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Werner Erhard (est)

«Dans la vie, comprendre les choses n’est qu’un prix de consolation.» 
Werner Erhard

L’est [le Erhard Seminar Training, mais aussi le verbe être, en latin, au présent, à la troisième personne du singulier] est le titre que Werner Erhard a donné à son cours de croissance personnelle. Il s’agit de l’un de ceux qui ont connu le plus de popularité au sein de ce qu’on a appelé le mouvement d’étude du potentiel humain. Il s’agit également d’un très bon exemple de ce que les psychologues appellent les programmes de formation de masse.

Erhard a tenu sa première conférence en octobre 1971, au Jack Tar Hotel de San Francisco, devant près de 1000 personnes. Erhard offrait un enseignement censé permettre à chacun de «saisir», concept emprunté à l’auteur, enseignant et expert en communications Alan Watts. Lorsque Erhard est arrivé dans la région de San Francisco, Watts enseignait sa version personnelle de la philosophie zen à de petits groupes dans sa maison flottante de Sausalito. Erhard, comme Watts, désirait montrer aux gens à «saisir», mais contrairement à Watts, qui procédait avant tout par des livres et ne s’adressait qu’à des auditoires restreints, Erhard voulait parler à des centaines de personnes à la fois, dans de grandes salles d’hôtels.

(Décrire un programme qui n’existe plus et que des centaines de milliers de personnes ont suivi comporte un certain risque, pour dire le moins. Il est clair que les expériences vécues par chacun des participants ont varié grandement d’une personne à l’autre. Ce qu’on pourra lire ici correspondra sans doute à ce qu’ont pensé certains, mais sans évoquer quoi que ce soit pour d’autres. Ce qui suit ne constitue donc qu’une tentative de décrire l’origine et la nature de l’est, mais le lecteur doit comprendre que ces lignes sembleront inadéquates, voire fausses aux yeux de certains anciens participants.)

L’est et le zen partageaient la même relation entre le maître et son disciple, subordination souvent faite d’autoritarisme et d’humiliation. (On répète souvent l’histoire du maître zen qui pose à son disciple toute une série de questions, et qui réplique à ses réponses, même celles qui se contredisent entre elles, par une grêle de coups de bâton.) Bien des participants à l’est ne se sentaient pas vraiment qu’on cherchait à les humilier durant la formation, mais certains se montraient décontenancés par la discipline exigée d’eux. On a signalé comme abusif, par exemple, l’interdiction formelle faite aux participants de quitter la salle de cours, même pour aller à la salle de bains. Un participant a néanmoins précisé que «des pauses à ce sujet étaient prévues à des intervalles réguliers et raisonnables(...) Deux ou trois rangées à l’arrière de la salle étaient réservées à ceux qui avaient besoin de pauses plus fréquentes (et je pense qu’il fallait le prouver par des documents quelconques, ou alors, il fallait fortement insister). Mais on n’a jamais forcé qui que ce soit à demeurer dans la salle» (correspondance avec l’auteur). Le film américain Semi-Tough (1978), mettant en vedette Burt Reynolds et Kris Kristoferson, a ridiculisé avec humour cette exigence. Quoi qu’il en soit, il fallait s’attendre à une forme quelconque de discipline et à certaines restrictions. Voir des gens aller et venir sans arrêt n’aurait pas favorisé la concentration nécessaire à une telle formation.

Erhard et la Scientologie

À la fin des années 1960, Erhard a étudié la Scientologie, et L. Ron Hubbard a alors exercé une influence importante dans sa vie. Encore aujourd’hui, des scientologues accusent Erhard d’avoir piqué à Hubbard les principales idées qui sous-tendent l’est. On sait que lorsqu’il a créé sa discipline, Erhard a songé à en faire une église, comme Hubbard l’a fait pour la dianétique et l’Église de la Scientologie. En fin de compte, il a plutôt décidé de créer une entreprise éducative, afin de tirer profit d’un vaste marché.

Erhard et ses partisans accusent les scientologues d’être à l’origine des nombreuses tentatives pour le discréditer, par exemple en poussant le Internal Revenue Service (IRS) des États-unis à le harceler, ou en faisant courir des histoires d’inceste à son sujet. Erhard a remporté une poursuite contre l’IRS, et les accusations d’inceste pourraient venir de faux souvenirs provoqués en thérapie. Erhard a même prétendu que des scientologues ont embauché des tueurs à gages pour l’assassiner, mais comme il est encore bien vivant, on peut raisonnablement conclure que ses soupçons ne sont pas fondés.

L’est et la dianétique

L’est n’offre que peu de ressemblances avec la dianétique ou la Scientologie, mais elle a cannibalisé la philosophie existentielle, la psychologie de la motivation, la psychocybernétique de Maxwell Maltz, le bouddhisme zen, la pensée d’Alan Watts, de Freud, d’Abraham Maslow et de L. Ron Hubbard, la philosophie hindoue, les écrits de Dale Carnegie et de Norman Vincent Peale, l’oeuvre de P.T. Barnum, et à peu près tout ce qui, selon l’intuition de Erhard, était susceptible de fonctionner dans le marché en pleine expansion du potentiel humain. Que promettait Erhard à ceux qui étaient près à dépenser des centaines, voire des milliers de dollars pour ses programmes? Il leur promettait de «leur en mettre plein la vue» et de les amener à un niveau de conscience supérieur, autrement dit, de faire d’eux des êtres spéciaux. D’abord, il leur annonçait que tous leurs problèmes venaient du fait que leur conscient avait besoin de se faire «recâbler», ce à quoi son cours servirait. Lorsque la chose serait faite, leur vie deviendrait merveilleuse, ou à tout le moins différente. Ils seraient désormais des êtres forts, remplis de confiance en eux-mêmes – des gagnants –, parce qu’indépendants et maîtres de leurs existences. Ils apprendraient à voir les choses d’une manière radicalement différente. Rien ne changerait et tout changerait à la fois. (Watts promettait la même chose à ses disciples.) Rien ne s’opposerait plus à eux pour les empêcher d’atteindre leurs buts, comme au temps où leur esprit était mal câblé ou mal programmé. Grâce à l’est, ils seraient de nouveau libres! Les problèmes, les limites, ça n’existe que dans la tête. Il suffit de changer de tête, c’est-à-dire de déconstruire la personnalité, d’exorciser tout ce qui est négatif, de cesser de blâmer autrui, et d’apprendre à accepter les choses.

La formation d’Erhard

Avant tout, Erhard est un autodidacte; ses études se sont faites au hasard, sans grand méthode. En 1960, à 25 ans, il portait encore son vrai nom: John Rosenberg. Marié et père de famille, il était apparemment insatisfait de la vie qu’il menait. Sans programme de formation de masse pour l’aider, il fait alors comme bien des hommes dans sa situation et abandonne les siens. Quittant Philadelphie, il gagne St. Louis, change de nom et devient vendeur de voitures. On trouvera sans doute intéressant que ce chrétien d’origine juive (ses parents l’avaient fait baptiser à l’église épiscopalienne) ait pris un nom allemand. Les livres qu’il a lus et qui l’ont poussé à se transformer, par contre, sont bien plus révélateurs. William Warren Bartley III (auteur de Werner Erhard: the Transformation of a Man) raconte que Erhard était «profondément insatisfait de l’état des choses dans lequel il vivait, marqué par la compétitivité et l’absence de sens profond», et qu’il a été profondément touché par Think and Grow Rich de Napoleon Hill.

Les trois principes de base de Hill sont: toute réussite commence par une idée; tout plan appelle une mise en oeuvre, et; chacun est ce qu’il pense. À des pensées positives correspondront nécessairement des gestes positifs.

Hill conseillait aussi la visualisation d’objectifs et le choix d’amis d’optique commune. Ce sont là de bons conseils, mais ils demeurent vagues et peu systématiques, et n’aident en rien les gens qui n’ont aucune idée de ce que sont ou devraient être leurs objectifs. Certaines de ses idées, mal appliquées, peuvent même devenir nuisibles. Par exemple, on enseigne à certaines personnes qu’elles devraient toujours tenir des propos positifs, sauf à mentir. On leur raconte: vous n’avez pas effectué une vente depuis deux ans? Soyez positifs, et racontez partout que vous faites des affaires en or. Vous ne connaissez rien du produit que vous vendez? Portez-le aux nues. Vous courez d’un échec à un autre? Mentez-vous à vous-même et racontez-vous que tout baigne dans l’huile. En cas d’insuccès, ne rejetez pas la faute sur votre produit; insistez, ayez davantage la foi, soyez plus positif. Il vous faut peut-être des cours avancés pour finir par réussir... À la longue, toutefois, ils risquent de se retrouver sans le sou, et tous ceux qui leur prodiguaient des encouragements, leurs «parrains», auront disparu.

Psycho-cybernetics de Maxwell Maltz a également eu une grande influence sur Erhard. Jeune homme, Erhard n’avait apparemment qu’une piètre opinion de lui-même, et les idées de Maltz, qui mettait l’accent, entre autres choses, sur l’auto-hypnose, l’ont vivement impressionné. Mettant ses nouvelles idées et sa personnalité toute neuve à l’oeuvre, Erhard devint voyageur de commerce pour une école de cours par correspondance. Son intérêt envers l’hypnose avait été stimulé par Maltz, mais Erhard insistait davantage sur la «programmation» et la «reprogrammation». L’idée n’est pas inintéressante, mais elle passe par des formulations alambiquées. Fondamentalement, il s’agit de se dire que nos mauvais habitudes ont été programmées en nous; nous avons été «hypnotisés» durant notre état conscient, et c’est là que tous nos problèmes commencent. Inconsciemment, nous avons développé des habitudes et des croyances négatives. Il s’agit de nous en débarrasser, et de les remplacer par des croyances et habitudes positives, capables d’améliorer nos vies. Encore une fois, tout cela est dit de façon très vague, probablement trop vague pour qu’on puisse en effectuer une évaluation scientifique.

Lorsque Erhard arriva à San Francisco, il avait gagné sa vie dans la vente et dans la direction d’équipes de vendeurs pour les magazines Great Books et Parents. Il s’intégra au grand mouvement de prise en charge personnelle après avoir embauché Robert Hardgrove, qui lui fit connaître le travail de Abraham Maslow et de Carl Rogers. Maslow et Rogers étaient uniques dans le domaine de la psychologie, à l’époque, car ils étudiaient non pas les malades ou les esprits dérangés, mais la personne normale, heureuse, satisfaite et équilibrée. Le mouvement du potentiel humain venait à peine de naître, et Erhard allait en faire partie intégrante.

On estime à 700 000 le nombre de personnes qui ont suivi sa formation avant 1991, quand Erhard y a mis fin et a quitté le pays [Faltermayer]. Il a vendu la «technologie» de l’est à des adeptes qui ont créé le Landmark Forum. Le frère de Erhard, Harry Rosenberg, préside la Landmark Education Corp. (LEC), qui fait un chiffre d’affaires de quelque 50 millions de dollars par année, et qui s’est attirée 300 000 participants. Comme l’était celui de l’est, le siège social de la LEC est situé à San Francisco, et la société possède 42 bureaux dans 11 pays. Il semble bien qu’Erhard n’ait rien à voir avec la LEC.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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