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Justice immanente

Croyance que notre sens naturel de la justice fait partie de l'ordre des choses. Ce sens naturel de la justice nous pousse à approuver le bien et réprouver le mal. De même, il nous fait plaindre le juste frappé par le mauvais sort et condamner le méchant favorisé par le destin, et à voir une grande injustice dans ce genre de situations. En outre, l'amabilité doit entraîner la réciprocité: quiconque traite autrui de façon correcte n'attend pas le mensonge et l'incivilité en retour. Dans le monde réel, toutefois, il est assez évident que le bien et le mal sont distribués indifféremment entre les saints, les salauds, et tout ce qui se trouve entre ces deux extrêmes. On constate aussi que, règle générale, les menteurs et les tricheurs se débrouillent assez bien dans la vie. Face à l'intolérable, nous avons tendance à pratiquer l'aveuglement volontaire ou à créer des mythes pour expliquer la réalité. La présente entrée traite des façons dont nous cherchons à oublier l'indifférence que montre l'univers envers notre sens de la justice, tout en laissant de côté la question des différents mythes, quoique le lecteur connaît sans doute toutes ces histoires de divinités distribuant des récompenses au paradis, de malheurs qui frappent des gens à cause de leurs vies antérieures, de philosophies fatalistes décrétant qu'une puissance quelconque a créé le monde tel qu'il est pour de très bonnes raisons qui nous échappent, de déesses de la Fortune, etc.

L'illusion d'une justice immanente nous rend vulnérables à ces histoires édifiantes de personnes qui reçoivent ce qu'elles méritent, en bien ou en mal, et de gens qui en arrivent à des états enviables par leur vie vertueuse, ou qui évitent des états négatifs en rejetant ce qu'on considère comme des mauvaises habitudes. Dans une certaine mesure, il est vrai qu'on peut éviter la maladie en adoptant de bonnes pratiques nutritionnelles, en faisant de l'exercice régulièrement, et en évitant le tabac et la consommation excessive d'alcool. Mais il est faux de croire qu'on peut éviter le cancer en mangeant des fruits et des légumes de production biologique, tout en prenant de généreuses doses de vitamines et de suppléments minéraux. Lorsqu'on diagnostique un cancer du poumon chez un type qui a fumé pendant 40 ans, personne n'est surpris. Non seulement voit-on un lien causal entre son tabagisme et sa maladie, mais on a tendance à croire à une espèce de rétribution. C'est bien fait. C'est sa faute... De même, le commerçant qui a joué ses clients pendant des années, jusqu'à ce qu'on le mette enfin en prison, n'attire aucune sympathie. « Il l'a bien cherché. » Par contre, on sent l'injustice quand la personne qui mange raisonnablement, fait de l'exercice régulièrement, ne boit pas, ne fume pas, et pratique de façon générale un style de vie sain et irréprochable apprend un jour de son médecin qu'elle a le cancer. Beaucoup, influencés par la croyance en une justice immanente, associent le cancer à une forme de culpabilité. Dans la même veine, ils pensent que c'est la faute du chômeur s'il est sans emploi, peu importe s'il a servi sa compagnie fidèlement pendant trente ans, et qu'on l'a mis à la porte quelques semaines avant son départ à la retraite pour éviter de lui payer une pension. Rien n'arrive pour rien. Il n'y a pas de coïncidences, pas d'accidents. On ignore pourquoi il y a des victimes du cancer ou du chômage, mais on peut être sûr qu'il y a une raison, parce que l'univers est juste et équitable. La Divine Providence veille à ce que justice soit toujours faite. Voilà pourquoi la tornade a épargné ma maison et pas la tienne. Il y a un Être divin, quelque part dans le ciel, qui m'aime et me protège parce que j'obéis à Ses commandements. Toi, mon frère, tu es sans doute athée ou musulman.

L'idée que le cancer puisse frapper au hasard, parce qu'une poussière d'amiante emprisonnée par accident dans une cellule pulmonaire qui, plus tard, mute et se met à se reproduire de façon anarchique, ne semble pas particulièrement juste. Souffrir du cancer du poumon après avoir fumé comme une cheminée pendant vingt-cinq ans -- là, ça va. Le cas d'un bébé naissant atteint du cancer ne semble pas réconciliable avec le concept d'un univers juste, mais ceux chez qui l'illusion d'une justice immanente est particulièrement forte trouveront sans doute une façon de concilier l'un et l'autre.

L'illusion d'une justice immanente entre souvent en conflit avec le préjugé égocentrique, la tendance à croire que nous devons nos succès à nos efforts et notre habileté, tandis que les succès des autres sont plutôt le fruit de la chance. Ce même préjugé pousse à croire que nos insuccès sont dus à des circonstances étrangères à nous, tandis que les échecs d'autrui résultent de leur incompétence. En fait, la baraka joue un grand rôle dans les succès remportés autant par les particuliers que par les grandes entreprises. Nous ne le reconnaissons qu'avec réticence parce que la chose ne cadre pas avec notre sens de la justice immanente. Chacun aime penser que le travail acharné est la clé du succès, qu'il y a une recette à suivre pour arriver au but. Ceux qui échouent n'ont que ce qu'ils méritent, sauf dans les cas de malchance patente, qui n'arrivent qu'à nous. Les gens que nous détestons et qui obtiennent tout ce qu'ils veulent ont une veine de cocu, mais quand, au contraire, ils s'enfoncent - ma foi, ce n'est que justice...

Personne, apparemment, n'a écrit de livre à succès intitulé « Les sept habitudes des gens chanceux », « De la chance à l'excellence », ou « À la recherche de la chance ». Au contraire, on a vu paraître de nombreux succès de librairie, sur les rayons « Affaires », fondés sur les illusions de la compréhension totale et de la justice immanente. Identifier les gens ou les entreprises qui ont réussi à partir d'un certain nombre de critères établis d'avance est relativement facile. Dégager des caractéristiques communes chez les gens qui ont réussi est tout aussi aisé. Même si un grand nombre de ratés et de médiocres peuvent présenter les mêmes traits, les auteurs de ces bouquins peuvent généralement compter sur un vaste marché de consommateurs dépourvus d'esprit critique qui ne tiendront pas compte de cette donnée, pas plus que de celle montrant que bien des gens qui ont connu la réussite ne partagent pas ces caractéristiques. Voyez la vogue suscitée par des bouquins comme Les sept habitudes des gens efficaces, De la performance à l'excellence, et À la recherche de l'excellence. On veut croire qu'il est possible d'obtenir la clé du succès en faisant tout ce qu'il faut, en suivant bien chaque étape, et en travaillant d'arrache-pied. On veut croire que quelqu'un, quelque part, a couché par écrit la formule gagnante, et qu'on peut l'obtenir en achetant le livre qui la renferme. Après, on n'a plus qu'à l'appliquer à la lettre. On ne veut pas croire que le succès et la chance vont de pair. On veut croire que les gens échouent parce qu'ils l'ont cherché, et qu'ils réussissent parce qu'ils l'ont mérité. À la vérité, malheureusement, le labeur acharné ne rapporte pas toujours, la réussite ne couronne pas nécessairement les efforts des plus méritoires, et les événements heureux comme les catastrophes frappent les bons comme les méchants sans discrimination.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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