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Principe anthropique

En se fiant sur tout ce que nous savons présentement de la physique fondamentale et de la cosmologie, l'image la plus cohérente et parcimonieuse de l'univers, tel que nous le connaissons, en est une qui est naturelle et qui ne présente aucun signe de dessein ni de création intéressée qui soit fourni par les observations scientifiques.

                     Les chances contre nous étaient astronomiques.
George Will 2

Le principe anthropique est une croyance 3 selon laquelle il est presque impossible que certains facteurs, qui étaient présents lors des premiers instants de l'univers et qui semblent avoir été réglés de façon à produire un univers pouvant soutenir des formes de vie avancées, puissent être le fruit du hasard. Cette croyance constitue pour certains une preuve que l'univers fut créé par un être puissant et intelligent (probablement nommé Dieu). Si la masse de l'univers et les intensités relatives des quatre forces fondamentales (électromagnétique, gravitationnelle et forces nucléaires forte et faible) étaient différentes ou n'étaient pas "réglées" aussi "précisément" pour leur permettre d'interagir comme elles le font présentement, l'univers tel qu'on le connait n'existerait pas. Un équilibre fragile entre les constantes physiques est "requis afin que le carbone et les autres éléments chimiques au-delà du lithium dans le tableau périodique puissent subir des réactions dans les étoiles".* En résumé, beaucoup de choses différentes ont dû se passer afin que nous existions (les soi-disant "coïncidences anthropiques"). Certains physiciens trouvent étrange, apparemment, que nous n'existions qu'à l'instant même de l'histoire où nous puissions exister.

Le physicien Victor Stenger résume le principe anthropique ainsi:

... la vie terrestre est tellement dépendante des valeurs des constantes physiques fondamentales et des propriétés de son environnement que de changer une de celles-ci tant soit peu ferait en sorte que la vie telle que nous la voyons autour de nous n'existerait pas. On dit que cela témoigne d'un univers dans lequel les constantes physiques fondamentales de la nature sont réglées de façon extrêmement précise et finement équilibrées pour favoriser la production de la vie. L'argument dit que les chances qu'un ensemble initialement aléatoire de constantes corresponde à l'ensemble des valeurs qu'elles ont présentement dans notre univers sont très petites ; il serait donc extrêmement improbable que cet équilibre précis soit le résultat d'une chance inconsciente. Au contraire, un créateur intelligent avec un dessein en tête, celui-ci évidemment personnel, a probablement fait les choses telles qu'elles sont.4 (pour un bon survol des détails du soi-disant réglage précis, voir l'article de Stenger The Anthropic Coincidences : A Natural Explanation.)

Nous n'existerions pas ni ne serions conscients du monde autour de nous si celui-ci n'était pas compatible avec notre existence. Ou comme le physicien Bob Park 5 raconte : "Si les choses étaient différentes, les choses ne seraient pas comme elles le sont" 6.

Voici une autre façon de l'exprimer qui est très à la mode chez ceux qui espèrent que la science cesse un jour de torpiller leur foi:

Les physiciens se sont butés à des signes indiquant que le cosmos est fait sur mesure pour la vie et la conscience. Si les constantes de la nature - des nombres fixes comme la force de gravité, la charge d'un électron et la masse d'un proton - étaient moindrement différents, les atomes ne pourraient pas tenir ensemble, les étoiles ne brûleraient pas et la vie n'aurait jamais fait d'apparition. (Sharon Begley, Newsweek, Juillet 1998)

Bien sûr, si les choses avaient été différentes, nous ne serions pas ici. Mais elles ne l'ont pas été et donc nous sommes. De toutes façons, si quelques neurotransmetteurs étaient allés au nord au lieu d'aller au sud dans son cerveau, l'auteur de cet article serait en train de clamer que la physique prouve que Mohamet est le prophète de Dieu. Mais ils ne l'ont pas fait, et donc il ne le fait pas. Si les choses étaient toutefois différentes, elles seraient différentes. De toutes façons, la notion d'improbabilité d'un évènement s'étant déjà produit est un peu ambigüe et, éventuellement, sans aucune valeur. Comme le disait John Allen Paulos 7 :

... la rareté en soi ne doit pas toujours être perçue comme la preuve de quoi que ce soit. Quand on reçoit une main de treize cartes au bridge, la probabilité de tirer cette main particulière est inférieure à 1 sur 600 milliards. Tout de même, il serait absurde que quelqu'un tire une main donnée, l'examine soigneusement, calcule que la probabilité de la recevoir est inférieure à 1 sur 600 milliards, et conclue ainsi qu'il n'a pas dû tirer cette main car c'est trop improbable. (consulter son livre Innumeracy: Mathematical Illiteracy and its Consequences)

Il serait encore plus absurde de déclarer qu'un miracle doit s'être produit et qu'une force intelligente de dimension surnaturelle est à l'œuvre derrière toute main, au bridge.

L'expression 'principe anthropique' a été inventée par le physicien Brandon Carter. Il y a plusieurs versions du principe anthropique, dont une qui semble identique à l'idéalisme philosophique classique: l'univers n'existe que parce que nous le percevons.* Cela est vrai, et extrêmement profond et trivial à la fois.

Puisque nous n'avons rien avec quoi comparer notre univers, il semble présomptueux de prétendre connaître l'improbabilité statistique des facteurs à l'œuvre qui furent nécessaires pour que cet univers existe. Et s'il y avait plusieurs univers ? Le notre pourrait être d'un type très répandu et ne pas avoir besoin d'aucun "accordeur précis" que ce soit. Ou le nôtre pourrait en être un sur un zillion de milliards d'univers de toutes sortes imaginables, dont plusieurs produisent des phénomènes semblables au nôtre à partir de conditions initiales très différentes. Qui sait ? Il semble également qu'il n'implique rien à propos d'un "architecte" de remarquer que nous existons au seul moment de l'histoire de l'univers où nous pouvons percevoir l'univers et que si un nombre de facteurs avaient été différents nous ne serions pas ici maintenant. Rien n'est impliqué à propos d'un "architecte" dans le fait que nous ne pourrions pas avoir existé il y a des milliards d'années et que l'univers n'était qu'un rêve inachevé tout comme nous l'étions à l'époque. Tout comme rien n'est impliqué du fait que dans quelques milliards d'années cette planète commencera à mourir et que dans quelques milliards d'années il n'y aura plus aucune possibilité de vie ici.

Faire remarquer cela est une garantie de ne jamais recevoir le prix Templeton 8. D'un autre côté, débattre en faveur d'une variation quelconque du principe anthropique est presque un passeport pour le prix en question, "le plus grand prix pour un exploit intellectuel qui soit".*

Pouvez-vous imaginer le nombre de probabilités conditionnelles qui ont dû se produire afin qu'un type du Tennessee rural 9 entre à Yale et Orford, gagne des milliards en développant des fonds mutuels, et trouve des scientifiques intéressés à lui soutirer une somme énorme d'argent pour essayer de prouver que la science soutient l'idée d'un monde d'esprits malgré la preuve écrasante du contraire ? Toutefois, malgré les chances incroyables qu'une telle chose se produisât, elle s'est produite. Et cela ne nous parait pas plus étrange qu'il faut.

 


 


Notes du traducteur :


1 Physicien.

2 Columniste étatsunien.

3 L'auteur de cet article, dans son emportement à ridiculiser les physiciens récipiendaires du prix Thompson et autres croyants au principe anthropique fort, semble ignorer (du moins, il néglige de le spécifier) que le principe anthropique est d'abord apparu en physique pour expliquer - ou plutôt justifier le fait de ne pas avoir absolument à expliquer - les situations où un état observé est hautement improbable vu les conditions initiales. Selon le physicien Alain Bouquet, on peut distinguer une version "faible" du principe anthropique, qui apporte beaucoup à la science. C'est sous sa forme "forte" que les gens se servent de ce principe pour affirmer que l'univers est construit pour nous et qu'il peut être taxé de croyance. Même si l'auteur de cet article prend la peine de condamner toutes les variations du principe anthropique, il n'en demeure pas moins qu'il n'est pas physicien de formation et que son point de vue doit être considéré comme celui d'un amateur. Voir Alain BOUQUET, Présentation, in "Commencement du temps et fin de la physique ?", Stephen HAWKING, Éditions Flammarion, 1992, pp.34-37.

4 Ironie.

5 Tout comme Stenger, le physicien Bob Park fait partie du mouvement Humaniste.

6 Il y a ici un jeu de mots intraduisible en français.

7 Mathématicien.

8 Ce prix est décerné par des gens enclins à trouver des liens entre science et spiritualité à des scientifiques qui ont oeuvré en ce sens.

9 Nous avons gardé les références étatsuniennes, car il est question de la vie de Templeton, fondateur du prix qui porte son nom de famille.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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