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Médecine intégrative

Les experts en psychologie de l’erreur humaine savent depuis longtemps que même des gens possédant une formation poussée peuvent facilement se tromper quand ils se fient sur leur expérience personnelle et sur des modes de prise de décisions non systématiques pour rechercher les causes d’événements complexes.
D’après [Andrew] Weil, un bon nombre de ses intuitions fondamentales sur la cause des maladies et la nature de la guérison lui seraient venues pendant ce qu’il appelle des épisodes de «réflexion assistée», c’est-à-dire, quand il était sous l’influence d’agents psychédéliques ou pendant qu’il vivait des «états de conscience altérés», produits par des transes, des rituels magiques, l’hypnose, la méditation et ainsi de suite.
Il y a tellement de guérisseurs, là-bas [dans la région de Nevada City/Grass Valley] qu’il y a de quoi en être malade.

 

Synonyme de médecine parallèle. La médecine intégrative intègre le bobard au bon sens, la spéculation échevelée et les idées discréditées à la science. L’expression a été popularisée par Andrew Weil, m.d. Le Dr Weil a reçu son diplôme de l’École de médecine de Harvard, mais il n’a jamais complété d’internat.

Au bout d’un an d’internat à l’hôpital Mount Zion de San Francisco en 1968-1969, il a entamé ce qui devait être une affectation de deux ans au sein du National Institute of Mental Health des É.-U. Il a cependant démissionné après un an, disant qu’on s’opposait à son travail sur la marihuana. Il a alors quitté entièrement le domaine de la médecine allopathique et s’en est allé dans une réserve indienne du Dakota du Sud, étudier les plantes médicinales et la médecine rituelle auprès d’un guérisseur sioux. «Là-bas», dit-il, «j’ai pris part à des sueries, je me suis laissé poussé la barbe et j’ai tout laissé tomber». De retour chez lui, poursuit-il, «j’ai commencé à pratiquer le yoga, je me suis mis au végétarisme, et j’ai appris à méditer» (Relman, 1998).

Apparemment, ses recherches sur les plantes médicinales se sont poursuivies au cours de son long séjour en Amérique du Sud.

Après l’école de médecine, il a décidé d’abandonner l’apprentissage classique du jeune médecin – l’internat et la résidence – pour passer son temps à visiter les forêts et villages d’Amérique du Sud, afin d’y étudier non pas la grande machine de la médecine occidentale, mais plutôt les pouvoirs curatifs subtils des végétaux. Weil a passé plus de trois ans à faire ses recherches au Pérou, en Équateur, en Colombie et ailleurs. Quand il est rentré aux É.-U. au milieu des années 1970, il a décidé qu’il gagnerait sa vie en enseignant, en écrivant et en répandant de toutes les façons possible l’évangile de la médecine parallèle (Kluger, 1997).

Aujourd’hui, Weil mélange la médecine scientifique avec la médecine âyur-védique et d’autres formes de charlatanisme en une pratique qu’il appelle «médecine intégrative». Un de ses principaux enseignements est: «Mieux vaut, chaque fois que faire se peut, choisir des interventions naturelles, peu coûteuses, de faible technicité et peu invasives». Malheureusement, il n’y a aucune preuve scientifique que les interventions naturelles soient toujours supérieures aux autres. Des millions de personnes emploient des herbes médicinales et des produits naturels comme le calcium, l’échinacée, le ginseng, le ginkgo biloba, la glucosamine, le chou palmiste nain, le cartilage de requin et le millepertuis. Aucune des promesses de ces produits n’a résisté à un examen critique par la science. Les produits pharmaceutiques et les traitements médicaux sont largement supérieurs à la plupart des remèdes à base de plantes médicinales. Lorsqu’il est prouvé qu’une plante est efficace contre une maladie quelconque, l’ingrédient actif en est extrait et testé scientifiquement avant d’être intégré dans un médicament conventionnel. Autrement, tout effet bénéfique pouvant apparaître suivant l’utilisation de la plante en question s’expliquera probablement par l’effet placebo, une régression naturelle, l’action des capacités de guérison naturelles du corps ou d’autres facteurs étrangers à la plante.

Les raisons pour lesquelles tant de gens – y compris des personnes éduquées, parfois formées en médecine – croient dans l’efficacité de remèdes dignes des médicastres du temps de Molière sont fort complexes. Comme l’a bien montré Barry Beyerstein dans son analyse complète du sujet, il existe «un certain nombre de facteurs sociaux, psychologiques et cognitifs pouvant convaincre des gens honnêtes, intelligents et instruits que des traitements discrédités par la science [ou non testés] présentent une grande valeur» (Beyerstein, 1999). Le croyant typique accepte sans critique les messages trompeusement clairs, fondés sur des expériences personnelles, au sujet de l’efficacité de ces traitements. À ses yeux, bien des thérapies sans valeur ou même nuisibles semblent «marcher» (c’est le sophisme du pragmatisme). De telles personnes ne sont pas conscientes (ou désirent ne pas être conscientes) des nombreux biais perceptuels et cognitifs qui nous portent à voir des liens causaux entre des traitements de patamédecine et la disparition d’un mal quelconque. Sans esprit critique, ils mettent «davantage de foi dans l’expérience personnelle et l’intuition que dans des études contrôlées et statistiques» (Beyerstein, 1999).

De plus, les médias se montrent rarement critiques eux-mêmes envers la médecine non conventionnelle et la présentent sous un jour très positif. Les critiques des médecines complémentaires ou parallèles sont souvent montrés comme des larbins des grandes entreprises pharmaceutiques. Par exemple, lorsqu’une récente étude à double insu de 225 hommes présentant un accroissement du volume de leur prostate (hypertrophie bénigne de la prostate) n’a pu découvrir aucune différence statistiquement signifiante entre ceux qui prenaient du chou palmiste nain et ceux qui prenaient un placebo deux fois par jour pendant un an, un utilisateur du chou palmiste a envoyé une lettre au rédacteur en chef du Sacramento Bee dans laquelle il affirmait que l’étude représentait

une tentative par l’industrie pharmaceutique de faire la promotion des médicaments de synthèse pour la prostate.
 
J’utilise le chou palmiste nain depuis longtemps, dans diverses formulations. Ce produit marche et il m’a permis d’éviter une opération quand j’étais dans la cinquantaine. Je suis maintenant au milieu de la soixantaine. À l’époque, j’étais désespéré. Le chou palmiste nain est une vraie bénédiction.
 
Le Bee devrait enquêter sur la façon dont l’industrie pharmaceutique manipule l’opinion publique. C’est là un sujet bien plus intéressant
(Lettres au rédacteur en chef, Sacramento Bee, 25 février 2006).

Au lieu d’accepter les résultats d’une étude scientifique, le rédacteur de la lettre – comme bien de ceux qui proposent ou vendent de la poudre de perlimpinpin – se fie à une interprétation de son expérience personnelle, même si elle est contredite par une expérience scientifique à double insu.* Il évoque une histoire fréquemment utilisée par les charlatans: l’industrie pharmaceutique tourne les règles à son avantage pour vendre plus de médicaments. Il croit que l’industrie a manipulé d’une façon quelconque les sept chercheurs qui ont mené l’étude, ainsi que le New England Journal of Medicine, qui en a publié les résultats.

Il se désintéresse probablement du fait que les National Institutes of Health des É.-U., qui consacrent chaque année des millions à des tentatives de validation de thérapies douteuses, a financé une nouvelle grande étude sur le chou palmiste nain et une autre herbe médicinale souvent employée dans les cas d’hypertrophie bénigne de la prostate.* Elle fera appel à plusieurs centaines de patients, dans onze établissements partout au pays. Une telle information est sans doute dépourvue d’intérêt pour le rédacteur de la lettre, puisqu’il sait déjà que le chou palmiste nain «est une vraie bénédiction». Évidemment, si les résultats de la nouvelle étude tendent à montrer que le chou palmiste constitue un traitement efficace contre l’hypertrophie bénigne de la prostate, il la verra peut-être d’un œil plus favorable, puisqu’elle confirmerait sa croyance. Quoi qu’il en soit, le fait qu’un homme n’a pas souffert de problème de la prostate depuis qu’il consomme une plante médicinale quelconque n’est pas une bien grande preuve que la plante en question vaille quelque chose. Ses problèmes de prostate – quelle qu’en ait été la nature – ont très bien pu disparaître d’eux-mêmes. Il a peut-être cessé de consommer des breuvages caféinés au moment où il a commencé à prendre son fameux produit, et l’effet positif qu’il sent vient de la suppression de la caféine. Ou alors, il s’est mis à éjaculer plusieurs fois par semaine après l’apparition de son problème.* Les études scientifiques sont conçues de manière à tenir compte des divers facteurs pouvant produire un résultat et isoler le plus susceptible d’en être la cause. L’intuition, elle, en est tout à fait incapable.

Si un grand nombre de ceux qui croient à la médecine intégrative en viennent à accorder autant d’importance à l’expérience personnelle, c’est souvent en raison de leur acceptation sans réserve de concepts métaphysiques comme l’énergie subtile ou les forces spirituelles. Ils n’acceptent pas le fait que l’univers soit régi par des processus mécanistes déterminés par les lois de la nature. La médecine scientifique ou fondée sur des preuves part d’une série d’hypothèses relatives à la réalité qui semblent contredire leurs croyances en des entités et des forces immatérielles au cœur de leur perception du monde. Ils ne rejettent pas la science en bloc, mais ils sont aussi susceptibles de croire en la prière, l’intuition, la méditation, ou encore dans les visions provoquées par la drogue qu’en la valeur d’études contrôlées et randomisées à double insu.

Mais la médecine scientifique n’est pas infaillible, bien sûr. Et on ne saurait tirer de conclusions à partir d’une seule étude, principe qui vaut autant pour les sceptiques que pour les croyants. On doit toujours se rappeler que les résultats des études scientifiques ne sont que provisoires, et qu’il faut attendre leur corroboration par d’autres études ou d’autres preuves claires, de manière à ce qu’un consensus se dégage. Même alors, il faut toujours demeurer prêt à recommencer l’investigation, si jamais de nouvelles données rendent la chose nécessaire. Les sceptiques loueront peut-être l’étude de Bent et autres, qui n’a rien découvert de positif à propos du chou palmiste nain, mais les croyants pourraient bien la rejeter, en y percevant des erreurs. Pas besoin d’invoquer le complot d’une compagnie pharmaceutique pour trouver une raison de rejeter les résultats d’une étude scientifique. L’étude parfaite n’est pas de ce monde, et il n’est pas difficile de découvrir des défauts dans presque toutes les études jamais effectuées. Elles n’ont pas duré assez longtemps. Le dosage étudié était trop faible ou trop fort; son administration était trop espacée ou trop rapprochée dans le temps. Le placebo n’était pas assez bien identifié. L’échantillon était trop restreint. Le processus de randomisation laissait à désirer, et ainsi de suite.

Qui plus est, chaque humain est un organisme biologique unique et extrêmement complexe. Les mêmes substances chimiques peuvent avoir des effets différents d’une personne à l’autre; elles peuvent même avoir des effets différents sur la même personne d’une fois à l’autre. Il n’est pas rare qu’une étude à double insu faite dans les règles de l’art contredise les résultats d’une étude antérieure (ce qui s’est produit avec l’étude de Bent et autres). Personne ne devrait s’étonner de ce qu’une étude éventuelle découvre que le chou palmiste présente un effet favorable sur l’hypertrophie bénigne de la prostate, mais si c’est le cas, ce ne sera pas le dernier mot en la matière. Éventuellement, on en arrivera bien à un consensus à propos de cette plante malodorante, mais même alors, quelques contradicteurs continueront de recommander et de vendre du chou palmiste à des malades inquiets de l’état de leur prostate. Quelques-uns d’entre eux fonderont leur croyance sur leur intuition, mais d’autres affirmeront que des études supplémentaires sont nécessaires, parce que, après tout, certaines ont déjà indiqué que la plante était efficace, et bien des hommes ne jurent que par elle. Il est possible que la prochaine étude prouve au-delà de tout doute raisonnable que la plante est efficace. Et si ce n’est pas le cas? Il sera toujours possible de continuer de faire se succéder les études...

Les études randomisées à double insu ne sont pas parfaites, mais elles sont nettement plus utiles que des anecdotes ou l’expérience personnelle, parce qu’elles nous permettent de réduire le plus possible l’effet de nos préjugés perceptuels et cognitifs dans nos observations. Nous sommes tous sujets à prendre nos désirs pour des réalités, à «vouloir faire nôtres les croyances réconfortantes et à accepter sans réserve les informations renforçant nos attitudes de base et notre estime personnelle» (Beyerstein, 1999). Nous voyons souvent des tendances là où il n’y en a aucune et découvrons un sens dans les coïncidences les plus diverses.

Les pionniers de la révolution scientifique connaissaient les grands risques que représente un raisonnement relâché, uni au penchant universel à sauter aux conclusions les plus plaisantes. En systématisant les observations, en étudiant des groupes importants plutôt que quelques individus isolés, en instituant des groupes de contrôle et en tentant d’éliminer les variables inutiles, ces penseurs innovateurs espéraient limiter l’action nuisible de ces failles de raisonnement, qui mènent à de fausses croyances sur le fonctionnement du monde. Ces mesures de protection disparaissent toutes quand on base ses décisions simplement sur les récits personnels de quelques clients satisfaits, et malheureusement, de telles anecdotes sont les articles de commerce de bien des praticiens de médecines «parallèles». Les psychologues qui s’intéressent aux biais en matière de jugement ont montré de façon répétée que l’inférence chez l’être humain est particulièrement vulnérable dans les situations complexes comme l’évaluation de résultats thérapeutiques, qui renferment un mélange de variables interagissant entre elles, ainsi qu’un certain nombre de pressions sociales. Ajoutez au tout poids pécuniaire rattaché à un résultat précis, et la possibilité de s’illusionner devient proprement immense (Beyerstein, 1999).

L’attrait de la médecine intégrative de Weil vient de ce qu’elle mêle des conseils et des connaissances médicales de bon aloi aux ouï-dire les plus illogiques. Par exemple, dans sa page Web sur la santé masculine, il donne des conseils sur les problèmes de prostate. Il recommande avec raison de modérer la caféine et l’alcool à ceux qui urinent trop souvent, puisque ces substances sont diurétiques. Mais il conseille également aux hommes de consommer davantage de soja, parce que «les hommes asiatiques présentent un risque moins élevé d’hypertrophie bénigne de la prostate, et certains chercheurs pensent que la chose est reliée à leur consommation d’aliments à base de soja». Comme Sally Fallon et Mary G. Enig le font remarquer, cependant, «selon la même logique, il faudrait mettre les taux élevés de cancer de l’œsophage, de l’estomac, de la thyroïde, du pancréas et du foie dans les pays d’Asie sur le compte de cette même consommation» (Soy Alert! 2001). Dans les cas d’hypertrophie bénigne de la prostate, Weil affirme aussi que le chou palmiste nain «peut être bénéfique», car «Des preuves cliniques ont montré que le chou palmiste nain peut contribuer à réduire la taille de la prostate, et qu’il peut favoriser le bon fonctionnement de cet organe». Or on sait maintenant que le chou palmiste ne contribue pas à réduire la taille de la prostate.

D’une façon plus positive, Weil conseille à ses lecteurs de dire à leurs médecins qu’ils utilisent de tels produits. En effet, nombre de médicaments sous ordonnance peuvent interagir avec les suppléments alimentaires en vente libre.

Pour les personnes intéressées aux solutions de rechange à la médecine scientifique, l’Université de l’Arizona semblent constituer une véritable Mecque. Non seulement cet établissement appuie le travail de Gary Schwartz et le Center for Frontier Medicine in Biofield Science, mais Andrew Weil se trouve à la tête de son programme de médecine intégrative. Pourquoi une université importante irait mettre en jeu sa réputation en appuyant de tels programmes? Parce que ces programmes sont populaires auprès des médias, de nombreuses écoles de médecine et des politiciens. Aux É.-U., des sommes considérables leur parviennent par l’intermédiaire d’organismes comme les National Institutes of Health, et les universités obtiennent une part importante de l’argent que reçoivent les chercheurs. Un jour, en rétrospective, on verra sûrement tout cette période de médecine «parallèle» comme un mouvement social soigneusement orchestré, qui aura mené à une espèce de délire collectif du même niveau que la tulipomanie des Pays-Bas au XVIIe siècle.

 

 

* Ray Hyman donne l’exemple d’un chiropraticien ayant accepté de se soumettre à une épreuve contrôlée à double insu de kinésiologie appliquée. Après avoir échoué, il a déclaré: «Vous voyez? C’est la raison pour laquelle nous n’en faisons plus. Ça ne marche jamais!»

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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