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Conférence du jeudi 13 octobre 2005

La perception sociale et les théories implicites de la personnalité

par François Filiatrault

Texte annonçant la soirée

La psychologie sociale étudie l’impact des interactions sur les individus et les processus cognitifs qui permettent les interactions sociales. Le contexte général des recherches en psychologie sociale cognitive a comme postulat de base que le travail de l’esprit (du cerveau) vise à créer une représentation interne simple, unifiée, cohérente, stable et « pleine » des éléments de l’environnement tant concret que social.

La perception sociale et la perception des personnes (ou construction de l’identité) mettent en jeu des moyens spécifiques pour y arriver, particulièrement le processus d’attribution, qui montre que nous cherchons (et trouvons!) la cause des comportements d’autrui (et de nous-mêmes) soit dans des circonstances extérieures à la personne (attribution extrinsèque ou situationnelle), soit dans des dispositions internes, intentions et traits de personnalité (attribution intrinsèque ou dispositionnelle).

Ce processus comporte une erreur dite fondamentale, celle de surestimer les facteurs dispositionnels au détriment des facteurs situationnels, tant dans la perception des autres que dans celle de soi. Ce biais donne l’impression de connaître véritablement la personne perçue. Il se fonde donc sur une forme d’ignorance, celle des déterminants externes. Cette tendance est amplifiée de nos jours par la norme d’internalité : l’individualisme contemporain s’accompagne de la croyance que les gens déterminent eux-mêmes leurs comportements et que connaître (ou avoir l’impression de connaître) ce qu’ils sont vraiment découle exclusivement du fait des attributions intrinsèques.

Les éléments internes que nous « percevons » chez les autres sont organisés pour former une image cohérente, mais pas nécessairement exacte. Les stéréotypes donnent une bonne idée de ce travail cognitif. De façon plus raffinée, les théories implicites de la personnalité montrent comment se structure selon une logique essentiellement sémantique notre représentation de l’autre; ce que nous pensons être un trait descriptif de sa personnalité, et explicatif de son comportement, est en fait une évaluation de son utilité sociale et n’a aucune valeur prédictive.

François Filiatrault enseigne la psychologie et la psychologie sociale au cégep de Saint-Laurent. Il a déjà donné plusieurs conférences chez les Sceptiques du Québec et écrit quelques articles pour Le Québec sceptique. Il anime avec brio depuis un an nos soirées-conférences. Également grand amateur de musique ancienne et baroque, il donne des conférences aux Jeunesses musicales du Canada.

Annonces

Avant le début de la conférence, notre animateur de la soirée, Dominic Claveau, nous annonce que Michel Bellemare, un porte-parole des Sceptiques, sera à l’émission Il va y avoir du sport. Présentée à Télé-Québec vendredi prochain, l’émission comporte un débat sur l’efficacité de l’homéopathie; M. Bellemare et le Dr François Chicoine débattront sur ce sujet contre Mme Caroline Fortin, une vétérinaire convaincue de l’utilité de l’homéopathie chez les animaux, et M. Christian Aubry, le président du Syndicat des professionnels homéopathes.

M. Claveau rappelle aussi que les Sceptiques du Québec ont mis en vente un disque compact comprenant l’entière collection des anciens numéros du Québec Sceptique (du nº 1 au nº 54). Chaque numéro est accessible dans un fichier PDF exactement tel que paru sur papier. Le CD comprend aussi un outil permettant d’effectuer une recherche par titre, auteur ou mots-clés à travers ces quelque 900 articles parus entre 1987 et 2004. Ce disque compact est vendu au coût de 30$ pour les membres ou abonnés et 40$ pour les non-membres dès ce soir au kiosque à l’arrière de la conférence, alors que le coût d’une collection complète version papier est de 150$.

Mot du Président

Daniel Picard, président des Sceptiques du Québec, s’informe de la présence de nouveaux auditeurs dans la salle et présente l’association des Sceptiques du Québec. C’est un organisme à but non lucratif qui existe depuis 1987. Il fait la promotion de l’esprit critique et de la pensée rationnelle en organisant, entre autres activités, des conférences le 13 de chaque mois. Ces conférences abordent évidemment des sujets liés au paranormal, mais également des thèmes de plus en plus diversifiés. Les Sceptiques du Québec produisent aussi le magazine Le Québec Sceptique, trois fois par année, et distribuent également des livres et articles dans des écoles de la province pour y promouvoir l’esprit critique et la pensée rationnelle.

M. Picard présente également une modification à la mission des Sceptiques du Québec qui a été approuvée lors de la dernière assemblée générale et annoncée dans le dernier Québec Sceptique. La mission se lit maintenant comme suit (les ajouts sont en gras) :

Les Sceptiques du Québec inc. est une association à but non lucratif fondée en 1987. Son principal objectif est de promouvoir la pensée critique et la rigueur scientifique dans le cadre de l'étude d'allégations de nature pseudoscientifique, religieuse, ésotérique ou paranormale. Les Sceptiques du Québec appuient les grands principes de démocratie, de justice, de liberté de pensée, de la laïcité de l'État et de ses institutions.

M. Picard invite les gens qui sont en désaccord avec cette nouvelle mission à participer à la prochaine assemblée générale pour donner leur opinion sur la question.

Actualité sceptique

Avant d’aborder le sujet de sa conférence, M. Filiatrault, notre animateur habituel, présente deux publications récentes d’intérêt pour les membres. D’abord, la dernière édition de la revue Science et Avenir contient une série d’articles qui expliquent comment les sectes abusent du langage scientifique pour attirer de nouveaux membres. Ces articles sont intéressants, bien qu’un peu décevants de l’avis de M. Filiatrault. De plus, il présente le livre 100 petites expériences en psychologie du consommateur de Nicolas Guéguen, un spécialiste de la psychologie sociale. Ce bouquin regroupe les résultats d’expériences scientifiques qui démontrent les principes sous-jacents à la façon dont on est amené à consommer davantage. Le conférencier fait remarquer que ce livre cadre tout à fait dans le sujet de sa conférence puisqu’il met en évidence le fait que nous sommes souvent moins qu’on ne le pense à l’origine de nos comportements.

La perception sociale
et les théories implicites de la personnalité

François Filiatrault

Par François Filiatrault
Enseignant en psychologie et conférencier

M. Filiatrault précise tout d’abord que cette conférence constitue la première de deux, au cours desquelles il présentera des théories, approches et recherches récentes (des dernières décennies) en psychologie sociale, recherches expérimentales qui sont très peu connues du public, comme d’ailleurs la psychologie universitaire en général. Ce soir, il abordera les théories implicites de la personnalité et, le 13 avril 2006, il présentera la dissonance cognitive et ses effets sur le comportement, éléments qui compléteront les idées de la première conférence.

Le conférencier commence par donner les quelques références desquelles sont tirées la plupart des informations de sa conférence. D’abord, il y a le livre La psychologie quotidienne de Jean-Léon Beauvois (1984), un chercheur de l’Université de Nice. Aussi, il mentionne le livre Sommes-nous tous des psychologues ? dans lequel Jacques-Philippe Leyens (1983), de l’Université de Louvain, développe l’idée que la psychologie de la personnalité n’est guère mieux qu’une formalisation de la psychologie intuitive de chacun. Enfin, il nous suggère le livre La norme d’internalité et le libéralisme de Nicole Dubois (1994), de l’Université de Grenoble.

(Filiatrault fait remarquer qu’il est d’autant plus à l’aise de venir nous entretenir de ce sujet ce soir, qu’il a découvert par hasard le livre de Beauvois, ainsi que le Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens de Beauvois et Robert-Vincent Joule (1987) à la fin des années 80 dans le rayon « sceptique » d’une librairie de la rue St-Laurent!)

La psychologie sociale

La perception sociale et les théories implicites de la personnalité font partie de la psychologie sociale, qui s’intéresse à la façon dont les interactions entre les individus influencent et modifient ceux-ci, et aux processus cognitifs qui servent de support à ces interactions. Il ne s’agit pas d’une psychologie personnologique, c’est-à-dire qu’on ne cherche pas à connaître la personnalité de chacun, mais bien les processus généraux qui nous animent tous; son approche est interactioniste, cognitiviste (on s’intéresse aux processus qui nous donnent notre système de représentations mentales) et « situationniste », dans le sens où elle voit l’énorme importance des situations sur les actions des individus.

La perception sociale est définie de deux façons. En France, ce terme fait référence à toutes sortes de perceptions influencées par des éléments sociaux ou culturels; elle s’intéresse à la façon dont les différentes sociétés perçoivent les couleurs, les objets, etc. (Par exemple, les expériences de Jérome Bruner ont déjà mis en évidence dans les années 1950 que les Canadiens perçoivent des timbres canadiens plus grands que des timbres américains de même taille, et inversement. Le même a conclu que plus les enfants viennent de milieux sociaux économiques défavorisés, plus ils surestiment grandeur de pièces de monnaie par rapport à des pièces de carton de même dimension.) D’un autre côté, aux États-Unis, la perception sociale fait référence plus spécifiquement à la perception des personnes, à la façon dont on se fait une image de soi et des autres. Bien sûr, celle-ci se fait aussi à travers des éléments culturels.

Perception

Le mécanisme cognitif de base de toute vie psychique, souligne Filiatrault, c’est évidemment la perception, puisque pour agir dans le monde il faut avoir une représentation mentale de celui-ci. Le conférencier précise que la perception est un travail actif de construction et non pas la réception passive d’informations diverses. D’ailleurs, souligne-t-il, le seul fait des illusions perceptives est une preuve par l’absurde qu’un travail se fait lors de la perception. Il s’agit donc d’un construit; la perception suppose d’abord un choix d’éléments, choix qu’on peut faire en fonction d’un préjugé, d’une attente, d’une idée préconçue, d’une motivation, d’un besoin, etc. Ensuite, on organise, on classe les informations pour avoir des représentations simples et unifiées de la réalité. Puis, on interprète, on donne un sens, une signification à ce qui est observé. Par exemple, si on voit quelqu’un en frapper un autre, on pourra se dire quelque chose comme « l’autre doit l’avoir provoqué ; il fait bien de se défendre ! » Nous n’avons pas perçu ces suppositions; il s’agit de notre interprétation et elle est si intimement liée à l’observation qu’il nous est bien difficile de les départager. Ainsi, souligne Filiatrault, l’interprétation c’est supposer autre chose (inférer), faire des liens, ajouter divers éléments, créer des liens de causalité. La perception ne livre donc pas le monde tel qu’il est, mais il reste bel et bien le seul outil qu’on possède pour le saisir.

Il y a certaines qualités que nous désirons de notre représentation de l’univers. D’abord, nous voulons que notre système de représentation du monde soit unifié. Aussi, on veut une certaine simplicité dans nos interprétations. C’est d’ailleurs plus simple de relier tout ensemble que de considérer chaque élément séparément (c’est le principe de la Gestalt). De plus, on recherche une cohérence de nos cognitions, c’est-à-dire une certaine logique interne de nos idées et opinions. Aussi, on veut de la « consistance », c’est-à-dire que la cohérence de nos idées concorde aussi avec nos comportements. Enfin, on désire aussi la stabilité, c’est-à-dire le sentiment que nos représentations perdurent dans le temps, et la plénitude, puisque le cerveau a l’impression de tout savoir, puisqu’il ne sait pas ce qu’il ne sait pas. À cet égard, Filiatrault fait remarquer que notre connaissance ne se fait pas par accumulation d’informations dans un espace vide, comme on accumule des meubles ou des objets dans un grenier. Plutôt, nos connaissances actuelles occupent tout l’espace disponible, à la manière dont un gaz occupe toujours l’entièreté d’un ballon.

Le conférencier souligne aussi le fait que toutes ces qualités (unité, sens, simplicité, cohérence, consistance, stabilité et plénitude) ne sont pas nécessairement présentes « pour vrai » dans les faits. Il s’agit d’une impression fournie par le cerveau, impression qui peut être contredite dans les événements de la vie quotidienne. Il est très dérangeant, par exemple, de se faire reprocher de nous contredire ou de ne pas agir de façon logique avec soi-même.

Systèmes de représentation

Il y a trois grandes catégories d’objets dans le système de représentation : le monde extérieur (objets, couleurs, animaux, etc.), les autres et soi. Filiatrault n’abordera pas vraiment le système de perception de soi-même, mais s’attardera plus à la perception des autres. Il fait toutefois remarquer que le cerveau ne peut pas se connaître lui-même et que tout ce qu’on sait sur nous-mêmes passe par l’extérieur; ce sont en effet les mêmes processus qui sont à l’œuvre pour se percevoir soi-même et pour percevoir les autres, la première élaboration étant teintée toutefois par le biais de complaisance.... Ainsi, comme le disait George Herbert Mead, « nous sommes un objet social pour notre propre expérience ».

Catégorisation

Un des processus de base de la perception sociale, c’est le processus de catégorisation, dont a d’ailleurs parlé M. Sarrasin, le conférencier du mois précédent. Phénomène naturel et normal, la catégorisation, qui se rattache à l’organisation des informations, permet de mettre de l’ordre dans la diversité de ce qui nous entoure et fait partie du processus d’apprentissage. On regroupe des objets ayant des caractéristiques communes (couleur, utilité, forme, etc.) dans diverses catégories. Ces catégories sont données par la culture et par les mots utilisés pour décrire les objets. Dans la vie courante par exemple, la distinction entre les fruits et les légumes est basée sur le sucré et le salé et l’utilisation des aliments dans la cuisine, et n’a rien à voir avec les catégories botaniques (où haricot, tomates et maïs sont des fruits parce qu’ils portent tous les graines de la plante). La catégorisation permet d’intégrer un plus grand nombre d’informations par schématisation, ce qui nous permet de considérer d’un coup un plus grand nombre d’objets.

À partir du ou des quelques éléments qui nous font décréter des objets semblables, on va encore plus loin en supposant l’existence d’autres éléments qui caractérisent ceux-ci. Ainsi, il y dans notre tête beaucoup plus que les qualités de départ qui lient les objets d’une même catégorie. Ce processus a pour but de conserver constance et homogénéité de chaque catégorie. De même, on généralise en supposant qu’un objet perçu comme membre d’une catégorie possède non pas uniquement les caractéristiques qu’on perçoit, mais aussi toutes les autres caractéristiques des membres de cette catégorie. On reconnaît sur le plan social l’existence des stéréotypes, surtout que les catégories sont en général binaires. Mais, sans justifier les stéréotypes, Filiatrault souligne que la catégorisation ne pourrait pas ne pas exister, c’est un processus qui va de soi et qui permet de réduire la complexité de l’environnement, d’identifier des objets et d’établir des relations.

Le conférencier fait remarquer que la catégorisation comporte des « dangers »; elle réduit la perception des différences entre les objets d’une même catégorie et amplifie les différences entre objets de catégories différentes. Cela nous mène à un paradoxe qu’exprime ainsi M. Leyens : « Catégoriser permet de savoir ou de dire beaucoup de choses à partir de peu d’éléments et d’apprendre ou de retenir peu de choses à partir de beaucoup d’éléments. » D’un côté, on infère à partir de certaines caractéristiques d’un objet qu’il en possède plusieurs autres propres à la catégorie à laquelle il appartient, et de l’autre on ignore tout élément qui pourrait contredire nos catégories préexistantes.

Perception des personnes

La perception des personnes s’attarde à la façon dont on construit dans notre esprit l’« identité » des personnes. Ces processus sont différents de ceux de la perception des objets puisque les gens bougent et sont « autonomes », et qu’il nous faut donc plus d’éléments pour pouvoir prédire leurs comportements.

D’abord, Filiatrault fait remarque qu’aucun fait n’est isolé; cette construction d’identité de l’autre se fait globalement comme le principe de plénitude du gaz dans le ballon. À l’opposé du vieux modèle du puzzle selon lequel on connaîtrait quelqu’un petit à petit au fur et à mesure qu’on le voit dans diverses circonstances (par exemple, on le connaît au travail, puis avec ses enfants, dans ses activités de loisir, etc.), le modèle exact est celui d’une connaissance globale, presque instantanée, plus précisément, d’une représentation complète. En quelques minutes, on se fait une idée de l’identité générale d’une personne, ce qui nous permet de porter des jugements aussi globaux que « c’est un bon gars » ou « c’est un salaud », juste après une première rencontre ou une première observation.

Voici maintenant un exemple un peu extrême pour illustrer le concept de construction de la personnalité. Supposons qu’un nouveau voisin arrive dans notre quartier. Sans jamais lui avoir adressé la parole, on apprend que c’est un ancien militaire, on le voit entraîner un doberman à sauter sur un pantin de forme humaine et on l’entend interdire à sa fille adolescente de rentrer après 10 heures le soir. Aussi, on entend des coups de feu dans le sous-sol de sa maison. On sera facilement porté à inférer plusieurs conclusions de ces informations : cet homme est sûrement pour la peine de mort, contre l’avortement et contre le mariage des personnes de même sexe. En fait, on infère une structure de personnalité (une attitude, pour reprendre un vieux concept de psychologie sociale) qui expliquerait ses différents comportements.

Mais Filiatrault fait remarquer qu’on n’est jamais totalement sûr de ce qu’on avance. En psychologie, on a tenté pendant des années de trouver des attitudes ou des traits de personnalité qui expliqueraient les comportements. Mais malgré les outils très sophistiqués de mesure des attitudes élaborés durant des années, on a dû conclure que ce concept et ce qu’il recouvre n’ont que très peu de valeur prédictive. Les attitudes d’une personne, telles que été révélées par des tests, ne correspondent que de loin à ses comportements; c’est la similitude des situations dans lesquelles elle se trouve qui rend compte beaucoup plus sûrement de la constance de ces derniers. On a un peu délaissé cette approche en psychologie sociale, et on s’intéresse maintenant davantage à ce qui se passe dans le cerveau de l’observateur.

L’attribution

Parmi les processus employés pour construire l’identité de l’autre, le principal est l’attribution, celui qui nous fait trouver une signification, une cause aux comportements. Ce phénomène a été mis en lumière par Fritz Heider dans les années 1950. Ainsi, lorsqu’on observe un comportement, on peut puiser dans deux grandes catégories d’explications : extrinsèques (en invoquant des facteurs incontrôlables et externes à la personne, par exemple un rôle social, un pari, la chance, une obligation sociale, l’argent) ou intrinsèques (en supposant un facteur interne à la personne, une motivation, une caractéristique personnelle stable). Dans nos sociétés, l’intention est très importante. Ainsi, dès qu’on dérange quelqu’un ou qu’on lui nuit, par exemple, le simple fait de dire qu’on n’a pas fait exprès arrange souvent les choses. Devant un comportement, on cherche d’abord à savoir si une intention était présente. Si tel est le cas, on examine la raison de cette intention, puis on cherche le trait de personnalité qui expliquerait le comportement observé. Enfin, détail important, on suppose que ce trait perdure dans le temps et qu’il se manifestera de nouveau.

Par exemple, supposons qu’on voit un adolescent d’une douzaine d’années traverser la rue avec une vieille dame. Si le jeune homme passe à côté d’elle par hasard et qu’ils ne font que marcher côte à côte, on se dit que l’intention n’était pas là et que ce geste n’a donc aucune valeur informative. D’un autre côté, si on le voit aider la femme, lui prendre le bras par exemple, on sera porté à croire que c’est vraiment un bon garçon, et dans notre esprit on s’imaginera que ce trait va perdurer, c’est-à-dire qu’il aiderait une vieille femme demain s’il en croisait une autre, qu’il doit être serviable avec sa famille et ses amis, etc. Toutefois, si après avoir échafaudé cette construction personnologique du jeune garçon, on voit un vieux monsieur lui donner 5 dollars pour son acte (en le remerciant d’avoir aidé sa femme à traverser la rue, comme convenu), on explique alors le comportement de façon extrinsèque et on perd cette image de bon garçon, alors que si on ne l’avait jamais vu recevoir l’argent, on aurait continué à avoir cette bonne opinion de lui.

L’erreur fondamentale du processus d’attribution

L’anecdote précédente suscite la question suivante : jusqu’à quel point peut-on avoir une connaissance véritable des autres ? Certains auteurs sont d’avis que la seule façon de les connaître vraiment, c’est de les voir agir en dehors des obligations et des rôles sociaux, mais cette condition est tributaire de la connaissance qu’a l’observateur de ces facteurs externes, connaissance qui manque dans beaucoup de situations. Ainsi, précise Filiatrault, l’impression de connaître l’autre est basée en grande partie sur l’ignorance des facteurs extérieurs qui l’ont poussé à agir de telle ou telle façon. Et il fait remarquer qu’on est beaucoup plus qu’on ne le croit soumis à l’influence de tels facteurs externes.

C’est ce qu’on appelle l’erreur fondamentale du processus d’attribution, un biais de la perception qui nous fait sous-estimer les facteurs situationels au profit des facteurs dispositionels. Il est très facile de commettre ce genre d’erreur puisqu’on ne sait que rarement les vrais motifs des comportements des autres. En fait, ajoute Filiatrault, même pour nos propres comportements, on ne sait pas toujours à quel point les facteurs externes influencent nos actions.

De plus, certaines expériences mettent en évidence le fait que plus le comportement est inusité, plus on lui fait une attribution intrinsèque. Par exemple, on demande à des étudiants aux États-Unis dans les années 70 d’évaluer des discours pro et anti-Castro. On leur demande en fait d’évaluer si le contenu représente bien l’idée réelle de la personne qui l’a écrit. Curieusement, dans le cas des textes pro-Castro, les étudiants sont plus portés à croire que c’est l’opinion réelle de la personne, même s’ils savent que le sujet est imposé. Il est tellement rare d’écrire des textes pro-Castro aux États-Unis que les étudiants se disent que l’auteur n’aurait pas pu écrire un si bon texte si cela n’avait pas été son opinion véritable.

Ce biais dispositionel correspond à une prise de position idéologique de nos sociétés, l’individualisme contemporain, qui fait qu’on tend à associer les personnes à leurs actes. Cela apparaît probablement moins souvent dans des sociétés où on croit que le destin ou les dieux gouvernent les comportements. De plus, l’établissement des caractéristiques de la personnalité à partir des comportements nous mène à un problème tautologique, puisqu’on explique ces mêmes comportements à partir de la structure de personnalité qu’on vient de déduire. Ce problème est particulièrement présent en justice, où on conclut par exemple qu’un individu est violent à cause des crimes qu’il a commis, puis on explique ces crimes par sa personnalité violente.

La norme d’internalité

Dans nos sociétés, en effet, ce biais dispositionel est amplifié par une norme, une injonction familière à tous les gens qui procèdent à une forme d’évaluation (professeurs, patrons, directeurs du personnel, psychologues et autres travailleurs sociaux). Ce qui les pousse à percevoir les autres comme étant à l’origine de leurs comportements malgré les facteurs situationels. De façon plus précise, la norme d’internalité, telle que définie par Nicole Dubois, c’est « la valorisation socialement apprise des explications des événements psychologiques qui accentuent le poids de l’acteur comme facteur causal ». Ou encore « le refus d’admettre que ses comportements puissent être contrôlés par des influences externes et que le hasard puisse intervenir dans ce qui nous arrive ». Ou encore « l’étonnante tendance des gens à en appeler aux facteurs internes ou dispositionnels pour expliquer des comportements qui relèvent tout aussi bien des stimuli, des circonstances, des conventions sociales ou tout simplement de la simple soumission à autrui ».

De plus, il suffit, affirme Filiatrault, de dire aux gens qu’ils sont libres pour qu’ils ne voient pas eux-mêmes les facteurs externes qui les font agir et croient que ce qu’ils font manifeste un aspect leur personnalité (nous aborderons cet aspect dans la conférence sur la dissonance cognitive et ses effets). C’est donc une norme sociale idéologique qui tend à faire se sentir responsables les gens, non pas au sens légal, mais comme étant à l’origine de leurs comportements et de leur état. Et cette idée est véhiculée par les médias, qui tenteront, par exemple, de vous convaincre que « vous êtes à l’origine de votre pauvreté matérielle ou de votre cancer ». (Notre propos ne prétend pas que nos efforts personnels ne peuvent jamais nous apporter de résultats appréciables, ou notre paresse nous mettre dans le trou, mais bien qu’on ne doit pas croire que c’est toujours le cas.) On imagine ainsi la société comme un ramassis d’atomes libres qui n’interagissent pas entre eux, mais ne font que réagir spontanément les uns avec les autres en fonction de leur univers intérieur. Cette conception, affirme le conférencier, est totalement fausse et constitue un leurre formidablement manipulatoire, comme l’ont démontré Joule et Beauvois.

Cette norme d’internalité est extrêmement puissante. En témoignent par exemple les interviews avec des vedettes où celles-ci expliquent leurs succès, non pas en faisant intervenir des facteurs de chance ou de hasard, mais uniquement en fonction de qualités qu’ils disent posséder et que les circonstances ont permis de révéler. Dubois s’amuse à présenter certaines injonctions qui vont dans le sens de cette norme d’internalité : « Vois en toi-même et dans ta personnalité l’origine de ce que tu fais et ce qui t’arrive »; « Essaie, à travers les significations de tes comportements, de reconnaître cette réalité qu’est toi-même au cœur des situations dans lesquelles tu te trouves »; « Néglige tes conduites pour te délecter uniquement de leur signification profonde »; «Efforce-toi de ne partager cette réalité avec nulle autre et apprends à distinguer cette réalité dans une singularité absolue »; « Essaie aussi souvent que tu le peux de faire reluire cette réalité dans tes relations interpersonnelles, exhibant ainsi ta valeur! »

La clairvoyance normative

Parmi les effets de cette norme, la clairvoyance normative, eu égard aux situations d’évaluation, c’est de savoir dans quelles circonstances on doit parler des autres ou de soi en termes internalistes. Par exemple, on sait bien que lors d’une entrevue pour un emploi, on doit expliquer ses réussites par des facteurs dispositionels et non pas dire que nos succès viennent de la chance ou que les circonstances nous étaient favorables. Des auteurs ont démontré que cette norme d’internalité origine des couches supérieures et qu’elle est en train de s’imposer à l’ensemble de la société par l’éducation et le travail des médias.

Théorie implicite de la personnalité (TIP)

En voyant un comportement ou deux d’une personne, donc, on induit un trait, une caractéristique propre. Mais on ne s’arrête pas en si bon chemin : on infère dès ce moment plusieurs autres traits qui vont ensemble pour se faire un portrait global de la personne. Par exemple, si Filiatrault nous dit que son étudiante est ponctuelle, travaille bien, est bien habillée, a un bon parfum, est souriante et qu’elle a un petit frère de trois mois qu’elle s’amuse souvent à brûler avec des mégots, ça n’a aucun sens dans notre esprit. Alors que s’il nous dit qu’elle n’étudie pas, est mal habillée, ne sent pas bon et maltraite son petit frère de trois mois chaque semaine, ça semble tout à coup être un portrait cohérent. Mais c’est juste dans nos têtes qu’il y a un problème de cohérence, car dans la réalité cette « logique » ne correspond à rien, développée qu’elle est à partir de théories implicites sans validité.

Il y a trois niveaux dans les théories implicites de la personnalité (TIP). D’abord, il y a les TIP de premier niveau, qui concernent à la nature humaine; elles sont définies par Leyens comme « une croyance générale que nous entretenons à propos de l’espèce humaine en général, notamment en ce qui concerne la fréquence et la variabilité d’un trait de caractère dans la population ». Par exemple, croire que toutes les personnes sont méchantes et qu’on ne peut se fier à personne, ou au contraire que l’être humain est fondamentalement bon.

Le deuxième niveau de TIP fait référence aux catégorisations décrites préalablement, aux stéréotypes qui s’attachent aux divers groupes humains. Il s’agit, toujours selon Leyens, d’une « croyance générale que partagent les membres d’un groupe à propos de l’ensemble des membres d’un autre groupe ou le sien propre », précisant leur utilité sociale : « Ce sont des stéréotypes qui maintiennent notre cohésion et notre image et nous distinguent des autres et justifient nos croyances, surtout celles qui font de nous un groupe à part, unique et responsable.»

Enfin, le troisième niveau, plus sophistiqué, correspond au portrait personnologique des autres (lorsque la simple caractérisation par stéréotypes est insuffisante ou non pertinente), et Leyens le définit comme « les traits qu’une personne perçoit comme caractéristique d’elle-même ou des autres ainsi que les croyances qu’elle a concernant les traits qui vont ensemble et ceux qui ne vont pas ensemble ». Il ajoute que « ce sont les moyens les plus fins dont on dispose pour représenter le système organisé de traits et des relations entre ces traits ». Une inférence n’est donc jamais isolée; on se fait un portrait global, organisé suivant une matrice de co-apparition de traits, à partir de très peu d’éléments. (Parmi ceux-ci, on a souvent comme point de départ l’apparence physique. Plusieurs expériences ont démontré que des gens jugés beaux sont aussi jugés plus aimables, plus intelligents, plus débrouillards, plus indépendants, moins délinquants, etc. Il y a des TIP extrêmement puissantes à partir de l’apparence physique des gens. Voir à cet égard le livre récent du sociologue Jean-François Amadieu (2002), Le poids des apparences.)

Évidemment, ces supposés traits de personnalité vont s’organiser de façon logique, cohérente. Ainsi, selon son comportement en classe, il nous semble que l’étudiante dont on parlait tout à l’heure doit, en excluant qu’elle fasse du mal à son petit frère, aussi être gentille avec son chum et ses parents ou être fiable si on lui demande un service. On se crée donc des représentations complètes à partir d’informations extrêmement simplifiées; ce qui ne signifie pas qu’elles soient fausses, mais nous n’avons aucun moyen de le vérifier. Sans compter qu’un comportement fait par une personne et qui semblerait contraire à notre TIP à son sujet pourrait nous faire retourner comme un gant le portrait qu’on se fait d’elle; un « maudit bon gars » pourrait devenir en moins de deux un hypocrite à ne pas fréquenter.

Capacité prédictive des TIP

Y a-t-il concordance entre notre portrait de quelqu’un, que l’on veut prédictif, et ses comportements ? Il s’avère que non. Comme le dit D.L. Bem, cité par Beauvois, « il règne un désaccord aigu entre notre intuition qui nous dit que les individus font preuve de substantielle consistance dans leurs comportements dans les situations et de nombreuses recherches empiriques qui nous disent que ce n’est pas le cas ». Plus on voit les gens dans des situations différentes de celles à partir desquelles on a bâti leur portrait personnologique, plus nos prédictions apparaissent fausses. Ainsi, « la structure de personnalité se trouve davantage dans la tête de celui qui juge que dans la personne et le comportement de celui qui est visé », comme le dit Leyens. Sans nier en aucune façon le fait que les individus sont différents les uns des autres, on en vient donc à se demander si les gens ont réellement ce qu’on appelle communément une personnalité, ce concept qui unifierait et caractériserait ce que nous sommes. En effet, les études montrent que si on a l’impression de toujours être la même personne, c’est qu’on vit les mêmes situations. Dès qu’on se trouve dans une situation nouvelle, on a peu ou prou le sentiment de ne pas se reconnaître au premier abord. Ce qui explique les changements dans la représentation de nous-même (rappelons qu’on utilise les mêmes processus pour construire les représentations de soi et des autres).

Reprenant les thèses de Leyens et de Beauvois, Filiatrault affirme que la logique du portrait personnologique est essentiellement sémantique. Par exemple, être aimable et fiable sont deux mots qui vont bien ensemble. C’est le langage qui établit le lien mystérieux entre les deux. Ainsi, comme le dit Leyens, même « ce que nous croyons être des théories scientifiques de la personnalité ne sont pas beaucoup plus que des théories sémantiques, esthétiques, relativement éloignées de la réalité des comportements dont pourtant on voudrait rendre compte ».

Utilité réelle des TIP

Ainsi ces théories ne servent qu’à évaluer « l’utilité » de la personne dans la société. Dire qu’une personne est sincère, persévérante, menteuse ou ignorante ne décrit pas cette personne, mais porte un jugement sur son utilité sociale, conseille en quelque sorte sur ce qu’on peut attendre ou non de cette personne selon notre représentation. Ce portrait n’est en aucune façon descriptif, mais bien évaluatif. Filiatrault souligne qu’il est tout à fait normal de réfléchir de cette façon dans notre société. Il ne dit pas que nous ne sommes pas différents les uns des autres, ou qu’il n’y aurait pas un ensemble de processus qu’on pourrait à la limite appeler personnalité, mais bien que ces différences sont loin d’expliquer de façon satisfaisante beaucoup de nos comportements.

Le conférencier termine en résumant une partie de sa pensée à l’aide d’une analogie amenée par Beauvois. La viande que l’on mange étant en fait la même chose que les muscles des animaux, on peut s’intéresser à la façon dont les biologistes et les bouchers décrivent ce même objet. Le biologiste a un rapport social d’observation (scientifique) avec les muscles; il étudie la structure du muscle, la façon dont il se contracte, les processus bio-chimiques de son fonctionnement, etc. De son côté, le boucher décrit la viande comme étant tendre ou filandreuse, bonne pour bouillir, faite pour être mangée bleue ou en escalope. Filiatrault souligne que notre façon de décrire les autres dans la vie courante est en fait l’équivalent de ce que fait le boucher avec la viande. C’est assurément une connaissance, mais sous forme de description utilitaire, c’est une évaluation sociale de la personne, et non d’une connaissance « objective » de ses agissements. Il ajoute que le vrai rapport scientifique en ce domaine reste encore à découvrir, car la psychologie s’est en partie fourvoyée. À son avis, la psychologie sociale propose de nouvelles avenues de réflexion, qui pourraient être particulièrement fertiles.

Conclusion

Filiatrault conclut en disant que cette présentation n’était qu’un aperçu des idées de la psychologie sociale, et rappelle qu’une deuxième partie sur la dissonance cognitive et ses conséquences suivra au printemps prochain. C’est à suivre...

Questions et discussion

Le QI, un construit ?

Quelqu’un revient sur une brève parenthèse du conférencier selon lequel le QI serait un construit. Il affirme que le QI représente une mesure réelle de la performance d’un individu, de ses capacités de réflexion, de pensée géométrique ou autre. Il s’interroge sur la façon dont un tel concept cadre dans la théorie implicite de la personnalité.

Filiatrault souligne que le QI est à son avis uniquement un construit, bien qu’il puisse peut-être mesurer quelque chose. S’il est utilisé pour voir si une personne est engageable dans une certaine compagnie ou pas dans une autre, il s’agit sans aucun doute d’une mesure de l’utilité sociale d’une personne. En outre, il ajoute qu’il faut vérifier que le QI est effectivement une mesure objective, que cette différence de mesure correspond à une différence réelle de ce qu’on désire mesurer et qu’elle est prédictive sans être tautologique. Il déplore le fait qu’on peut faire dire un peu n’importe quoi à ces mesures. Faisant allusion aux récentes déclarations du Doc Mailloux, il nous informe qu’en 1931 une étude sur une vingtaine de groupes d’immigrants en Nouvelle-Angleterre concluait que la moyenne de QI pour les Américains était de 98 alors que les Canadiens français étaient 15 points sous la moyenne avec un score de 85,6!

L’existence d’une personnalité

On fait remarquer que lorsqu’on voyage on garde certaines de nos habitudes, et qu’on aura des goûts un peu différents de ceux du pays qu’on visite. C’est donc dire qu’on amène avec nous une partie de notre personnalité, donc qu’on possède une certaine personnalité.

Le conférencier est tout à fait d’accord avec le fait qu’on sera différent des autres sur beaucoup d’aspects (goûts, habitudes, apprentissages, etc.). Il ajoute qu’en voyage on va rechercher ce qui nous est familier et se sentir excité d’essayer ce qui nous est moins connu. Il précise qu’il ne prétend pas qu’une certaine sorte de personnalité n’existe pas, mais seulement que ce qu’on considère comme les traits de personnalité stables ne sont pas les causes d’un grand nombre de nos comportements.

L’expérience de Milgram, comme beaucoup d’autres, montre d’ailleurs très bien que les pressions situationnelles qui nous influencent sont plus importantes qu’on ne le croit. Dans cette expérience, on demande à des volontaires, qui croient aider à réaliser une étude sur la mémoire, de donner chocs électriques à d’autres volontaires pour étudier comment cela influence l’apprentissage. Avant l’expérience, Milgram soumet son protocole à des psychiatres et ceux-ci croient qu’environ seulement 1% de la population, des psychopathes et des sadiques, se rendra jusqu’à administrer 450 volts, une dose mortelle. Il s’avère toutefois que la pression des expérimentateurs est si forte que 100% des personnes se rendent à 300 volts et 63 % à 450 volts, ce qui montre que de tels comportements ont peu à voir avec la personnalité du volontaire, mais beaucoup plus aux facteurs externes.

Une autre expérience classique met en évidence le principe du pied-dans-la-porte. Dans un centre d’achats, on demande aux gens de signer une pétition pour protéger les enfants et de mettre un autocollant à ce sujet sur leur pare-brise. L’immense majorité des gens acceptent; il serait d’ailleurs assez difficile de dire non à une si bonne cause. Trois jours plus tard, on leur demande de mettre un panneau géant pour la cause sur leur terrain pendant une période de trois mois. On se rend compte que 15% de ceux à qui on n’avait pas demandé de signer la pétition acceptent de le faire, alors que près de 80% de ceux qui ont déjà fait le petit geste de départ acceptent. On voit donc très bien, souligne Filiatrault, que le fait d’accepter d’afficher le panneau n’est pas en grande partie une question de personnalité ou de conviction humanitaire.

Un biais particulier à notre société ?

Quelqu’un rappelle que le conférencier a affirmé que la société individualiste est à l’origine du biais dispositionel et s’informe de l’existence de ce biais dans des sociétés collectivistes comme la Chine ou le Japon. Filiatrault répond que le biais dispositionel n’existe pas dans ce genre de société. On y attribue la cause des comportements à autre chose. Il ne peut toutefois pas affirmer qu’il y aurait dans ces endroits un biais situationnel puisque qu’il n’est pas au courant d’aucune étude faite sur le sujet. Il ajoute qu’il n’est même pas certain que dans des sociétés collectivistes on trouve la même dichotomie entre facteurs situationnels et dispositionnels.

Il ajoute aussi qu’il a observé que, sans préjuger de leurs qualités artistiques, la littérature et le cinéma de fiction sont en fait de vastes entreprises pour nous faire croire à une cohérence des personnalités. Ainsi, lorsqu’on lit un roman, on a l’impression qu’il est mal construit si un personnage se contredit trop souvent ou sans raison au cours du récit, alors que dans la vie, la consistance comportementale ne va pas toujours de soi. C’est donc vrai que les gens dans les romans ne sont pas comme dans la vraie vie, pour laquelle on n’a pas de théorie prédictive des comportements.

Compte-rendu rédigé par Anne-Sophie Charest et révisé par le conférencier.


POUR EN SAVOIR PLUS

BEAUVOIS, J.L., La psychologie quotidienne, PUF, 1984.

BEAUVOIS, J.L., Traité de la servitude libérale, analyse de la soumission, Dunod, 1994.

BEAUVOIS, J.L., DESCHAMPS, J.C., La Psychologie sociale, tome 2, Des attitudes aux attributions : sur la construction sociale de la réalité, PUG, 1996.

BEAUVOIS, J.L., LEYENS, J.P., La Psychologie sociale, tome 3, L’ère de la cognition, PUG, 1997.

BEAUVOIS, J.L., DOISE, W., DUBOIS, N., La Psychologie sociale, tome 4, La construction sociale de la personne, PUG, 1999.

DESCHAMPS, J.C., « L’attribution », Introduction à la psychologie de la motivation, Études vivantes, 1993.

DUBOIS, N., La norme d’internalité et le libéralisme, PUG, 1994.

LEYENS, J.P., Sommes-nous tous des psychologues?, Mardaga, 1983.


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