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Conférence du samedi 13 novembre 2004

La soirée a débuté avec le mot de notre président, Louis Dubé, qui a présenté l'association des Sceptiques du Québec. M. Dubé a énoncé le but de l'association : promouvoir la pensée rationnelle et l'esprit critique face aux pseudosciences et aux phénomènes paranormaux. La démarche sceptique, faite de doute, d'examen et de vérification, s'applique aussi à tous les phénomènes d'intérêt humain, ce qui inclut phénomènes historiques.

M. Dubé a poursuivi avec son introduction à la conférence : « La tâche de l'historien comprend parfois certaines ambiguïtés. D'une part, pour porter un jugement équitable sur le passé, il doit tenter d'oublier ce qu'il sait aujourd'hui, mais que les gens du passé ne savaient pas. Il ne doit pas juger avec les standards d'aujourd'hui. D'autre part, pour tirer des leçons du passé, il doit se rappeler ce qu'il sait aujourd'hui et comparer les idées du passé à celles qui prévalent aujourd'hui.

Comment distinguer une histoire vraie d'un mythe historique ? Dans ce domaine, les sceptiques se sont surtout attardés à certains mythes qui sèment la confusion sur des questions relativement importantes. Elles sont groupées sous le thème qu'il est convenu d'appeler « la pseudo-histoire ». Par exemple, six millions de juifs ont-ils réellement été exterminés dans des camps de concentration par la volonté des nazis, ou est-ce qu'en réalité un nombre beaucoup moins important de juifs seraient morts, et cela en raison des privations inévitables de la guerre, comme le prétendent Ernst Zündel et compagnie ? Est-ce un avion ou un missile qui a percuté le Pentagone le 11 septembre 2001 ? Etc. Le phénomène de la pseudo-histoire est sans doute plus répandu qu'on ne le croit. Il peut prodiguer un avantage politique, idéologique, psychologique ou tout simplement financier à ceux qui lancent la rumeur, la soutiennent ou du moins aident à sa propagation. Ce phénomène de la pseudo-histoire nous touche-t-il au Québec autant qu'ailleurs ?

Notre conférencier de ce soir nous parlera justement de la façon dont nous pouvons exercer notre esprit critique face à nos mythes historiques québécois. » 

François Filiatrault a pris la relève pour animer la soirée et diriger la période de questions et d'échanges. Voici comment la conférence était annoncée :

« Être sceptique, c'est avoir l'esprit critique. Martin Bisaillon possède un esprit critique fort développé. L'an dernier, il écrivait « Enquête sur le Mouvement raëlien », un ouvrage documenté sur les aspects les moins connus de la secte de Claude Vorilhon, alias Raël.

Note de l'auteur de ce compte-rendu : Bisaillon a présenté son livre sur Raël aux Sceptiques du Québec le 13 décembre 2003. Vous trouverez le compte-rendu de sa conférence à l' adresse suivante.

Cette année, Martin Bisaillon a récidivé. Il nous présentait en mars dernier « Le Perdant », un essai sur le bilan politique de René Lévesque. Comme l'indique le titre de ce récent ouvrage, Bisaillon porte un jugement sévère sur l'homme qui a incarné pendant trois décennies les espoirs de toute une génération de Québécois. Pourquoi un tel essai maintenant ? C'est que Bisaillon s'oppose à l'entreprise de déification édifiée autour de Lévesque par son biographe Pierre Godin et certains documentaires télévisés qui nous le présentent comme un héros malgré lui. Bisaillon replace le mythe devant les faits, l'homme politique devant ses responsabilités, devant ses faiblesses et ses lâchetés. Son jugement est dur mais vrai, et bien documenté comme l'indiquait Lise Payette dans sa chronique du Journal de Montréal.

Être sceptique, c'est prendre des risques. Bisaillon s'est aventuré sur le terrain des idées occupé depuis des décennies par une catégorie d'intellectuels québécois figés dans le temps, encore subjugués par leurs rêves de jeunesse. Des chroniqueurs incapables de contester la thèse de l'auteur n'ont fait qu'essayer de le diffamer. Il s'agit là de la plus grande victoire de Bisaillon. Mais c'est aussi le prix à payer quand on est sceptique.

La conférence portera sur les raisons qui ont poussé Bisaillon à écrire ce livre, sur sa thèse et sur la façon dont au Québec l'histoire se complaît dans une forme de victimisation. L'auteur répondra ensuite aux questions de l'auditoire.  »

Demeurer sceptique face à nos mythes

Martin Bisaillon

Par Martin Bisaillon, historien et auteur

Introduction

Le scepticisme ne s'applique pas uniquement aux supercheries - c'est même là son aspect le plus facile. Un sceptique intégral, voire intégriste, doit tout questionner et se méfier des explications simples. Il veut débusquer les imposteurs. Un sceptique se destine ainsi à être un peu en marge.

Avec « Le Perdant », Bisaillon a voulu amorcer une critique des mythes de la Révolution tranquille, et du même élan ouvrir la porte à une révision de nos mythes historiques en général. Il s'est aventuré sur le terrain des intellectuels qui façonnent la pensée politique québécoise depuis trente ans dans les journaux, à la radio et à la télévision. Il a voulu frapper un bon coup sur ce terrain occupé par les baby-boomers afin de les brasser un peu et de donner l'exemple !

L'expérience fut une aventure formidable et très formatrice au plan humain pour Bisaillon. Jamais il n'aurait cru que son essai soulèverait une controverse aussi grande. On l'a traité de tous les noms : commandité, journaliste à gages, … On l'a vilipendé. Deux journaux en particulier lui ont fait un procès d'intention, l'accusant d'avoir écrit cet essai pour faire de l'argent. Et Bisaillon de rappeler que quiconque a écrit un livre sait qu'on ne fait pas d'argent avec l'écriture. On lui a dit qu'il n'aimait sans doute ni la démocratie ni la liberté. On lui a dit qu'il était trop jeune pour comprendre. (Note de l'auteur de ce compte-rendu : voilà de beaux exemples du sophisme de l'attaque contre la personne, qui consiste à attaquer la personne plutôt que son argumentation pour prétendre avoir discrédité cette argumentation.) Yves Duhaime, lors d'une entrevue à CKAC, a demandé à Bisaillon comment il pouvait comprendre puisqu'il n'était pas là. Bisaillon lui a répondu que selon cet argument, il faudrait cesser de faire de l'histoire ! Cette réponse fut suivie d'un long silence… Les attaques contre lui et son éditeur furent d'une violence inouïe. Certaines de ses connaissances ont même cessé de lui adresser la parole. Mais personne n'a jamais discuté de sa thèse. Ces critiques, dures et décevantes, furent très révélatrices de la crainte du débat au Québec et de l'emprise de certains intellectuels - Bisaillon pense au Devoir et au Ici.

Mais ce qui fut sans doute encore plus révélateur, c'est que « Le Perdant » est un best-seller, s'étant vendu à 4000 exemplaires à ce jour. Le livre fut donc très bien accueilli par le public, ce qui signifie qu'il y a de la place au Québec pour une telle analyse de l'histoire, et de façon générale pour une vie intellectuelle. Bisaillon souligne cependant, avec déception, que dans un pays normal, quelqu'un aurait déjà écrit une riposte à son livre, sans doute intitulée « Le gagnant ». Même Pierre Godin, le biographe de Lévesque, n'a pas réagi. Comme si le Québec ne voulait pas bouger le mythe Lévesque. L'auteur a précisé qu'il a aussi reçu beaucoup de soutien de la part de bien des gens dans les médias, notamment de Gilles Proulx qui a changé sa position durant une entrevue avec Bisaillon, finissant par lui dire que son livre était un miroir tendu au visage du Québec. Bisaillon a également reçu de nombreuses lettres et courriels d'appui. Il s'est dit honoré de l'invitation lancée par les Sceptiques du Québec, la seule qu'il ait reçue mise à part une autre provenant d'un cercle de jeunes souverainistes.

Lors de l'écriture de son essai, Bisaillon a fait un travail d'historien : il s'en est tenu aux textes, au programme du parti québécois, aux journaux, aux monographies, aux biographies, etc. Sauf en deux occasions précises, pour obtenir certains détails importants dont il voulait être certain, il n'a pas intégré les versions des acteurs des événements, qui se seraient sans doute sentis solidaires de Lévesque. Bisaillon a voulu juger Lévesque sur ses actes. Il a voulu tenter un jugement de l'histoire. Le travail de Bisaillon n'en est pas un de révisionniste, mais plutôt d'essayiste politique qui désire replacer les choses dans leur contexte.

Pourquoi s'attaquer au mythe Lévesque ?

Historien de formation, Bisaillon se méfie des idées reçues, surtout si elles servent des intérêts contemporains. Le 18 octobre 2003, Bernard Landry, chef du parti Québécois et de l'opposition officielle, s'emportait et faisait une sortie qui fut la source d'inspiration du livre. Jean-Hermann Guay, professeur de sciences politiques de l'Université de Sherbrooke, avait déclaré dans le cadre de la « saison des idées du Parti québécois » que celui-ci devrait peut-être renoncer à certains aspects de sa doctrine pour se mettre en phase avec la société québécoise. Landry a vivement répliqué : « Parce que le rêve de la souveraineté du Québec tel que René Lévesque l'a formulé six mois avant sa mort devant des étudiants de l'Université Laval, de nous donner un pays complet et reconnu, il ne me quittera jamais. » Sous un tonnerre d'applaudissements, Landry en profitait pour dénoncer le gouvernement fédéral, Sheila Copps, Pierre Elliott Trudeau et le fait que l'aéroport de Dorval venait d'être renommé en l'honneur de ce dernier.

Bisaillon se souvient parfaitement de sa réaction : encore de la victimologie ! Encore une fois, on accuse les autres de nos propres échecs ! En tant que joueur de hockey, Bisaillon n'accuserait jamais son adversaire d'avoir marqué des buts ! Il se demanderait plutôt ce qu'il aurait dû ou pu faire. Pourquoi la victimologie serait-elle acceptable en politique ? Bisaillon voit dans ces attitudes une bonne vieille recette pour tuer dans l'œuf tout débat d'idées politiques sur le Québec. Du côté souverainiste, on met un peu de « modèle québécois » (qu'est-ce que c'est au juste ?), un soupçon de « Révolution tranquille » et une bonne pincée de « grande noirceur ». Du côté fédéraliste, on se gave de « bilinguisme » et de « tolérance canadienne ». Bisaillon dénonce cette tendance des politiciens à utiliser des formules creuses érigées sur des mythes à des fins purement politiques.

Bisaillon a décidé de vérifier à quoi sert le mythe de Lévesque aujourd'hui. Sert-il à mettre fin aux débats d'idées au sein du PQ ? Qu'est-ce que le rêve de Lévesque et de sa génération a réellement donné à la nation québécoise ? Le Québec d'aujourd'hui est toujours aux prises avec des défis qui remontent à cette époque : défis constitutionnels, défis référendaires, la question québécoise. Les collègues anglophones torontois de Bisaillon, avec qui ce dernier a travaillé durant cinq ans lorsqu'il était à Radio-Canada, détestaient Jacques Parizeau et Lucien Bouchard (qui était alors au pouvoir), mais avaient une admiration inouïe pour René Lévesque, le qualifiant de grand démocrate. Selon Bisaillon, cela s'explique par le fait que Lévesque fut un perdant qui a remballé ses rêves.

« Le Perdant » est une réponse au discours de Landry du 18 octobre 2003. Pourquoi une telle démarche ? Bisaillon trouve que peu d'intellectuels de sa génération prennent position dans le domaine des idées au Québec. Ils sont trop polis. Ils refusent de prendre des coups. La pensée québécoise est dominée par les mêmes intellectuels depuis trente ans : ceux que l'on retrouve à la télévision, les éditorialistes, etc. Les jeunes historiens qui font un doctorat sont supervisés par des historiens dans la soixantaine. Bisaillon ne voulait pas faire de son livre un conflit de génération. Mais dès sa publication, le livre en est devenu un. Bisaillon a senti qu'il était allé trop loin sur le « jardin fleuri des intellectuels québécois. » Pourquoi avoir choisi Lévesque ? Bisaillon déplore qu'il ne se fait pas d'essai politique au Québec : il a ainsi voulu donner, sans arrogance, l'exemple à sa génération. Plutôt que de s'attaquer à un mythe facile, il a décidé de s'en prendre à un mythe important de l'histoire québécoise.

La mort de Lévesque, en 1985, fut un événement important pour le Québec : la nation entière s'est arrêtée. On faisait la file dans le Vieux Montréal pour le voir une dernière fois. Même les Québécois d'allégeance libérale pleuraient. Trudeau a presque pleuré. Doris Lussier a dit que la mort le rendait immortel, Marcel Léger qu'il était le père de la nation. L'épitaphe écrite sur sa pierre tombale fut composée par Félix Leclerc : « La première page de la vraie belle histoire du Québec vient de se terminer. Dorénavant, il fait partie de la courte liste des libérateurs de peuple. » On faisait de Lévesque un Saint ! Mais Bisaillon se souvient aussi de la réaction de Pierre Bourgault, qui trouvait que tout cela était bien exagéré, qui affirmait que Lévesque n'était pas un démocrate et qu'il a nuit au Québec. À cette époque, Bisaillon fut profondément choqué par cette déclaration.

Lévesque fait aujourd'hui l'objet d'une biographie très complaisante, dont trois tomes sur une série de quatre écrits par Pierre Godin. On le présente comme un héros malgré lui, une victime des méchants fédéralistes, un bon gars qui s'est fait porter par les événements et qui s'est fait avoir justement parce qu'il était un bon gars. Aujourd'hui, Bisaillon ne croit plus à cette image. Lévesque a voulu le pouvoir et l'a exercé. À cette fin, il a politisé l'idée d'indépendance au sein d'un parti politique et a adopté des stratégies pour se faire élire. Il est donc responsable de ses actes. Bisaillon n'accepte pas que l'on dise de ses leaders qu'ils sont des héros malgré eux : cela relève de la victimisation et du folklore que les Québécois entretiennent sur leur propre histoire. Par son livre, Bisaillon a voulu questionner les choix de Lévesque et le mettre en face de la réalité historique.

Bisaillon tient à préciser qu'il ne nie pas le rôle de grand chef réformiste que Lévesque a joué, qu'il a poursuivi l'élan de la Révolution tranquille, ni les qualités qu'il a manifestées. C'est l'héritage qu'il a laissé sur la question nationale que Bisaillon met en doute et à propos duquel il qualifie Lévesque de perdant. L'essai s'attarde sur deux événements très importants de l'histoire québécoise : le référendum sur la souveraineté de 1980 et le rapatriement de la constitution canadienne en 1981. L'histoire traditionnelle raconte que, lors de ces deux événements, le Québec s'est fait avoir par le gouvernement fédéral. Bisaillon a choisi d'adopter la démarche sceptique et de plutôt examiner la responsabilité de René Lévesque et de son équipe dans ces deux échecs.

Un peu d'histoire…

1968 : Lévesque unit toutes les composantes du mouvement indépendantiste dans un seul parti, le parti québécois. Hors de PQ point de salut. Le RIN (Rassemblement pour l'Indépendance Nationale) de Pierre Bourgault se saborde et incite ses membres à noyauter le nouveau parti. Lévesque les considérera comme des purs et durs - expression méprisante, d'ajouter Bisaillon. Le conférencier n'a jamais entendu aucun chef qualifier l'aile la plus militante de son parti de pure et dure !

Le Parti québécois, dès ses débuts, commet des erreurs de stratégie. Il se dit associationniste : il veut la souveraineté et en même temps remodeler le Canada par la négociation. Il veut construire une nouvelle société pour le Québec, mais avec l'accord du gouvernement fédéral. Cette stratégie, qui a pour but de rassurer l'électorat afin d'obtenir des votes, laisse entendre que l'adversaire est digne de foi, même si on nie cette qualité au fédéral en d'autres circonstances, d'où, entre autres, l'idée d'indépendance. Cette approche est périlleuse autant qu'elle est naïve : Trudeau ne laissera pas éclater la fédération qu'il dirige. Trudeau n'est pas en politique pour se contenter de gérer le Canada tel qu'il est : il poursuit lui aussi ses propres objectifs. Lui aussi veut construire une nouvelle société, à l'échelle canadienne celle-ci, en rapatriant la constitution canadienne, toujours déposée à Londres, et en y incluant une Charte des droits et libertés qui aura entre autres pour conséquence de réduire les pouvoirs du Québec. De plus, Trudeau est déjà un adversaire déclaré de l'indépendantisme et de ses variantes.

1970 : Le PQ obtient 23% des voix et six sièges.

1973 : le PQ obtient 30% des voix - et cela, après la crise d'octobre. La progression est incroyable. Mais il n'obtient que cinq sièges. La finalité du PQ étant de prendre le pouvoir, il va se réorienter et se diriger vers une catastrophe.

1974 : lors d'un congrès, Lévesque, ainsi qu'un nouveau venu, Claude Morin, spécialiste des négociations fédérales-provinciales, proposent de modifier le programme du parti pour accéder plus facilement au pouvoir. Afin de dissiper les doutes et de rassurer la population, ce qui n'est jamais une bonne attitude à adopter en politique selon Bisaillon, ils prônent la tenue obligatoire d'un référendum au cours d'un premier mandat du PQ. Pour Claude Morin, la seule façon de faire la souveraineté est d'aborder les Québécois tels qu'ils sont : en leur garantissant qu'ils ne seront pas bousculés. Mais un référendum laisse la chance au peuple, après avoir voté pour le PQ, de défaire l'option fondamentale de celui-ci ! C'est presque suicidaire, mais c'est, en effet, rassurant. Le PQ décide de faire la prochaine campagne électorale sur le thème du « bon gouvernement ».

1976 : Robert Bourassa, premier ministre du Québec et chef du parti libéral, déclenche des élections anticipées sur le thème de la souveraineté culturelle. Son principal objectif est de s'opposer à Pierre Elliott Trudeau, qui avait déjà annoncé son intention de rapatrier - unilatéralement s'il le fallait - la constitution canadienne et de l'amender. Bourassa, dont le gouvernement est entaché de scandales et de corruption, désire un nouveau mandat pour se donner une position de force en prévision des futures négociations avec le fédéral. C'est lors de cette campagne que Trudeau a dit de Bourassa qu'il ne mangeait que des hot dogs, qu'il était un « ti-pit » et qu'il ne comprenait pas vite. Trudeau s'oppose à la position constitutionnelle de Bourassa et fera tout pour qu'il perde ses élections.

Quant au PQ, tel que décidé, il fait campagne sur le thème du bon gouvernement et la proposition d'un référendum obligatoire au cours d'un premier mandat. Le 15 novembre, il prend le pouvoir avec 41,4% des voix (ce qui est bien peu), contre 33,8% pour le Parti libéral et 18,2% pour l'Union Nationale. Bisaillon précise que dans vint-cinq comtés, ce sont les votes pour l'Union Nationale, provenant majoritairement d'anglophones désireux de punir Bourassa pour avoir fait du français la langue officielle du Québec en adoptant la loi 22, qui ont permis l'élection de candidats péquistes. À titre de comparaison, le Parti libéral de Jean Charest, actuellement au pouvoir, a obtenu 46% des voix lors de l'élection de 2003.

Avec 41,4% des voix, le PQ n'est pas dans une position de force pour négocier avec le fédéral. En novembre de cette même année, Lévesque commet la gaffe de déclarer à des courtiers américains que le référendum n'est « qu'une arme pour arracher des concessions à Ottawa. »

Selon Pierre Godin, biographe de Lévesque, celui-ci savait dès le moment de son élection que lui et son équipe n'étaient pas prêts à exercer le pouvoir. Ils auraient même été surpris de la victoire, ce à quoi Bisaillon ne croit cependant pas, étant donné qu'ils ont tout fait pour l'obtenir, en mettant l'idée d'indépendance sous le tapis et en suivant les conseils de Claude Morin et des « étapistes ».

De son côté, le gouvernement fédéral de Trudeau n'est aucunement alarmé par l'élection du PQ. Au contraire, il a d'excellentes raisons d'en être satisfait : il verra l'ennemi venir à visage découvert.

…Et un peu d'espionnage !

Le gouvernement de Trudeau a espionné le PQ à partir de 1970 et pratiqué la désinformation à l'égard du mouvement nationaliste. En mai 1992, le journaliste d'enquête Normand Lester a révélé qu'un agent double oeuvrait au sein même du PQ dans les années soixante-dix. Claude Morin, principal conseiller constitutionnel de Lévesque, était en communication avec la Gendarmerie Royale du Canada et était rémunéré pour ses services. Morin fut très naïf devant Lester : il a fait ses aveux télévisés à la suite d'une feinte du journaliste ! Une entrevue effectuée par Bisaillon avec d'anciens contrôleurs de sources au sein de la GRC et du SPCUM (maintenant renommé SPVM) a révélé qu'une source d'information, oeuvrant au sein d'une organisation, doit toujours être corroborée par une autre source oeuvrant au sein de la même organisation. Il y aurait donc dû y avoir une seconde taupe dans le PQ. Cette entrevue a aussi révélé que la police ne perd pas son temps avec une source d'information et ne la paie pas si elle ne rapporte rien de tangible en retour.

Mais il y a pire : Morin a lui-même compromis, sciemment ou non, Lévesque en lui expliquant en 1975, avant les élections, qu'il était en communication avec la GRC. Lévesque lui aurait répondu d'arrêter avec ses folies. Lévesque se trouvait donc dans une situation fort inconfortable, même s'il ignorait à l'époque l'ampleur de ces contacts et le fait que Morin était payé par la GRC. Du côté du gouvernement fédéral de Trudeau, Marc Lalonde et Francis Fox étaient au courant des communications entre Morin et la GRC.

Le bon gouvernement

La gouvernement du PQ, de 1976 à 1980, est très productif : adoption de la loi sur l'assurance automobile, de la loi 101 sur la langue, de la loi sur le territoire agricole, etc. Toutes ces mesures font suite à l'élan de la Révolution tranquille, initiée par le gouvernement libéral de Jean Lesage au début des années soixante. C'est principalement à la période 1976-1980 que l'on se réfère lorsqu'on louange Lévesque, exception faite de la nationalisation de l'électricité, qu'il a réalisée sous le gouvernement Lesage dont il faisait partie à l'époque.

Beaucoup d'historiens ont soulevé le paradoxe du premier gouvernement péquiste : celui-ci a en effet démontré qu'il est possible à un parti réformiste et indépendantiste d'exercer le pouvoir sur son territoire et pour le bien de sa nation… à l'intérieur d'une province canadienne.

Le référendum de 1980

Pendant ce temps, les sondages révèlent une tendance lourde : la souveraineté-association (plus douce que la souveraineté « pure et dure ») n'obtient jamais plus de 40% de l'appui populaire. Lévesque repousse donc continuellement le référendum. La promesse de tenir un référendum au cours d'un premier mandat devient suicidaire. Ainsi, être nationaliste n'est pas automatiquement synonyme d'être souverainiste. En avril 1978, le parti libéral du Québec se donne un nouveau chef, Claude Ryan, qui s'affiche lui-même comme un chef nationaliste, tout en étant fédéraliste.

Lévesque fait alors quelques reculs, encore une fois pour rassurer la population. Le 10 octobre 1978, inspiré par Morin, il déclare à l'assemblée nationale que l'association devra désormais accompagner obligatoirement la souveraineté : « nous ne voulons pas briser le Canada, mais transformer radicalement notre union avec lui. La souveraineté et l'association devront donc se réaliser. » Lévesque reprend même, à cette occasion, la déclaration de Trudeau faite à Washington en 1977 selon laquelle détruire le Canada serait un crime ! Le PQ fait maintenant porter le débat sur l'association plutôt que sur la souveraineté. Finalement, c'est un fédéralisme renouvelé que le PQ propose. Le mot « indépendance » ne fait plus partie de la rhétorique péquiste.

Entre temps, Trudeau perd les élections fédérales du 22 mai 1979. Joe Clark et son parti conservateur succèdent aux Libéraux. Mais le gouvernement de Clark est minoritaire.

Les erreurs de stratégie du PQ se multiplient. Lévesque annonce le 21 juin 1979, avec plusieurs mois d'avance, que la question référendaire sera prête pour le temps des fêtes et que le référendum aura lieu au printemps 1980. Autrement dit, Lévesque annonce aux fédéralistes qu'ils ont un an pour se préparer au référendum et qu'ils auront six mois pour contester la question référendaire ! Le gouvernement fédéral n'a pas raté cette occasion en or et s'est investi à fond dans le Québec, d'une manière analogue au programme des commandites mis en marche pour le second référendum de 1995.

De plus, pourquoi ne pas avoir profité de la faiblesse du gouvernement fédéral de Clark pour tenir le référendum à l'automne 1979 ? Selon Pierre Godin, biographe de Lévesque, celui-ci aurait suivi les conseils de Morin qui affirmait qu'il fallait donner au gouvernement de Clark la chance de s'installer, afin de ne pas brusquer les Québécois. Et aussi pour jouer franc-jeu… à l'instar du gouvernement fédéral ? On croit rêver !

Le gouvernement de Clark finit par tomber et des élections sont prévues pour avril 1980. Trudeau, qui avait pris sa retraite de la vie politique, revient à la tête du parti libéral fédéral en décembre 1979. Il s'affiche comme l'homme de la situation pour combattre Lévesque lors du référendum.

Lévesque annonce officiellement, en décembre 1979, qu'il tiendra son référendum le 20 mai 1980. La question référendaire est dévoilée. Elle est longue, confuse, alambiquée et donc facile à attaquer et à dénigrer. Elle est d'une servilité déconcertante : elle ne demande même pas aux Québécois de voter en faveur de la souveraineté-association. Elle demande plutôt un mandat pour négocier avec le gouvernement fédéral un accord sur la souveraineté-association, accord devant lui-même être soumis à la population dans le cadre d'un second référendum. Cette question est suicidaire : advenant une défaite, tout est fini, le PQ ne peut plus se rabattre sur aucune position de repli. Le peuple aura exprimé son refus d'accorder à son gouvernement la permission de négocier avec Ottawa.

L'éditeur officiel du Québec rend alors public le document « La nouvelle entente Québec-Canada, proposition du gouvernement du Québec pour une entente d'égal à égal : la souveraineté-association. » Ce document précise que le projet péquiste ne vise pas à détruire le Canada, mais plutôt à opérer une série de changements constitutionnels devant mener à la nouvelle entente. Le document explique que le gouvernement souhaite renforcer, entre le Québec et le Canada, les concepts d'union monétaire, de marché commun et d'union douanière. Ce manifeste laisse donc sous-entendre que le résultat d'un référendum sur un mandat de négocier lierait les autres provinces et le gouvernement fédéral, qui ne formeraient plus alors qu'un bloc égal au Québec. La projection du PQ pour un après-référendum représente une véritable révolution de l'espace politique canadien ! Avec le recul, cela ressemble à de la pure fiction.

Lévesque conclut ce manifeste par un « appel au peuple québécois. » Il explique que les Québécois n'ont été pris au sérieux que lorsqu'ils ont exercé des pressions sur Ottawa. Il ajoute : « mais s'il fallait qu'après tant d'années de pression croissante, notre montagne n'accouchât que d'une souris, aucune prétention nationale du Québec ne serait longtemps prise au sérieux. Ce ne serait pas la fin du monde ? Bien sûr. Juste l'arrêt brutal de la plus saine des montées, celle qui conduit un peuple, aussi naturellement qu'un individu, jusqu'à la maturité. Nous n'aurions plus qu'à rentrer dans le rang et, pour un bon bout de temps, dans l'oubli qu'on nous accorderait charitablement partout ailleurs où l'on a suivi de près notre cheminement. » Par cette déclaration, Lévesque montre qu'il comprenait parfaitement la portée d'un référendum, qui représentera pour le reste du Canada l'état d'esprit des Québécois en 1980. Lévesque était donc très conscient des risques d'une défaite. Et les sondages lui montraient clairement que la défaite était assurée. Pourtant, Lévesque est allé de l'avant. D'après les gens qui l'entouraient, Lévesque n'aurait jamais cru à la victoire, mais aurait souhaité obtenir une majorité de votes francophones. Si cela est vrai, il s'agit d'une accusation très grave: le chef aurait entraîné son peuple dans une sorte de suicide politique collectif en toute connaissance de cause.

Claude Morin ne croyait pas non plus à la victoire. « Je me résignai à vivre une pénible expérience : participer de toutes mes forces à la campagne référendaire, sachant que nous la perdrions. (…) Par moments, je pensai - le naufragé s'accroche à n'importe quoi - que la défaite se révélerait, au fond, une épreuve salutaire pour le Québec. Témoin et victime des conséquences d'un NON, il mûrirait. »

Pourquoi alors être allé de l'avant avec le référendum, d'autant qu'il n'y avait aucune urgence à créer un nouveau pays au Québec en 1980, à peine vingt ans après l'éveil national ? Pour respecter une promesse électorale. On reproche certes souvent aux politiciens de ne pas tenir leurs promesses, mais s'il y a bien une situation où ne pas tenir une promesse était justifié, et même nécessaire, c'est bien avec le référendum de 1980. Selon Bisaillon, Lévesque n'aurait pas dû tenir ce référendum. Il aurait dû revenir sur sa promesse électorale et se justifier en expliquant la certitude de la défaite et ses conséquences. Le peuple québécois n'était pas prêt. En aucun cas, un chef ne doit amener sa nation dans un cul-de-sac !

En avril 1980, Trudeau est réélu premier ministre du Canada et obtient 74 des 75 sièges du Québec.

Le camp fédéraliste a bien compris qu'avec sa question, le PQ n'avait aucune position de repli en cas de défaite. Les tenants du NON font alors campagne en déclarant que le référendum porte réellement sur la souveraineté et que la stratégie péquiste n'est qu'un écran de fumée. Pourquoi se séparer pour s'associer ? Le gouvernement fédéral propose en plus une alternative à l'indépendance : le fédéralisme renouvelé. Le débat s'est polarisé autour des risques de l'indépendance contre les avantages d'un fédéralisme renouvelé, ce qui a parfaitement servi les intérêts du camp du NON.

La campagne référendaire salira le peuple québécois. Les insultes et les menaces pleuvront. Claude Ryan se fera cracher au visage et traiter de tous les noms. René Lévesque se fera comparer à Hitler. Les tendances et les défauts les plus ignobles de la nation québécoise seront poussés à leur paroxysme et affichés aux yeux du monde. On mettra en doute la capacité des Québécois à comprendre la question.

Les péquistes s'éternisent à tenter d'expliquer le sens de leur démarche et de la question et soutiennent, paradoxalement, que rien ne changera après une victoire du OUI. Ils tentent de démontrer l'inefficacité du fédéralisme à coups de statistiques froides. Mais jamais ils ne tiennent un véritable discours patriotique axé sur la rupture du lien fédéral et la naissance d'un pays neuf et dynamique.

Du côté fédéraliste, on réussit à faire passer l'idée qu'un NON au référendum est un OUI au fédéralisme renouvelé.

Deux semaines avant le référendum, Trudeau, qui savait déjà grâce aux sondages qu'il allait gagner, met sa tête en jeu : si le OUI l'emporte, il démissionne. Lévesque aurait-il dû lui aussi mettre sa tête en jeu sur le résultat du référendum ? Oui, de dire Bisaillon. Mais il semble que cela n'ait jamais été évoqué publiquement, malgré le fait que Lévesque avait l'habitude de mettre sa tête en jeu lors d'affrontements idéologiques internes au PQ.

Le camp fédéraliste réussit à faire passer l'enjeu du référendum de la souveraineté-association au fédéralisme renouvelé. Même Lévesque prendra cette direction. Il ira à l'encontre de sa propre loi électorale en demandant un débat télévisé avec Trudeau - et non avec Claude Ryan, qui est le chef du camp du NON - pour discuter… du fédéralisme renouvelé ! C'est une victoire sur toute la ligne pour le camp du NON.

Résultat du référendum du 20 mai 1980

Oui : 40%

Non : 60%.

Le 21 mai 1980, Lévesque est « strike out », pour reprendre un terme du baseball :

  • La première prise (« strike one ») a été l'obligation de l'association.
  • La deuxième prise (« strike two ») a été l'obligation de tenir un référendum.
  • La troisième prise (« strike three - you're out ! ») a été le NON majoritaire des Québécois.

Pourquoi Lévesque s'est-il entêté à tenir un référendum perdant ? Pour respecter une promesse électorale. Lévesque s'est engagé dans une lutte perdue d'avance et y a entraîné le peuple québécois. Il a divisé celui-ci sur un enjeu qui n'était pas urgent. Il a permis la résurrection politique de Pierre Elliott Trudeau. Il a forcé les Québécois à choisir un sentiment d'appartenance précis. Et ceux-ci ont choisi le Canada. Il n'y avait pas de position de repli possible, ni pour le PQ, ni pour le peuple québécois.

Par ce référendum et cette question, Lévesque et Morin ont détruit l'élan de la Révolution tranquille. Ce fut la fin des grands groupes québécois qui chantaient en français. La désillusion a suivi. Le Québec a perdu beaucoup de son pouvoir de négociation devant le gouvernement fédéral.

Selon Bisaillon, Lévesque devait démissionner et dissoudre son gouvernement. Lévesque a préféré s'accrocher au pouvoir et lancer, un an plus tard, une nouvelle campagne électorale sur le thème « il faut rester fort »… et ce, alors que le Québec n'avait jamais été aussi faible, par la propre faute de Lévesque. Lévesque ne parle plus de souveraineté. En 1981, le PQ est réélu avec plus de 50% des voix. Deux facteurs l'ont aidé : Trudeau est toujours au pouvoir à Ottawa et Claude Ryan, chef du parti libéral du Québec, est détesté pour son discours de victoire tenu à la suite du référendum.

Le rapatriement de la constitution

Dès le lendemain du référendum, Jean Chrétien, ministre fédéral de la Justice et lieutenant de Trudeau, communique avec les ministres des Affaires intergouvernementales de chaque province, y compris Claude Morin, pour les aviser que la ronde des négociations constitutionnelles reprend. Lévesque aurait alors lancé à son épouse « it's a new ball game. » Après s'être fait battre à plate couture, Lévesque et Morin en redemandent. Et ils seront bien servis.

Un front commun, incluant huit provinces, dont le Québec (l'Ontario et le Nouveau-Brunswick n'en font pas partie), prend forme et élabore une stratégie, la formule de Vancouver, qui sera opposée à la vision de Trudeau d'un nouveau Canada. Lors des négociations qui ont mené à cette formule, Lévesque a troqué le droit de véto du Québec face à toute modification de la constitution canadienne, un acquis historique, contre un droit de retrait avec compensation. Aucun premier ministre du Québec n'aurait jamais abandonné ce droit ! Le jour même où la formule de Vancouver est rendue publique, le 16 avril 1981, elle est rejetée sans appel par Chrétien. Le PQ tentera alors d'obtenir l'appui massif de la population québécoise en dépensant plus d'un million de dollars en propagande. La formule de Vancouver aura néanmoins une conséquence profonde pour le Québec : elle libère Trudeau de l'obligation d'inclure le droit de véto du Québec dans la nouvelle constitution projetée, droit que ce dernier avait initialement inclus dans son projet de rapatriement unilatéral.

Entre temps, le 13 avril 1981, le PQ est réélu avec plus de 50% des suffrages, plus qu'au référendum et qu'à l'élection de 1976. Lévesque se transforme d'homme politique fini en délégué qui doit faire valoir les intérêts supérieurs du Québec devant la nouvelle menace venue d'Ottawa…

Devant l'opposition des provinces, Trudeau tente de rapatrier unilatéralement la constitution. La Cour suprême confirme la légalité de la démarche en septembre 1981, précisant toutefois qu'elle est contraire aux usages constitutionnels établis et qu'en cela elle est illégitime. Trudeau doit recueillir davantage d'appuis auprès des provinces, mais cela n'exige pas l'unanimité des provinces, contrairement à ce que celles-ci croyaient jusqu'alors. Dès lors, la stratégie de Trudeau consiste à démolir ce qui reste du front commun des provinces, déjà chancelant. Trudeau se cherche des alliés parmi les provinces afin de se donner une légitimité politique. À cette fin, il négocie à la pièce l'adhésion de chaque province au projet fédéral de rapatriement de la constitution. Une seule province ne sera pas courtisée : le Québec. La stratégie fédérale a pour but clair de l'isoler.

Deux semaines avant la conférence constitutionnelle ultime de novembre 1981, Lorraine Lagacé, responsable du bureau du Québec à Ottawa, avise Lévesque que Morin lui a confié être payé par la GRC. Rappelons que Lévesque sait depuis 1975 que Morin parle à la GRC, mais ignorait jusqu'alors que ce dernier était rétribué. Lévesque est sous le choc. Il sait maintenant que son principal conseiller, l'architecte de toutes les positions politiques adoptées par le PQ depuis 1974, qui fut à l'origine de tous les échecs majeurs du parti et qui avait échafaudé la position constitutionnelle précaire d'avril 1981, la fameuse formule de Vancouver par laquelle le Québec renonçait à son droit de véto (ce que Lévesque considérait comme un simple détail technique), est un informateur payé par la GRC. Personne ne ferait confiance à Morin… sauf Lévesque. Il semble qu'à l'époque de ces révélations, le souci premier de Lévesque était de préserver son gouvernement. Avec le recul, Bisaillon peut affirmer qu'il aurait mieux valu que le gouvernement de Lévesque tombe à ce moment, plutôt qu'il conduise le Québec à toute vitesse dans ce qui allait être sa plus grande défaite depuis la confédération.

En tant que ministre des Affaires intergouvernementales, c'est Morin qui est chargé de négocier l'avenir constitutionnel du Québec. Ainsi, c'est avec ce bras droit payé par l'adversaire que Lévesque tente de bloquer Trudeau, lors de cette ultime conférence constitutionnelle, pareil à un général qui décide d'affronter l'ennemi sur son territoire avec un aide de camp qui a eu des intelligences avec lui. Morin sue abondamment.

La nuit des longs couteaux

De 2 au 5 novembre 1981 se tient à Ottawa l'ultime ronde de négociations constitutionnelles. Trudeau prévient les provinces que si aucune entente n'est conclue, il chamboulera l'ordre constitutionnel sans tenir compte de leurs positions respectives. Du 2 au 4 novembre, aucune entente n'est conclue. Le jour du mercredi 4 novembre, Trudeau propose de rapatrier la constitution d'abord, sans modifier le partage des pouvoirs ni inclure la Charte de Droits. Il sera par la suite possible de négocier un nouveau partage des pouvoirs et si ces négociations devaient demeurer dans une impasse durant plusieurs années, une proposition serait soumise au peuple canadien pour faire adopter la nouvelle constitution et la Charte des droits par référendum. Cette stratégie a pour but clair d'isoler le Québec, à qui on n'offre plus rien, et de forcer la signature d'une entente sans tenir compte des revendications provinciales.

Influencé - encore une fois ! - par Morin, qui lui dit qu'une proposition comme celle-là est bonne pour le Québec, Lévesque tombe dans le piège et accepte, lâchant ainsi le front commun des huit provinces. Environ trois heures plus tard, dans l'après-midi, après avoir lu les textes préparés par les fonctionnaires fédéraux, Lévesque revient sur sa position en déclarant que les modalités de la proposition de Trudeau ressemblent à du chinois. Mais il est trop tard. L'objectif de Trudeau est atteint : le front commun des provinces s'effondre. Les sept autres provinces accusent, à l'instar de Trudeau et Chrétien, Lévesque d'être celui qui a rompu le pacte de la « bande des huit », ce qui est bien la triste vérité, et abandonnent le Québec. Bisaillon qualifie cet épisode « d'après-midi des petits couteaux. »

Trudeau dira, dans ses mémoires, que ce fut extraordinaire. C'était sa stratégie et elle a fonctionné. Le Québec est isolé. Il a réussi à lâcher le chat dans les pigeons. Il a abusé Lévesque. Dans ses mémoires, Lévesque dira que Trudeau avait l'air honnête. Quelle naïveté, après la crise d'octobre et le référendum de 1980 !

La nuit du 4 au 5 novembre 1981 est connue au Québec comme la « nuit des longs couteaux ». Les provinces anglophones négocient à la pièce leur adhésion au projet constitutionnel de Trudeau. Cette nuit-là, la crédibilité du Québec était réduite à néant. La délégation du Québec décidait de ne pas participer à ces tractations. Lévesque et Morin, encore une fois naïfs, écriront que les provinces anglophones avaient promis de tenir la délégation du Québec au courant des développements, ce qu'elles ne firent pas. L'échec sera lamentable. René Lévesque et Claude Morin ont été les architectes d'une deuxième défaite pour le Québec. Par la faute de Lévesque et Morin, le Québec est plus faible en 1981 qu'il ne l'était en 1976. Le Québec n'a pas signé la nouvelle constitution. La question nationale au Québec, aujourd'hui, n'est toujours pas résolue.

À l'issue de cette nuit, Lévesque aurait déclaré : « je me suis fait fourrer. » Peut-on reprocher à son adversaire sa propre défaite, de demander Bisaillon, quand on l'affronte avec un homme compromis comme Morin… et qu'on le sait ?

Conclusion

Que fait Lévesque par la suite ? Il ne démissionne pas : il reste au pouvoir jusqu'en 1984. Il se retourne contre son parti. Il continuera toujours de défendre Morin, expliquant que c'est la défaite des négociations de 1981 qui aura poussé Morin à sa retraite de la vie politique… ce qui est faux. Morin est parti à la demande de Lévesque, après avoir rédigé une lettre disculpant Lévesque et disant que celui-ci n'a été avisé qu'il était payé par la GRC qu'après la conférence de novembre 1981… ce qui est également faux. Pourquoi avoir protégé Morin ? Par amitié ?

Si l'on exclut les symboles, Lévesque n'est certainement pas un libérateur de peuple. Il est inutile d'accuser les adversaires de Lévesque de ses deux grands échecs du référendum et du rapatriement de la constitution : Lévesque est le seul responsable. Pour cela, Lévesque est un perdant. Il est temps de revoir son mythe : faut-il s'inspirer de Lévesque pour bâtir notre avenir ? Bisaillon n'en est pas certain.

Période de questions et d'échanges

René Lévesque

Contrairement aux autres premiers ministres originaires du Québec (Bourassa, Trudeau, Lesage, …), Lévesque fait l'objet d'une entreprise de déification et était intouchable… jusqu'à la publication du livre de Bisaillon.

Il est clair que Lévesque a improvisé une partie de carrière. Il avait été exclu du parti libéral de Jean Lesage avant de fonder le parti québécois.

Bisaillon ne saisit pas bien ce qu'était le « rêve de Lévesque », ni ce que Landry entend exactement par là.

Ambivalence et naïveté

Serait-ce en réalité l'ambivalence et la naïveté de Lévesque qui furent la cause de ses échecs ? L'ambivalence et la naïveté excusent certaines choses, mais pas tout. Elles n'excusent pas des échecs aussi lourds de conséquences que ceux du référendum et du rapatriement de la constitution. D'ailleurs, beaucoup de gens sont ambivalents dans leur vie, sans que cela n'entraîne de graves échecs.

Bisaillon a cité un proverbe chinois en rapport avec la naïveté de Lévesque : « si tu te fais avoir une fois, honte à celui qui t'a arnaqué, mais la deuxième fois, honte à toi ».

On a spécifié que la naïveté consiste aussi à faire confiance à l'autre et on a déploré qu'il y a trop de méfiance dans le monde politique. Bisaillon a répondu que la naïveté a des limites : elle ne doit pas devenir de la stupidité ! Peut-on faire confiance à un adversaire qui fait des coups fourrés ? Peut-on faire confiance à un adjoint qui est payé par l'adversaire pour lui transmettre de l'information ?

Claude Morin et la GRC

Morin est au coeur des négociations constitutionnelles depuis 1960 et n'a jamais rien gagné. Bisaillon, qui a beaucoup de contacts dans le monde politique québécois, a déjà rencontré Morin chez lui. Selon Bisaillon, Morin est un être insaisissable, un maniaque d'espionnage et de diplomatie napoléonienne, qui fait des casse-tête et qui reconstitue des bateaux. Il possède un poste à ondes courtes grâce auquel il écoute les ondes russes. Il a collé au plafond de son sous-sol de bungalow un casse-tête gigantesque reproduisant le plafond de la chapelle Sixtine.

Le bunker est à deux pas de la citadelle de l'armée canadienne, dans le Vieux-Québec, qui est le principal centre d'écoute de l'armée canadienne en Amérique du Nord. Marc Lalonde, officier du gouvernement Trudeau, a déjà demandé à la GRC d'espionner le Québec comme une puissance étrangère. Bisaillon a indiqué que la section de la GRC qui s'occupe du Québec n'inclut aucun francophone, sauf des franco-canadiens qui sont les pires ennemis du Québec.

La légalité de la souveraineté

On a demandé si le référendum de 1980 avait créé un précédent, à savoir qu'avant de faire la souveraineté, il fallait obligatoirement tenir un référendum. Le camp fédéraliste pourrait-il faire un renvoi à la cour suprême si le PQ, lors de la prochaine élection, faisait campagne en promettant de faire automatiquement la souveraineté sans tenir de référendum ? Bisaillon ne le sait pas, mais rappelle qu'il ne faut pas accuser ses adversaires de leur stratégie : c'est de bonne guerre. Il faut faire mieux qu'eux. Or, Landry, chef actuel du PQ, est déjà en train de dévoiler ses stratégies pour les années à venir, annonçant un troisième référendum pour 2009. Lorraine Lagacé a déclaré à Bisaillon que ces hommes du PQ agissent en amateurs. Ils semblent ignorer totalement ce qui se passe à Ottawa et croire qu'Ottawa ne réagira pas. Lagacé a aussi déclaré qu'au PQ on l'avait traitée de folle hystérique lorsqu'elle a révélé à Lévesque que Morin était payé par la GRC.

Bisaillon a précisé qu'avec la loi fédérale sur la clarté référendaire, adoptée à la suite du deuxième référendum sur la souveraineté de 1995, si un référendum clair devait gagner, le fédéral serait obligé d'accepter la sécession du Québec.

Bisaillon croit qu'il faut attendre avant de tenir un troisième référendum, attendre bien après 2009. La défaite du référendum en 1995 a de nouveau affaibli le pouvoir de négociation du Québec. Lorsque l'indépendance sera une bonne chose, tous les Québécois seront indépendantistes. L'éveil national du Québec a à peine quarante ans. Il y a bel et bien eu une fenêtre propice à la tenue d'un référendum sur l'indépendance après la défaite de l'accord du Lac Meech, au début des années quatre-vingt-dix, mais le premier ministre libéral de l'époque, Robert Bourassa, ne l'a pas saisie.

Politiser l'idée d'indépendance

Le PQ a politisé l'idée d'indépendance : mais si cette idée était si bonne pour le Québec, tous les partis politiques québécois seraient indépendantistes ! Il faut donc se demander si l'idée d'indépendance, initialement soutenue par des mouvements populaires, devait être politisée ou non.

Bisaillon croit que si le PQ, en 1973, n'avait pas ajouté à son programme les obligations de l'association et du référendum, mais avait continué de parler d'indépendance, qui est une belle idée de dire Bisaillon, cette idée aurait continué de croître en popularité. On peut certes objecter à cet argument que la stratégie de l'association obligatoire fut bonne pour le PQ, car elle lui a permis d'accéder au pouvoir en 1976. C'est vrai, mais pour la nation québécoise, cette stratégie fut désastreuse. Et le PQ n'est pas la nation québécoise !

L'adoption de la loi 101, en 1977, a entraîné l'exode des sièges sociaux de Montréal vers Toronto, permettant à cette dernière de devenir, à la place de Montréal, la métropole du Canada, la fameuse ville reine. Le Québec s'est fait traiter d'état nazi. Tout cela aurait dû donner du momentum à l'idée d'indépendance, mais non. Bisaillon a ajouté que ce n'est pas parce que le Québec a pu adopter une loi pour protéger sa langue dans le cadre de la constitution canadienne qu'il doit renoncer à l'idée de son indépendance, idée qui fait appel à la fierté.

L'état de la vie intellectuelle au Québec

Bisaillon rappelle que certaines de ces connaissances ne lui parlent plus depuis la publication de son livre sur Lévesque, et déplore ainsi que les iconoclastes ne sont pas bien vus au Québec, qu'ils gênent. Bisaillon aimerait bien avoir un vrai débat, qu'on vienne lui dire qu'il a tort et - surtout - qu'on lui démontre où et pourquoi. Il y aurait alors place à un véritable débat d'idées.

On déplore que les Québécois soient mal informés et qu'ils croient avoir des opinions alors qu'ils ne font que répéter des âneries.

On note, en particulier, que les Québécois ne sont pas intéressés à connaître les arguments que soutiennent des groupes comme les Sceptiques du Québec. Les Québécois se contentent d'affirmer que « chacun a son opinion - fin de la discussion ». Par exemple, lorsque Bisaillon a affirmé à des amis que Lucien Bouchard est l'un des pires imposteurs de l'histoire du Québec, on lui a simplement répondu que non, Bouchard est un grand homme. Les Québécois ne veulent pas débattre. Ils se satisfont d'adopter les idées à la mode et les contestent rarement : ils sont pacifistes, ils sont en faveur de la paix en Palestine, ils furent pro-Kerry lors des élections américaines de 2004, etc. Bisaillon ajoute qu'au Québec, on amène peu de nouvelles idées sur la place du débat public sous la forme de livres. Il en manque.

Une personne du public a dit avoir beaucoup apprécié l'effort de lucidité et d'objectivité de Bisaillon dans ce regard sur nous-mêmes, deux qualités qui manquent beaucoup tant chez les partis politiques que chez les médias. Au Québec, on préfère entretenir des mythes qui font notre affaire plutôt que de se regarder en face. S'autocritiquer n'est pourtant pas synonyme de se dénigrer. Au contraire, s'autocritiquer consiste à jeter un regard intelligent sur soi-même et son passé dans le but de comprendre les erreurs que nous avons commises - et qui nous ont empêchés d'atteindre nos objectifs - afin d'éviter de les reproduire. Mais si l'on joue la carte de la victimisation, en blâmant les autres de nos propres échecs, alors on risque de répéter les mêmes stratégies qui nous ont nui… et d'être toujours malheureux !

Autres mythes québécois

Le peuple québécois folklorise son histoire autour de mythes et de l'idée de victimisation. C'est toujours la faute des Anglais ou du gouvernement fédéral !

Le supposé grand patriote Louis-Joseph Papineau a fui aux États-Unis lorsque la bataille de la St-Denis a éclaté et que les cultivateurs québécois se sont fait massacrer à coups de baïonnettes. Papineau est revenu à la fin des hostilités pour poursuivre sa carrière politique. Il a ensuite pris sa retraite sur la seigneurie que son père lui avait léguée, à Montebello. Pour Bisaillon, Papineau n'est pas un patriote, mais un profiteur. Bisaillon a ajouté que les Québécois qui se sont battus et qui furent massacrés ont tous été excommuniés… par le cousin de Papineau !

Bisaillon a affirmé qu'il faut que nous cessions de nous plaindre de la conquête anglaise : c'est extraordinaire ce que nous sommes devenus depuis ! Bisaillon a aussi rappelé qu'à cette époque, la France, que nous vénérons tant, nous a abandonnés.

La supposée « grande noirceur » est un autre mythe. Il s'est passé des choses extraordinaires au plan intellectuel durant cette période; pensons à la création de l'école polytechnique et des HEC. Le « red light » de l'époque était pas mal « mieux » que celui d'aujourd'hui… Le premier ministre d'alors, Duplessis, n'était pas un dictateur. Bisaillon s'attend d'ailleurs à ce qu'un jour Duplessis fasse l'objet d'une nouvelle biographie, et possiblement d'une semi-réhabilitation.

Un autre mythe concerne le taux d'anglicisation des immigrants au Québec. Les francophones portent une grande part de la responsabilité ! En effet, dans les années soixante-dix, ce sont les écoles francophones elles-mêmes qui refusaient les immigrants, sous prétexte qu'ils n'étaient pas catholiques. Rappelons qu'à l'époque, les commissions scolaires étaient divisées par confessionnalité et par langue.

Le chanoine et historien Lionel-Groulx n'était pas antisémite : ses références aux Juifs sont mineures dans ses écrits.

Au début de la seconde Guerre mondiale, les Québécois étaient vichystes. Plus tard, ils furent anticonscriptionnistes par ignorance des enjeux de la guerre en Europe. Mais ils n'étaient pas antisémites.

Des Québécois gagnants célèbres ?

Louis-Hippolyte Lafontaine, un grand oublié très peu commémoré, a sauvé la nation canadienne française à l'époque de l'Union. On parle peu de Jean Lesage et de Daniel Johnson père, artisans de la Révolution tranquille dans les années soixante. Robert Bourassa devra faire l'objet d'une nouvelle biographie : il a défendu les intérêts du Québec au cours de quatre mandats et il a vécu deux crises importantes, celle d'octobre 1970 et la crise amérindienne de 1990, qui aurait pu très mal tourner.

Honoré Mercier est l'un des gagnants préférés de Bisaillon : il a donné à l'État québécois son rôle d'État nation des Canadiens français. Avant Mercier, le Québec n'était qu'une grosse municipalité. Mercier fut le premier à emprunter de l'argent à l'étranger pour le Québec. Il fut nommé Commandeur de la Légion d'honneur. Mercier un est précurseur de notre histoire, malheureusement peu commémoré.

Et Jacques Parizeau, chef du PQ lors du référendum de 1995, est un mauvais perdant.

Compte-rendu rédigé par Daniel Fortier.

Daniel Fortier tient à remercier Martin Bisaillon de lui avoir fourni les notes qu'il a utilisées pour sa conférence. À lire : Martin Bisaillon, Le Perdant, Les Éditions des Intouchables, Montréal, 2004.


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