, tels le Feng shui, le yoga et le tai-chi, qui s’opposent à la rationalité scientifique. Ajoutons qu’un brin d’exotisme aide à l’acceptation d’une croyance. L’idée de la réincarnation bouddhique progresse en Occident, alors que la croyance au paradis terrestre judéo-chrétien régresse.

Les sociologues contemporains ont beaucoup de difficulté à séparer les mouvements vraiment religieux des groupes à ferveur messianique de tout acabit. Il ne s’agit plus autant de croyance sincère que de crédulité superstitieuse. Les Sceptiques du Québec y trouvent d’ailleurs un vaste champ d’action : astrologie, télépathie, énergie cosmique, extraterrestres salvateurs, magie noire, expériences de mort imminente, modes diététiques, médecines alternatives...

Présentées comme des spiritualités nouvelles, ces tendances superstitieuses ont toujours existé. Elles ont d’ailleurs vaillamment été combattues par les religions traditionnelles dans les siècles passés. Nos sociétés se réfugient aussi souvent dans la nostalgie d’un passé mythique et glorieux. Même les adolescents occidentaux ont succombé aux charmes des épopées fantastiques du genre « Harry Potter » ou « Seigneurs des anneaux » imprégnées de sorcellerie fantaisiste.

Nouvelles sacralisations

Existe-t-il encore au XXIe siècle un sacré collectif ? Assurément, affirme le conférencier. Il se cache parfois sous couvert de « rectitude politique » qui évite d’offenser les susceptibilités d’une communauté. Il se trouve aussi dans la promotion, souvent utopique, des droits de l’homme, dans la sacralisation de l’humanitaire ou dans la compassion à distance de la souffrance des déshérités de la planète.

Un réinvestissement quasi religieux caractérise aussi le mouvement écologique qui s’appuie, comme les religions, sur un rituel culpabilisant. Pensons à la pression sociale associée au recyclage des déchets ou à l’impression recto verso. Les nouvelles technologies lui assurent également une source d’angoisses constamment renouvelée.

Aux États-Unis, fleurissent d’ailleurs des religions « écolos millénaristes ». Elles attendent la fin du monde industriel dans une catastrophe écologique qui décimera la planète. Seuls les véritables écolos survivront. Ces derniers feront renaître la vie sur Terre selon des principes « naturels ». L’industrialisation a toujours eu de farouches opposants. Rien n’a vraiment changé depuis qu’elle a commencé.

On peut penser qu’un processus, comme celui de la sécularisation du monde occidental, devrait parvenir à une réalisation complète de ses objectifs de laïcisation – sans les dépasser. Son progrès, au cours des décennies, est clair. Son avènement final, soit la disparition des superstitions religieuses et la consolidation d’une morale civique, devrait être à portée de main.

Toutefois, cette désacralisation aveugle des institutions se poursuit dans tous les domaines, incluant celui de la gouvernance politique qui doit pourtant s’appuyer sur une solidarité collective partagée. La démocratie ne peut fonctionner dans un contexte où chacun ne recherche que son propre intérêt. Elle vit donc présentement une crise par suite d’un désenchantement de la population envers les débats politiques, de plus en plus perçu comme un spectacle. La ferveur nationaliste se perd : il n’y a plus qu’aux États-Unis où l’on peut encore déclamer l’hymne national dans les écoles primaires face au drapeau national.

Conclusion

La science nous décrit un univers indifférent aux aspirations humaines, une vie issue du processus aléatoire de l’évolution, une conscience qualifiée d’« épiphénomène » transitoire. L’abandon progressif du religieux, soutenu par ces sobres connaissances empiriques, mènera-t-il au désenchantement serein de toute transcendance ? Le conférencier en doute : une société civique ne peut se fonder sur ce « désolant savoir » empreint d’une insoutenable absurdité. Les philosophes des Lumières ne le croyaient pas non plus et espéraient une sacralisation d’absolus terrestres. Puisqu’il ne nous est pas possible de retourner au religieux enchanteur, il nous faudra sans doute trouver de nouvelles manières de s’illusionner, termine Angenot.

Période de questions

Montée du fondamentalisme

Question : Comment voyez-vous l’avenir des fondamentalistes militants ?

Réponse : Il faut distinguer les différents types de fondamentalismes, nuance Marc Angenot. Celui des chrétiens diffère essentiellement de celui des juifs ou des islamistes. Il n’existe pas de fondamentalisme chrétien militant au Québec. Bien sûr, certains groupuscules visibles, mais très minoritaires, y font parfois les manchettes. Par ailleurs, dans les pays islamistes, on observe le progrès d’une certaine radicalité politique à prétexte religieux qui s’étend à toute leur société.

Le conférencier avance l’hypothèse que le nombre de fanatiques dans les populations occidentales reste à peu près le même, mais que les causes changent. On ne voit plus de maoïstes ni de trotskystes, mais plutôt des extrémistes écologistes et animaliers. N’oublions pas non plus, surtout aux États-Unis, les mouvements religieux supportés par la droite politique. Elle s’accapare ainsi la fidélité de tout un public attiré par les télévangélistes qui s’opposent aux agendas libéraux : avortement, mariage gai, peine de mort, évolution darwinienne...

Retour du religieux

Question : Comment peut-on parler de retour du religieux lorsque dans les têtes de la vaste majorité des gens la sécularisation ne s’est jamais faite ?

Réponse : Votre question résume bien ma pensée sur ce point, reconnaît le conférencier. Les rationalistes et les positivistes du XVIIIe siècle pensaient qu’un jour viendrait où toute espèce de croyance irrationnelle ou religieuse disparaîtrait complètement pour être remplacée par la vérité scientifique. Ils se trompaient en faisant cette prophétie typiquement religieuse puisqu’elle prévoit un aboutissement ultime. Les croyances qui sont dans le cœur des gens ne structurent plus la société. Elles sont devenues personnelles et diverses favorisant la tolérance comme dernier devoir civique. Personne n’a la prétention de convertir l’autre, sauf évidemment les intégristes. La privatisation des croyances a eu lieu, mais pas leur élimination.

Question : Ne pourrait-on ajouter que le religieux ne peut disparaître parce qu’il existe une région du cerveau qui a pour fonction principale de créer du surnaturel, comme le démontreraient certaines recherches neurologiques récentes ?

Réponse : Ces recherches ne m’inspirent guère confiance, relève le conférencier. Pourtant, leurs conclusions s’accordent bien avec l’idée que les gens semblent réserver une partie de leur cerveau pour l’irrationnel. Et c’est ce qu’on observe aujourd’hui dans la société. Peut-être qu’une partie du cerveau humain en serait plus responsable qu’une autre... C’est possible, mais pas encore formellement démontré. De plus, cela ne changera rien au fait sociologique de la persistance des croyances.

Question : Le nouveau cours d’Éthique et culture religieuse ne signale-t-il pas un retour du religieux par la porte arrière ?

Réponse : Sans doute, confirme Angenot. Déjà la juxtaposition du mot « éthique » à « culture religieuse » témoigne de la volonté du Comité aux affaires religieuses de conserver la place de la religion dans l’éducation en la reliant à la philosophie. Il ne s’agit que d’une réforme de plus en éducation au Québec, mais elle tient plus d’une intervention politique que d’un renouveau pédagogique.

L’essentiel serait donc de disjoindre l’éthique de la culture religieuse. L’éthique a une très longue histoire philosophique qui remonte à Socrate et Platon et se distingue nettement de la religion et de la morale religieuse. La culture religieuse, enseignée séparément, deviendrait tout au plus une invitation à la tolérance dans un minimum de compréhension des différentes traditions religieuses.

Question : La venue d’une pandémie dévastatrice ne pourrait-elle pas précipiter un retour au religieux ?

Réponse : Les changements sociaux suivant une catastrophe mondiale demeurent largement imprévisibles, répond Angenot. La thèse qu’il a présentée suppose que notre société ne connaisse pas de crise majeure, toujours possible, au XXIe siècle. Dans une période de relative stabilité mondiale, un retour au religieux semble bien improbable, de même que l’avènement d’une sereine rationalité. L’hypothèse la plus réaliste pointe vers une multitude de semi-croyances changeantes, dont aucune ne parviendra à dominer.

Progrès social

Question : Le progressisme est-il en crise ?

Réponse : L’idée d’un progrès continu de la civilisation ne semble plus correspondre à la réalité, accorde Angenot. Condorcet voyait le progrès comme un dépassement des idées religieuses basées sur une humanité pécheresse qui ne serait sauvée que par un acte divin. Il pensait que les humains pouvaient progresser matériellement, intellectuellement et moralement par eux-mêmes vers un monde qui s’améliorerait sans cesse.

D’autres, comme Marx, ont cru que l’humanité atteindrait un idéal de justice et de fraternité qui serait une étape finale dans son développement. Dès qu’on fixe un objectif ultime, on revient à la manière religieuse qu’on avait délaissée et le progrès s’enfonce dans une idéologie contraignante et indépassable.

Question : Comment peut-on penser que le christianisme puisse être la source de la sécularisation du monde moderne ?

Réponse : D’abord, rappelle le conférencier, le christianisme s’est toujours opposé à la superstition qu’il considérait un concurrent du message évangélique spirituel. Il n’est pas surprenant d’observer aujourd’hui, à la suite du recul du religieux et de l’avènement de la sécularisation, le retour du millénarisme et du magique.

Le christianisme s’appuyait aussi sur le droit romain d’origine païenne et la philosophie grecque d’Aristote, de Socrate et de Platon dont s’inspiraient les théologiens médiévaux, tel que Thomas d’Aquin. Leur pensée rejetait une intervention divine constante répondant à des appels à la magie. Cela a ouvert la voie à un monde plus rationnel rejetant le magique et finalement à la sécularisation.

Courant spiritualiste

Question : Que pensez-vous des idées de Charles Taylor telles qu’élaborées dans « Secular Age » ?

Réponse : Charles Taylor affirme qu’il existe dans la jeunesse d’aujourd’hui un formidable appétit de spiritualité. Cette affirmation semble bien vague, critique le conférencier, au point d’être infalsifiable. Taylor inclut un si grand nombre de phénomènes sociaux dans ce qu’il appelle un élan de spiritualité qu’on peut difficilement le contredire. Il ne peut imaginer qu’une société totalement désenchantée puisse perdurer. Quelle serait donc la prochaine étape, demande-t-il à ses opposants ? La réponse philosophique standard réserve le vrai scepticisme à une minorité de gens rationnels. La majorité de la population doit croire à quelque chose d’irrationnel avec une ferveur religieuse. De là, selon Taylor, un nouvel élan irrésistible de spiritualité.

Question : Puisque le besoin du sacré a toujours existé chez l’humain, pourquoi ne pas l’intégrer dans notre quête de sens, plutôt que de tenter de l’éliminer ?

Réponse : Il semble clair qu’il existe un appétit personnel pour le sacré, convient Angenot. En a-t-on besoin pour créer du collectif ? Dans une société totalement désenchantée, peut-on réunir les gens dans un véritable projet national ? La société peut-elle fonctionner sur des valeurs strictement matérielles, rationnelles et individuelles ? Voilà des questions cruciales qui soutiennent les avancées des spiritualistes. Ces derniers se proposent de combler le besoin des masses à la recherche d’une réponse transcendante à la question existentielle. Sans doute aurons-nous toujours besoin de nous illusionner.

Réinvestissements séculiers

Question : La défense des droits humanitaires pourrait-elle entraîner des dérives sectaires ?

Réponse : On observe clairement, acquiesce le conférencier, qu’une inflation de l’humanitaire a suivi l’effondrement des grandes certitudes révolutionnaires du XXe siècle. Ses espérances perdues, la gauche s’est réinvestie massivement dans les droits de l’homme. Là où il y a excès, il y potentiel de dérives, de censure et d’imposition d’une pensée unique qui ne tolère pas un point de vue différent.

Le « politically correct » est issu de ce genre de certitude quasi religieuse de détenir la vérité. Même les meilleures idées ont des limites d’applications dont les fanatiques ne voudront pas tenir compte. Dans un monde complexe, peu d’actions n’ont que des avantages.

Question : Quelles conditions devraient être réunies pour rendre l’écologisme semblable à un mouvement religieux ?

Réponse : Pour tenter de mieux cerner cette question, le conférencier propose des conjectures qui pourraient se réaliser à moyen terme sous certaines conditions. D’abord, on peut observer en Californie un rapprochement entre le « nouvel âge » et l’écologie. Ensuite, en supposant que l’humain recèle un quantum irréductible de spiritualité, il devra le réinvestir dans un nouveau projet. L’écologie pourrait devenir cette nouvelle cause parce qu’elle s’appuie sur la crainte de l’industrialisation et la culpabilité d’y participer. Cela irait à contre-courant de l’exaltation de l’industrialisation durant les siècles précédents.

De plus, l’objectif ultime de « sauver » la planète pourrait susciter une inépuisable ferveur religieuse, qu’on n’espère plus trouver dans une idéologie politique. Notons que c’est sans doute la première fois qu’une population se préoccuperait non pas de son salut propre, mais de celui de ses descendants. Autrefois, les vivants considéraient qu’ils avaient le devoir de poursuivre l’œuvre des générations passées. Aujourd’hui, les vivants semblent considérer qu’ils ont un devoir envers le bien-être des générations futures.

Compte-rendu rédigé par Louis Dubé et accepté par le conférencier.

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