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Conférence du samedi 13 septembre 2008 - 19 heures

Libres penseurs dans l’histoire du Québec

La mémoire volée

Daniel Laprès, chroniqueur

Pendant plus de trois cents ans, nos aïeux étaient assujettis à une domination sans partage du clergé. De nombreux libres penseurs étaient pourtant présents, voire influents, même si leur contribution à notre société reste, encore de nos jours, plutôt méconnue. Dans une allocution qu’il a prononcée chez les Sceptiques du Québec le 13 septembre 2008, Daniel Laprès, chroniqueur, redonne à ces précurseurs de la pensée critique la place qui leur revient. Survol des luttes oubliées de ces esprits libres qui ont combattu l’obscurantisme et l’arriération imposée à notre société par les tenants du cléricalisme.

Annonce de la conférence

La libre-pensée, ou à tout le moins la pensée rationaliste et critique vis-à-vis de la prédominance des dogmes, notamment religieux, sur la société est un phénomène qui fut bel et bien présent et influent tout au long de l'histoire du Québec. Il reste pourtant méconnu, certainement négligé, sinon occulté par la version dominante de notre histoire. 

En remontant aux débuts de la Nouvelle-France jusqu’à la fin des années 1950, nous pouvons découvrir la présence agissante et le rayonnement d’une pensée libre et critique, à travers la vie et les œuvres de personnages comme, entre de nombreux autres, le baron de La Hontan et Frontenac au 17e siècle, Fleury Mesplet et Valentin Jautard au 18e siècle, Louis-Joseph Papineau, Louis-Antoine Dessaulles, Honoré Beaugrand, Arthur Buies, Louis Fréchette au 19e siècle, Godfroy Langlois, Ève Circé-Côté, T.-D. Bouchard, Louvigny de Montigny et Jean-Charles Harvey au 20e siècle. Certains de ces noms sont certes connus, voire célèbres, mais le souvenir de leur pensée critique a été pour l’essentiel négligé. D’autres sont quasi effacés de notre mémoire historique, malgré l’ampleur et la pérennité de leur contribution à l’avènement d'un Québec moderne et ouvert sur le monde.

Par un survol de la vie et du précieux héritage légué par ces personnages, il s’agira de nous réapproprier un pan crucial de notre histoire, qui nous montre qu’avant 1960, tout n’était pas, loin s’en faut, que « Grande Noirceur » au Québec.

Daniel Laprès, rédacteur adjoint au journal bilingue The Métropolitain et chroniqueur occasionnel à La Presse, travaille présentement à la traduction française de la biographie de T.-D. Bouchard, The Devil from Saint-Hyacinthe, de Frank M. Guttman.


Libres penseurs dans l’histoire du Québec

La mémoire volée

Daniel Laprès, chroniqueur

Daniel Lapres

Notre histoire a été marquée par la présence de nombreux défenseurs de la libre pensée. Longtemps minoritaires, isolés, persécutés et ostracisés, ils n’en ont pas moins fortement contribué au progrès général de notre société et promu cette liberté individuelle hors laquelle la liberté n’est qu’un vain mot. Ramant à contre-courant, ils défiaient un pouvoir clérical et obscurantiste qui s’acharnait à maintenir la société canadienne-française dans un lamentable état d’arriération sociale, culturelle et politique. Cet assujettissement des esprits a persisté durant très longtemps, et nous n’en sommes pas encore complètement sortis : même à notre époque, il demeure risqué de porter un regard critique sur la version dominante de notre histoire.

D’entrée de jeu, il me faut apporter deux précisions. La première concerne le terme de « libres-penseurs ». Généralement, on entend par là des incrédules par rapport à la religion. Or, ceux et celles qui luttaient pour la liberté d’expression et contre la domination des dogmes religieux et réactionnaires, étaient pour la plupart obligés, dans leurs écrits et leurs paroles, de se référer d’une manière ou d’une autre à la religion catholique, voire de s’en réclamer. L’intolérance des pouvoirs religieux, alliés au pouvoir politique, faisait en sorte qu’il leur aurait été extrêmement coûteux d’afficher ouvertement leur incrédulité, puisqu’ils se seraient alors vus désignés en tant que maudits au sein de leur propre société, avec toutes les conséquences morales et matérielles que cela entraînait. Par conséquent, je recoupe sous le terme de « libres-penseurs » des personnages dont on ne peut savoir avec certitude s’ils étaient tous incroyants, mais qui luttaient tout de même, courageusement et vigoureusement, contre la domination du cléricalisme et pour les libertés fondamentales.

Je parle aussi de « mémoire volée ». Évidemment, ce « vol » n’est pas le résultat d’un complot qu’un quelconque groupe d’individus aurait ourdi par un beau soir dans un endroit secret. C’est que je ne suis pas un adepte des théories du complot. Mais un fait demeure : collectivement, nous ne connaissons aujourd’hui que très peu, sinon rien, sur nos libres-penseurs. Il y a des raisons au fait que la version « officielle » et dominante de l’histoire a été pour l’essentiel handicapée de ses figures les plus émancipatrices et éclairées, et c’est un fait qui devrait inviter à la réflexion.

Climat d’intolérance religieuse

Nous allons donc commencer en remontant aux débuts de la Nouvelle-France, qui, comme le souligne l’historien Jean-Paul de Lagrave, « est née sous le signe de l’intolérance ». L’Église catholique y était omniprésente, avec ses dogmes et ses rites imposés à chacun de la naissance à la mort et qui entravaient la diffusion des connaissances. Sous l’influence de l’Église, la peur, la contrainte et la superstition régnaient. Ce contrôle clérical des consciences a perduré chez nous durant plus de trois siècles.

Samuel de Champlain, dont la mémoire est encore de nos jours vénérée sans trop d’examen critique, aura été, non sans brutalité, l’un des premiers maîtres d’œuvre de cette soumission des colons français à l’Église. En octobre 1626 par exemple, Champlain a fait brûler sur la place publique un pamphlet dénonciateur des Jésuites. Heureusement pour lui, l’auteur du pamphlet était anonyme, sinon il aurait sûrement subi le supplice que Champlain avait auparavant réservé à un certain Jean Duval, qu’il soupçonnait de « conspiration séditieuse » et dont il avait fait placer la tête au bout d’une pique « plantée au lieu le plus éminent du fort de Québec ». Champlain voulait ainsi servir une convaincante leçon de soumission « à ceux qui restent ».

Frontenac, gouverneur séculier

Frontenac

C’est avec Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France à partir de 1672, que se manifestèrent pour la première fois les conflits entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. Le missionnaire jésuite Paul Le Jeune déplorait l’attitude du gouverneur à l'égard du clergé, qu’il voulait empêcher de se mêler de la vie des familles et d'exercer son inquisition sur la conduite de chacun. « Frontenac, écrivit Le Jeune, montre sa résolution de ne point laisser sortir les prêtres des fonctions qui leur sont dévolues ». Il est vrai que Frontenac ridiculisait les Jésuites qui, selon lui, « songent autant à la conversion des castors qu'à celle des âmes ».

Rappelé en France en 1682, Frontenac fut de retour sept ans plus tard, et il initia alors une nouvelle querelle avec l'Église en voulant faire jouer la pièce Tartuffe, de Molière. L’obstination cléricale vaincra cette tentative du gouverneur et ce ne sera que deux siècles plus tard, en 1893, que Tartuffe sera pour la première fois joué au Québec. Ceci n’est d’ailleurs qu’un simple indice attestant du retard culturel et intellectuel que le pouvoir clérical aura su imposer à notre société durant les siècles de son règne.

Lahontan, précurseur anticlérical

À cette même époque, la Nouvelle-France connut la présence Louis-Armand de Lom d'Arce, baron de Lahontan, un esprit libre notoire qui, selon l’historien Marcel Trudel, aurait même « devancé et annoncé Voltaire ». Arrivé à Québec en novembre 1688, Lahontan y débuta sa remarquable carrière d'observateur, d'écrivain et d'ethnographe. Ses récits recèlent une dénonciation incisive de la domination cléricale, à laquelle Lahontan s’était frotté pour la première fois alors qu’il résidait à Montréal : il raconta notamment qu'un prêtre avait pénétré son logis durant son absence et « massacra tous les mauvais livres qu'il y trouva ». On lit aussi dans ses œuvres :

« Les gouvernements politique, civil, ecclésiastique et militaire, ne sont pour ainsi dire qu’une même et seule chose en Canada, puisque les gouverneurs généraux les plus rusés ont soumis leur autorité à celles des ecclésiastiques. Ceux qui n’ont pas voulu prendre ce parti s’en sont trouvé si mal qu’on les a rappelés honteusement. J’en pourrais citer plusieurs qui, pour n’avoir pas voulu adhérer aux sentiments de l’Évêque et des Jésuites, et n’avoir pas remis leur pouvoir entre les mains de ces infaillibles personnages, ont été destitués de leur emploi, et traités ensuite à la Cour comme des étourdis et des brouillons. »

Pour Lahontan, c’est le bellicisme clérical qui avait entraîné le gouvernement colonial dans une guerre désastreuse contre les Iroquois qui, selon lui, « n’aurait jamais été entreprise sans le conseil de ces pieux ecclésiastiques. » Lahontan se montre aussi déçu de constater que la plupart des fonctionnaires s'intéressent à la traite pour leur profit seulement et sans le moindre égard pour les Autochtones. Il est à souligner que Frontenac appuyait Lahontan, qu’il appréciait au point de l’assister dans la production de ses écrits. En fait, Lahontan faisait partie du cercle des protégés du gouverneur. Il élabora un plan en vue d'un système de navigation et de l’établissement de trois forts sur les Grands Lacs. Frontenac confia à Lahontan la mission d'aller soumettre ces propositions au ministre des Colonies. En juillet 1692, Lahontan s'embarqua définitivement pour la France.

Mesplet, esprit libre

Mesplet

Au 18e siècle, d’autres esprits libres se trouvaient chez nous. Le marquis de Montcalm n’était pas le moindre. Lecteur de l’Encyclopédie et franc-maçon, Montcalm avait souvent déploré dans ses lettres le ridicule de certains mandements de l’évêque de Québec, sans toutefois chercher à confronter ouvertement un pouvoir clérical qu’il n’avait pas les moyens de défier.

En 1764 paraissait le premier numéro de La Gazette de Québec, imprimée à 150 exemplaires et qui fut bilingue jusqu'en 1842. Entre autres faits d’armes, ce journal fut le premier au Canada à publier, en mars 1767, un poème de Voltaire.

C’est à cette même époque qu’entra en scène Fleury Mesplet, un imprimeur français arrivé à Philadelphie en 1774 à la demande de Benjamin Franklin, qui lui confia la traduction française d'un premier Appel du Congrès aux Canadiens, qui critiquait les concessions accordées au clergé par l'Acte de Québec et qui offrait aux Canadiens « un pacte social fondé sur le principe libéral d'une liberté égale », tout en les invitant à s'assembler pour élire des députés qui formeraient un Congrès Provincial, duquel seraient choisis des délégués au Congrès général de Philadelphie, en mai 1775. L'Appel fut reçu très favorablement par de nombreux Canadiens de la campagne, et aussi par plusieurs anglophones des villes. La situation du gouverneur anglais Guy Carleton devint vite intenable. Heureusement pour lui, le clergé se trouvait attaché à l'Angleterre par la confirmation de la dîme, une institution qu'il ne pouvait espérer conserver dans le mouvement égalitaire d'une révolution.

En 1776, Benjamin Franklin fit un séjour à Montréal pour susciter l’adhésion à la révolution américaine. Son ami Fleury Mesplet s’établit peu après à Montréal et fit paraître, en juin 1778, le premier numéro de la Gazette du Commerce & littéraire qui, trois mois plus tard, deviendra La Gazette littéraire, qu’il dirigeait avec l’avocat Valentin Jautard. D’esprit voltairien, La Gazette littéraire devint l'organe de la première académie au Canada, L'Académie de Montréal, qui se manifesta pour la première fois dans une lettre publiée dans le journal et où elle affirmait que « Voltaire a levé le voile qui couvrait les vices et les crimes dont l'homme en général se masquait. Il était l'écueil du fanatisme, par conséquent l’ennemi de l'enthousiasme et de la superstition : voilà son premier crime. »

Voltaire étant honni par le clergé, il va sans dire que cet écrit souleva les passions des gardiens du temple. Le supérieur des Sulpiciens écrivit au gouverneur pour dénoncer « un dessein formé, de jeter du trouble dans votre province, et de saper, s'il était possible, les fondements de toute religion, si nécessaire, même dans l'ordre purement politique, à la tranquillité des peuples, et à la conservation des États, et cette vue commence à alarmer un grand nombre des plus honnêtes citoyens de cette ville ». Le gouverneur répondit sans tarder au prêtre pour l’assurer qu’il avait expressément défendu à Mesplet d'attaquer la religion ou le clergé, tout en le priant de surveiller Mesplet et de l'avertir s’il s’écartait de la conduite qu’il lui avait imposée. Le prêtre ne perdit pas un seul instant pour honorer la requête du gouverneur. Conséquence directe de l'alliance du pouvoir civil avec le pouvoir religieux, Mesplet fut jeté en prison avec son collaborateur Jautard, ce qui mit fin à l’aventure de la Gazette littéraire.

Papineau, patriote laïque

Nous allons maintenant avancer de quelques décennies pour atteindre les rébellions de 1837-38. Dès 1831, l’un des principaux leaders des rebelles, Louis-Joseph Papineau, réclamait la séparation de l'Église et de l'État. À l’Assemblée législative, il dénonça la prétention du clergé à se croire maître de l'autorité civile. Démocrate et libéral, Papineau avait redéfini la société canadienne-française en termes laïques et affirma vigoureusement les droits des laïcs contre les empiétements du clergé. Il voulut aussi que la Chambre d'Assemblée prenne la charge d’institutions qui jusque-là étaient sous le contrôle indiscutable du clergé, comme les hôpitaux et l'enseignement.

En fait, dès la fin de ses études, en 1804, Papineau avait abandonné toute croyance dans les religions « révélées », adoptant plutôt une morale rationnelle et naturelle inspirée par l’esprit des Lumières. Jusqu’à la fin de ses jours, Papineau restera fermement ancré dans ses convictions : c’est en vain qu’un prêtre tentera de le convertir à la veille de sa mort, à 85 ans.

Plusieurs autres protagonistes de la rébellion de 1837 étaient résolument opposés au cléricalisme. Par exemple, un médecin, nommé Côté, affirma que « les prêtres par toute la terre sont des fourbes et des scélérats qui prêchent aux simples ce qu'ils ne croient pas eux-mêmes, tant leurs diverses doctrines sont absurdes et en contradiction avec la raison. » Aussi, Robert Nelson, réfugié aux États-Unis, rédigea en 1838 la Déclaration d'Indépendance du Bas-Canada, dont le quatrième article proclamait : « Toute union entre l'Église et l'État est déclarée abolie, et toute personne a le droit d'exercer librement la religion et la croyance que lui dicte sa conscience. »

Courageuse liberté journalistique

Dessaulles

En 1844, le mouvement de libéralisme anticlérical s’affirmera avec la fondation de l'Institut canadien, qui prônait la séparation de l'Église et de l'État et revendiquait que les écoles soient subventionnées par l'État et exemptes de tout enseignement sectaire. Le journal L’Avenir, organe de l’Institut, clama que « l'histoire de la papauté, dans une longue suite de siècles, est l'histoire de tous les crimes qui déshonorent l'humanité. »

Le directeur du journal Le Pays (1852 -1870), Louis-Antoine Dessaulles, écrira dans son pamphlet La Grande guerre ecclésiastique : « Les hommes d'étude ont pu voir à quel degré de nullité intellectuelle, politique et nationale et d'infériorité morale, les clergés de tous les pays ont réduit les peuples qu'ils ont réussi à contrôler et à dominer. » Auteur d’un Discours sur la tolérance qui fit grand bruit, Dessaulles s’opposait ouvertement à l’évêque de Montréal, l’ultraréactionnaire Ignace Bourget, qui dédiait un zèle fanatique à combattre l’Institut canadien, allant jusqu’à frapper d’excommunication tous ses membres. Attaqué et calomnié de toute part, Louis-Antoine Dessaulles s’exilera en France, où il mourra en 1895.

Buies

Arthur Buies, un redoutable polémiste et libre-penseur qui appuyait également l’Institut canadien, publia quant à lui La Lanterne, qu'il présentait comme un « journal humoristique, hebdomadaire, l'ennemi instinctif des sottises, des ridicules, des vices, et des défauts des hommes. » En 1868 par exemple, Buies, devenu une véritable terreur pour le clergé malgré ses modestes ressources matérielles, écrira que « l'éducation cléricale est le poison des peuples ».

Guibord, l’excommunié vainqueur

Guibord

Peu après survint la pathétique Affaire Guibord, du nom de l’imprimeur Joseph Guibord. Membre de l'Institut canadien, Guibord eut la mauvaise idée de mourir en 1869, soit peu après l’excommunication par l’évêque Bourget des membres de l’Institut. Guibord n’avait donc pas droit à la sépulture catholique. Mais son épouse engagea des poursuites contre la paroisse Notre-Dame-de-Montréal, qui gérait le cimetière où la famille Guibord détenait un lot.

En mai 1870, la Cour obligea la paroisse à enterrer Guibord. L’Église fit appel du jugement. S’ensuivirent d’interminables procédures judiciaires qui soulevèrent les passions publiques et qui aboutirent, quatre ans plus tard, à un jugement du Conseil privé de Londres, qui ordonna l’enterrement de Guibord dans le cimetière catholique, en plus de condamner la paroisse à défrayer les procédures judiciaires.

Malgré ce jugement, il faudra attendre jusqu'en novembre de l'année suivante pour que Guibord soit finalement inhumé dans le lot familial. À cette occasion, 1 200 soldats étaient chargés de protéger le convoi funèbre contre les meutes de fanatiques catholiques. L’évêque Bourget, inconscient du ridicule dont il faisait preuve même pour l’époque, ira jusqu’à désacraliser le petit espace de terre où est enterré Guibord, tout en vouant haineusement ce dernier aux tourments éternels de l’Enfer.

Beaugrand, maire indomptable

Durant les années qui suivirent, un autre libre-penseur se signalera par l’audace, voire la témérité de son action. Romancier, fondateur du journal libéral La Patrie, Honoré Beaugrand défendait farouchement l’esprit des Lumières et les idées libérales les plus avancées : anticléricalisme, républicanisme, instruction gratuite, laïque et obligatoire.

Beaugrand

Maire de Montréal de 1885 à 1887, Beaugrand pratiqua une politique révolutionnaire dans le contexte de l’époque, notamment en imposant la vaccination obligatoire lors de l’épidémie de petite vérole de 1885, ce qui provoqua les émeutes de dévots catholiques pour qui la vaccination était une œuvre diabolique. Beaugrand dut faire appel à l’armée fédérale pour protéger les médecins et infirmières qui administraient les vaccins à la population.

Avant de s’établir à Montréal, Beaugrand avait vécu durant quelque temps à Fall River, au Massachusetts, où il publiait un journal de langue française, La République. En 1878, le rédacteur du journal ultracatholique Le Protecteur l’accusa carrément d’être un disciple de Satan. Mais Beaugrand ne se laissera jamais intimider : plus les cléricaux l’attaquaient, plus il était stimulé à riposter et à défendre ses convictions libérales. Pour illustrer sa verve anticléricale, voici en quels termes il répondit au rédacteur du journal réactionnaire :

« Je vais faire un plaisir énorme au Protecteur, car je vais lui faire l’honneur de répondre catégoriquement à ses questions, de manière à ce que son digne propriétaire puisse se servir de mes réponses pour soulever contre moi les préjugés religieux de ses lecteurs : Eh bien, cher Protecteur, redites-le à vos abonnés : je suis franc-maçon, et même franc-maçon très avancé ; je suis un libéral très avancé ; je suis l’admirateur enthousiaste des principes de la Révolution française et partisan de la Déclaration des droits de l’homme ; je marche, et j’en éprouve un immense orgueil, sous l’étendard du Progrès et de la civilisation ; je crois et je pratique ce que bon me semble, et je refuse de me soumettre à toute Religion d’État. Êtes-vous contents, saints apôtres de la rédaction ? Maudissez-nous sur toutes les gammes, fourbissez vos tonnerres, lancez vos excommunications, etc., etc. »

Il va sans dire qu’Honoré Beaugrand, mort en 1906, ne sera pas enterré dans un cimetière catholique. Il repose à Montréal dans le cimetière protestant du Mont-Royal, où les dépouilles des esprits sulfureux étaient toujours bien accueillies…

Fréchette, poète pourfendeur

Frechette

En décembre 1889, un groupe d'écrivains, animé par Louis Fréchette, fonda une revue mensuelle, Le Canada artistique, devenue un an plus tard la Canada-Revue. D’esprit laïque, celle-ci prit la téméraire habitude de critiquer la piètre qualité de l’enseignement dispensé par le clergé dans le système d’éducation qu’il contrôlait. En 1894 par exemple, un article y fut publié avec pour thème « L'éducation laïque et l'éducation religieuse », dans lequel on lisait que l'éducation religieuse était loin d’être un gage de bonne conduite morale, compte tenu du grand nombre de crimes et d’abus commis par des prêtres en France et au Canada français.

Louis Fréchette, poète renommé et un temps député libéral à Ottawa, pourfendait joyeusement la superstition et l’ignorance, notamment dans des lettres ouvertes très sarcastiques qu’il publiait dans les journaux. Sa verve littéraire, incisive et décapante, était une véritable hantise pour le clergé, qui craignait l’habileté du polémiste à exposer le ridicule de l’enseignement minable imposé à la jeunesse canadienne-française.

Laurier, défenseur du libéralisme

En 1896, Wilfrid Laurier, ancien membre de l'Institut canadien, fut élu premier ministre du Canada. S’ouvrit alors un nouvel affrontement entre l'Église et l'État. Peu avant l’élection, Laurier, chef de l’Opposition libérale, affirma : « Tant que j'occuperai un siège en cette Chambre, chaque fois qu'il sera de mon devoir de prendre position sur une question quelconque, je la prendrai non pas au point de vue du catholicisme, non pas au point de vue du protestantisme, mais je la prendrai pour des motifs qui peuvent s'adresser à tous les hommes aimant la justice, la liberté et la tolérance. »

L'évêque ultraréactionnaire de Trois-Rivières, Mgr Laflèche, condamna hystériquement la position de Laurier, qu’il voyait comme « l'affirmation du libéralisme condamné par l'Église ». Il ajouta qu’un catholique ne saurait, sous peine de péché grave, voter pour un chef de parti ayant formulé publiquement une pareille hérésie. Mais il faut croire que beaucoup d’électeurs du Québec avaient opté pour la damnation éternelle de l’Enfer, puisqu’ils éliront 49 députés libéraux contre 16 conservateurs. Le journal La Patrie ne manquera pas de s’en réjouir : « Le clergé a essuyé mardi une écrasante défaite dans la province de Québec. Pour la première fois, il lui faut voir malgré lui son ancienne et incommensurable influence sombrer dans le naufrage général. »

Tentative de création d’un ministère de l’Éducation

L'année suivante, le nouveau premier ministre du Québec, le libéral Félix-Gabriel Marchand, annonça la création d’un ministère de l'Éducation, auquel s’opposèrent farouchement les cléricaux. En novembre 1897, l'archevêque de Montréal, Paul Bruchési, télégraphia à Marchand depuis Rome pour l’informer que le Pape exigeait le retrait du projet. Deux mois plus tard, les archevêques de Montréal, de Québec et d'Ottawa écrivirent à Marchand pour réclamer de nouveau le retrait du projet de loi qui, selon eux, « jette un voile sombre sur notre avenir ».

Marchand refusa de céder. Mais en fin de compte, il échouera, car si les libéraux détenaient la majorité à l'Assemblée législative élue, ils ne contrôlaient pas le Conseil législatif, formé de non-élus. Le 10 janvier 1898, les conseillers législatifs rejetèrent le projet de loi. C’est donc ainsi que l'Église put prolonger son contrôle absolu sur l'éducation dans la société canadienne-française, cela jusqu’aux années 1960.

Échec du mouvement de laïcisation de l’enseignement

Quelques années après, en 1902, la Ligue de l'Enseignement fut créée. L’un de ses principaux animateurs était Godfroy Langlois, directeur du journal Le Canada, membre de la pro-laïque Loge maçonnique L'Émancipation, en plus d’être député libéral du comté montréalais et ouvrier de Saint-Louis à l'Assemblée législative. La Ligue de l’Enseignement demandait plus d'hygiène à l'école, de meilleurs traitements pour les instituteurs, l'uniformité des manuels scolaires et l'instruction obligatoire.

L’idéologue ultraréactionnaire Jules-Paul Tardivel, dans son journal La Vérité, dénonça le programme modernisateur de la Ligue, que l’archevêque de Montréal persécuta de toutes ses forces, quoique Godfroy Langlois ne craignait jamais de le défier publiquement : « L’archevêque, déclara-t-il, ne nous mènera pas par le bout du nez ! » Mais, compte tenu de l’inféodation de la plupart des élites intellectuelles et politiques à l’Église, le parti clérical parvint à détruire la Ligue.

Devenu un indésirable dans sa propre communauté, Godfroy Langlois dut s’éloigner : pour se débarrasser de lui, on le nomma représentant du Québec en Belgique, où il mourut en 1928. Il faudra attendre jusqu'en 1961 pour qu’émerge un nouveau mouvement laïque en matière d’éducation.

Réactionnaires antisémites

À la fin des années 1890 et au début des années 1900, les réactionnaires d’ici faisaient preuve d’un antisémitisme virulent. Le prêtre Zéphirin Lacasse était un chef de file de ce courant raciste, ayant publié une collection de livres intitulée « Mines dans le camp ennemi » dont chaque titre se vendait à plus de 30 000 exemplaires, ce qui faisait de lui l’un des auteurs les plus lus du Québec de l’époque.

Outre la « Judéo-Maçonnerie mondiale », Lacasse y pourfendait haineusement nos libres-penseurs et tous les gens de culture et d’esprit éclairé (éditeurs, libraires, écrivains, artistes) qui s’opposaient le moindrement au cléricalisme. Son comparse Jules-Paul Tardivel, mentionné précédemment et principal fondateur de ce qu’on appellera le « clérico-nationalisme », ne manqua pas de se réjouir, en se cachant derrière le pseudonyme de « Petit Poucet » dans le journal réactionnaire Le Travailleur de Chicoutimi, des pogroms ayant eu lieu en Russie en 1905 et au cours desquels des milliers de Juifs furent massacrés.

T.-D. Bouchard, militant progressiste

Bouchard

Malgré l’influence prédominante des élites inféodées au clérico-nationalisme, plusieurs figures importantes s’opposèrent courageusement aux tendances racistes. Nous pouvons relever les positions de Télésphore-Damien Bouchard qui, tout jeune encore en 1905, riposta vigoureusement dans son journal L’Union (publié à Saint-Hyacinthe) à la haine antisémite de Tardivel-Petit Poucet.

Véritable fils des Lumières et animé d’une redoutable intégrité, T.-D. Bouchard deviendra l’un des plus grands hommes d’État que le Québec ait produits au 20e siècle : député libéral à Québec dès 1912, il sera un champion des luttes pour la laïcisation du système scolaire, pour la nationalisation de l’hydro-électricité, pour le vote des femmes et contre la corruption gouvernementale. Ennemi juré des réactionnaires et des clérico-nationalistes, T.-D. Bouchard aura pavé la voie à la modernisation que notre société connaîtra à partir des années 1960.

Ève Circé-Côté, féministe laïque

Circe

Toujours au début du 20e siècle, nous voyons enfin surgir une femme de premier plan dans le combat pour la libre pensée : Ève Circé-Côté. Sous les pseudonymes de Colombine et Musette, elle commença à écrire des essais et des poèmes favorablement remarqués par la critique. Elle collabora à plusieurs journaux et, avec d'autres jeunes écrivains, elle fonda L'Étincelle, un journal littéraire.

En 1909, son mari décéda et, respectant ses dernières volontés, elle fit incinérer sa dépouille, ce qui suscita les foudres des réactionnaires catholiques. Les journaux refusant dès lors de la publier, elle déjouera la censure en recourant à des pseudonymes. Auteure de pièces de théâtre et de deux autres ouvrages, elle fut vice-présidente de la section française de la Société des auteurs canadiens, en plus d’avoir été la fondatrice de la bibliothèque de la ville de Montréal, dont elle sera la bibliothécaire adjointe de 1915 à 1932, l’époque étant apparemment encore trop arriérée pour lui permettre de diriger la bibliothèque en bonne et due forme.

Dans ses écrits, Ève Circé-Côté dénonça l'impérialisme, l'antisémitisme et le pouvoir religieux. Elle prôna la séparation de l'Église et de l'État, de même que l'éducation gratuite, obligatoire et laïque. Féministe, elle déclara que « l'heure de l'évolution d'un peuple sonne quand la femme cesse d'être esclave. » Son essai, Papineau, son influence sur la pensée canadienne ; essai de psychologie historique, débordant largement la vie de son sujet, constitue l’un des premiers et des plus remarquables comptes-rendus de l’histoire des combats pour la libre-pensée au Canada français.

Lionel Groulx, nationaliste réactionnaire

Entre les deux guerres mondiales, l’idéologie cléricale au Québec se conjuguait avec un nationalisme chauvin, fascisant et corporatiste. L’abbé Lionel Groulx, disciple reconnaissant de Tardivel et principal fondateur de l’idéologie nationaliste québécoise tel qu’elle s’est imposée au vingtième siècle, prônait non seulement le fascisme, mais aussi un culte à la race canadienne-française qui confinait au racisme et à l’antisémitisme. Son influence s’avéra déterminante ; même de nos jours, la mémoire de ce personnage sinistre reste célébrée par les gardiens d’une certaine orthodoxie idéologique. Il devrait être permis de se demander pourquoi, mais le sujet semble rester tabou.

Heureusement, notre société a suscité d’honorables opposants à Groulx et à l’idéologie arriérée par laquelle il voulait mettre les québécois à genoux devant l’Église et devant le « dictateur », fasciste bien sûr, dont il appelait l’avènement de tous ses vœux. Un écrivain, Louvigny de Montigny, était de ceux qui osèrent le critiquer. Montigny avait participé, en 1895 et avec Émile Nelligan, à la fondation de l'École littéraire de Montréal. Poète, il fut vice-président de la Société des écrivains canadiens. En 1925, la France le nomma chevalier de la Légion d'honneur. C’est lui qui fit connaître chez nous le célèbre roman Maria Chapdelaine, de Louis Hémon. Les essais et les contes de Louvigny de Montigny dépassèrent les frontières du Québec ; son livre La revanche de Maria Chapdelaine fut couronné par l'Académie française (1937), et son essai Au pays de Québec remporta le prix Ernesta Stern (1945).

Mais Louvigny de Montigny, dont la contribution fut si importante pour la culture de chez nous et son rayonnement international, est à toutes fins utiles complètement effacé de notre mémoire collective. Cela dit, Lionel Groulx le mentionnait dans ses Mémoires, parus au début des années 1960. C'est que de Montigny avait osé critiquer, dans les années 1920, le minable roman raciste de Groulx, L'Appel de la Race. Le bon chanoine se vengera donc en pointant du doigt le fait que de Montigny était « associé à une Juive ».

Il me faut ici faire une parenthèse : quand les défenseurs d’aujourd’hui de Groulx utilisent le prétexte du « contexte« pour justifier l'idéologie réactionnaire des minables crapules qui leur servent de héros, de même que leur parti-pris profasciste durant la guerre, ils se révèlent au mieux d'une ignorance crasse, et au pire d'une choquante hypocrisie. C'est que des gens d’esprit humaniste, des démocrates, des libres-penseurs qui surent faire preuve de décence humaine devant la nécessité de combattre la barbarie fasciste et raciste, nous en avions bel et bien plein au Québec. Et ils étaient tous issus du même »contexte« historique que celui des réactionnaires, sauf qu'ils auront quant à eux choisi de lutter contre la barbarie au lieu d'en chanter les louanges.

Jean-Charles Harvey, à contre-courant

Harvey

Je termine en vous présentant Jean-Charles Harvey, dont le courage intellectuel dans le combat contre l’obscurantisme était réellement digne d’admiration. En 1934, il publia un roman, Les demi-civilisés, dans lequel il dénonçait l'asservissement des esprits par ceux qu’il appelait les « bootleggers de l'intelligence », pourfendant aussi ce qu’il désignait comme « la nauséabonde vessie » de leur hypocrisie, ainsi que les contraintes à la liberté de pensée. On peut notamment lire dans le même roman : « On vous dit parfois qu'il vous est défendu de penser librement. Les auteurs d'un décret aussi infâme sont grandement coupables. On ne saurait mieux s'y prendre pour tuer la valeur individuelle au nom d'on ne sait quelle médiocrité collective qu'on encourage au seul bénéfice d'une caste, sous le faux semblant de l'ordre, de la tradition et de l'autorité. »

C'en était beaucoup trop pour ce que le clergé pouvait tolérer. L’Archevêque de Québec, le cardinal Villeneuve, défendit aux fidèles, « sous peine de péché mortel, de lire ce livre, de le garder, prêter, acheter, vendre, imprimer ou diffuser de quelque façon ». Harvey, qui était depuis 7 ans rédacteur en chef du quotidien Le Soleil à Québec, fut de plus contraint de démissionner de son poste, à la demande du directeur du journal qui avait cédé aux pressions du clergé.

En 1937, Harvey fonda à Montréal son propre journal de combat, Le Jour, qui, pendant neuf ans, fit une inlassable promotion de cette libération plus précieuse et plus vraie selon Harvey que toute forme d’indépendance nationale : « la libération de l'esprit ». Harvey a notamment repris dans les pages du Jour le combat de Godfroy Langlois pour l’éducation gratuite et obligatoire, qui fut finalement adoptée en 1940 par le gouvernement libéral d’Adélard Godbout.

Jean-Charles Harvey n’était pas seulement contre la domination du clergé. Il a également combattu vigoureusement les tendances fascisantes et réactionnaires qui régnaient chez les élites canadiennes-françaises du temps. À contre-courant des élites clérico-nationalistes, il fit du Jour le seul journal francophone du monde libre qui, durant la dernière guerre mondiale, défendait résolument le camp de la Résistance française et celui de la démocratie contre les nazis. C’est d’ailleurs dans les bureaux du Jour que fut concoctée la prise de Saint-Pierre et Miquelon par les forces de la France Libre. Harvey était l’un des rares dans le Québec d’alors à affirmer clairement que le véritable objectif de la guerre était de terrasser la barbarie nazie, et cela tandis que les élites nationalistes prenaient fait et cause pour le camp de la collaboration avec les nazis en France.

Le lendemain de la capitulation de l'Allemagne nazie, le 9 mai 1945, Jean-Charles Harvey prononça à Montréal une conférence percutante devant l'Institut démocratique canadien, et dont le thème était La Peur. Il usa de cette tribune pour dénoncer le fait que « la seule puissance qui, dans cette partie du Canada, fait trembler tout le monde, c'est la puissance cléricale », et il appela ouvertement les Canadiens français à secouer le joug que le clergé faisait peser sur les esprits. On peut toutefois considérer que ce discours fut en quelque sorte le chant du cygne de Jean-Charles Harvey, car moins d’un an plus tard, l’aventure du journal Le Jour prenait fin.

La contribution de Harvey reste encore trop méconnue et son souvenir est, encore de nos jours, calomnié. Par exemple, Gérard Bouchard, dans un ouvrage récent, accusera Harvey d’avoir pactisé avec l’ennemi de la nation québécoise, et cela après, dut-il admettre, avoir parcouru seulement « quelques échantillons » de son œuvre. Il faut déplorer que, de nos jours encore, les gardiens d’une certaine orthodoxie idéologique n’évoquent un libre-penseur aussi important que dans le seul but de nous imposer un filtre idéologique qui entrave l’accès à la réalité des œuvres et des combats d’un personnage ayant tellement lutté pour le progrès de notre société et pour les libertés de chacun.

Conclusion

Je vous ai présenté ce soir seulement quelques-uns des libres-penseurs qui auront marqué l’histoire du Québec de ses débuts jusqu’aux années 1960. Il y en a bien d’autres, mais je n’avais pas assez de tout le temps qui m’a été alloué pour les évoquer.

De nos jours, pratiquement personne au Québec ne connaît plusieurs des noms que je viens d’évoquer, ni l’héritage de libertés qu’ils nous ont tous légué. Ce sont eux qui, pourtant, ont permis à la société québécoise de sortir de l’arriération dans laquelle elle fut maintenue durant si longtemps. On peut donc se consoler du fait qu’en ce sens, l’Histoire leur aura néanmoins donné raison. Reste encore à lutter pour que leur mémoire obtienne un jour la pleine et entière reconnaissance qu’elle mérite, mais pour cela il nous reste encore collectivement bien des tabous à lever. J’espère pour ma part avoir pu y contribuer, ne serait-ce qu’un tout petit peu, par cet exposé bien trop sommaire.


Période de discussion et questions

Origine de The Gazette

Au sujet de Fleury Mesplet, une intervenante rappelle le fait que son journal, La Gazette littéraire, est l’ancêtre du The Gazette d’aujourd’hui. Elle signale également un roman biographique dédié à Fleury Mesplet, L’Imprimeur des Libertés, paru en 2001 aux éditions Point de fuite.

Clergé progressiste ?

Un intervenant demande s’il y avait eu dans notre histoire des membres du clergé qui étaient progressistes et opposés à la domination cléricale. Le conférencier répond qu’il y en eut effectivement quelques-uns. Il mentionne particulièrement l’abbé Arthur Maheux, professeur d’histoire à l’Université Laval. Grand opposant à Lionel Groulx, Maheux était l’ami de T.-D. Bouchard et de Jean-Charles Harvey, qu’il n’hésitait pas à soutenir. Il fut toutefois chassé de l’Université Laval sous la pression de l’archevêque de Québec et s’exila à Terre-Neuve durant plusieurs années.

Intolérance idéologique

Un participant demande si Jean-Charles Harvey a été calomnié par Gérard Bouchard à cause de son roman Les demi-civilisés. Le conférencier répond que ce n’était pas à cause de ce roman interdit que Bouchard a attaqué Harvey, mais plutôt simplement à cause des positions antinationalistes et fédéralistes affichées par Harvey, renforçant ainsi l’idée qu’on ne saurait être qu’un « traître à la Nation » si on partageait de tels points de vue. C’est là un procédé malhonnête qui nourrit l’intolérance idéologique, et il est triste de constater que des gens qui sont considérés par notre société comme des « sages » et des « gens d’esprit » s’abaissent à ce genre de manœuvre, surtout quand on tient compte du fait que Bouchard ait dû admettre sa piètre connaissance de l’œuvre de Harvey, qui pourtant luttait pour la qualité de l’enseignement, notamment en ce qui concerne la langue française.

Anticléricalisme famélique

Une question est posée au sujet d’Arthur Buies. Après avoir été effectivement un farouche opposant au cléricalisme, il s’est pourtant rapproché par la suite de certains membres du clergé, ayant été notamment le secrétaire du curé Labelle. Pourquoi Buies se serait-il ainsi rangé ? En réponse, le conférencier souligne le fait que Buies, dans ses écrits, se plaignait souvent du fait que ses positions anticléricales le poussaient dans une pauvreté matérielle de plus en plus grave, à cause de l’ostracisme dont il était la cible. Il semble ainsi qu’à la longue, Buies aura été placé devant la nécessité de calmer ses ardeurs et de se ranger, autrement il aurait carrément crevé de faim. C’était d’ailleurs là un phénomène plutôt fréquent tout au long de l’époque de domination cléricale que le Québec aura subie.

Fausse conversion

Concernant Louis-Joseph Papineau, un participant évoque une certaine ambiguïté qui subsisterait à propos de sa conversion finale ou non à l’Église catholique. Le conférencier répond que Papineau aura bel et bien refusé de se convertir sur son lit de mort, à preuve ses funérailles civiles. Mais il est vrai aussi que les cléricaux ont souvent eu tendance à annoncer à tort et à travers la « conversion » finale de plusieurs personnages qui, tout au long de leur vie, auront résisté à la domination cléricale.

Cléricalisme dominateur

Un intervenant demande comment on pourrait évaluer de nos jours l’influence de l’Église au Québec, comparativement à sa domination passée. Le conférencier répond que les choses ont certes beaucoup changé, mais qu’en même temps l’Église reste un lobby influent qui jouit de moyens matériels et de mobilisation qui sont encore beaucoup plus importants que ceux dont disposent les mouvances laïques. Il relève aussi le fait que toutes les religions, lorsqu’elles ne se trouvent pas en position de dominer, ont tendance à se faire « humbles, tolérantes et servantes » ; mais la donne change toujours lorsqu’elles parviennent au pouvoir. D’où la nécessité de promouvoir une société laïque, qui confine les religions à la sphère privée et qui, ainsi, est une condition essentielle à la liberté de conscience et une protection contre la tendance des religions à imposer leurs dogmes surnaturels à l’ensemble de la société.

Auditeurs variés

Une intervenante veut savoir qui les libres-penseurs présentés par le conférencier cherchaient à rejoindre par leurs actions et leurs écrits. Le conférencier répond qu’ils visaient pour la plupart les franges de l’élite intellectuelle qui n’étaient pas soumises à l’idéologie cléricale, et que l’ont trouvait surtout du côté des mouvances libérales, au sens philosophique du terme. Mais aussi, certains, dont T.-D. Bouchard, Godfroy Langlois et Honoré Beaugrand, réussissaient à rejoindre les milieux ouvriers. Après tout, ces trois-là parvenaient tout de même à se faire élire à diverses postes publics importants malgré le fait que les cléricaux les maudissaient.

Immigrés cléricaux réactionnaires

Un intervenant pose la question d’un pouvoir religieux qui était également influent ailleurs dans le monde occidental, notamment aux États-Unis, et qu’en cela peut-être que le Québec n’aurait pas été fondamentalement différent de ce qui se passait ailleurs. Le conférencier répond que le pouvoir religieux aura certes été un phénomène universel. Mais en même temps, la domination de l’Église au Québec avait ses formes particulières. Ainsi, nous avions chez nous le clergé catholique le plus réactionnaire au monde, comme le soulignait notamment l’historien Jean-Paul de Lagrave.

Cela parce qu’en Europe francophone, les révolutions du 19e siècle chassaient les éléments les plus réactionnaires du clergé, qui débarquaient presque tous ici, grâce à l’évêque Bourget qui, surtout à partir de 1842, les accueillait à bras ouverts. Ce fait a modifié le rapport de force au sein de notre société, pour faire en sorte que la deuxième moitié du 19e siècle fut marquée par la domination cléricale, et cela contrairement à la période précédente, où notamment les Patriotes, d’esprit libéral, jouissaient d’une influence plus importante.

Pensée unique forcée

Un participant demande si l’intégrisme religieux qui prévalait jadis au Québec n’aurait pas par la suite été remplacé par d’autres formes d’intégrisme, dont le nationalisme. Aux yeux du conférencier, c’est là un aspect sur lequel on devrait se permettre de réfléchir. Mais ce que nous montre surtout la connaissance des conséquences de la domination cléricale sur notre société, c’est qu’une société libre et démocratique ne devrait jamais accepter que quelque forme de pensée unique que ce soit puisse être imposée à chacun.

Tout le monde devrait avoir le droit d’avoir ses propres idées et bénéficier du droit à les exprimer ouvertement sans se voir pointé du doigt comme « traître » ou comme « infidèle », tout en étant considéré comme un membre à part entière de la société. Autrement, nous avons affaire à du « cléricalisme sans la soutane », ce qui ne vaut guère mieux que ce que notre société subissait à l’époque de la domination de l’Église.

Compte-rendu rédigé par le conférencier.


Pour en savoir plus

BUIES, Arthur, Anthologie, Montréal, éd. Bibliothèque Québécoise, 1994 ; Chroniques, 2 tomes, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1991 ; Correspondance (1855-1901), Montréal, éd. Guérin, 1993.

BOUCHARD, Télesphore-Damien, Mémoires, 3 tomes, Montréal, éd. Beauchemin, 1961.

CIRCÉ-CÔTÉ, Ève, Papineau, son influence sur la pensée canadienne, Montréal, R. A. Regnault & Cie, 1924 ; réédition 2003, Lux Éditeur.

DE LAGRAVE, Jean-Paul, Fleury Mesplet (1734-1794), imprimeur, éditeur, libraire, journaliste, Montréal, Patenaude éditeur, 1985 (ouvrage reparu sous le titre : L’Époque de Voltaire au Canada, éd. de l’Étincelle).

DESSAULLES, Louis-Antoine, Écrits, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1994 ; Discours sur la tolérance, Montréal, XYZ éditeur, 1992.

DOUTRE, Joseph, Plaidoyer pour Guibord, Montréal, éd. Liber, 2008.

DUTIL, Patrice, L’avocat du diable : Godfroy Langlois et le libéralisme progressiste dans le Québec de Wilfrid Laurier, Montréal, éd. Robert Davies, 1996.

FRÉCHETTE, Louis, Satires et polémiques, 2 tomes, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1993 ; Lettres à l’Abbé Baillargé, Montréal, Bibliothèque Québécoise, 2003.

GUTTMAN, Frank Myron, The Devil from Saint-Hyacinthe, Télesphore-Damien Bouchard, A Tragic Hero, New York, iUniverse Books, 2007.

HARVEY, Jean-Charles, La Peur, Montréal, éd. Boréal, 2000 ; Les Demi-civilisés, éd. du Totem, Montréal, 1934 (plusieurs rééditions depuis, la plus récente, toujours disponible, dans la collection de poche Typo).

HÉBERT, Robert, Le procès Guibord, ou l’interprétation des restes, Montréal, Tryptique, 1992.

LAHONTAN, Louis-Armand de Lom d’Arce, baron de, Œuvres complètes (2 tomes), Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1990. (Les œuvres de Lahontan sont également parues sous divers titres chez d’autres éditeurs).

LAMONDE, Yvan, Combats libéraux au tournant du XXe siècle, Montréal, Fides, 1995 ; Louis-Antoine Dessaulles, un seigneur libéral et anticlérical, Montréal, ed. Fides, 1994.

LAVERTU, Yves, Jean-Charles Harvey : le Combattant, Montréal, éd. Boréal, 2000.

SIMARD, David-Éric, Jean-Charles Harvey, défenseur des libertés et promoteur de la modernité : Le Jour (1937-1946), Mémoire de Maîtrise (Sc. Politique, UQAM), 2007, téléchargeable gratuitement sur  http://www.archipel.uqam.ca/757/.

TEBOUL, Victor, Le Jour : émergence du libéralisme moderne au Québec, Montréal, éd. Hurtubise-HMH, 1984.

THÉRIO, Adrien, Joseph Guibord, victime expiatoire de l’évêque Bourget, Montréal, XYZ éditeur, 2000.

TRUDEL, Marcel, Mythes et réalités dans l’histoire du Québec, 3 tomes, Montréal, éd. Hurtubise-HMH, 2004.

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