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Illusion de maîtrise

Une chose est certaine : la plupart de nos pensées et de nos actions surviennent dans des conditions d'incertitude, et plus notre vie présente d'incertitude, plus nous ressentons d'anxiété. C'est un état que la plupart d'entre nous tentent de minimiser. Nous évitons les personnes et les situations que nous savons par expérience être source d'anxiété, à moins d'attendre un important avantage en contrepartie de ce stress supplémentaire. Même si nous n'en avons pas envie, nous prendrons l'avion, parce que nous estimons qu'une récompense de 2 semaines en Italie vaut bien ce coût psychique. Mais une fois dans l'avion, cela ne va pas nous aider de nous rappeler que nous sommes dans un tube de métal à 10 000 mètres au-dessus du sol et que nous ne savons rien du pilote ou de tous ceux qui ont assemblé l'avion ou qui l'ont approvisionné, ou qui en ont assuré l'entretien et la révision. Nous ne voulons pas non plus nous attarder sur le fait que bientôt nous devrons nous frayer un chemin à travers le terminal d'un aéroport où ni les gens ni les panneaux susceptibles de nous aider ne s'expriment dans notre langue. Et avant de nous lancer dans ce voyage unique, nous n'avons pas non plus envie de penser au temps passé à subir les différents contrôles de la « sûreté de l'aéroport » en étant considéré comme un possible terroriste.

On pourrait croire que les compagnies aériennes sont davantage préoccupées de proposer différents services à titre onéreux plutôt que de réduire l'anxiété des passagers, mais le secteur est vraiment conscient de l'anxiété des voyageurs et recherche activement les moyens de réduire leur stress. Voici le témoignage d'un voyageur de Singapore Airlines :

J'ai voyagé en classe économique, mais j'ai eu le sentiment d'être l'objet d'attentions. Au départ, le personnel de cabine vous donne une serviette chaude pour vous réconforter. Une bonne chose étant donné la longue durée du vol et l'épreuve de l'aéroport avant d'arriver dans l'avion. La distribution de pochettes de toilettes Givenchy pour Air Singapore avec dentifrice, brosse à dents et une paire de chaussettes est aussi bien agréable.
 
Le programme de divertissement est de premier ordre. Il y a des tas de films à regarder. Qu'ils soient américains, européens, chinois, coréens, japonais, indiens et arabes, toutes sortes de films sont proposés. La sélection de CD musicaux est également diverse et internationale. Il y a aussi des émissions de télé, de radio, des nouvelles et des jeux pour vous distraire. La seule chose qui manque, c'est le Wi-Fi, je crois que le projet est à l'étude.*

Ce qu'offre Singapore Airlines, c'est plus qu'un programme de divertissement en vol. Il vous procure quelque chose pour vous libérer l'esprit de sujets qui peuvent l'angoisser. Le passager est maître de choisir ses films, à quel moment les regarder, les interrompre, etc. C'est une façon de rester vraiment maître... du matériel de divertissement. Cela ne vous donne en rien la maîtrise de l'appareil, mais garder la main sur quelque chose réduit votre anxiété.

Maîtriser quelque chose n'est pas seulement ce qui nous rassure. Nous sommes rassurés de savoir que quelqu'un d'autre a la situation en main. (Imaginez à quel niveau s'élèverait votre anxiété, quelque part au-dessus de l'Atlantique, si vous appreniez que l'avion n'avait pas de pilote). Nous sommes aussi rassurés quand nous croyons avoir prise sur les événements alors qu'il n'en est rien.

Un domaine où règne l'illusion de maîtrise, c'est le sport. Il est notoire que les athlètes sont superstitieux et l'on connaît les journalistes sportifs non seulement pour leurs clichés et leurs répétitions, mais également pour leur invocation de la force de croire. C'est un peu lassant d'entendre tel journaliste dire qu'un sportif réussit un coup gagnant, au golf ou au base-ball, par la force de sa volonté ; celui qui rate le point du championnat le voulait tout autant, mais les journalistes ne manquent pas de déclarer « c'est seulement parce qu'il n'y a pas mis assez de volonté ».

Bush

C'est encore à l'illusion de maîtrise et à la reprise de clichés que le président Bush a cédé quand il a reçu à la Maison-Blanche l'équipe de base-ball des Bullogs de l'université de Fresno. Il les a qualifiés « d'équipe qui a refusé d'abandonner » et a remercié les joueurs pour leur « détermination à ne jamais baisser les bras » (comme si leurs adversaires de l'université de Géorgie battus pour le championnat n'étaient qu'une bande de dégonflés).

Le livre de Steve Salerno SHAM: How the Self-Help Movement Made America Helpless1 comporte un chapitre sur les formules creuses des célébrités sportives, qui animent les repas et les groupes de travail où l'on vous serine que pour réussir en sport et dans la vie « il faut le vouloir » et « y croire, petit »2. Le corollaire de ce principe de volonté d'y croire apparaît encore trop évident s'il faut payer le prix fort pour entendre : si tu penses que tu vas échouer, il est probable que tu échoueras. Il serait intéressant de voir si la « récession » mondiale affecte la fréquentation des programmes de développement personnel.

L'illusion de maîtrise ne fait pas que nous rassurer, elle peut nous amener à accomplir des choses qu'autrement nous n'aurions peut-être pas faites. Par exemple, il y a de nombreuses preuves que les prévisions économiques sont une question de hasard, non de compétence.

Cela n'empêche pas les prévisionnistes économiques et leurs partisans de continuer à croire à leur « système ». Si ces gens admettaient que la chance, non la compétence, explique les quelques réussites qu'ils obtiennent, ils arrêteraient. Bien sûr, quelques personnes qui confondent chance et compétence devraient vraiment arrêter, les joueurs par exemple. Mais si tous ceux qui se sont rendu compte que le hasard et non la compétence explique ce qu'ils ont réalisé, en serait-il mieux ainsi ? Est-il vraiment nuisible de porter un chandail porte-bonheur pour passer un examen, de hurler des ordres à une balle de golf pendant son vol, ou de tenter d'agir par la pensée sur un feu tricolore pour qu'il passe au vert ? Quel dommage peut-il résulter d'avoir formulé un vœu avant de souffler les bougies d'un gâteau d'anniversaire ou d'avoir fait une prière avant de passer un examen que l'on n'a pas préparé ?

Il semble qu'il y ait peu de mal à ce que des milliers de supporteurs portent leur chapeau à l'envers et en arrière, croyant à tort qu'une telle action peut influer sur le résultat d'une rencontre de base-ball. Quel mal y a-t-il à croire, en se tenant la main et en lançant une incantation, que l'on peut influencer un être tout-puissant à décider du résultat d'une rencontre de football entre lycéens ? Quel mal peut-il émaner de millions de gens pensant qu'ils peuvent transformer le réchauffement planétaire en canular simplement parce qu'ils le croient ?

Illusoire ou non, le sentiment de maîtrise nous rend plus forts, ce qui est bénéfique. Et penser qu'il existe un ordre juste dans l'univers, qu'un être est responsable de tout ce qui advient, rassure beaucoup de gens. Quel mal y a-t-il à croire que vos prières ont sauvé les astronautes ou votre tante Hildie, ou qu'une créature invisible dirige tout dans l'univers ? Est-ce vraiment une mauvaise chose de croire qu'il n'y a pas de coïncidences, qu'il y a une raison à tout ce qui arrive ?

Qu'est-ce qui ne va pas si vous pensez que ce sont des prières qui ont conduit quelque divinité à modifier la direction d'une tornade, épargnant ainsi votre maison, tout en anéantissant celle de votre voisin et sa famille ? Quel mal y a-t-il à faire table rase du vrai et du réel et à prendre ses désirs pour la réalité, comme le fait Andrew Schlafly dans son bastion de l'absurde nommé Conservapedia ?

D'un autre côté, bien des conséquences fâcheuses peuvent résulter de l'illusion d'avoir, par la pensée et la prière ou d'autres pratiques superstitieuses, une influence sur sa santé ou sa richesse ou sur celles d'autres personnes. Il est remarquable que la plupart d'entre nous puissent lever les bras quand bon nous semble, mais il est illusoire de croire que nous puissions, par la pensée, faire lever les bras à quelqu'un d'autre. Il se peut que votre mal de tête ait disparu quelques heures après avoir fait vingt sauts avec écart latéral, mais vous vous bercez d'illusions si vous croyez que cet exercice est la cause de la disparition du mal. On peut poser comme principe que l'illusion de maîtrise n'est pas une mauvaise chose tant qu'elle n'entraîne pas des pensées illusoires responsables de préjudices pour soi-même ou pour autrui. Si de cela l'on ne retient qu'un principe, que devrait-on dire alors des conseillers financiers qui persuadent leurs clients des fortes probabilités présentées par leur système de prévisions économiques ? Ces gens sont-ils du même acabit que ceux qui prient au lieu de faire traiter leur enfant diabétique par un médecin ?

Notes du traducteur:
 
  1. L'imposture : comment les mouvements de développement personnel ont affaibli l'Amérique.
    Le terme anglais sham, qui signifie imposture, reprend les initiales de « Self-Help and Actualization Movement », mouvement de développement personnel dont la doctrine est régulièrement révisée.
     
  2. Exemple donné par l'auteur, citant un célèbre joueur de base-ball dans les années cinquante, Yogi Berra : « Le base-ball, c'est 90 % de mental, l'autre moitié c'est du physique ». Steve Salerno, op. cit., p. 104.*

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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© 2017 Robert Todd Carroll (version anglaise)
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