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L'illusion de compétence

L'illusion de compétence réfère à la croyance que la compétence, et non le hasard ou la chance, rend compte de l'exactitude de prévisions de ce qui n'est pas prévisible, comme la météo à long terme que l'on trouve dans les almanachs agricoles, et les prévisions des experts du marché quant aux fluctuations boursières à lointaine échéance. L'illusion de compétence décrit aussi avec précision l'apparente justesse de la vision à distance. Étant donné que toutes les prédictions de vision à distance sont prétendument faites par télépathie, seul le hasard peut expliquer que certaines soient à peu près justes. Cependant, une bonne partie de l'exactitude attribuée à ces voyants est due aux libres et complaisantes interprétations, par eux-mêmes ou par des « experts », de leurs descriptions vagues et imprécises de lieux et d'événements. De même, la validation subjective explique l'illusion de compétence des « experts » dans des domaines comme la chiromancie, la médiumnité, l'astrologie et le profilage criminel.

Les experts de la Bourse -  ceux qui prédisent la hausse et la baisse du prix des actions et dont un grand nombre de gens suivent les pronostics - appartiennent essentiellement à tout un secteur « grandement fondé sur l'illusion de compétence » (Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow, p.212)1. Cependant, aucun expert de la Bourse n'a fait faillite en vendant ses recommandations, bien que les lettres d'information boursières soient - selon les termes de William A. Sherden - la version moderne des almanachs agricoles (The Fortune Sellers, p. 102). En 1994, le Hurlbert Financial Digest a constaté que, sur une période de plus de cinq ans, sur 108 lettres d'information boursière, une seule avait fait mieux que le marché. On pourrait croire que celle-ci avait fait preuve d'habileté, mais on aurait tort. Le hasard suffit pour conjecturer qu'une seule sur 108 ferait mieux que le marché. Si les bons résultats de cette lettre d'information boursière pouvaient être reproduits encore et encore, ce pourrait être attribué à une certaine faculté. Mais le fait est que personne ne fait invariablement mieux que le marché, parce qu'il est indéchiffrable. Étant donné le nombre de personnes prévoyant la hausse ou la baisse des actions et le marché boursier dans son ensemble, il est probable qu'à un moment donné, quelques-uns atteignent leur but par le seul hasard. Un ou deux pourraient même faire des prévisions exactes plusieurs années de suite. Cependant, obtenir suffisamment de données prendrait des décennies avant de conclure de façon rationnelle que la série de prévisions justes était due à la compétence plutôt qu'au hasard. D'autre part, on ne peut nier que plusieurs experts de la Bourse ont tellement d'importants partisans que leurs prévisions peuvent devenir des prophéties autoréalisatrices. La prévision de la hausse ou de la baisse de valeurs peut provoquer des liquidations ou des acquisitions énormes, et entraîner la hausse ou la baisse du marché comme « prédit ».

« La Bourse est une soupe psychologique faite de crainte, de cupidité, d'espoir, de superstition, et un réceptacle pour d'autres sentiments et motivations », selon Shelden. Le marché ne suit pas un ensemble de lois cohérentes ou rationnelles. Sa volatilité provient de sa nature de système complexe combinant le jeu de forces rationnelles et irrationnelles. Daniel Kahneman écrit

Il y a quelques années, j'eus l'occasion rare d'examiner de près l'illusion de compétences financières. J'avais été invité à parler devant un groupe de conseillers en placements dans une compagnie procurant des conseils financiers et d'autres services à de très riches clients. J'avais demandé quelques données pour préparer ma présentation et l'on m'avait accordé un petit trésor : un tableau résumant les résultats d'investissements de quelque vingt-cinq conseillers patrimoniaux anonymes, chacun sur huit années consécutives. (Thinking, Fast and Slow, p. 215)

En utilisant 28 coefficients de corrélation, Kahneman constata que les « résultats ressemblaient à ce que l'on aurait attendu d'un concours de lancer de dés, non d'un jeu de réflexion ». Il déclara aux dirigeants de la compagnie qu'elle récompensait la chance comme s'il s'agissait de compétence. Ils regardèrent les données et ne purent les rejeter, mais ils ne tinrent pas compte des conclusions. « Les faits qui remettent en question de tels postulats fondamentaux - et menacent ainsi le gagne-pain des gens et leur estime de soi  - ne sont tout bonnement pas retenus », écrit Kahneman. « L'esprit ne les assimile pas ».

Les illusions de validité et de compétence sont appuyées par une puissante culture professionnelle. Nous savons que les gens peuvent conserver une foi inébranlable à n'importe quelle proposition, même absurde, quand ils sont soutenus par une communauté de tenants partageant les mêmes idées. (Kahneman, p. 217)

Une étude faite par les chercheurs de l'université de Duke montre l'importance du problème de ces illusions de compétence et de validité envahissant le monde de l'entreprise.

Pendant plusieurs années, des chercheurs de l'université de Duke menèrent une enquête dans laquelle les directeurs financiers de grandes sociétés évaluaient les rendements de l'index Standard and Poor pour l'année à venir. Ces universitaires collectèrent 11 600 de ces prévisions et étudièrent leur exactitude. La conclusion était simple : les directeurs financiers des grandes sociétés n'avaient aucune idée de l'évolution à court terme de la Bourse ; la corrélation entre leurs évaluations et les valeurs véritables était légèrement inférieure à zéro ! Quand ils déclaraient que le marché allait baisser, il était à l'inverse légèrement plus probable qu'il allait monter. Ces résultats ne sont pas surprenants. Le malheur, c'est que les directeurs financiers semblaient ignorer que leurs prévisions ne valaient rien. (p. 261)

Kahneman commente ironiquement : « Une estimation objective de l'incertitude est la pierre angulaire de la rationalité - mais ce n'est pas ce que veulent les gens et les organisations ». (p. 263)

Ce n'est probablement pas juste de s'en prendre à une seule personne pour illustrer l'illusion de compétence, mais le cas d'Elaine Garzarelli est trop frappant pour l'ignorer. Elle est devenue célèbre du jour au lendemain pour avoir prévu le Lundi Noir (l'effondrement de la Bourse le 16 octobre 1987). À l'époque, elle était analyste chargée d'études et gestionnaire financière chez Shearson Lehman Brothers. Elle avait basé ses prévisions sur quatorze indicateurs mensuels. Seulement quatre jours avant le Lundi Noir, elle avait fait part à la télévision de sa prévision « d'un effondrement imminent de la Bourse ». Business Week qualifia sa prévision « d'avertissement du siècle ». Après l'effondrement, elle avait persisté à prévoir une baisse encore plus importante de la Bourse américaine. Cependant, ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est que le marché allait rapidement reprendre. Ses indicateurs l'avaient trompée la plupart du temps. Sherden a analysé ses prévisions à la hausse ou à la baisse de 1987 à 1996 et a constaté qu'elle avait vu juste 38 fois sur cent. Elle aurait mieux fait de jouer à pile ou face. Cependant, sa célébrité et sa fortune étaient faites, établies sur un coup de chance. Le fonds commun de placement qu'elle gérait fut finalement clôturé et elle fut licenciée par Shearson Lehman, mais sa chance n'a pas faibli. Elaine Garzarelli est toujours à l'œuvre et a récemment fait savoir au monde qu'elle était optimiste.

Faut-il fuir à tout prix les conseillers en placements ? Pas forcément. Sherden écrit : « La meilleure chose qu'un conseiller en placements peut faire pour vous est d'évaluer vos besoins d'investissements et de concevoir un projet sur mesure pour y répondre. Un bon conseiller en placements examinera votre situation fiscale, vos besoins en liquidités, et votre degré d'acceptation du risque ».

Si votre conseillère financière vous dit qu'elle est parvenue à comprendre le marché et que si vous suivez les conseils qu'elle vous vend, elle garantit votre fortune, rappelez-vous cet article concernant l'illusion de compétence.

 

 

1 - Publié en français sous le titre : Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée ; traduit de l'anglais (États-Unis) par Raymond Clarinard, édition Flammarion, 2012.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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