Accueil » Ressources » Dictionnaire sceptique » Désensibilisation des mouvements oculaires et retraitement

Désensibilisation des mouvements oculaires et retraitement

(EMDR - Eye movement desensitization and reprocessing)

... ce qui est nouveau dans la désensibilisation ne semble pas utile, et ce qui y est utile correspond à ce que l'on sait déjà à propos de la relaxation, de l'éducation et de la psychothérapie.*
Bien que la recherche sur l'importance réelle des mouvements oculaires demeure inconcluante, la désensibilisation, en tant que traitement psychologique pour le syndrome de stress post-traumatique, a fait l'objet d'une importante validation empirique (Carlson et autres, 1998; Marcus et autres, 1997; Rothbaum, 1997; Scheck et autres, 1998; Wilson et autres, 1995). Malgré cette validation empirique, cependant, une certaine confusion demeure dans les écrits scientifiques à propos de la désensibilisation. Une partie de cette confusion est de nature théorique et vient du manque actuel de validation empirique du modèle de traitement de l'information de Shapiro (1991b, 1995) ainsi que de l'incapacité persistante des autres modèles (par exemple, celui de l'exposition) d'expliquer de manière convaincante les méthodes et effets de la désensibilisation.*
 

Technique thérapeutique exigeant que le patient déplace son regard de gauche à droite, ici et là, tout en se concentrant sur son "problème". Le thérapeute fait bouger une baguette lumineuse devant le patient, qui est censé suivre le mouvement de la lumière. La désensibilisation a été découverte par la thérapeute Francine Shapiro pendant qu'elle se promenait dans un parc. (Mme Shapiro a obtenu son doctorat à la Professional School of Psychological Studies des États-Unis, aujourd'hui défunte, et jamais accréditée. Elle détient un baccalauréat en littérature anglaise.*) On prétend que la désensibilisation peut "aider" dans les cas de "phobies, d'anxiété généralisée, de troubles de l'alimentation, de toxicomanie, et même de jalousie pathologique" (Lilienfeld, 1996), mais elle est principalement utilisée dans le traitement du syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Jusqu'à présent, personne n'a été en mesure d'expliquer adéquatement comment est censée fonctionner la désensibilisation. Certains croient qu'elle est semblable à l'acupuncture (qui est supposée débloquer le chi): les mouvements oculaires rapides débloqueraient "le système de traitement de l'information". D'autres pensent qu'elle met plutôt en oeuvre une espèce d'effet de ping-pong entre l'hémisphère gauche et l'hémisphère droit, ce qui restructurerait la mémoire. Ou encore, comme le veut un thérapeute, les mouvements oculaires rapides envoient des signaux au cerveau, lequel, d'une mystérieuse façon, réprimande les méchants neurones qui causent tous les vilains problèmes. Cette brillante explication, offerte pendant un bulletin de nouvelles télévisées (le 2 décembre 1994) était accompagnée d'une image de l'intérieur d'une tête vue de profil dans laquelle volaient des étincelles. Le présentateur a bien averti les téléspectateurs de ne pas tenter ce genre d'expériences eux-mêmes, car seuls des spécialistes diplômés en santé mentale pouvaient offrir ce type de thérapie. Le Dr. Ann T. Viviano est l'un de ces spécialistes. Selon elle, on peut expliquer ainsi le fonctionnement de la désensibilisation: "En suivant la source lumineuse des yeux, le patient active le processus de guérison du cerveau d'une façon assez semblable à ce qui se fait lors du sommeil. Il s'en suit que les souvenirs douloureux subissent un retraitement, et que les croyances produites à l'origine par ces souvenirs sont remplacées par des croyances saines." Bon sang, mais c'est bien sûr! On obtient la guérison en activant le processus de guérison...

Les preuves de l'efficacité du mouvement des yeux dans la désensibilisation ne sont pas bien plus solides que les explications théoriques que l'on échafaude sur son fonctionnement. Contrairement à la théorie, bien sûr, elles ont l'avantage d'être passablement homogènes, mais elles relèvent avant tout de l'anecdote et demeurent très vagues. On n'a aucunement établi hors de tout doute raisonnable, par des études contrôlées, que les effets positifs obtenus grâce à la technique des mouvements oculaires lors de l'utilisation de la désensibilisation par des thérapeutes ne sont pas dus à la chance, à un effet placebo quelconque, aux attentes des patients, à des suggestions post-hypnotiques ou à d'autres aspects des traitements outre les mouvements oculaires. Il ne faut pas en conclure, toutefois, qu'il n'y a jamais eu d'études contrôlées sur la désensibilisation. Le Dr. Shapiro en cite un bon nombre, y compris les siennes. C'est au lecteur de jeter un coup d'oeil aux résumés de ses recherches et de juger à quel point les preuves qu'elle avance montrent vraiment que le mouvement oculaire, dans la désensibilisation, constitue le principal facteur de guérison du SSPT. Dans une étude à paraître dans The Journal of Consulting and Clinical Psychology, Wilson, Becker et Tinker rapportent "une amélioration significative" chez les sujets souffrant du SSPT qu'on a traités par la désensibilisation. L'étude donne également des preuves significatives que cette amélioration ne peut être portée au compte d'une guérison spontanée. Malgré tout, l'étude est peu susceptible de convaincre les détracteurs de la désensibilisation de ce que les mouvements oculaires constituent la principale cause des améliorations mesurées chez les sujets souffrant du SSPT. On peut soupçonner que tant qu'une étude isolant l'effet des mouvements oculaires de celui des autres composantes du traitement n'aura pas été effectuée, ces détracteurs refuseront de se taire. Il est possible que ceux qui utilisent la désensibilisation obtiennent véritablement les guérisons qu'ils rapportent, venant ainsi en aide à un grand nombre de victimes de viols, de guerres, d'attentats terroristes, de meurtres, etc. Il est possible que ces thérapeutes aident leurs patients à restructurer leurs souvenirs de façon à ce que l'aspect émotif horrible d'une expérience ne soit plus associé à cette expérience. Ce qu'il faut vraiment savoir, pour l'instant du moins, c'est si les mouvements oculaires rapides constituent une partie essentielle du traitement. Or une des études citées par le Dr. Shapiro semble justement indiquer le contraire.

Dans une étude contrôlée portant sur 17 anciens combattants, tous malades chroniques non hospitalisés, on a divisé les sujets, suivant un plan croisé, en deux groupes soumis à des traitements de désensibilisation. Un premier groupe suivait des traitements utilisant les mouvements oculaires, tandis que le groupe de contrôle recevait de petits coups sur la main ou agitait la main en gardant le regard absolument fixe. Dans chaque cas, on a appliqué six séances par souvenir individuel. Dans les deux groupes, les patients ont rapporté une baisse significative des sentiments de détresse, de même que des symptômes d'intrusion et d'évitement (Pitman et autres, 1996).

Les gestes de la main fonctionneraient-ils aussi bien que les mouvements oculaires? Selon un praticien de la désensibilisation, le Dr. Edward Hume,

... à la place, des petits coups sur les mains, la gauche et la droite, des sons alternant dans l'oreille gauche et l'oreille droite, et même des mouvements alternants effectués par le patient peuvent avoir un effet. La clé semble être la stimulation en alternance des deux hémisphères du cerveau.*
Eye movement desensitization and reprocessing

Selon le Dr. Hume, Shapiro a rebaptisé son invention "thérapie de retraitement" et affirme maintenant que les mouvements oculaires ne sont plus nécessaires! Peut-être qu'aucun de ces mouvements n'est nécessaire pour restructurer la mémoire. Autrement dit, la désensibilisation demeure une technique controversée.* Ce qui n'a pas empêché Shapiro et ses disciples de certifier des milliers de thérapeutes en désensibilisation.

Si l'American Psychological Association (APA) s'est bien gardée d'approuver cette technique controversée, elle ne l'a pas désapprouvée non plus. Selon Pamela Willenz, du Bureau des affaires publiques de l'APA, "il est rare que l'APA approuve ou désapprouve des thérapies. L'APA n'approuve ni ne désapprouve la désensibilisation en tant que thérapie. Il est vrai, cependant, que l'Association reconnaît certaines thérapies, et qu'elle reconnaît la désensibilisation comme un certain type de thérapie. Nous offrons d'ailleurs des crédits pour les psychologues qui veulent apprendre la désensibilisation". Cette pratique de l'APA, qui consiste à ne pas approuver et à ne pas désapprouver, nous en dit plus long sur l'Association que sur la désensibilisation. Si, à tout le moins, l'APA établissait une distinction entre les thérapies qui donnent des résultats probants et celles qui demeurent controversées, la chose serait fort utile pour les consommateurs. Pas besoin d'être expert en quoi que ce soit pour reconnaître que la désensibilisation est un type de thérapie.

Les défenseurs de la désensibilisation affirment qu'elle constitue "un traitement largement validé pour le syndrome de stress post-traumatique" et autres problèmes du genre, comme "les souvenirs traumatisants laissés par la guerre, les désastres naturels, les accidents du travail, les hécatombes de la route, les crimes, les attentats terroristes, les sévices sexuels, le viol et la violence conjugale" [David Drehmer, Ph.D., psychologue clinicien autorisé et directeur, Laboratoire de l'amélioration des performances, professeur agrégé de gestion, DePaul University, correspondance personnelle avec l'auteur]. Ce dont on a besoin, ce n'est pas la preuve que la désensibilisation peut aider les victimes du SSPT, mais plutôt que les mouvements oculaires utilisés en désensibilisation forment une partie essentielle du traitement. Une fois ce fait établi, une théorie du fonctionnement de la thérapie serait fort bien venue. Pour le moment, on ne fait que nous donner des théories cherchant à expliquer quelque chose dont on n'est même pas certain, soit que les mouvements oculaires restructurent la mémoire. Si jamais une telle chose s'avérait, sa signification irait bien au-delà du simple traitement des victimes du SSPT.

Lorsqu'on a montré que certains thérapeutes obtenaient des résultats semblables à ceux de la désensibilisation traditionnelle auprès de patients aveugles à l'aide de tonalités et de claquements de doigts, Shapiro a fini par reconnaître que la composante des mouvements oculaires n'était pas essentielle au traitement, en ajoutant qu'on s'en prenait à elle en utilisant des arguments ad hominem sans valeur.



Mise à jour (20 déc. 2000): Ranae Johnson a fondé le Rapid Eye Institute dans une ancienne bleuetière* de l'Oregon, où elle enseigne la Rapid Eye Technology. Cette nouvelle et incroyable thérapie "facilite l'abandon et l'effacement des anciennes programmations et mène à une prise de conscience de la joie et du bonheur que vit le sujet". Elle aide "à trouver la lumière et la voie spirituelle qui nous ont toujours accompagnés". Apparemment, il y a des gens qui payent 2 000 $ US pour recevoir la formation et manger des bleuets à volonté.

* bleuet : myrtille d'Amérique du Nord.




 

Association Française pour l’Information Scientifique L’EMDR : ça marche ! Par Nicolas Gauvrit.
Association Française pour l’Information Scientifique

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

Haut de page
© 2016 Robert Todd Carroll (version anglaise)
© 2016 Les Sceptiques du Québec (version française)