Libre arbitre

“Le libre arbitre est probablement situé dans le lobe préfrontal ; on pourrait même en venir à pouvoir établir sa localisation dans le cortex préfrontal ventromédial.”

 
 “Nous ne jouissons pas de libre arbitre, mais nous restons libres de ne pas agir.”
Richard Gregory
(cité dans Blackmore, Consciousness: An Introduction, p.131)

 

Le libre arbitre est un concept de la philosophie traditionnelle qui réfère à la croyance voulant que le comportement humain n'est pas absolument déterminé par des causes extérieures, mais qu'il résulte de choix résultants d'un acte de volonté produit par un agent. Ces choix eux-mêmes ne sont pas déterminés par des causes extérieures, mais bien par les motifs et les mobiles qui animent l'agent ; motifs et mobiles qui ne sont pas, non plus, déterminés par des causes extérieures.

Traditionnellement, ceux qui nient l'existence du libre arbitre prétendent que le comportement humain est plutôt déterminé par le hasard, par des forces surnaturelles ou par des causes matérielles. Les défenseurs du libre arbitre, par contre, ou les libertaires comme on les désigne parfois, croient que, bien qu'à peu près tout dans l'univers puisse être considéré comme la conséquence inévitable de forces extérieures, le comportement humain reste particulier et qu'il dépend d'un agent ; non pas de Dieu, ou des étoiles, ou des lois de la nature.

La notion traditionnelle de libre arbitre imprègne à peu près toute la philosophie occidentale dans le traitement des questions métaphysiques concernant la responsabilité humaine en matière de moralité. Plusieurs des discussions contemporaines portant sur le libre arbitre abordent souvent la question en termes de responsabilité à l'égard du comportement moral et criminel. Dans la tradition chrétienne, qui a de fait encadré le débat sur le libre arbitre, l'accent est mis sur la croyance métaphysique en une réalité immatérielle. La volonté y est perçue comme une faculté de l'âme ou de l'esprit, qui, prétend-t-on, n'appartient pas au monde matériel et, par conséquent, échappe aux lois qui le gouvernent. Ainsi, plusieurs présument que le fait de croire dans le matérialisme implique que l'on nie l'existence du libre arbitre.

L'approche moderne sur le déterminisme et le libre arbitre ne présente pas ces deux concepts comme étant mutuellement exclusifs. Ce point de vue a commencé à se développer à partir d'arguments tels que ceux que Thomas Hobbes a mis de l'avant (Leviathan, XXI). Dieu reste la cause ultime de toute action, suggérait Hobbes ; mais, tant qu'une personne n'est pas contrainte physiquement à poser un acte, cet acte est libre. Hobbes présentait son argument en termes de liberté par rapport à nécessité, plutôt qu'en termes de libre arbitre et une détermination due à une cause externe. Ainsi, on peut concevoir comme le résultat nécessaire d'un enchaînement de causes diverses le fait qu'une personne soit précipitée par le vent du haut d'une falaise. Par ailleurs, une personne sautant du haut d'une falaise serait aussi soumise à une série de causes ; mais, si cette personne ne faisait pas l'objet d'une poursuite et qu'elle n'était pas contrainte de sauter par une cause matérielle particulière, alors son geste serait libre.

Le point de vue de Hobbes marque un certain progrès pour ce qui est de réconcilier le matérialisme, le déterminisme et le libre arbitre, mais ce progrès n'est pas suffisant. Certes, ce point de vue démontre que le matérialisme et le déterminisme n'impliquent pas que les humains sont dépourvus d'une liberté métaphysique, mais il ne règle pas le problème des causes internes. On ne saurait s'attendre à ce qu'un matérialiste moderne puisse invoquer la liberté dans le cas d'une personne qui n'est pas poussée ou prise en chasse et qui saute du haut d'une falaise en s'imaginant, par exemple, qu'elle peut s'envoler ; et ce, quelle que soit les conditions neurochimiques qui affectent cette personne.

Toute conception moderne, qui ne voit aucune contradiction dans le fait de croire à la fois au libre arbitre et au matérialisme, fait appel à une approche neurologique. La question principale que soulève le débat sur le libre arbitre et le déterminisme est liée à l'idée de responsabilité. Ainsi, on présume que la responsabilité repose sur deux éléments essentiels : le contrôle et l'intelligence. Même d'anciens philosophes chrétiens, comme Saint-Augustin et Saint-Thomas d'Aquin, affirmaient que les nourrissons, les jeunes enfants et les imbéciles sont dépourvus de contrôle et d'intelligence, bien qu'ils soient dotés de l'entité métaphysique qui permet de réaliser des actes libres. Il serait évidemment absurde de prétendre que les nourrissons, les jeunes enfants et les imbéciles jouissent de libre arbitre. Les libertaires traditionnels ont toujours soutenu que le libre arbitre n'apparaît que lorsqu'un enfant atteint ''l'âge de raison''. Ceux qui n'arrivent pas à développer la capacité de penser rationnellement, ne peuvent pas faire preuve de libre arbitre.

Toutes nos notions d'éloges et de blâmes, de punitions et de récompenses, reposent sur le fait que l'on prenne pour acquis la responsabilité de la personne humaine. Aucune personne, dont le cerveau est resté frustre, a été endommagé, ou souffre de problèmes neurologiques, ne saurait être tenue responsable de ses pensées ou de ses actions si son état la rend incapable de comprendre ou de contrôler celles-ci. Les personnes qui souffrent de retard ou de maladie mentale de même que les enfants sont susceptibles d'être incapables de comprendre la nature de leurs actes, bien qu'elles puissent contrôler leur comportement. L'incapacité de comprendre la nature d'une action peut dégager la responsabilité d'une personne à l'égard de cette action, et même à l'égard de son comportement général. Par exemple, une personne peut décider librement de sauter du haut d'une falaise, mais sans avoir l'intention de se tuer. Cette personne pourrait être considérée comme responsable d'avoir sauté du haut de cette falaise, mais on commettrait une erreur en prétendant qu'elle s'est suicidée si elle pensait pouvoir voler et n'avait pas l'intention de se tuer.

Étant donné que le développement, les dommages et les problèmes qui peuvent affecter le cerveau varient en intensité, il s'ensuit que la compréhension et le contrôle des pensées et des actes varient aussi. À la limite, une personne peut manifester peu ou aucun contrôle sur ses pensées ou ses actes. Ce serait le cas-type d'une personne ne jouissant pas de libre arbitre. Par contre, une autre personne pourrait, en apparence, faire preuve d'un contrôle surhumain de ses pensées et de ses actes. On pourrait considérer une telle personne comme le cas-type d'une personne qui est vraiment libre, dans le sens métaphysique de "liberté". Le fait de prétendre que, pour être vraiment libre, une personne ne doit pas être soumise à aucune causalité est absurde et inutile. Inutile pour les raisons que nous venons d'énoncer. Et absurde, parce que l'on présume que les actes libres doivent ne dépendre d'aucune cause. Selon cette présomption, seule pourrait être libre ou indépendante une personne qui n'aurait aucune idée de ce que pourrait être sa prochaine idée ou sa prochaine action. Une telle personne serait par ailleurs aussi dépendante que l'on puisse imaginer.

De nos jours, la pertinence de la discussion sur la responsabilité repose sur la capacité d'une personne de contrôler ses idées et ses actes plutôt que sur l'existence d'une entité immatérielle qui serait dotée de volonté. Le déterminisme peut s'accommoder du "libre arbitre", bien que l'on aurait intérêt à abandonner ce concept pour bien marquer l'importance que l'on accorde au contrôle des idées et des actes. Ce contrôle n'a rien à voir avec la véracité du matérialisme ou du dualisme. Certaines conditions du système nerveux, tant sur le plan physique que sur le plan chimique, sont nécessaires pour qu'une personne puisse jouir de toute la liberté dont l'espèce humaine est capable. Le débat sur le libre arbitre et le déterminisme entretenu par les philosophes traditionnels ne peut pas améliorer la compréhension de ces questions. Les spécialistes en neurologie vont développer la connaissance en cette matière, laissant le soin aux neuro-philosophes d'en développer la compréhension.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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