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Conférence du dimanche 12 octobre 2003

La soirée a débuté avec le mot de notre président, Louis Dubé, qui a présenté l'association des Sceptiques du Québec. M. Dubé en a profité pour résumer les buts de l'association : Mais qu'est-ce qu'un sceptique? Seulement une personne qui doute? Et qui douterait de tout, parce que rien n'est absolument certain? Pas vraiment. M. Dubé a précisé que le scepticisme de l'association des Sceptiques du Québec n'est pas une position philosophique (contrairement à d'autres formes de scepticisme), mais une méthode, analogue à la méthode scientifique, servant à vérifier que nos croyances sont justifiées par des faits mesurables et reproductibles. M. Dubé a également mentionné l'existence d'autres associations à vocation similaire, telles l'association des Rationalistes et celle des Zététiciens, toutes deux en France.

Evelyne Gadbois a enchaîné avec la lecture de l'actualité sceptique. Puis, notre relationniste, Marie-Soleil Gauthier, a pris la parole pour présenter le conférencier, Benjamin-Hugo LeBlanc, et sa conférence « Vérité et tolérance : entre liberté de pensée et liberté de conscience. » Benjamin-Hugo LeBlanc est chargé de cours en sciences des religions à l'Université Laval et professeur de sociologie au cégep Sainte-Foy à Québec. Il poursuit actuellement un doctorat en sociologie des religions, en cotutelle avec l'École Pratique des Hautes Études en Sorbonne (Paris) et l'Université Laval.

La conférence de M. LeBlanc a traité des limites de la raison et du domaine d'application de celle-ci. M. LeBlanc a discuté de la manière dont on peut tenter de concilier quête de la vérité et tolérance.

Le texte qui annonçait la conférence disait ceci :

Fille de la Renaissance et de ses guerres de religion, la liberté de conscience s'est progressivement affirmée, en Europe, de concert avec l'idée de tolérance. De Spinoza à Locke et de Bayle à Voltaire, celle-ci s'est affinée jusqu'à constituer un véritable droit individuel et absolu à l'autodétermination morale - une liberté qui, à ce jour, loge au coeur des principaux instruments internationaux relatifs aux droits de l'homme. Mais si tous semblent acquiescer à ce principe, qu'en est-il de sa mise en acte - des limites de son plein exercice? Dure question à laquelle le siècle des Lumières a tenté de répondre, enjoignant l'honnête homme de s'en remettre au devoir de raison afin d'accéder au bonheur.

Mais voilà que, d'une volonté d'éclairer l'existence, la raison glisse - aux 19ème et 20ème siècles - dans une assurance conquérante et triomphaliste de son exclusivité en tant que voie d'accès au réel. Or, si ce dévoiement de l'idéal des Lumières a bel et bien entraîné la raison dans une relation d'opposition à certains contenus de conscience - désormais exclus d'une hygiène de pensée et perçus comme parasitaires -, comment nous faut-il refonder l'articulation d'une liberté de conscience et d'une liberté de pensée?

La soirée s'est terminée par une période de questions et d'échanges entre l'auditoire et M. LeBlanc.

Vérité et tolérance : entre liberté de pensée et liberté de conscience

Benjamin LeBlanc

M. LeBlanc a commencé sa conférence en proposant à l'audience un petit exercice : raisonner sur la raison. Il a posé les questions suivantes : Existe-t-il une seule raison, une seule forme de rationalité? Peut-on entretenir plusieurs relations différentes avec la raison?

Face aux récits folkloriques d'une autre culture

Lors d'un voyage dans un village reculé de Transylvanie (Roumanie), M. LeBlanc s'est familiarisé avec quelques histoires folkloriques locales (loups-garous, etc.) Cette expérience l'a amené à se demander quelle attitude adopter face à ces récits. M. LeBlanc a souligné qu'être ouvert et réceptif était facile : lorsque des récits n'appartiennent pas à notre culture, nous ne nous sentons pas impliqués par eux. M. LeBlanc nous a dit que l'on pouvait réagir à ces récits selon deux mouvements possibles :

  1. Nous pouvons rejeter ces histoires mythiques en tant que superstitions, et donc en tant que manifestation d'un dysfonctionnement de la pensée logique.
  2. Nous pouvons considérer ces discours comme ayant un rôle, une fonction et une utilité pour la culture de laquelle ils émanent. Ces récits exposent une morale. Ils légitiment certaines règles de vie tout en jouant un double rôle de transmission et de renforcement de ces règles. Ce point de vue reconnaît la valeur morale et humaine de ces histoires, plutôt que de s'intéresser à leur valeur scientifique.

Un mouvement vers l'autre

M. LeBlanc a expliqué que reconnaître la valeur des idées d'autrui demande plus que de la curiosité. Cela requiert de développer une empathie, un désir de chercher à comprendre pourquoi l'autre tient ces discours qui sont différents des nôtres. Reconnaître la valeur des idées d'autrui devient alors un devoir de communauté : l'acceptation de l'autre, avec qui je vis, passe par la tolérance envers ses idées qui sont différentes des miennes.

Mais cette notion de mouvement vers l'autre dépasse le devoir communautaire : elle se retrouve aussi dans le contexte de la quête de la vérité. Peut-il y avoir une quête de la vérité authentique qui se fasse sans s'adresser aux autres, qui ont des idées différentes, donc sans tolérance? Pour nourrir la réflexion sur cette question, M. LeBlanc a ici pris le soin de définir deux concepts à ne pas confondre : la liberté de conscience et la liberté de pensée.

La liberté de conscience

La liberté de conscience est le droit individuel et absolu à l'autodétermination morale. Cela revient à dire que l'on ne peut pas séparer l'individu de sa propre conscience. La dignité humaine passe par la liberté de conscience.

La liberté de conscience est un droit inaliénable. Ainsi, en justice, il n'existe plus de délits d'opinion : il n'existe que des délits d'acte. Chacun a droit à ses opinions tant qu'il ou elle ne perturbe pas l'ordre public. Personne ne peut être inquiété pour ses opinions.

Cette reconnaissance de la liberté de conscience a suivi l'horreur des guerres de religion de la Renaissance, qui ont empoisonné le 16ème siècle. Les catholiques n'ont pas réussi à éliminer le protestantisme par la loi ni par la violence. La tolérance à la différence est une solution qui a alors été jugée meilleure.

La liberté de pensée

La notion de liberté de pensée naît au siècle des Lumières; cette époque est celle de l'accession à l'âge de raison. Les libres penseurs du 18ème siècle, qui étaient des philosophes, se sont opposés au fanatisme religieux existant à leur époque. Leur but était de libérer la conscience de l'obscurantisme pour lui donner accès, d'abord et avant tout, au bonheur (et non pas à la vérité).

La recherche de la vérité n'était donc pas conçue comme une fin en soi : sa fin était la recherche du bonheur. Ainsi, la raison, qui est l'instrument de la quête de la vérité, se présentait comme un moyen pour accéder au bonheur, en libérant la conscience de la superstition. Le but de la raison - le bonheur - était donc extérieur à la raison elle-même : la raison n'était pas sa propre finalité.

Comment joindre raison et tolérance? La raison est l'instrument de la quête de la vérité : cette quête ne doit pas être obscurcie par la superstition. Dans ce contexte, la tolérance devient une acceptation conditionnelle des idées d'autrui : on ne peut pas accepter toutes les opinions; on n'a pas droit au discours erroné; chacun se doit d'appliquer un devoir de raison à l'égard de ses propres idées.

M. LeBlanc a fait ici une comparaison entre les deux formes de liberté dont il parle. La liberté de pensée est la liberté d'être rationnel, par opposition au fanatisme religieux (qui, ne l'oublions pas, régnait toujours au siècle des Lumières). La liberté de conscience est alors la liberté de ne pas être rationnel, d'être superstitieux. La liberté de conscience est un concept plus universel que celui de liberté de pensée.

Les conceptions historiques du sens de l'histoire

L'idée que l'histoire a un sens n'est pas universelle et n'a pas toujours existé. Cette idée vient du christianisme médiéval. L'histoire fut envisagée comme une chaîne causale allant dans une direction précise (le destin), plutôt que comme une accumulation d'événements. L'histoire de l'humanité fut considérée comme un progrès vers un âge d'or à venir. Du Moyen Âge jusqu'au siècle des Lumières, on a véhiculé la conception selon laquelle le progrès historique menait vers le bonheur.

Par opposition à cette conception progressiste et linéaire de l'histoire, on retrouve, par exemple, en Inde, une conception cyclique de l'histoire. Il existe aussi une conception régressive de l'histoire, selon laquelle l'âge d'or se situe dans le passé.

La Renaissance est l'époque de la guerre entre les Anciens et les Modernes. (Note de l'auteur de ce compte-rendu : les Anciens sont ceux qui croient que la vérité a déjà été révélée en entier à l'humanité, par le biais de la Bible et des textes des savants de l'Antiquité, en particulier Aristote. Selon eux, la vérité s'expose par des déductions logiques, qui partent des idées contenues dans les textes de référence, en suivant une méthode nommée la « dialectique ». Les Modernes sont ceux qui croient que la vérité est encore en très grande partie inconnue de l'humanité. Selon eux, la vérité ne peut être recherchée que par la raison et par la méthode scientifique, cette dernière étant en train de naître à cette époque.) Durant la Renaissance, le sens de l'histoire, qui était religieux au Moyen Âge, devient profane.

Le 19ème siècle est le siècle de la raison triomphaliste et évolutionniste : il est le siècle de la science et de la technologie. La raison, évolutionniste, conçoit l'histoire humaine comme un progrès vers un âge d'or. La raison, triomphaliste, se place elle-même au sommet de ce progrès : l'âge d'or auquel doit aboutir l'histoire arrivera grâce à la raison. La conception selon laquelle le progrès historique mène vers le bonheur disparaît au profit d'une nouvelle conception selon laquelle le progrès historique mène vers une idéologie triomphante. La direction que suit l'histoire devient celle du progrès scientifique et technologique. Une opposition se crée alors entre liberté de conscience et liberté de pensée.

Il y a donc, au 19ème siècle, dérive de la raison : la raison perd sa finalité initiale, la recherche du bonheur (une finalité qui était extérieure à la raison), et devient un moyen sans finalité autre que lui-même. La raison se referme sur elle-même et se met à tourner sur elle-même. Elle n'a plus de direction, sauf le progrès scientifique et technologique. C'est la naissance du scientisme : le progrès scientifique et technologique devient une fin en soi. Ce progrès n'est donc plus envisagé comme un moyen pour atteindre un but autre - le bonheur : il devient lui-même le but. Plusieurs conceptions développées au 19ème siècle sont encore présentes aujourd'hui.

M. LeBlanc a cité, comme exemple d'une conception du sens de l'histoire développée au 19ème siècle, le matérialisme historique de Karl Marx. (Note de l'auteur de ce compte-rendu : selon le matérialisme, en tant que position philosophique - et non en tant qu'attachement aux biens matériels, la réalité est d'abord et avant tout matérielle. La pensée émerge de l'activité du cerveau : l'âme surnaturelle n'existe pas. Le matérialisme historique de Marx affirme que la réalité - matérielle - est un processus en développement progressif. Ce développement est entre autres déterminé par l'activité économique de l'humain, le but de cette activité étant de satisfaire aux besoins de l'humain. Pour Marx, la vie économique constitue le moteur de la vie sociale. Et selon Marx, le capitalisme, parce qu'il est porteur de contradictions internes, est appelé à disparaître de lui-même et à être remplacé par le socialisme, qui sera la forme la plus achevée de la société humaine. L'âge d'or vers lequel tend l'histoire est ainsi celui d'une idéologie triomphante, le socialisme, qui sera atteint grâce à la raison.)

La dérive de la raison, au 19ème siècle, a eu pour conséquence l'application de la notion d'évolution biologique aux cultures et aux ethnies. D'une part, en associant « progrès social » à « progrès scientifique et technologique », la culture occidentale a pu se placer au summum de l'évolution. En effet, la mesure du degré d'avancement des civilisations et des cultures devient alors le degré de développement scientifique et technologique. Par ricochet, les autres cultures, moins développées sur les plans scientifiques et technologiques, sont perçues par les Occidentaux comme inférieures ou primitives. D'autre part, les différentes « races » furent conçues comme représentant les différentes étapes de l'évolution progressiste de l'humanité, la « race » blanche constituant - bien entendu! - le summum de l'évolution. Ce sont ces conséquences, de la dérive de la raison, qui ont entraîné les horreurs du racisme et du nazisme au 20ème siècle. Force est alors de constater que la raison peut aller à l'encontre de l'éthique - en particulier lorsqu'elle devient sa propre finalité.

Au 20ème siècle, l'idée de progrès historique est remise en question. Cette idée suggère un accroissement des capacités humaines à chaque époque. Or, il s'agit là justement d'une idée… et non d'un fait empirique. De plus, le relativisme culturel, développé en anthropologie, met en évidence, au 20ème siècle, que la conception même de ce qu'est le progrès social est relative à chaque culture. L'idée que le progrès social est celui de la science et de la technologie n'est pas universelle : elle est relative à la culture occidentale.

Au 20ème siècle, le philosophe Popper affirme que la croyance en un avenir préfixé (croyance que l'on retrouve, par exemple, dans le matérialisme historique de Marx, ou encore dans le scientisme), relève de l'irrationnel. L'avenir est en réalité imprévisible. La croyance en un avenir prédéterminé pourrait en fait cacher une peur du changement ou de l'inconnu.

Raison et fanatisme

Lorsque la raison ne doute plus d'elle-même, elle ne peut observer d'erreur que chez l'autre. La raison relègue alors toutes les religions au rang de superstitions. M. LeBlanc a affirmé que la notion de superstition devient un sac fourre-tout dans lequel on place tout ce qui ne relève pas de l'orthodoxie des sciences. Selon M. LeBlanc, plus la raison devient sûre d'elle-même, plus elle risque de se radicaliser et de voir des ennemis partout. La raison devient alors un idéal de pureté qui relève du rêve; elle devient une forme de fétichisme. Et toute forme de fétichisme relève de l'irrationnel.

M. LeBlanc a affirmé que l'obscurantisme constitue le fanatisme le plus intolérant, que ce fanatisme soit religieux ou antireligieux.

Raison et éthique

M. LeBlanc a expliqué qu'après la deuxiè guerre mondiale et l'horreur nazie, on réalise que la raison ne peut pas remplacer l'ordre du bien et du mal véhiculé par les religions ou les superstitions. La raison ne traite pas d'éthique. Elle ne peut donc pas être une fin en soi : elle doit rester un moyen pour atteindre un but autre.

Rationalité et irrationalité

M. LeBlanc a posé ici plusieurs questions, sans y répondre. Il s'est d'abord demandé si le débat qui tente de distinguer ce qui est rationnel de ce qui est irrationnel colle à la réalité. Il s'est ensuite demandé si le fait de qualifier certaines idées d'irrationnelles ne serait pas la manifestation d'une volonté d'exclure, « hors de l'ordre des choses », les idées qui ne nous conviennent pas. Enfin, il s'est demandé si une telle volonté serait rationnelle, ou plutôt motivée par la peur.

Pour faire une analogie, M. LeBlanc a expliqué que, selon la psychologie, les membres d'un groupe ont besoin d'identifier ce qu'est la déviance, en tant qu'ennemi extérieur, afin de pouvoir s'identifier, entre eux, comme étant non déviants. Dans une société, c'est le groupe dominant qui définit qui est l'individu « déviant » : c'est l'individu qui ne colle pas à l'orthodoxie du groupe dominant. Selon M. LeBlanc, cette analogie se transpose à la quête de la vérité : dans le passé, l'individu déviant était celui qui ne collait pas à l'orthodoxie de la religion. Aujourd'hui, il serait celui qui ne colle pas à l'orthodoxie de la science.

Où la rationalité se situe-t-elle?

M. LeBlanc a ensuite précisé que la rationalité peut être contenue ou bien

  1. dans les idées elles-mêmes, ou bien
  2. dans l'adaptation des moyens aux fins.

Par exemple, l'astrologue met en jeu des moyens pour suivre ses postulats. L'astrologie possède ainsi une cohérence interne : elle est rationnelle au sens du critère (2) donné ci-haut. Mais l'astrologie est irrationnelle au sens du critère (1) : à l'irrationnel appartient l'idée fondamentale qu'il existe une relation entre les astres et les humains. Cette idée ne concorde pas avec la réalité objective. L'astrologie est cohérente, mais non concordante.

Comme autre exemple, M. LeBlanc a discuté des catégories « secte » et « religion » du langage. Le mot « secte » renvoie à « se faire embrigader » : une secte manipule les individus et infiltre les institutions. En revanche, le mot « religion » renvoie à « se convertir ». Le discours qui distingue secte et religion possède une logique interne et forme un système clos du langage - il est rationnel au sens du critère (2). Mais, M. LeBlanc s'est-il demandé, si l'on sort du langage, les catégories « secte » et « religion » collent-elles à la réalité? Autrement dit, ce discours serait-il irrationnel au sens du critère (1)? À l'instar de l'astrologie, ce discours, qui distingue secte et religion, serait-il cohérent, mais non concordant?

Les trois usages du mot « croire »

Selon M. LeBlanc, il existe trois degrés dans la croyance :

  1. « croire que … » implique une grande distance entre soi et sa croyance;
  2. « croire à … » implique une distance plus courte;
  3. « croire en … » implique une dimension éthique qui engage tout notre être. Cet usage signifie que nous plaçons notre confiance en quelque chose. Il signifie également que nous pouvons être prêts à défendre notre croyance au prix de notre vie et de l'intolérance.

Le premier usage du mot « croire » serait, aujourd'hui, le plus fréquent. Aujourd'hui, les gens entretiendraient une distance plus grande avec leurs croyances qu'autrefois. Cet état de fait serait une manifestation de la rationalité, celle-ci ayant un impact sur la manière dont nous vivons nos croyances. Cependant, la tendance actuelle serait un mouvement de distanciation par rapport à la raison, parallèle à un désir de refusionner avec la croyance.

Conclusion

Comment résoudre, aujourd'hui, la question d'une disjonction entre liberté de conscience et liberté de pensée?

Le droit à la liberté de conscience est lié à la tolérance. Mais le droit à la liberté de conscience ne constitue pas uniquement le droit à ses opinions. Sinon chaque individu serait insulaire; sinon, le droit à ses opinions n'apporterait rien au « vivre ensemble ». Le droit à la liberté de conscience suppose également un devoir d'aller vers l'autre. Aller vers l'autre implique plus que la tolérance, celle-ci consistant à endurer, à supporter l'autre dont les croyances tentent de nous assaillir. La tolérance, prise en elle-même, comporte un relent de mépris et de peur du changement. Aller vers l'autre est plus que la tolérance : c'est également l'ouverture à être changé par le discours de l'autre.

D'autre part, la liberté de pensée est un devoir de raison, qui fait opposition à la superstition, au fanatisme et à l'obscurantisme. Mais ce devoir de raison ne doit pas devenir un courant idéologique, sinon il risque de devenir lui-même une forme de fanatisme. Le corollaire du devoir de raison est le droit à la dissidence : sans ce droit, il n'existe pas de liberté de pensée. Ce corollaire vient relativiser ce devoir.

Comme mot de la fin, M. LeBlanc a dit qu'on ne se connaît soi-même qu'à travers le contact avec les autres. Nous avons donc, chacun et chacune, besoin des autres.

Période de questions et d'échanges

La période qui a suivi la conférence de M. LeBlanc fut très dense et aussi longue que la conférence elle-même. Nous résumerons ici les idées principales qui ont été abordées.

On a souligné que le discours de M. LeBlanc, sur la raison qui se radicalise lorsqu'elle devient trop sûre d'elle-même (voir plus haut, « RAISON ET FANATISME »), était très théorique et très abstrait. On s'est demandé s'il collait à la réalité.

On a mentionné que l'idée avancée par M. LeBlanc, selon laquelle le mot « irrationnel » serait un qualificatif employé pour désigner tout ce qui ne colle pas, aujourd'hui, à l'orthodoxie de la science (voir plus haut, « RATIONALITÉ ET IRRATIONALITÉ »), ouvrait toute grande la porte au relativisme cognitif, c'est-à-dire à l'idée selon laquelle « toutes les idées se valent; il n'existe pas de vérité objective, universelle et absolue, mais que des vérités relatives. »

Une personne de l'assistance s'est demandé si les trois usages du mot « croire », définis à la fin de la conférence, ne seraient pas qu'une distinction de linguiste, ne correspondant pas à des différences de sens réelles. Cette personne a mentionné que, pour elle, les affirmations « je crois que Dieu existe » et « je crois en Dieu » sont équivalentes.

On a discuté du fait que l'humain n'est pas un être rationnel, mais plutôt un être qui rationalise, c'est-à-dire qui justifie après coup ce qui s'est passé. Par exemple, plusieurs sectes ont, à maintes reprises, prédit la fin du monde. Le jour indiqué par leur gourou, les membres d'une secte donnée se sont mis à prier. Mais la fin du monde n'est pas arrivée. Contrairement à toute attente, cette secte n'a perdu que quelques membres : la majorité des fidèles se sont dit… que ce sont leurs prières qui ont sauvé le monde. En « rationalisant » ainsi, les membres ont fait d'une pierre deux coups : ils ont sauvé et le monde et leur croyance! L'acte de rationaliser est en soi irrationnel.

On a précisé que le rapport à la logique est culturel. Ainsi, si l'on pose le syllogisme suivant à un individu, sa réponse dépend de sa culture : « John est Américain. Or, tous les Américains ont une arme. John a-t-il une arme? » Si la culture de l'individu interrogé accorde une place prépondérante à la logique, celui-ci répond « oui ». Mais si la culture de l'individu interrogé accorde une place prépondérante aux rapports sociaux, celui-ci répond « je ne connais pas John. »

On a beaucoup discuté de la démarche scientifique. On a précisé qu'il faut bien distinguer la science en soi, en tant que phénomène émergent d'une activité collective, des scientifiques eux-mêmes, qui sont des humains avec tout ce que les humains peuvent avoir comme défauts.

On a indiqué que l'attitude d'un scientifique « idéal », face à ses théories, peut s'exprimer ainsi : « si vous vous contentez de m'affirmer que j'ai tort, je considérerai votre affirmation comme irrecevable, car gratuite. Mais si vous me démontrez que j'ai tort, alors je changerai d'idée. » On a fait remarquer que cette attitude est absente chez les défenseurs du paranormal et des pseudo-sciences : rien ne pourrait les faire changer d'idée.

Le conférencier a proposé que le fait de qualifier des idées d'irrationnelles pourrait être l'expression de l'angoisse d'une raison qui doute d'elle-même, et qui se trouve ainsi des ennemis subversifs extérieurs à elle-même. M. LeBlanc a ajouté que l'attitude souhaitable consiste à garder une saine distance par rapport à nos croyances. Cela nous offre une porte de sortie : en cas d'erreur, nous pouvons changer d'idée.

M. LeBlanc a spécifié que la science est plus que l'expérimentation : elle est aussi la raison. Donc, tout ce qui a été dit sur la raison, durant la conférence, s'applique à la science. Une personne de l'assistance lui a répondu que la science est plus que la raison : elle est aussi l'expérimentation - c'est-à-dire la vérification des hypothèses. Ainsi, la réalité objective, indépendante des humains, impose l'acceptation ou le rejet de certaines idées, selon que ces idées sont concordantes ou non avec les faits objectifs concernés.

Le débat a également porté sur l'école. On a demandé à M. LeBlanc si, au nom de la bienveillance et de la tolérance, l'on devrait accorder la même place, dans nos écoles, au créationnisme, qui relève de la croyance, qu'à la théorie de l'évolution. M. LeBlanc a répondu que non. Il a cependant précisé que la réponse à cette question doit être prise collectivement, et qu'elle dépend du genre de société que l'on veut construire. Cette question est donc du domaine politique : veut-on une école qui enseigne ce qui est avéré ou qui enseigne les croyances? Or, dans notre société actuelle, nous séparons le politique du religieux : par conséquent, l'école doit être laïque et ne doit pas enseigner les croyances.

Une personne de l'assistance a affirmé que l'école laïque exclut le droit à une éducation confessionnelle. Une autre personne lui a répondu que le but de l'école laïque est d'inclure tout le monde, au sein d'une même communauté, en misant sur ce qui est universel (par opposition à ce qui est culturel) : le rationnel et la science. L'école laïque n'exclut pas qu'une éducation confessionnelle puisse être donnée en privé. Une tierce personne a dit ne pas être opposée, en principe, à l'école confessionnelle… à condition que celle-ci ne soit pas financée avec ses taxes.

Le débat s'est aussi penché sur les médias. Ceux-ci sont l'objet des jeux de pouvoir, ce qui est incompatible avec la liberté de pensée et la tolérance. Ils constituent un moyen de manipuler l'opinion des gens. On a cité deux exemples :

  1. les médias qui se prononcent en faveur de l'enseignement du créationnisme dans les écoles aux États-Unis;
  2. les médias qui se sont prononcés contre les sectes en France, demandant du coup au politique de se mêler du religieux.

M. LeBlanc a abordé la notion de « raison universelle ». Cette notion implique que la raison ne doit pas s'opposer à certains contenus de conscience, au nom de la liberté de pensée, car la raison perdrait alors son universalité. Une personne de l'assistance a alors demandé au conférencier si cela signifiait que les Sceptiques du Québec devaient ne pas s'opposer au paranormal et aux pseudo-sciences. M. LeBlanc a répondu que le devoir des Sceptiques du Québec était d'éduquer. Une autre personne de l'assistance a affirmé que les Sceptiques du Québec devraient s'en tenir à leur slogan, « promouvoir la pensée rationnelle et critique », et donc proposer quelque chose, plutôt que de chercher à détruire la pensée irrationnelle et crédule. Une tierce personne a fait la distinction entre les « esprits ouverts » et les « esprits troués », précisant que les Sceptiques du Québec ne peuvent rien faire pour ces derniers.


Résumé rédigé par Daniel Fortier

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