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Immunothérapie intégrative d'Issels

Joseph Issels

Création du médecin allemand Josef M. Issels (1907-1998), qui a établi sa clinique en Bavière en 1951. Issels voyait dans le cancer une « maladie systémique ». Il fallait le contrer par un traitement « holistique », « renforçant le système immunitaire », tout en retirant des sources d'inflammation comme les amygdales et les dents 1. À sa clinique, il traitait ses patients avec des toxines de Coley (des bactéries inertes), de l'hyperthermie, un régime spécial, l'injection de virus, des traitements à l'oxygène-ozone, et de la psychothérapie, entre autres choses. Il affirmait pouvoir guérir des patients incurables, et attirait ainsi de nombreux désespérés à sa clinique.

En 1960, on l'a accusé de fraude (pour avoir promis la guérison à des patients en phase terminale) et d'homicide involontaire (pour la mort de trois patients décédés tandis qu'ils étaient sous ses soins, après avoir refusé une opération qui aurait pu leur sauver la vie). Déclaré non coupable de fraude, il a été néanmoins condamné pour homicide involontaire, mais la décision a été renversée en 1964 par la Cour suprême d'Allemagne, apparemment convaincue qu'Issels s'était sincèrement cru capable de guérir ses patients.*

En 1970, un comité de chercheurs britanniques spécialistes du cancer a visité la clinique d'Issels et a publié un rapport à ce sujet dans The Lancet du 6 mars 1971. On peut y lire que même si Issels « croit de façon implicite à la valeur du traitement qu'il prodigue », sa croyance est erronée et son traitement, « inefficace ». À la clinique d'Issels, en Bavière, les visiteurs britanniques ont vu 121 patients, dont aucun ne présentait une régression tumorale complète. Les experts ont également rencontré 48 patients qui, disait-on, souffraient d'un cancer évolué contre lequel un traitement avait été appliqué avec succès. De ce nombre, 28 semblaient n'avoir présenté aucun signe de maladie au moment du traitement, 6 avaient été traités avec des agents cytotoxiques par le Dr Issels, 2 avaient fait l'objet d'une résection chirurgicale, et un dernier n'avait probablement jamais souffert du cancer. Parmi les onze qui restaient, et dont les tumeurs avaient peut-être réagi à un traitement, 8 ne présentaient « que des signes peu clairs », et 3 révélaient « des caractéristiques inhabituelles », comme la présence de tissu cicatriciel causé par des traitements de radiothérapie, et identifié comme des tumeurs par erreur. À partir de ce rapport et de l'absence d'essais indépendants, la American Cancer Society déclarait, dans son rapport de 1971 sur les méthodes de gestion du cancer dont l'efficacité n'avait pas été prouvée, que les traitements d'Issels ne montraient aucun signe d'avantages objectifs dans le traitement du cancer chez l'humain.

Selon le site Web Issels.com:

Après la mort du Dr Josef Issels en 1998, son œuvre a été reprise avec le même dévouement et la même intégrité par son épouse et collaboratrice de 40 années, Ilse Marie Issels, et leurs fils, le Dr Christian N. Issels [qui est naturopathe, et non médecin] et Hellmut J. Issels. Ils ont repris son travail avec de remarquables résultats.

On ne retrouve ces « remarquables résultats » dans aucune étude scientifique ni aucun essai clinique, toutefois. Il n'en est question que dans des témoignages et des publications venant d'Issels et de ses collègues. Aucun essai clinique indépendant n'a été effectué sur les traitements mis au point par le médecin allemand depuis le rapport de 1971 de la American Cancer Society. Ce qui ressemble le plus à des preuves scientifiques sur le sujet, ce sont des statistiques présentées dans Issels.com.

1. Dans le Clinical Trials Journal (Londres) 1970, no3, pages 357-366 (publication comportant un comité d'examen), Josef M. Issels, MD., rapporte dans l'article « Immunotherapy in Progressive Metastatic Cancer, A Fifteen Year Survival Follow-up » que d'un groupe de 370 patients souffrant de divers cancers qui ont reçu le traitement d'immunothérapie Issels peu de temps après une opération chirurgicale ou un traitement de radiothérapie, 322 (soit 87 %) étaient encore vivants et bien portants après cinq ans, sans rechute ni métastases détectables.

Oublions un moment qu'il s'agit du rapport d'une partie intéressée, et non d'un essai clinique indépendant. Tous les patients ont subi une opération ou un traitement de radiothérapie avant l'immunothérapie Issels. Même si toutes les données sont exactes, il est impossible de savoir si le taux de survie sur cinq ans de 87 % des patients est dû au traitement Issels. Il n'y avait aucun groupe de contrôle. Dans une étude digne de ce nom, on aurait classé au hasard la moitié des patients cancéreux dans un groupe qui n'aurait pas reçu le traitement Issels après la chirurgie ou la radiothérapie. On ne peut comparer ce chiffre de 87 % à rien de significatif. Pas étonnant que la American Cancer Society n'a eu qu'à jeter un coup d'œil à la chose pour déclarer qu'il n'y a aucune preuve d'avantages objectifs relativement au traitement inventé par Issels.

2. John Anderson, MD, professeur au King's College Hospital de Londres, a signalé un taux de guérison de 17 % de tumeurs métastatiques ayant fait l'objet d'un diagnostic histologique grâce à l'immunothérapie Issels. L'étude randomisée indépendante portait sur 570 patients présentant divers cancers après recours aux méthodes conventionnelles (General Practitioner, mars 1971, pages 15-16, Londres).

Anderson signale peut-être un taux de guérison de 17 % par le traitement d'Issels, mais le lien vers ce rapport n'indique pas qui a mené l'étude, comment elle a été effectuée ni où. Dans le rapport, on cite Anderson: « Je suis prêt à mettre sur pied un essai clinique à double insu à la faculté de Médecine du King's, afin de reproduire la thérapie Issels et la mettre à l'épreuve autant que possible dans les conditions où je l'ai observée ». Rien ne montre qu'Anderson ait jamais mené une telle étude clinique. Or une page Web de soutien à Issels indique que ce chiffre de 17 % venait d'Issels même, et non d'une étude randomisée avec groupe de contrôle.

Ce qui semble principalement attirer la faveur populaire pour relativement au traitement Issels, ce sont les témoignages et la liste de protocoles « non toxiques » aux noms ronflants qu'on retrouve dans son site Web:

Les protocoles d'immuno-oncologie intégrative Issels® peuvent se regrouper en deux approches, chacune complémentaire, et d'une importance égale à l'autre:
 
Des traitements dirigés spécialement contre les cellules et tumeurs cancéreuses, tels que des vaccins non toxiques et des thérapies cellulaires, de même que des traitements anticancer ciblant des gènes, et des protocoles de traitement standard personnalisés.
 
Des traitements non toxiques d'immuno-biologie de base visant à modifier le micro-environnement des tumeurs, qui jouent un rôle central dans la progression du cancer ou sa régression et sa disparition. Notre programme de traitement est applicable à tous les types et tous les stades de cancer, soit en combinaison avec des traitements standard, soit de façon indépendante.

Impressionnant, non? Tout comme ce qui suit:

Les protocoles d'immuno-oncologie intégrative Issels® incluent différentes combinaisons des modalités suivantes, selon le diagnostic individuel.
 
  • Vaccin autologue de cellules dendritiques cancéreuses
  • Vaccin bactérien de Coley
  • Vaccin contre le cancer de la prostate
  • Cellules NK activées
  • Cytokines autologues, pour continuer de renforcer le système immunitaire durant la phase des soins à domicile
  • Photophorèse extracorporelle
  • Cellules tueuses activées par les lymphokines - aussi connues sous le nom de cellules LAK
  • Procédure par cellules souches et cellules tueuses activées par les lymphokines
  • Hyperthermie systémique

En dépit de tout ce jargon, il n'y a jamais eu de véritable étude, adéquate et indépendante, du traitement Issels, pas plus avant le rapport de 1971 de la American Cancer Association qu'après. Les témoignages peuvent sembler persuasifs, mais les patients potentiels devraient se méfier du regain d'espoir qu'ils donnent à ceux qui cherchent désespérément un traitement quand tout le reste a échoué. Il faut se rappeler que les morts, les patients pour qui le traitement n'a pas marché (comme Bob Marley et Lillian Board) 2 ne peuvent plus témoigner, et l'on ne doit pas s'attendre à ce que les Issels mettent en relief leurs échecs. Nous n'avons aucun moyen de savoir si les personnes qui donnent ces témoignages ont reçu d'autres traitements chirurgicaux, chimiothérapiques ou radiothérapiques avant de passer à la thérapie Issels. Nous n'avons aucun moyen de connaître d'éventuelles erreurs de diagnostic ou de pronostic. Seules des études randomisées avec groupe de contrôle pourraient dissiper une bonne partie du doute et de l'incertitude soulevée par une collection d'anecdotes. En fin de compte, sans évaluation indépendante du traitement Issels, toutes les preuves en sa faveur sont biaisées et présentées par des parties intéressées.

Ainsi donc, malgré cette liste de protocoles aux noms très scientifiques et attrayants figurant dans Issels.com, malgré toutes les anecdotes enthousiasmantes, on peut, sans craindre de se tromper, conclure qu'il n'y a aucune preuve d'avantages objectifs relativement au traitement inventé par Issels.

 

 

Note 1 L'idée de retirer les dents, les amygdales et toutes les autres parties du corps susceptibles de causer une inflammation a été rendue populaire aux É.-U. par le psychiatre Henry Andrews Cotton (1876-1933), directeur médical du Lunatic Asylum du New Jersey. Cotton croyait que la maladie mentale était causée par des infections non traitées et pratiquait ce qu'il appelait de la « bactériologie chirurgicale ». Non seulement retirait-il les dents et les amygdales, mais il s'en prenait aussi « fréquemment à la rate, le côlon, les ovaires et autres organes ». Sans doute fondait-il sa pratique sur le fait que les patients souffrant d'une forte fièvre sont souvent la proie d'hallucinations. Il est difficile de croire, aujourd'hui, que Cotton a été « salué par le New York Times et la presse locale, de même que par des publications professionnelles internationales, comme un pionnier dans la recherche d'un meilleur traitement pour les patients des hôpitaux psychiatriques ».

À propos d'Issels, ce genre de manœuvre rend cependant perplexe, puisqu'il pensait qu'une inflammation menait à la disparition des tumeurs de certains patients.

 

Note 2 Dans Bob Marley, the Untold Story, Chris Salewicz décrit comment Marley a décidé de se rendre à la clinique d'Issels à Bad Wiesse, en Bavière - la Sunshine House Cancer Clinic. On avait diagnostiqué un mélanome chez Marley en 1977. En 1980, les médecins de l'Hôpital Sloan Kettering, qui avaient traité Marley par radiothérapie, lui annoncèrent qu'ils ne pouvaient plus rien pour lui. De 1939 à 1945, Issels a servi dans la Wermacht de Hitler comme officier SS, et l'on peut se demander si c'est à cette époque qu'il a commencé à se livrer à des expériences sur des sujets humains. Salewicz dit de la clinique Sunshine House qu'elle était un endroit « hostile et étrange ». On y a traité Marley pendant deux heures par jour de novembre 1980 jusqu'à ce qu'il quitte l'endroit en mai 1981. Il est mort à Miami, en route vers la Jamaïque.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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