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Biais d’attribution

Chose n'est ici plus commune :
Le bien nous le faisons, le mal c'est la Fortune,
On a toujours raison, le destin toujours tort.

 

On peut concevoir le comportement humain comme la résultante de facteurs « internes » ou caractéristiques personnelles - tels  les traits de personnalité, les motivations ou les intentions - et de facteurs externes - tels l'environnement physique ou social et d'autres facteurs considérés hors de maîtrise de l'individu. En tant que créatures recherchant notre intérêt, nous avons tendance à attribuer nos succès personnels à notre intelligence, à notre savoir, à notre habileté, à notre persévérance, et à d'autres traits positifs de notre personnalité. Nous imputons nos échecs à la malchance, à la malveillance d'autrui, à la perte d'un porte-bonheur et à d'autres choses semblables. Ces biais d'attribution1 relèvent du biais d'attribution dispositionnelle et du biais d'attribution situationnelle2. Ils s'appliquent de  façon inverse lorsque nous tentons d'expliquer les actions des autres. Ceux-ci réussissent parce qu'ils ont de la chance ou qu'ils ont des relations, et ils échouent parce qu'ils sont stupides, mauvais ou qu'ils n'ont pas travaillé assez dur3.

Nous avons peut-être tendance à attribuer le comportement des autres à leurs intentions parce qu'il est cognitivement plus facile de le faire. Nous n'avons souvent aucune idée des facteurs situationnels qui peuvent influencer un autre individu, ou le pousser à faire ce qu'il fait. Cependant, nous sommes en général capables d'imaginer facilement un motif personnel ou un trait de personnalité susceptibles d'expliquer la plupart des actions humaines. Nous avons ordinairement peu de difficultés à percevoir quand les facteurs situationnels interviennent pour influer sur notre propre comportement. En fait, les gens ont tendance à donner plus d'importance à l'influence de la situation quant à leurs propres comportements et à sous-évaluer celle de leurs motifs personnels ou de leurs traits de personnalité. En psychologie sociale, cette tendance est dénommée biais acteur-observateur.

Une leçon à en tirer est que nous devons être prudents dans l'interprétation du comportement d'autrui. Ce qui peut ressembler à la paresse, à de la malhonnêteté ou à de la stupidité pourrait mieux s'expliquer par des facteurs situationnels que nous ignorons. Une autre leçon est que peut-être nous nous accordons plus de crédit pour nos actions que nous ne le méritons. Il est possible que la situation nous ait entraînés plus que nous l'admettons. Peut-être « avons-nous seulement fait comme n'importe qui dans cette situation », ou peut-être avons-nous simplement eu de la chance. Si nous désirions suivre la classique maxime grecque « Connais-toi toi-même », les neurosciences modernes nous révèlent que nombre de nos processus de pensée se déroulent de façon non consciente et que souvent nous ne savons pas ce qui réellement nous incite à faire ce que nous faisons ou à penser ce que nous pensons.

Dans les croyances, quelque chose ressemble à l'attribution autocomplaisante qui explique notre comportement par des traits positifs et celui des autres par des traits négatifs. Michael Shermer et Frank Sulloway ont identifié une sorte d'erreur d'attribution au cours d'une enquête sur les raisons de la croyance en un dieu. Ils ont constaté que la plupart des gens attribuent leur propre croyance en un dieu à une inférence rationnelle ou à une expérience personnelle (« l'univers est tellement bien conçu », « chaque jour, je fais l'expérience de dieu »), tandis qu'ils attribuent la croyance des autres à un besoin émotionnel (« la croyance leur offre un réconfort », « croire rend plus facile d'affronter la mort »). Le biais d'attribution intellectuelle trouve un fondement rationnel à la croyance personnelle, tandis que le biais d'attribution émotionnelle trouve dans l'émotion un fondement pour la croyance d'autrui. Ici, il y a aussi un jugement de valeur implicite : une motivation rationnelle est supérieure à une motivation émotionnelle.

Shermer (2011) affirme que ces biais se retrouvent dans les convictions politiques. À propos de la régulation des armes à feu par exemple, à la fois libéraux  et conservateurs pensent que leurs propres positions sont fondées rationnellement. Les libéraux considèrent que les opinions de leurs opposants sont dues à leur insensibilité et à leur passion pour les armes ; les conservateurs considèrent que les opinions des libéraux sont dues à leur sensiblerie et à leur faiblesse. Par exemple : seuls les gens sensés pensent que l'on n'a pas besoin d'avoir une arme cachée4. Seuls ceux qui qui ont une faible estime d'eux-mêmes ou qui besoin de quelque chose pour se sentir plus importants ont besoin d'une arme dissimulée. Ce à quoi les seconds répondent : pourquoi les opposants au port d'arme semblent-ils tous y voir une façon d'exalter l'ego ou un comportement que l'on attendrait uniquement d'un paranoïaque ? Ou : chaque fois que quelqu'un est tué par une arme à feu, les libéraux en réclament la régulation ; leur instinct leur dit que celle-ci rendra le monde plus sûr. D'accord, et les poules auront des dents.

Edward E. Jones et Victor Harris5 (1967),  s'appuyant sur les travaux du psychologue autrichien Fritz Heider (1958), ont appelé biais de correspondance la tendance des gens à attribuer le comportement d'autrui à des caractéristiques personnelles - même quand le comportement de la personne découle plus probablement d'une contrainte situationnelle. Spécialiste en psychologie sociale, Lee Ross a forgé l'expression « erreur fondamentale d'attribution » pour décrire la tendance à percevoir le comportement des autres en termes de caractéristiques personnelles au lieu de considérer que la situation vécue peut avoir été plus importante pour déterminer leurs actions.

Ross est aussi connu pour ses travaux avec Robert Vallone et Mark Lepper pour cette découverte : les individus, présentant des préjugés bien ancrés à l'égard d'un sujet, perçoivent un parti pris dans la couverture médiatique qui s'oppose à leurs opinions, même quand le biais ne peut être attribué à une partialité du compte-rendu des médias. Ils l'ont découvert en présentant le même reportage à des individus présentant des préjugés bien ancrés, mais opposés, et ont constaté que les deux parties considéraient le compte-rendu médiatique de parti pris contre leur position, et en faveur de celle de leurs adversaires. Ils ont appelé cela l'effet du média hostile. Quelque chose de similaire se produit dans les rencontres de sports d'équipe : les partisans des deux camps perçoivent un parti pris de l'arbitre contre leur équipe et en faveur de l'autre. On pourrait appeler cela l'effet de l'arbitrage hostile.

 

 

Notes du traducteur.

1 -  « Processus cognitif mis en œuvre dans les explications que les gens, dans la vie quotidienne, avancent de leurs propres comportements et de ceux d'autrui. »*

2 - Dispositionnel : qui se rapporte à la personnalité (opinions, traits de caractère du sujet) ; situationnel : qui se rapporte au contexte (environnement, circonstances de l'événement).*

3 - C'est le biais d'autocomplaisance.*

4 - Si le deuxième amendement de la constitution américaine garantit le droit à la possession et au port d'une arme pour chaque citoyen, dans la plupart des états il est nécessaire d'obtenir un permis ou une autorisation pour porter cette arme en public, à condition de la dissimuler.*

5 - Étude très brièvement résumée ici.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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© 2017 Robert Todd Carroll (version anglaise)
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