Accueil » Ressources » Dictionnaire sceptique » Prévision économique

Prévision économique

«... les connaissances accumulées dans un domaine précis ne nous aideront en rien à prédire des événements présentant un caractère inhérent d'imprévisibilité.»
 

Ensemble de prévisions sur la hausse et la baisse des cours de la bourse, ou de données comme le produit intérieur brut ou le taux d'inflation. À partir de différentes méthodes et formules, les prévisionnistes réussissent, de temps à autres, à voir juste, ce qui peut donner l'illusion qu'ils ont véritablement identifié les tendances à l'œuvre au sein du marché. En réalité, toute forme de succès en matière de prévision dans le domaine est illusoire parce que l'économie est un système complexe, secoué de forces irrationnelles (Kida 2006). Aucun système logique ne permet de prédire le comportement du marché, car le marché n'a rien de logique. Quiconque pense avoir trouvé un moyen de faire mieux que le marché se trompe grandement. (Faire mieux que le marché, c'est obtenir un rendement supérieur à celui d'un ensemble de fonds comme le Standard and Poor pendant une période donnée.)

Si l'on refuse de voir que les marchés sont imprévisibles, c'est avant tout parce que certains ont déjà tapé dans le mille à propos de la bourse, et ont même gagné gros, parfois, en suivant leur méthode unique et spéciale de prédiction. Mais oui... tout comme on gagne à la loterie en choisissant ses numéros par son petit système, ou comme une horloge arrêtée donne l'heure juste deux fois par jour. Ce n'est pas parce que la prédiction coïncide avec les résultats qu'il faut croire à la validité du système de prédiction. Même les médiums ont raison de temps en temps. Voient-ils pour autant l'avenir?

Il y a deux systèmes populaires pour prédire les hausses et les baisses des titres en bourse: l'analyse technique et l'analyse fondamentale. Les analystes techniques sont aussi connus sous le nom de chartistes. Ils affectionnent les graphiques de ce genre:

Analyse financière

Le graphique typique d'un titre boursier montre les mouvements de son prix sur une certaine période. Les chartistes cherchent à dégager des tendances de ces mouvements, tendances auxquelles ils accordent une valeur prédictive. Y a-t-il des preuves scientifiques de l'existence de telles tendances? Non, mais il y a des preuves scientifiques que les chartistes imaginent des tendances dans des hausses et des baisses aléatoires (Malkiel 2007). Selon Thomas Kida, une vaste gamme de travaux scientifiques remontant à près d'un demi-siècle montrent que «l'analyse technique est inutile». «L'analyse technique ne permet pas de faire mieux que le marché» (Kida 2006, p. 122). En fin de compte, la valeur passée d'un titre est un très mauvais indicateur de sa valeur à venir. Pourquoi y a-t-il tant d'analystes techniques qui travaillent pour les firmes de courtage, dans ce cas? Parce qu'ils recommandent beaucoup de transactions, et que les transactions engendrent des commissions (Malkiel 2007).

Si les données scientifiques montrent que l'analyse technique est équivalente à la chance quant à la prédiction de la valeur d'un titre, est-ce que cela veut dire que personne ne gagne jamais d'argent en vendant ou en achetant des actions d'après les conseils d'un chartiste? Bien sûr que non. Grâce à la seule chance, beaucoup de courtiers vont faire des recommandations avantageuses pour leurs clients. Mais c'est s'illusionner de croire que l'analyse technique offre une formule magique capable d'apporter succès après succès. À long terme, il y aura des grands gagnants et de grands perdants, mais la moyenne des investisseurs se débrouillera tout aussi bien qu'un groupe de chimpanzés à qui on aurait laissé lancer des fléchettes sur une liste des titres figurant à la bourse de New York.

L'analyse fondamentale vaut-elle mieux que l'analyse technique? L'analyse technique «tente de déterminer la valeur intrinsèque d'un titre à partir des valeurs économiques sous-jacentes de l'entreprise». Quand le cours d'un entreprise se situe sous sa valeur intrinsèque, son titre est sous-évalué et son cours augmentera dès que le marché se rajustera (Kida, p. 146; Sherden 1999). Malgré sa popularité, l'analyse fondamentale ne vaut guère mieux que l'analyse technique pour prédire les cours en bourse, comme le montrent les données scientifiques (Kida 2006; Malkiel 2007).

Pensons-y un peu. Si les analystes réussissaient constamment à obtenir un rendement supérieur au marché, ne seraient-ils pas tous riches comme Crésus? Croit-on vraiment que ces gens sont comme les lutins du Père Noël et qu'ils n'ont d'autre but dans la vie que d'aider leurs clients à empocher le gros lot grâce à leurs conseils avisés? On voit leurs cousins à tout bout de champ à la télé, dans des infopubs où ils font miroiter les profits inimaginables qui attendent ceux qui investiront dans leurs combines. Voilà comment on engrange - pas en devenant victime d'une combine plus ou moins bancale, mais en la faisant avaler à son prochain!

Mais qu'en est-il des cracks? N'y a-t-il pas des experts travaillant à leur propre compte et une élite des gestionnaires de fonds communs de placement qui dépassent régulièrement le rendement du marché grâce à leurs connaissances spécialisées? Certains gestionnaires de régimes de retraite, de compagnies d'assurance et de fondations ne réussissent-ils pas mieux que tous les autres par leur génie? Non. On peut facilement montrer la supériorité d'un fonds ou d'un expert par rapport au marché tant qu'on se montre très sélectif à propos de la période d'évaluation. À plus long terme, par contre, tous les experts et tous les fonds présentent les mêmes chances de faire mieux que le marché (Sherden 1999; Kida 2006). Certes, quelques gestionnaires de fonds dépassent leurs concurrents au cours d'une certaine période, mais les rendements supérieurs sur une période de quatre ou cinq ans, disons, correspondent à ce qu'on pourrait obtenir en ne comptant que sur la chance (Malkiel 2007). Des analyses du palmarès des meilleurs fonds du magazine Forbes de 1973 à 1998 ont montré que leur rendement a été inférieur à celui de l'indice S&P 500 (Kida 2006; Malkiel 2007). Autrement dit, il n'y a pas de preuve scientifique qu'un groupe de fonds gérés de façon professionnelle fera mieux qu'un groupe de titres choisis au hasard (Kida 2006, p. 143; Malkiel 2007).

Et du côté des génies institutionnels, comme ceux de la Réserve fédérale des États-Unis, le Conseil consultatif économique du Président, la Commission des finances du Congrès, le Bureau de l'analyse économique et le Bureau national de la recherche sur l'économie? Tous ces grands pontes, par leurs outils sophistiqués et leurs grands moyens financiers, sont sûrement en mesure de faire de façon régulière de bonnes prévisions à propos de chiffres comme le produit intérieur brut ou l'inflation. Non! «Un examen de douze études menées sur l'exactitude en matière de prévision économique de 1970 à 1995 a montré que les économistes n'ont même pas pu prévoir les principaux points tournants de l'économie étatsunienne. Les grandes institutions susmentionnées se sont trompées dans leurs prédictions sur quarante-six des quarante-huit points tournants de notre économie» (Kida p. 148). Un taux de succès d'environ 4 % n'a rien de très impressionnant.

L'historien du XIXe siècle Thomas Carlyle avait surnommé l'économie «le lugubre savoir». On s'est beaucoup penché sur ce qu'il a voulu dire par là, mais il semble apparent que le problème, relativement aux prévisions économiques, ce n'est pas leur caractère lugubre, mais plutôt le fait que

... l'économie, de façon typique, n'emploie pas la méthode scientifique consistant à mettre à l'épreuve des hypothèses en observant ce qui se passe au sein de l'économie. À la place, les économistes développent souvent des théories complexes qui se tiennent du point de vue logique, mais qui reposent souvent sur des concepts irréalistes. Par exemple, l'une des hypothèses de base de la science économique est que les consommateurs font preuve de rationalité de façon constante dans leurs comportements (Kida 2006, p. 149).

Les données scientifiques montrent, au contraire, que nos comportements sont souvent irrationnels, et par conséquent imprévisibles. Malgré tout, on peut sans doute prédire que les économistes vont continuer de nous balancer leurs prédictions, transmettant à la société un flot ininterrompu d'information aussi onéreuse qu'inutile. On peut également croire qu'ils auront autant de clients satisfaits que les médiums, qui prétendent voir l'avenir. Il n'y aura pas que des économistes et des courtiers en bourse qui vont rejeter l'idée que le marché est essentiellement imprévisible. Bien de leurs clients, même ceux qui ont perdu de petites fortunes à la bourse en suivant les conseils de leurs courtiers, vont faire de même. Ils vont demeurer convaincus, d'après leur expérience personnelle, que ces conseils fonctionnent. Pourtant, l'expérience personnelle n'est qu'un piètre guide lorsque la personne qui effectue l'évaluation n'est pas un observateur impartial. Les défenseurs de la prévisibilité du marché feront valoir leurs succès et rationaliseront leurs échecs en disant qu'ils s'agit de simples exceptions, ou quelque chose du genre.

Non, les courtiers et conseillers financiers ne sont pas près de se retrouver au chômage. Ils auront toujours des clients prêts à rejeter la lugubre façon dont William Sherden voit les choses:

La bourse est un mélange explosif de crainte, d'avidité, d'espoir, de superstition et d'encore biens d'autres émotions et motivations.

Quelques personnes vont se rendre à l'évidence et concluront que, jusqu'à présent, le seul fait qui ressorte clairement de l'économie est que le marché prend de la valeur avec le temps, malgré les récessions et autres secousses. Ainsi, la seule stratégie absolument sûre pour ceux qui s'intéressent à la bourse consiste à investir à très long terme dans un fonds indiciel.

Bien entendu, on pourrait aussi acheter un de ces livres écrits par un analyste ou un joueur professionnel, dans lequel on révèle des méthodes «secrètes» pour battre le croupier...

 

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

Haut de page
© 2017 Robert Todd Carroll (version anglaise)
© 2017 Les Sceptiques du Québec (version française)