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Erreur de disponibilité

Les plus importants jugements humains sont réalisés avec un facteur d'incertitude. Nous utilisons l'heuristique ou des postulats,  pour nous aider dans certains cas à déterminer quelles sont les explications ou les décisions les plus probables dans une situation donnée. Ces postulats sont souvent instinctifs et irrationnels. Certains psychologues sociaux comme Thomas Gilovich, Daniel Kahneman et Amos Tversky, ont étudié certaines heuristiques courantes et ont mis en lumière des erreurs associées à leur usage. Une de ces heuristiques est l'heuristique de disponibilité, déterminant la probabilité comme "par la facilité avec laquelle les exemples viennent à l'esprit » (Groopman 2007 : p64) ou encore comme « par la première chose qui vient à l'esprit » (Sutherland 1992 : p11)

Le problème de l'heuristique de disponibilité est que ce qui est disponible à tout moment donné, est souvent déterminé par des facteurs qui mènent à une décision irrationnelle ou erronée. Le docteur Jerome Groopman donne l'exemple d'un médecin qui avait « soigné des patients» sur une période de plusieurs semaines pour un virus sévère provoquant une pneumonie virale. Puis, une patiente se présenta avec des symptômes similaires, mais avec une radio pulmonaire ne montrant pas les traînées blanches caractéristiques de la pneumonie virale. Le médecin a diagnostiqué un stade précoce de la maladie. Il avait tort. Un autre médecin a, quant à lui, correctement diagnostiqué le cas de la patiente, une intoxication à l'aspirine. Le diagnostic de la pneumonie virale était disponible en raison de l'expérience récente de nombreux cas de la maladie et de ses symptômes. Si cela n'avait pas été le cas, il est probable que le médecin aurait fait le bon diagnostic. Après avoir réalisé son erreur, il a déclaré: « c'était un cas tout à fait classique - la respiration rapide, ses analyses sanguines - et je l'ai manqué. Je suis tombé dans le panneau ».

L'erreur de la disponibilité explique, en partie, le comportement irrationnel de ceux qui, après les attentats du 11 septembre 2001, ont agressé des personnes qu'ils pensaient originaires du Moyen-Orient. Il explique, en partie, la survenue d'attaques contre des Mexicains et Américains d'origine mexicaine aux États-Unis. Certains politiciens et certains journalistes ont fait de l'immigration une question d'actualité et du facteur ethnique, une raison de compenser les problèmes économiques du pays.

Les sociétés de jeux de loteries n'essayent pas de vendre des billets en insistant sur la probabilité qu'a chaque billet d'être gagnant. Ceux qui font la publicité des loteries ne veulent pas que la première idée qui vienne à l'esprit de celui qui achète un billet est qu'il a une chance sur 40 millions de gagner. Ils mettent plutôt en avant les derniers gagnants afin que la première idée qui vienne soit celle d'être l'heureux gagnant. Une personne est plus susceptible d'acheter un billet si la première chose qui vient à l'esprit est de gagner plutôt que de perdre. (Vous avez sans doute une meilleure chance d'être tué dans un accident de voiture en allant acheter votre billet de loterie que vous n'en avez de gagner le gros lot.)

Peu importe les connaissances d'une personne, ses expériences de vie peuvent les mettre en défaut quand vient le temps de les appliquer dans une situation concrète. Les expériences avec un impact émotionnel profond auront une incidence sur son jugement et tromperont ses connaissances. Ainsi, si votre frère a été tué dans un accident d'avion, vous déciderez de ne plus voler dans un avion. Mais en même temps, vous conduisez des milliers de kilomètres par an en voiture, même si les chances d'être tué dans un accident de voiture sont beaucoup plus élevées que les chances d'être tué dans un accident d'avion.

Toute idée évidente est susceptible de l'emporter sur d'autres, peut-être plus rationnelles, qui devraient normalement conditionner nos choix. Les annonceurs publicitaires ne se soucient guère que la plupart de leurs messages soient dépourvus de sens quand on les examine de près. Ce qui compte pour eux, ce sont les images. Stuart Sutherland indique qu'il existe des études qui montrent que les gens se souviennent de milliers de photographies une semaine après les avoir vus une seule fois (1992, p. 15).  Combien de noms nous souviendrons nous dans une liste de personnes, une semaine plus tard? Les images stagnent dans l'esprit, tandis que les mots sont souvent vite oubliés. Voir la séquence où Rodney King est battu à plusieurs reprises par des policiers ou voir les tourments des bovins dans un abattoir montré par la Société protectrice des animaux de nombreuses fois, peut influencer le jugement d'un spectateur profondément. Mais ces films sont-ils la représentation générale de la brutalité policière ou de la brutalité envers les animaux ou ne sont-ils pas juste des exemples excessifs? Même si ces films dénaturent complètement la vérité, les images vont dominer tous les mots qui tentent d'apporter cette précision.

Pour la plupart des personnes, les données réelles sont plus accessibles que les données abstraites. C'est pourquoi la solution au problème de Wason est plus évidente quand il est découpé en données concrètes, plutôt qu'en données abstraites.

La bourse est un autre endroit où l'erreur de disponibilité se démontre par elle-même. La plupart des gens n'iraient pas acheter des actions d'une compagnie qui a récemment perdu de sa valeur, mais une bonne façon de faire de l'argent sur le marché consiste pourtant à acheter bas et vendre haut. (Ce n'est pas la seule façon, bien sûr, vous pouvez aussi gagner de l'argent grâce aux dividendes sur le long terme ou vous pouvez le faire à la manière  de  Martha Stewart en commettant un délit d'initié). Néanmoins, la plupart des gens ne considèrent l'achat d'actions d'une société que si leur valeur est haute, signe de bonne santé. Certaines personnes, apparemment, achètent aussi des actions sur les conseils de leur coiffeur ou d'un étranger qui leur a envoyé un courriel. Les conseils sont concrets et facilement accessibles, mais sans doute faux la plupart du temps.

En tant que professeur, j'ai éprouvé l'inverse du problème de disponibilité. Après qu'un quatrième ou cinquième étudiant en cours d'année m'eut indiqué qu'il avait raté son examen car l'un de ses grands-parents était mort, je suis devenu méfiant. J'avais d'habitude environ 150 étudiants par semestre et certains d'entre eux étaient en âge d'être grands-parents eux-mêmes. Ma problématique était qu'ils ne pouvaient pas avoir eu plus de 400 grands-parents tous ensemble. Quelles sont les chances que quatre ou cinq de 400 grands-parents des étudiants de mes classes dans la région de Sacramento meurent  sur une période de 16 semaines? Je n'en avais aucune idée, je n'ai donc rien dit. Mais cela me fit réfléchir.

Ce qui est troublant entre autres au sujet de l'erreur de disponibilité est la facilité avec laquelle nous pouvons être manipulés par des écrivains, des cinéastes, des sondeurs, ou n'importe qui, qui nous présentent un flot de paroles ou d'images dont ils contrôlent l'ordre de diffusion. L'ordre dans lequel les idées, les mots et les images sont présentés, affectent notre jugement. Sutherland a noté que les expériences menées par Solomon Ash, ont démontré que les éléments qui apparaissent en premier, influencent plus que ceux qui apparaissent en dernier dans une séquence ordonnée. Les éléments présentés en premier marquent plus nos esprits que ceux présentés plus tard. On sait depuis un certain temps que vous obtenez des résultats différents lorsque vous réorganisez les questions dans un sondage. Les réponses précédentes influencent les réponses futures. Dans mon texte sur la pensée critique, je conseille que lors de l'évaluation des arguments proposés, d'essayer de lire au moins une fois ceux-ci sans faire de jugements sur les allégations avancées. La raison en est qu'une fois que vous avez commencé à classifier ou à catégoriser les éléments, vous avez déjà influencé la façon dont vous allez comprendre et évaluer ceux-ci. En bref, vous aurez le biais de votre jugement si vous commencez à porter des jugements trop tôt. Cela est vrai pour tout type d'enquête. Si vous faites une première évaluation, il sera le reflet de votre évaluation ultérieure des articles et vous trouverez souvent que votre travail en apparence brillant était simplement un biais de confirmation.

Les premières impressions sont généralement les dernières.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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