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Conférence du samedi 13 octobre 2007

Se connaître : réalité ou illusion ?

François Filiatrault, professeur de psychologie

Texte annonçant la soirée

Qui n’a pas appris que la sagesse, et peut-être le bonheur, passe par la fameuse injonction « Connais-toi toi-même » ? Mais de quelle connaissance s’agit-il ? Des éléments internes qui structurent notre personnalité ? De ce qui détermine nos choix, nos relations interpersonnelles et nos comportements ? Il y a, certes, de nombreuses différences entre les individus, mais de quelle nature relève la connaissance que chacun entretient de ce qui le caractérise en propre ?

La connaissance de soi relève, comme la connaissance de toute chose, des processus de la perception ; pouvons-nous, dès lors, avoir une connaissance objective, ou tendre vers une connaissance exacte, de nous-mêmes ? Au-delà des théories qui tentent de décrire la personnalité, qu’est-ce qui relie celle-ci aux représentations que nous nous faisons de nous-mêmes et qu’on nomme parfois l’identité ? Et quels liens établissons-nous entre notre concept de soi et nos comportements ?

À la lumière des explications les plus récentes développées par la psychologie sociale, nous tenterons de répondre à ces questions et de cerner quelques paradoxes de la connaissance de soi.

François Filiatrault enseigne la psychologie et la psychologie sociale au niveau collégial. Il a déjà donné plusieurs conférences chez les Sceptiques du Québec et écrit plusieurs articles pour Le Québec sceptique. Il anime également nos soirées-conférences avec brio depuis plus de trois ans.


Annonces

François Filiatrault, animateur de la soirée, précise la mission des Sceptiques du Québec : cet organisme, à but non lucratif, vise à améliorer l’esprit critique de ses membres par l’usage de la raison « souriante ». Cet organisme publie également Le Québec sceptique, dont le dernier numéro (63) regorge d’articles passionnants sur différents aspects du scepticisme. Nous attendons vos candidatures aux prix Sceptique et Fosse sceptique. Ce concours se termine le 15 novembre, rappelle Filiatrault !

Actualités

Notre animateur nous recommande expressément le site Web de l’AFIS (Association française pour l’information scientifique : www.pseudo-sciences.org). Il le consulte lui-même régulièrement. Ce site contient de nombreux articles sur les pseudosciences, qui en font une analyse critique rigoureuse. Cet organisme prend clairement position sur les allégations des tenants du paranormal. Par exemple, sur la prétention récente d’Élisabeth Teissier que l’astrologie peut prédire les cancers.

Ce site rapporte aussi les égarements notables de certains médias, qui se font duper par des prétentions scientifiques douteuses. Ainsi, le prestigieux journal Le Monde présenta comme valable un instrument nommé QPM qui prétend détecter toutes les facettes de la personnalité ! Branché en de nombreux endroits sur le patient, cet appareil miraculeux produit un profil psychologique complet en quelques secondes. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que QPM signifie « Quantic Potential Measurement », faisant ainsi reposer son action sur la mystérieuse mécanique quantique. La journaliste, après avoir lu le portrait psychologique ainsi obtenu, prétend qu’on ne peut qu’être « troublé par la justesse des résultats » ! Le témoignage d’une psychologue, d’abord sceptique, renforce ces propos. On soupçonnera ici l’action perverse de l’effet Barnum, s’exclame Filiatrault ! Des témoignages subjectifs se substituent à la preuve ; Le Monde aurait dû le reconnaître.

Heureusement que l’AFIS veillait au grain. Sous une appellation impressionnante, le QPM ne serait qu’une version du polygraphe des scientologues, ne mesurant que la conductivité électrique en certains points du corps par suite d’une transpiration plus ou moins abondante due au stress. Le QPM ne se base donc pas sur une électronique de pointe, comme l’affirment les promoteurs, mais sur un principe connu depuis le 19e siècle ! Le charabia scientifique entourant cette invention ne repose sur aucune publication scientifique – tout au plus cite-t-on le nom de scientifiques réputés, qui n’ont par ailleurs aucun lien avec l’appareil ou les principes sur lesquels il fonctionnerait.

L’AFIS gère un site Web qui ne craint pas de dénoncer publiquement les dérives scientifiques des médias, appuyant – consciemment ou non – des charlatans qui se drapent de l’autorité de la science pour promouvoir des appareils aux pouvoirs illusoires. À consulter fréquemment !


Se connaître : réalité ou illusion ?

François Filiatrault, professeur de psychologie

Francois Filiatrault

Cette allocution fait suite à trois conférences portant sur des sujets majeurs traités par la psychologie sociale et présentées par François Filiatrault lors de réunions précédentes :

Octobre 2005 : La perception sociale et les théories implicites de la personnalité.

Avril 2006 : La dissonance cognitive et la soumission librement consentie.

Octobre 2006 : Les manipulations situationnelles.

Cette quatrième communication propose de pousser encore plus loin les principes déjà vus.

Rappelons d’abord certaines notions de base. D’abord, notre perception s’ajuste à notre subjectivité, elle sélectionne, organise, interprète, ajoute, infère, embellit, construisant un système de représentations sur trois grandes catégories d’objets : le monde, les autres et soi. Puis, le processus d’attribution et son erreur fondamentale, dans la perception des autres, nous amènent à trouver les causes des comportements dans des déterminants dispositionnels, ou internes, alors qu’ils reposent souvent sur des facteurs situationnels que la perception ignore ou néglige. Or, ces mêmes processus s’appliquent également à notre perception de nous-mêmes, notre concept de soi, notre identité psychosociale, poursuit le conférencier.

Obéissant donc aux mêmes principes de perception et d’attribution que ceux liés aux représentations mentales, notre identité réside dans notre relation à une image mentale de nous-mêmes. Cette identité correspond-elle à une véritable entité intérieure, une personnalité réelle à découvrir ? Non, car on sait que le cerveau (ou l’esprit) ne peut se connaître lui-même de façon immanente. Il ne peut que s’observer lui-même de l’extérieur, comme il le fait pour un comportement ou une crampe à l’estomac. Il n’y a rien à voir à l’intérieur du cerveau par le cerveau lui-même. Nous ne sommes, au fond, qu’un ensemble de processus qui créent des représentations. Ce qu’on nomme l’introspection ne serait en fait qu’un jeu sur les représentations, comme une théorie qu’il nous appartient de peaufiner pour mieux « comprendre » ce qui nous arrive ou ce que nous vivons.

Plusieurs programmes thérapeutiques, même très sérieux, font allusion à la découverte de soi. Ils proposeront une recherche de nos « vraies » motivations ou de nos « vraies » caractéristiques pour nous aider à vivre. Y réussissent-ils vraiment ? On répondra à cette question durant la conférence, assure Filiatrault. Par ailleurs, rappelons qu’une pratique thérapeutique peut se baser sur de fausses prémisses, mais être efficace pour d’autres raisons…

Mythes persistants

La réification de ce moi interne irréductible constitue un mythe persistant (comme le dit Charles Taylor : « Nous ne possédons pas un moi comme nous avons un cœur ou un foie. »). Deux formes de dualisme y sont apparentées. D’abord, caché dans les profondeurs de notre psychisme, se terrait un moi intérieur substantiel, identifié à une structure de personnalité formée de traits précis, aussi appelé le « moi profond ». De nombreuses écoles y font référence.

L’une d’elles, la psychanalyse, postule un inconscient inconnaissable, sauf par la cure psychanalytique elle-même au travers de l’analyse de rêves, de lapsus… révélant une structure fortement organisée aux prises avec des conflits pulsionnels. Tout comportement trouverait un sens en s’appuyant sur le dévoilement partiel de ce moi intérieur, dont il contribue à révéler une partie.

Une autre école, la psychologie humaniste (entre autres de Maslow et Rogers), affirme un moi intérieur devant être libéré des contraintes sociales et éducationnelles. Ce moi réel, plein de bonté et de créativité, ne demanderait qu’à être authentique et spontané. On se connaît par l’écoute de son moi intérieur (ou de son enfant intérieur). On trouve le bonheur en exprimant sa singularité. La publicité, elle, y a trouvé un filon inépuisable en faisant miroiter une félicité personnelle accessible – pourvu qu’on achète les produits annoncés (« Parce que je le vaux bien » !). Cela ouvre la porte à toutes sortes de manipulations. Ce qui n’empêche pas cette théorie basée sur l’« acceptation inconditionnelle d’autrui » d’être bénéfique dans un processus thérapeutique.

Une autre forme de cette dualité repose sur une impression subjective souvent ressentie par tout un chacun, celle qui voit s’opposer ce moi intime réel à un moi public de façade. On jouerait ainsi une gamme de rôles aliénants en dénaturant plus ou moins ce moi intérieur pour des raisons sociales. Pourtant, sans rôle social, il n’y a pas d’attente comportementale, il n’y a donc pas d’interaction possible. Par ailleurs, certaines incohérences de notre comportement nous inciteront à réévaluer notre moi intérieur. Sommes-nous vraiment ce que reflètent nos paroles ou nos actions ? On tentera donc de s’examiner objectivement, comme si le soi était un objet ayant la même existence que le cœur ou le foie.

L’impossible quête

On peut traquer ses motivations ou tenter de faire des liens entre ses comportements et ses éléments internes. Pour utile qu’elle puisse être, par le jeu des représentations de soi qu’elle suppose et le réconfort qu’elle peut apporter, cette découverte de soi, par voie psychanalytique ou thérapeutique, ou encore en tenant un journal personnel, est vouée à l’échec. C’est comme peler un oignon : on enlève une pelure pour en trouver une autre, et encore une autre, et il n’y a rien au centre. De nombreux écrivains (Stendhal, Gide, Green) ont tenu un journal avec le plus d’honnêteté possible, sans parvenir – de leur propre aveu – à demeurer « objectifs ». On omet certains faits, on en exagère d’autres, on déforme les moments de bonheur ou de malheur, on interprète le souvenir d’événements à partir d’un système explicatif déjà théorisé. On finit par choisir ce qu’on écrit pour correspondre à une vision de soi en grande partie constituée.

Cas extrême (rapporté par van Rillaer), l’écrivain suisse Henri Frédéric Amiel a consacré 40 ans de sa vie à remplir 17 000 pages d’un journal intime pour découvrir sur lui-même : « J’ai l’inconsistance d’un fluide, d’une vapeur, d’un nuage » et « Je m’échappe continuellement à moi-même ». Il conclut finalement que l’écriture détaillée de son journal lui a « plutôt servi à esquiver la vie qu’à la pratiquer ». On dirait aujourd’hui qu’il a fait une « constante reconstruction cognitive apaisante ». Aurait-il écrit ce journal pour échapper à l’ennui appréhendé et à la tristesse, ou encore pour prendre une distance par rapport à ce qui lui arrivait ? Il lui a peut-être aussi permis d’éviter les engagements et la souffrance possible liée aux relations humaines…

D’ailleurs, interpréter l’antique « Connais-toi toi-même » de Socrate à la sauce individualiste contemporaine est une erreur. Ce n’est pas une invitation « moderne » à la découverte de notre structure intérieure ou à l’auto-analyse « personnologique » ; elle suggérait plutôt, dans l’esprit du temps, une réflexion sur notre condition mortelle et une recherche de bonnes règles de vie (par un examen moral de nos comportements) pour pouvoir ainsi mettre de l’ordre dans nos existences.

Qu’est-ce alors ?

Il ne s’agit pas de nier les différences entre les personnes. Notre expérience quotidienne nous montre des gens généreux, malcommodes, souriants, serviables, pessimistes, timides ou courageux. Le problème est celui du traitement de ces différences, des conclusions qu’on peut ou non en tirer.

Pour les behavioristes radicaux, attitudes et valeurs influencent très peu le comportement des personnes. Chacun de nous est un amalgame de conditionnements sans unité véritable. Il n’existe pas de « symptôme » qui révélerait une structure unificatrice. (La peur des chiens, par exemple, serait contingente à une morsure de chien ou à un événement du genre dans le jeune âge, et rien d’autre ; elle n’aurait aucun impact, aucun lien avec les autres aspects de notre « personnalité ». Si cette personne n’avait pas été mordue par un chien, elle n’aurait pas cette peur. Si elle vivait dans un quartier où il n’y a pas de chiens, elle n’aurait pas cette peur, et si elle disparaissait suite à un processus thérapeutique, celle-ci ne chercherait pas à s’exprimer d’une autre façon.) Les behavioristes vont peut-être un peu trop loin, car les réactions apprises s’accompagnent de représentations, et celles-ci ont quand même un impact différent du simple conditionnement, diront les cognitivistes. Elles vont influencer nos pensées, nos actions, nos relations et l’interprétation de ce qui nous arrive. Les processus biologiques intérieurs n’agissent pas sur notre humeur directement, elles doivent d’abord être interprétées, rappelle Filiatrault.

Si on ne découvre rien de tangible, rien de sûr, qu’est donc cette connaissance de soi, soumet le conférencier ? C’est sans doute une forme d’illusion, poursuit-il, mais pas dans un sens péjoratif. Ce qui signifie qu’il ne faut pas chercher à s’en départir, car elle a son utilité. Elle est même absolument nécessaire ! L’organisme génère cette représentation de lui-même pour pouvoir fonctionner, se sentir bien et établir des relations sociales. Cette représentation n’a pas pour but de découvrir l’insaisissable vérité sur soi, de dévoiler le noyau dur qui serait à l’intérieur de soi. Cette image de soi correspondrait plutôt à une « réalité virtuelle », utile, mais irréelle. Elle va d’ailleurs se modifier au gré des événements vécus ou des thérapies entreprises (comme le dit Merleau-Ponty : « Il n’y a pas d’homme intérieur, l’homme est au monde, c’est dans le monde qu’il se connaît »).

Ce processus de construction de soi, en effet, n’arrête jamais et se nourrit sans cesse d’informations nouvelles (nouvelles dans leur apparition et pas nécessairement dans leur singularité). Nous apprenons à nous connaître en observant et en tirant des conclusions de nos actions dans le monde. (L’effet Barnum fonctionne si bien parce qu’il s’appuie sur ce processus incessant ; l’apport d’énoncés louangeurs le nourrit abondamment et à bon compte.) De plus, cette image de soi est à la fois la cause et le résultat des comportements. L’interprétation des comportements passés guidera les comportements futurs.

Bien que notre identité soit une sorte de chimère, la représentation de soi, et c’est son utilité, nous donne l’impression d’une personnalité unifiée, cohérente et stable. Nous ne savons pas spontanément ce que l’on fait ni pour quoi on le fait. Nous connaissons très peu les déterminants réels de nos comportements, qu’ils soient internes ou situationnels. Nous agissons en fonction des événements, puis nous rationalisons nos comportements a posteriori à partir de notre représentation de soi. À la limite, cette identité virtuelle, une fois créée, nous empêcherait de connaître les vraies causes de nos comportements, surtout si elles sont situationnelles.

Une expérience illustre bien que nous avons souvent recours à des théories non valides pour expliquer nos comportements. Les sujets doivent évaluer une postulante à un emploi, tandis que des observateurs observent tout le processus d’évaluation. On demande aux sujets de porter des jugements sur certaines des attitudes de la postulante à partir de son dossier et de ses comportements. On demande aux observateurs d’évaluer le poids de certains facteurs sur l’évaluation de la postulante. Son attrait physique compte-t-il pour quelque chose ? Ses brillantes études ? Le fait qu’elle ait renversé une tasse de café sur l’interviewer ? On demande aussi aux sujets de quantifier la part de chacun de ses éléments dans leur évaluation finale d’accepter ou rejeter la postulante. Tous estiment que seules comptent les caractéristiques pertinentes à l’emploi (dossier, compétences déjà évaluées, etc.) ; pourtant, le fait d’avoir renversé son café joue sur la sélection, mais les sujets sélectionneurs ne s’en rendent pas compte!

Cette expérience démontre qu’il n’y a pas de relation entre la manière dont les gens expriment ce qui les a influencés et ce qui les a réellement influencés ; les véritables raisons demeurent cachées. Les arguments donnés par les sujets pour expliquer leur jugement n’ont pas de rapport avec les variables qui ont réellement pesé sur leur évaluation. On n’a donc pas accès aux processus internes, déclenchés par une situation, qui déterminent notre jugement. Ces conclusions sont confirmées par de nombreuses recherches expérimentales.

Toujours la même personne

Comment donc fonctionne cette représentation mentale de soi-même ? Elle fonctionne comme une théorie unificatrice qui nous permet de choisir les informations pertinentes à son maintien. (C’est une théorie implicite qui ne s’expose donc pas à la réfutation comme l’est une théorie scientifique explicite). Cette théorie de soi est dynamique, cohérente, complexe. Et elle évolue ou se transforme peu ou prou selon les situations. Comment alors se fait-il que nous nous sentions toujours la même personne ? En grande partie, poursuit Filiatrault, parce que nous vivons toujours les mêmes situations. Ces dernières nous renvoient les mêmes éléments qui constituent notre personnalité : nous avons les mêmes comportements, éprouvons les mêmes réactions affectives, montrons les mêmes attitudes, échangeons avec les mêmes personnes, exprimons les mêmes opinions d’une fois à l’autre.

Si nous faisons face à des circonstances tout à fait nouvelles, nous aurons peine à nous reconnaître. Nous ne comprendrons pas nos réactions, nous en serons étonnés, agréablement ou non. Plus nous nous éloignons des situations familières, plus nous avons l’impression de n’être plus tout à fait nous-mêmes (ou de découvrir un aspect jusque-là caché de nous-mêmes !). Puisque nous n’avons pas accès aux éléments internes qui formeraient notre moi intérieur, nous devons nous baser sur des inférences à partir d’autoobservations de nos comportements, de nos réactions affectives, de nos pensées et de nos dialogues intérieurs. Ainsi, à nouveau comportements, nouvelle image (partielle) de soi.

L’être humain se voit donc comme s’il était un autre (comme disait Rimbaud : « Je est un autre »). Il découvre des renseignements sur lui-même par des attributions intrinsèques, à partir des éléments ci-haut mentionnés. Par exemple, comment pourrait-on se rendre compte que nous sommes intimidés par une rencontre sociale, soumet Filiatrault ? Par des battements plus rapides du cœur, répond-il, qui seraient, croit-on, l’effet de notre timidité et non la cause de celle-ci. Et pourtant, une expérimentation a démontré que si on peut attribuer ces battements à une cause extérieure, tels un grand bruit ou une drogue, la timidité ressentie disparaît. Celle-ci était donc en grande partie inférée à partir de l’impression causée par les battements cardiaques. Dans une autre expérience, on demande à des volontaires mâles d’évaluer l’attrait sexuel de différents sujets féminins, tout en leur faisant écouter les battements de leur cœur à travers des écouteurs. Si on accélère artificiellement ce qu’ils croient être le son de leurs battements lorsque certaines beautés féminines leur sont montrées, ce seront ces beautés qu’ils jugeront sexuellement plus attirantes.

Ces représentations mentales de nous-mêmes nous font donc agir d’une façon plutôt qu’une autre. Elles modulent nos réactions, influencent nos choix. Pourtant, elles demeurent incomplètes, car elles ne seront mises en évidence que par une situation particulière. Les autres aspects demeureront dans l’ombre. Même une introspection approfondie ne produira qu’une représentation partielle basée sur des situations, réelles ou non, que nous aurons reproduites dans notre esprit.

Ces situations s’élaborent d’ailleurs sur des bases essentiellement relationnelles. On le constate dans les descriptions de soi qu’on demande aux gens de faire, le plus souvent nous mettons en contraste nos caractéristiques représentatives à celles d’autres personnes : petit vs grand, fort vs faible, Québécois vs non-Québécois… Nous tentons de trouver ce qui nous distingue ou non des personnes présentes dans une situation particulière et selon les normes sociales dans lesquelles nous vivons. S’il y a une minorité d’hommes dans la salle, ils voudront se distinguer en tant qu’hommes ; cela ne serait pas le cas si la salle contient surtout des hommes. Selon leur valeur sociale, il y a des caractéristiques avec lesquelles nous voulons nous distinguer, et d’autres, non.

Ce schéma de nous-mêmes, cette représentation de soi, serait formé de traits stables, hiérarchisés et basés sur notre mémoire des événements. Bien sûr, la mémoire déforme, réorganise constamment en fonction des besoins présents. Perdre la mémoire équivaut d’ailleurs à perdre son identité. Ce schéma, ainsi formé, semble cohérent – tout en étant modifiable selon les nouvelles situations vécues, et aussi par des crises, par des dissonances cognitives et des rationalisations. C’est d’ailleurs au moment de crises que nous réfléchissons le plus sur nous-mêmes et que nous sommes mis en face de ce que nous ne voulons pas être.

Auto-observation et conscience

Nous ne pouvons être conscients que d’une chose à la fois. Notre concentration se fixe brièvement sur un élément d’une situation aux dépens des autres. On pourrait décrire la conscience, précise Filiatrault, comme un état d’éveil qui permet la focalisation sur un objet considéré en particulier et avec plus ou moins d’intensité – soit par une attention relâchée (j’ai conscience que je porte une montre), jusqu’à une concentration totale (je m’adresse à vous présentement). Le va-et-vient rapide de la conscience sur différents éléments, au gré des stimulations externes ou internes, donne l’impression d’être conscient d’un ensemble d’éléments à la fois. Heureusement, de nombreux comportements sont automatiques (comme la marche), ce qui nous permet de parler en marchant.

(Les exercices de méditation tentent justement de maîtriser ce flux constant de la conscience d’une chose à l’autre en la forçant de se fixer sur un point particulier. C’est très difficile, car de nombreuses stimulations sollicitent notre attention. D’abord, les objets extérieurs dans l’environnement immédiat [le micro devant moi], puis les sensations à l’intérieur de notre corps [j’ai mal au dos], et ensuite de nombreuses pensées [souvenirs, problèmes, impressions, interactions sociales passées ou futures]. Ce flux de fixations de la conscience est difficilement contrôlable. « Une pensée se présente quand elle le veut et non pas quand moi je le veux », disait Nietzsche.)

La conscience de soi est plus rare qu’on ne croit. Si elle est trop accaparante, elle conduit souvent à la timidité (les Anglais disent justement « self-consciousness »). Si on pense trop à soi, ce qui arrive dans une situation nouvelle, on peut être plus ou moins paralysé. Plus on est absorbé dans une tâche, plus on s’oublie. Mais cette possibilité de s’autoobserver (observer nos comportements et les inférences qu’on en tire) nous donne notre sentiment d’identité. En thérapie, on demande aux gens d’examiner leur représentation d’eux-mêmes, on leur demande de faire des inférences sur certaines de leurs caractéristiques à partir de ce qu’ils ont vécu.

Le contexte socio-culturel

Ce processus de construction de soi existe-t-il de tout temps, s’interroge Filiatrault ? Est-il partagé par toutes les cultures ? Il semble bien que non. Le « Connais-toi toi-même » de Socrate laisse supposer que cette recherche de soi existe depuis l’Antiquité. Pourtant, comme on l’a vu, Socrate ne prônait pas l’auto-analyse, mais de meilleures règles de vie. Le « moi » est une invention relativement récente. Elle date de la Renaissance, comme le montre Charles Taylor dans ses écrits.

Dans les siècles passés, les sociétés traditionnelles sont d’abord collectivistes. Les gens vivent et dépendent du groupe. Le groupe est plus important que l’autonomie individuelle. Les gens pensent d’abord en terme de leur appartenance à un groupe. Les noms eux-mêmes y font écho (Johnson ou Robertson : fils de John ou de Robert). Dans les sociétés traditionnelles, de quelle lignée on vient est important (comme dans Le Seigneur des anneaux : un tel, fils d’un tel, fils d’un tel, fils d’un tel). Alors qu’aujourd’hui, relève Filiatrault, même les filiations familiales sont escamotées dans la vie quotidienne : on en est arrivé depuis quelques années à ce que seul notre prénom nous identifie, au nom d’un impératif immédiat d’intimité (ainsi, depuis quelques années, de plus en plus d’élèves se présentent seulement par leur prénom, ce qui pose problème puisque ce sont leurs noms de famille qui apparaissent sur nos listes par ordre alphabétique).

Dans le passé les gens étaient réglés par une hétéronomie, par des règles venant de l’extérieur. Hiérarchies et inégalités étaient acceptées comme allant de soi. Cela s’accompagnait souvent d’une transcendance, religieuse ou autre. Les comportements étaient imposés. Les gens étaient interdépendants. Le passé tenait une grande place. La loyauté et le souci des autres dominaient.

Dans nos sociétés modernes, la compétition prévaut et nous semble naturelle. Nous sommes tous égaux et considérés comme responsables de nous-mêmes. L’individualisme a remplacé le collectivisme. Nous sommes autonomes jusqu’à faire nos propres lois, jusqu’à déterminer nos propres « valeurs » (un terme pourtant essentiellement collectif). Le souci de soi l’emporte sur le souci des autres. Le passé est perçu comme très lointain et l’histoire perd sa valeur de guide. Nous suivons des conventions modifiables, des relations révocables. Cet individualisme privilégie la raison économique sur les préceptes moraux. Si on pousse au bout cette logique, nous aurons des gens qui voudront s’épanouir avant tout, en maximisant l’estime d’eux-mêmes. Filiatrault raconte de façon anecdotique que ceux qui battaient leurs camarades dans la cour d’école étaient ceux qui avaient le plus d’estime de soi.

Il ne s’agit pas de savoir si l’individualisme est préférable ou non au collectivisme. Chacun de ces systèmes a ses avantages et ses problèmes. Chacun a ses maladies mentales particulières. Il ne s’agit pas de nier les immenses avantages du progrès technique et social des derniers siècles, mais il a tout de même apporté quelques problèmes nouveaux. Parmi eux, cette représentation du soi comme être unique et totalement autonome, à laquelle on confère tant d’importance, et qui empêche de voir une foule de déterminants du comportement.

L’utilité sociale du soi

À quoi sert principalement cette représentation de soi ? À porter un jugement sur sa propre valeur, répond Filiatrault. Et aussi à moduler la présentation de soi aux autres. Nous faisons constamment des comparaisons avec d’autres personnes ou groupes. Le jugement des autres sur soi occupe une place importante : on se voit à travers les autres, tout en jugeant les autres par rapport à soi. Mais ce que vous pensez de moi est filtré par ma perception, par l’image que je me fais de moi-même et de vous. Cette « connaissance » de soi représente plutôt une estimation de notre valeur et de notre utilité sociale, fondée sur la considération du jugement des autres sur nous-mêmes.

Les gens plus près des sociétés traditionnelles sociales et régulatrices se définissent plus par rapport au groupe : quelle sorte de personne cette situation me demande-t-elle d’être ? Les gens plus individualistes et autonomes fonderont leur jugement sur leur représentation de soi : comment puis-je rester moi-même dans cette situation ?

Le moi individualiste d’aujourd’hui sert à nous responsabiliser, à nous faire assumer la responsabilité de ce qu’on fait et de ce qui nous arrive. Ce « moi » nous fait croire que nous sommes en contrôle et à l’origine de nos comportements. Nous pensons ainsi pouvoir échapper ultimement aux contraintes sociales et éducatives. Pourtant, cette conception de soi ne s’oppose pas à la société, perçue comme s’opposant à notre épanouissement, mais elle intègre l’individu à une société qui, pour mieux le manipuler, valorise justement la responsabilité individuelle. Cette nouvelle conception de l’être humain sert à nous faire croire que nous sommes personnellement responsables de ce qui nous arrive et des gestes qu’on fait. Déclarer une personne libre de ses choix, rappelle Filiatrault, ne la rend pas plus libre, mais lui laisse croire que ses choix, surtout dans les rapports de pouvoir, proviennent d’elle-même. (Il ne s’agit pas de nier la notion de responsabilité morale, mais de ne pas l’étendre indûment à des situations où nous sommes contrôlés, ou manipulés, de l’extérieur.)

Cette conception de soi tend aussi à vouloir nous différencier des autres par des traits de personnalité intrinsèques, pour ainsi dire « réifiés », alors qu’ils ne sont qu’une construction mentale. À partir des éléments qu’une situation nous renvoie, nous allons inférer un trait de personnalité bien marqué que nous voudrons étendre à d’autres situations. Nous n’évaluons plus alors nos comportements séparément, mais notre personne entière à partir d’actes particuliers. Nous avons, bien sûr, certaines caractéristiques distinctives. Toutefois, pour être valide, un trait inféré devrait toujours se rapporter à son contexte situationnel. Voici un exemple apporté par van Rillaer :

« On peut dire que Paul est un élève studieux, volontaire, mais non que Paul étudie bien parce qu’il a de la volonté ou qu’il étudie bien parce qu’il est volontaire. Dans la première phrase, on utilise des étiquettes (studieux, volontaire) pour désigner un ensemble de comportements. Ces traits permettent de distinguer Paul d’autres élèves et d’émettre des prédictions de conduites dans des situations scolaires. Dans la deuxième phrase, on s’imagine expliquer un comportement (ou un ensemble de comportements) par l’évocation d’une réalité interne (la volonté). Mis en demeure d’expliquer au nom de quoi on affirme que Paul a de la volonté, on peut seulement répondre que c’est par le fait qu’il étudie de façon persévérante. La circularité de l’explication est évidente. Dans la troisième phrase, on commet la même erreur, à ceci près qu’on ne renvoie pas à une prétendue réalité dans la personne, mais à son « essence ». »

Ainsi, plus on sort des situations familières, moins on se reconnaît. Les théories implicites de la personnalité, rappelle Filiatrault, sont de très mauvais prédicteurs de nos comportements. La détermination des attitudes, même par les meilleurs tests psychologiques, demeure académique, car les comportements différeront dans des situations réelles. En fait, nous savons peu ce qui nous fait agir. Par exemple, des gens, jugés racistes en réponse aux tests, n’auront pas de tels comportements dans la réalité, et vice versa. Dans une autre expérience, celle de David Glass, 58 des 60 élèves impliqués ont administré une vingtaine de chocs électriques de 125 volts chacun à des sujets, même s’ils avaient répondu auparavant dans un questionnaire que jamais ils n’iraient jusqu’à faire cela pour faire avancer la science.

On doit donc éviter d’invoquer des essences qui perdurent à l’intérieur des personnes. Pour reprendre l’exemple de van Rillaer, un élève studieux n’a, jusqu’à preuve du contraire, cette caractéristique que dans le contexte de sa classe. Pour mieux le connaître, on doit examiner les facteurs situationnels qui peuvent contribuer au trait observé : l’effet des récompenses, ses relations avec les professeurs, ses aspirations, la concurrence des autres activités scolaires ou parascolaires…

Biais et considérations diverses

Dans la représentation de soi, le conférencier nous met en garde envers le biais dit « de complaisance ». Nous avons en effet tendance à jeter un regard avantageux sur nous-mêmes. On l’appelle aussi le syndrome « seul bon dans un monde de méchants ». Par exemple, la plupart des gens s’évalueront bons conducteurs et trouveront bien des défauts à la conduite routière des autres conducteurs. Aussi, dans l’évaluation des compétences sociales ou professionnelles, personne ne se déclarera au-dessous de la moyenne !

Pourtant, ce biais d’autocomplaisance est absolument essentiel à la santé mentale. Il permet une approche plus positive face aux difficultés à surmonter. Cette bonification de sa représentation de soi ne doit tout de même pas être trop exagérée, sinon elle deviendrait difficilement défendable. Des études démontrent que la plupart des gens évaluent assez bien les jugements positifs d’autrui à leur endroit, bien qu’ils ont tendance à les bonifier légèrement. Nous devons aussi croire que nous avons la maîtrise de nous-mêmes et de notre environnement. Les personnes déprimées estimeraient avec plus de justesse ce que les autres pensent d’eux et auraient une vision plus réaliste de leur (peu de) pouvoir sur les éléments de leur environnement. Si une thérapie vise à donner une vision réaliste de soi pour aider à vivre, elle se trompe, ajoute Filiatrault. Le succès des thérapies reposerait sur des demi-vérités louangeuses, préludes au changement désiré.

Cette représentation de soi est donc une illusion nécessaire. Elle se construit et se modifie au gré des relations interpersonnelles. L’idéal, c’est qu’elle soit riche et variée, donc issue de nombreuses situations (ami, père de famille, bénévole, musicien, comptable…). Plus nous aurons de façons différentes de nous percevoir positivement, plus il sera facile de nous replier dans une autre dimension de notre représentation lors d’une « attaque » sur l’une d’entre elles. La représentation globale sert ainsi à maintenir une indispensable compétence sociale.

Conclusions

On connaît très peu les véritables déterminants de nos comportements, de nos choix et de nos pensées. Il y a peu de liens entre ce qui influence vraiment les gens et ce que les gens pensent qui les influencent. Si on dit pertinemment qu’« entre ce qu’on dit et ce qu’on fait, il y a un monde », il y a plus encore entre nos actions et les explications qu’on en donne.

On ne retient de ce qui nous arrive que ce qui est compatible avec notre identité. Paradoxe ultime, cette représentation identitaire devient donc un obstacle à la connaissance de beaucoup des causes réelles (situationnelles) de nos comportements, et ce d’autant plus qu’on attribue à ce moi intérieur l’origine de nos comportements. Or la société actuelle nous enjoint de nous voir à l’origine de nos comportements. Cette responsabilisation personnelle aide à bien faire fonctionner les institutions sociales, mais nous fait négliger la recherche des véritables causes de nos actions qui, sous couvert de liberté, nous manipulent.

Selon Beauvois, vouloir se connaître aujourd’hui c’est vouloir savoir ce que nous valons. Dans nos relations avec les autres, nous cherchons à évaluer notre utilité sociale : « Sois sage, sois responsable et juge-toi avec les mêmes critères que nous tous utilisons pour te juger [mais en les internalisant] ». Nous ne sommes pas rien pour autant ! nous sommes un ensemble de processus toujours en action). Avoir l’impression d’être quelqu’un est absolument essentiel. Alors, se connaître est-il une réalité ou une illusion ? Sans doute faut-il entretenir la réalité de l’illusion, termine le conférencier.

Période de questions

Raisons véritables

Dans l’expérience décrite plus tôt, on a affirmé que les raisons données pour la sélection de la postulante par des sujets n’étaient pas les bonnes. Comment a-t-on pu déterminer les véritables raisons derrière les choix des sujets, s’enquiert une auditrice ?

Dans cette expérience, répond le conférencier, on avait demandé hypothétiquement aux sujets et aux observateurs quels seraient les facteurs qui détermineraient leur sélection de la postulante. Les deux groupes étaient d’accord en principe sur les facteurs principaux. Un dispositif expérimental, non précisé, démontre que choisir ou non la postulante a réellement été fait sur d’autres critères. Par exemple, on a nié que le fait d’avoir échappé une tasse de café sur les genoux de l’intervieweur aurait pu influencer la décision. Pourtant, l’expérience, en contrôlant cette variable, a démontré que ce facteur a eu un impact non négligeable.

Évaluation dénaturée

Un auditeur insiste sur l’importance d’avoir une évaluation positive de soi et de ses mérites.

Le conférencier réitère qu’un minimum d’autocomplaisance est essentiel, mais que l’image qu’on a de soi (ou des autres) n’a pas la nature explicative qu’on lui attribue. Elle représente un jugement sur l’utilité sociale de la personne (nos « mérites »). Ainsi, une personne n’est pas fiable intrinsèquement, mais elle a eu des comportements fiables dans le passé qui donnent à penser qu’elle en aura encore d’autres dans le futur, du moins dans des situations semblables à celles où on l’a déjà observée...


Compte-rendu rédigé par Louis Dubé et révisé par le conférencier.


Pour en savoir plus

Jean-Léon Beauvois, La psychologie quotidienne, PUF, 1984.

Jean-Léon Beauvois, Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social, PUG, 2005.

Jean-Léon Beauvois, Traité de la servitude libérale, Dunod, 1995.

Antonio R. Damasio, Le sentiment même de soi, Odile Jacob, 1999.

François Filiatrault, « L’effet Barnum ou l’illusion du soi », Cerveau et psycho, nº 4, décembre 2003.

Jean-Claude Kauffmann, L’invention de soi. Une théorie de l’identité, Armand Colin (Hachette), 2004 (2005).

Jean-Philippe Leyens, Sommes-nous tous des psychologues ?, Mardaga, 1983.

Jacques Py et Alain Somat, « La connaissance de soi : être ou valoir », La petite revue de philosophie, vol. 10 nº 2, 1989.

Philippe Thiriart, « La connaissance de soi d’un point de vue socio-cognitif », La petite revue de philosophie, vol. 10 nº 2, 1989.

Jacques Van Rillaer, Psychologie de la vie quotidienne, Odile Jacob, 2003.


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