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Usine à diplômes

Entreprise commerciale plus ou moins légitime qui vend des diplômes de toutes sortes pour lesquels à peu près aucun travail intellectuel n'est requis. On se procure de tels diplômes pour rire, mais aussi à des fins lucratives. Posséder un grade universitaire, même si on l'a obtenu contre espèces sonnantes et trébuchantes plutôt que par un travail acharné, vaut souvent une promotion ou une augmentation de salaire. Ces faux diplômes peuvent ainsi coûter des milliers de dollars aux employeurs et gouvernements.

Le journaliste Andrew McIntosh «a découvert qu'en 2005 et au début de 2006, 16 pompiers [de Sacramento, en Californie] ont obtenu une augmentation de salaire grâce aux diplômes qu'ils avaient achetés en ligne. La manœuvre a coûté quelque 50 000 $ US aux autorités municipales».* Au contraire, il y a vingt-cinq ans, le Sacramento City College, dirigé par le conseil d'administration de Los Rios, a mis le holà aux hausses salariales relatives à des diplômes venant d'établissements non accrédités. On ignore combien l'état versait aux enseignants qui avaient obtenu un diplôme en se tournant les pouces, mais la décision du conseil d'administration a sans doute permis aux contribuables d'économiser de fortes sommes ces dernières années.

Dans les années 1980, l'opération DipScam du FBI a permis d'identifier quelque 12 000 détenteurs de faux diplômes, autant des enseignants que des médecins, selon Allen Ezell, ancien agent spécial du Bureau. Selon son estimation, l'industrie du diplôme rapportait 500 millions de dollars par année, et le gouvernement fédéral américain avait versé plus de 7,5 millions en remboursement de faux frais d'études. Trente-neuf usines à diplômes ont été fermées, mais la police semble avoir perdu tout intérêt pour la question par la suite. Depuis l'avènement d'Internet, le nombre de ces usines continue de grimper. Souvent, acheter et vendre des diplômes de pacotille n'est pas illégal, mais faire passer un faux diplôme pour un vrai peut constituer une fraude et ruiner la carrière de celui qui la commet quand le pot-aux-roses est découvert.

Certains vont chercher à obtenir un diplôme bidon pour mieux s'attribuer des qualifications fictives. Patrick Holford, par exemple, se donne le titre de «nutritionniste» parce que «le conseil de l'Institute of Optimum Nutrition (ION)», fondation créée par Holford même en 1984, lui a remis un degré honorifique en nutrition.* On sait que, de façon générale, les diplômes honorifiques décernés par les établissements agréés d'enseignement supérieur ne récompensent nullement les succès universitaires. Il va sans dire que le diplôme honorifique décerné par un établissement à son fondateur ne vaut guère plus que le papier sur lequel il est imprimé, s'il est bel et bien imprimé sur du papier. (Holford  possède un diplôme de premier cycle en psychologie.* Ses activités sont suivies par Holford Watch, blogue dénonçant les dangers et absurdités de son enseignement.)

Gillian McKeith

Brandir un faux diplôme pour faire croire au public qu'on est un expert peut s'avérer dangereux. La nutrition et la santé semblent tout particulièrement attirer les «Docteurs» qui n'y connaissent rien en médecine, et qui ne possèdent même pas de doctorat en quoi que ce soit. Gillian McKeith, par exemple, se pare du titre de «Docteur» pour faire mousser ses émissions de télé, ses régimes et ses pilules pour stimuler l'appétit sexuel. Elle sévit depuis des années, même si elle ne possède qu'un doctorat acheté à la suite d'un cours par correspondance du Clayton College, établissement non agréé. Selon Ben Goldacre, McKeith

constitue un empire à elle seule. C'est une multimillionnaire, un phénomène, une célébrité télévisuelle, une auteure à succès. Elle vend sa propre gamme d'aliments, de poudres mystérieuses et de comprimés qui donnent des érections, et son visage est affiché dans toutes les boutiques d'aliments naturels au pays. Les Conservateurs écossais la veulent pour conseiller le gouvernement. La Soil Association lui a décerné un prix pour son travail d'information auprès du public (Bad Science, The Guardian).

Pourtant, il semble que McKeith ne connaisse à peu près rien de la science. Goldacre écrit:

Elle parle sans fin de la chlorophylle, par exemple, de son contenu élevé en oxygène, et de comment elle peut «oxygéner le sang», mais la chlorophylle ne produit de l'oxygène que sous l'effet de la lumière, et dans nos intestins, il fait aussi noir que dans une mine de charbon. On aura beau s'enfoncer un projecteur entre les fesses juste à des fins de démonstration, fort peu d'oxygène se fera absorber par là. Nos intestins ne sont pas munis de branchies, pas plus que ceux des poissons d'ailleurs. Et puis mieux vaut qu'il n'y ait pas d'oxygène là-dedans: combiné au méthane qu'on rejette en pétant, il pourrait se produire de très jolies explosions.

Les usines à diplômes qui se spécialisent en médecine semblent particulièrement dangereuses. Lord Pandit Prof. Dr. Sir Anton Jayasuriya (1930-2005), du Sri Lanka, avait créé Medicina Alternativa International au Sri Lanka, qu'il prétendait affiliée à The Open International University [appelée ainsi sans doute pour qu'on la confonde avec l'Open University of Sri Lanka]. Il pratiquait le commerce de diplômes en tous genres. Sur un exemplaire de sa liste de prix pour 1962, on voit qu'il était possible de s'acheter les titres de M.D. (M.A.), M.D. (T.M.), Dr. Ac., ou Ph.D. pour 3750 $ US. Cette soupe à l'alphabet correspond à Doctorat en médecine (Alternativa Medicina), Doctorat en médecine (Médecine traditionnelle), Doctorat en acuponcture et Doctorat en philosophie. L'inscription coûtait 1000 $ de plus. Le titre de M.Ac.F. (Membre de l'Acupuncture Foundation) valait 100 $, et celui de D.Ac (qui ne veut pas dire Doctorat en acuponcture, mais «International College Diploma», Dieu sait pourquoi), 145 $. Freddy Dahlgren, inventeur de la micro acuponcture, s'est procuré ses diplômes auprès du Lord Pandit. Il fait suivre son nom de D.Sc., D.Ac, M.AcF., M.D. Jeffrey Dummett, naturopathe australien qui a acheté son doctorat au même endroit, a été accusé d'homicide involontaire à la suite de la mort d'un de ses patients, un homme de 37 ans qui souffrait d'une maladie rénale. Son programme de désintoxication naturelle a fait perdre 11 kilos en dix jours au pauvre type, ce qui a hâté son décès, selon la poursuite.

Wikipedia donne une liste de plus de 200 établissements non accrédités,* dont certains possèdent des noms imposants comme Madison University, Hamilton University, James Monroe University et Trinity Southam University (célèbre, depuis qu'on y a décerné une maîtrise en administration des affaires à un chat). Nombre d'entre eux portent le qualificatif de «biblique». En effet, aux États-Unis, «dans bien des états, les institutions religieuses peuvent offrir en toute légalité des diplômes dans des matières religieuses hors de toute réglementation gouvernementale»,* et beaucoup de collèges «bibliques» sont accrédités. Par contre, même quelques-unes des institutions de bon aloi sont des usines à diplômes. Des organismes officiels sont chargés d'accréditer les institutions, et s'assurent, de façon générale, de la qualité de l'enseignement qu'elles dispensent, mais certaines usines à diplômes forment leurs propres organismes d'accréditation. Wikipedia donne ainsi une liste de quelque deux cent associations d'accréditation non reconnues.* Wikipedia parle également du University Degree Program, regroupement non reconnu de 26 usines à diplômes au noms ronflants comme Glencullen University et University of Wexford. L'un des «diplômés» de l'UDP, Perry Beale, a fait l'objet d'une condamnation pour avoir fraudé des hôpitaux de la Virginie en se présentant comme médecin. C'est un des «diplômés» de la University of St. Moritz, Norman Fenton, qui l'a dénoncé. Fenton a reconnu avoir acheté une maîtrise 500 $ et un doctorat avec distinction pour 250 $ de plus.*

Quelques états américains ont passé des lois contre les faux diplômes, mais beaucoup n'en n'ont aucune.* Là où de telles lois existent, il n'est pas toujours facile de faire fermer des usines à diplômes. Par exemple, les autorités californiennes n'ont réussi à mettre fin aux activités de la Columbia Pacific University (CPU) qu'en 2001; elle produisait des diplômes sans valeur et sans l'approbation de l'État depuis juin 1997. D'après un article de l'Associated Press paru dans le Sacramento Bee, les autorités tentaient de faire fermer l'école presque depuis son ouverture, en affirmant que la CPU «ne possédait pour ainsi dire aucune norme en matière d'éducation». Le Dr John Gray (ou John Gray, Ph.D.) s'est arrogé le droit de se désigner médecin en obtenant un doctorat en psychologie de la CPU. Gray prétend faire autorité dans le domaine des communications et des relations entre les hommes et les femmes. Il est l'auteur de plusieurs livres populaires, telles que Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus. Il est également un des enfants chéris du Nouvel âge et de la télé. De toute évidence, il s'y connaît en affaires et connaît bien son affaire, mais il n'a aucune idée de ce qu'est la psychologie. Son ex-épouse, Barbara De Angelis, elle aussi gourou en relations humaines, a obtenu son diplôme du même établissement.

Le Dr David Hawkins, qui possède un véritable diplôme en médecine, est aussi titulaire d'un Ph.D. de la CPU. Des journalistes ont affirmé que le Conseil californien pour l'éducation privée postsecondaire et professionnelle, qui approuve tous les établissements postsecondaires privés de l'État, a refusé à l'école la permission de conférer des grades en décembre 1995, après une longue période d'examen et d'échanges qui a commencé avec la demande officielle de la CPU en 1994. Il a fallu l'ordonnance d'un tribunal pour la faire fermer en 1999. Les dernières années de son existence, elle a poursuivi ses opérations sans aucune accréditation, et sans permission des autorités.

Le Dr Francine Shapiro, créatrice de la thérapie par désensibilisation des mouvements oculaires, a obtenu son doctorat de la Professional School of Psychological Studies, institution qui n'a jamais été accréditée, et qui est maintenant défunte. La praticienne de la thérapie par les anges, le Dr Doreen Virtue, doit son doctorat à la California Coast University.* Le Dr Barry McSweeney, conseiller scientifique principal de la République d'Irlande, a reçu un doctorat en biochimie et en biotechnologie de la Pacific Western University (PWU), établissement non accrédité - institution bidon délivrant de faux diplômes, selon le gouvernement suédois.

Les doctorats du type de celui qu'a obtenu M. McSweeney auprès de la Pacific Western University, établissement non accrédité dont les qualifications ne sont pas reconnues par le département américain de l'Éducation, se vendent habituellement 10 000 $ US à des Américains désireux d'apporter un vernis de crédibilité scientifique à leurs curriculum vitae. La PWU a reçu l'approbation de l'état pour certains de ses cours. Le Government Accountability Office (GAO), organisme du Congrès américain chargé d'enquêter sur le sujet, a révélé devant un comité du Sénat l'an dernier [en 2004] que 463 employés du gouvernement ont reçu des diplômes de pacotille de tout une liste de faux collèges qui incluait la PWU. Le rapport du GAO a poussé l'agence, qui vérifie le passé des nouveaux employés du gouvernement fédéral, à sévir contre les tricheurs qui cherchent à prendre un raccourci vers le sommet, au détriment des personnes qui étudient consciencieusement, mais qui pourraient se faire souffler leur chance d'obtenir une hausse de salaire ou une promotion.*

Il va sans dire que détenir un diplôme d'études supérieures d'une institution reconnue ne constitue pas une garantie contre la bêtise, comme on le constate en suivant l'œuvre de Deepak Chopra, Andrew Weil, Gary Schwartz, Larry Dossey, Mathias Rath, Andrew Wakefield, Robert Jahn, Rupert Sheldrake, Raymond Moody et Gary Craig. Il va sans dire tout autant que certaines institutions de prestige offrent des cours au contenu inepte ou quasi inexistant, ou se livrent à une promotion active de fariboles.

En vertu d'une espèce de logique perverse, certains considèrent les usines à diplômes comme un stimulus économique. Un employé se procure un faux diplôme auprès d'un établissement dont le propriétaire verse des impôts au gouvernement. Le détenteur du faux diplôme gagne davantage grâce à sa fraude et paie davantage d'impôt à cause de son revenu supérieur. Le gouvernement peut à son tour employer ses revenus additionnels pour éviter la faillite à des banques, qui vont se servir des fonds d'urgence pour verser des largesses à leurs directeurs, qui s'en serviront à leur tour pour lancer leurs propres usines à diplômes...

 

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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