Miracles et conspiration

(2010-02-13 : FF/LD)

Miracles

Le frère André, rapporte Le Devoir, sera bientôt canonisé. Des milliers de guérisons lui sont attribuées et l'ont rendu célèbre. Au début du XXe siècle, il ramassa suffisamment de dons pour faire construire une chapelle consacrée au culte de saint Joseph. Au cours des décennies qui suivirent, cette chapelle s'est agrandie pour devenir une basilique et finalement un oratoire qui accueille, aujourd'hui, deux millions de visiteurs chaque année.

Le processus de canonisation de l'Église catholique s'échelonne aussi sur des dizaines d'années. La preuve d'au moins un miracle attribué au candidat à la sainteté demeure essentielle. Sur ce point, le frère André n'est pas en reste : 125 000 miracles auraient été accomplis par son intercession. Il faut évidemment que des experts pertinents se prononcent sur l'impossibilité d'une explication scientifique du phénomène en cause. Pour le frère André, ce ne serait officiellement le cas que de deux miracles : l'un, survenu en 1956, a conduit à sa béatification en 1982 ; l'autre, devant suivre la béatification, est requis pour la sanctification et a été finalement reconnu par l'Église.

Mais qu'est-ce qu'un miracle ? Un miracle consiste en un fait extraordinaire ou prodigieux causé par une intervention divine, parfois obtenu à travers une intercession humaine particulière, et durant laquelle Dieu manifeste sa présence en suspendant les lois physiques régissant l'Univers. Il s'agit habituellement de guérisons physiques, alléguées scientifiquement inexplicables. Elles s'appuient sur des témoignages relatés par des croyants qui pensent avoir obtenu une guérison miraculeuse grâce à leurs prières à une personne, réputée sainte, décédée ou non. Une attribution impossible à prouver scientifiquement. Par ailleurs, selon la Bible, le diable peut aussi faire des miracles. Pour s'assurer de l'origine divine du miracle, il faut que l'Église établisse qu'il est conforme au plan de Dieu et que ses effets ont été bénéfiques pour la propagation de la foi.

Le mot « miracle » est lui-même galvaudé. Il signifie souvent, en langage populaire, un « événement exceptionnel » que le sens commun ou les connaissances que nous possédons ne peuvent immédiatement expliquer. On criera au « miracle » lorsqu'un rescapé d'un tremblement de terre, par exemple, aura pu survivre enseveli sous les décombres pendant des semaines. En général, une explication raisonnable sera bientôt avancée et ultérieurement acceptée, ce qui modifiera nos conceptions. C'est un processus d'investigation normal qui pourrait aussi s'appliquer aux guérisons, dites « miraculeuses », aujourd'hui inexpliquées par la science. Notons qu'il y a beaucoup moins de miracles aujourd'hui qu'avant le XXe siècle, lorsque la science médicale était rudimentaire.

Crier au miracle pour qualifier un événement exceptionnel, ou peu probable, c'est décréter une exception, de celles qui « confirment la règle » et nous empêchent (temporairement) d'aller y voir de plus près. Cela ressemble un peu à l'emploi de l'expression « faire mentir les statistiques », qu'on lit parfois dans les médias. Une personne qui survit à un cancer qui tue 99 % des personnes atteintes ne fait pas mentir les statistiques. Elle fait tout simplement partie du un pour cent des personnes qui en réchappent ! Parfois, l'explication d'un événement exceptionnel n'est pas connue ou ne nous apparaît pas immédiatement. Il faut accepter les limites de nos connaissances actuelles. Heureusement, elles s'accroissent et se corrigent continuellement.

Invoquer une « explication alternative » hautement improbable pour suppléer à un manque de connaissance semble être une réaction assez commune. Ceux qui, pour des raisons émotives ou idéologiques, veulent faire triompher une idée particulière utilisent fréquemment le procédé.

Pensons aux tenants d'un complot impliquant directement le gouvernement américain dans les attaques terroristes du 11 septembre 2001 à New York. On entend souvent un « expert » se dire convaincu que les tours, compte tenu de ce qu'on sait de leur structure, ne pouvaient pas s'écrouler de la sorte et que seules des bombes posées à chaque étage auraient pu obtenir un tel résultat. Or, si elles se sont écroulées comme on le voit, l'hypothèse que notre connaissance des structures n'est pas au point est plus raisonnable que celle de la conspiration gouvernementale.

Pour les tenants du complot, toutes les « anomalies » apparentes de l'événement constituent une preuve de plus appuyant l'idée d'une conspiration gouvernementale : éjection de poussière lors de la chute des tours jumelles, chute de l'édifice 7 non frappé par un avion, étrange absence de l'armée de l'air, missile perçant le mur du Pentagone, communication impossible par téléphone à partir des avions...

Pourtant, toutes ces objections ont été rejetées par la presque totalité des experts en la matière. Les tours jumelles se sont écroulées à partir du point d'impact des avions ; l'édifice 7 a été lourdement endommagé par les débris des tours adjacentes ; les avions de l'armée de l'air ont décollé avec un retard compréhensible ; des pièces d'avion et les corps des passagers ont été retrouvés dans les débris du Pentagone ; des proches ont reconnu la voix des infortunés qui ont fait un dernier appel des avions piratés. Tout cela confirme la version officielle qui demeure la seule qui tient compte de tous les faits avérés.

Pourquoi alors s'en tenir aux explications qu'aucune preuve n'appuie ? Pourquoi soutenir des théories conspirationnistes qui impliquent la complicité de milliers de personnes ? Notons que, jusqu'à présent - soit depuis presque dix ans -, aucun complice (journaliste, membre de la CIA ou du gouvernement, policier, pompier, médecin, enquêteur... ou membre d'une famille éprouvée) n'a ressenti de regrets et confessé sa participation volontaire, contrainte ou inconsciente.

Il semble bien que le motif idéologique, religieux ou politique, l'emporte, qu'on invoque un miracle ou une conspiration, sur une démarche prudente et raisonnée. Si un phénomène est présentement inexplicable, suspendons notre jugement jusqu'à ce que les faits appuient une explication ou en rejettent une autre. S'accrocher émotionnellement à une explication non démontrée ne semble pas raisonnable. Miracle allégué ou complot imaginé s'opposent à une sage proposition de David Hume, reprise par Jean Bricmont : « Quelle raison me donnez-vous de croire que ce que vous avancez est plus probable que le fait que vous vous trompiez ou que vous me trompiez ? »

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