Lyssenkisme

Épisode de l'histoire des sciences russe marqué par Trofim Denisovitch Lyssenko (1898-1976), agronome d'origine paysanne, dépourvu de culture scientifique. Au cours des règnes de Lénine, puis de Staline, Lyssenko fut l'un des principaux adeptes du mitchourinisme. I.V. Mitchourine, quant à lui, était un partisan des idées du naturaliste français Lamarck (1744-1829), lointain prédécesseur de Darwin. Le monde scientifique n'avait pas retenu le lamarckisme, inférieur à la sélection naturelle comme explication de l'évolution.

Trofim Denisovitch Lyssenko

Lamarck attribuait l'évolution à l'hérédité des caractères acquis. Par exemple, dans un environnement changeant où il devait brouter des arbres pour survivre, l'ancêtre de la girafe a pris l'habitude de tendre le cou. Cette façon de se nourrir et l'habitude ainsi créée se sont transmises aux autres générations. Avec le temps, le cou de l'espèce a fini par s'allonger.

Selon la théorie de la sélection naturelle, le long cou de la girafe résulte plutôt de conditions naturelles qui ont permis à l'espèce de se nourrir de feuilles haut perchées plutôt que de brouter l'herbe au sol, comme le font d'autres animaux bas sur pattes, au cou moins long. Il n'est pas question d'un comportement dirigé, adopté en réaction au milieu, et transmis aux générations subséquentes. Simplement, au sein d'un environnement donné, les feuilles des grands arbres constituaient une bonne source de nourriture pour les animaux possédant de longues pattes et de longs cou. En fait, en vertu de la sélection naturelle, s'il s'agissait là de l'unique source de nourriture disponible, seuls les animaux dotés de longs cou, ou de la faculté de grimper ou de voler pourraient survivre; tous les autres disparaîtraient. La sélection naturelle ne laisse aucune place à l'économie divine ni à quelque force du genre. En outre, la survie ne signifie rien en soi. Le concept de survivance du plus apte veut simplement dire que les espèces qui étaient en mesure de survivre l'on fait, sans que cela n'implique une supériorité de leur part. Elles ont survécu parce qu'elles étaient capables de s'adapter à leur milieu - parce qu'elles avaient de longs cous, par exemple, qu'une bonne source de nourriture leur était facilement accessible au sommet des arbres, et qu'aucun inconvénient grave ne découlait de leur grande taille. En effet, l'espèce qui deviendrait si grande qu'elle n'arriverait plus à se reproduire serait rapidement condamnée. De même, si les girafes n'avaient eu accès qu'à des feuilles produisant une substance les rendant stériles, l'espèce se serait éteinte, peu importe sa volonté de procréer.

Le lamarckisme obtient les suffrages de ceux qui font de la volonté un des principaux fondements de la vie, comme le philosophe français du vingtième siècle Henri Bergson. La sélection naturelle, ou darwinisme, par contre, est décriée par beaucoup de ceux qui croient que Dieu est à l'origine de tout, et que chaque chose possède une finalité : les théléologistes fondamentalistes. On pourrait croire que les marxistes favoriseraient le darwinisme et son concept de sélection naturelle, mécaniste, matérialiste, déterministe et dépourvu de finalité, tandis qu'on recruterait les lamarckistes chez les tenants du libre marché, partisans de la volonté, de l'effort, du travail acharné et du choix individuel. Mais l'Union soviétique n'était pas véritablement marxiste. La dictature du prolétariat y est rapidement devenue une dictature tout court, celle de Lénine, puis de Staline. Après la mort de ce dernier, le pouvoir s'est concentré dans les mains des chefs du Parti communiste, qui contrôlaient absolument tout, y compris l'économie.

C'est grâce à l'aval des autorités soviétiques que les théories de Mitchourine sur l'évolution purent s'imposer en URSS. Tandis que le reste du monde scientifique suivait la voie ouverte par Mendel et posait les fondements de la génétique, la Russie faisait tout pour interdire l'étude de cette nouvelle science en Union soviétique. Pendant que, partout ailleurs, la génétique devenait un des piliers de l'évolution, l'URSS appliquait des pressions politiques pour que ses chercheurs cessent d'y avoir recours.

Par la faute de Lyssenko, nombre de grands scientifiques, des généticiens qui rejetaient le lamarckisme en faveur de la sélection naturelle, ont été envoyés aux goulags ou sont tout simplement disparus. Lyssenko s'est imposé en URSS en 1948, au cours d'une conférence où il s'est livré à une violente charge contre la pensée “ réactionnaire et décadente ” de Mendel, désignant du même souffle ceux qui s'en réclamaient comme “ ennemis du peuple soviétique ” (Gardner 1957). Il annonça également que son discours avait reçu l'approbation du Comité central du Parti communiste. La plupart des scientifiques se soumirent, en publiant des lettres dans lesquelles ils avouaient leurs erreurs et louaient la sagesse du Parti. Ceux qui s'y refusèrent perdirent leurs postes. Certains furent envoyés dans des camps de travail, d'autres disparurent à tout jamais.

Sous la férule de Lyssenko, ce n'étaient plus les théories les plus probables, étayées par des expériences menées avec soins, qui servaient de fondement à la recherche scientifique, mais le dogme politique. La science se mit au service de l'état, ou plus précisément, de son idéologie. Les résultats étaient prévisibles : la biologie soviétique périclita. Les méthodes de Lyssenko ne furent condamnées par la communauté scientifique de son pays qu'en 1965, plus d'une décennie après la mort de Staline.

Une telle chose pourrait-elle se produire dans un pays démocratique? à en croire certains, c'est déjà le cas. Aux états-Unis, le mouvement créationniste a déjà essayé, parfois avec succès, d'empêcher qu'on enseigne l'évolution à l'école publique. En outre, plusieurs scientifiques bien connus, dont les travaux reçoivent un financement important semblent faire des recherches conditionnées par l'idéologie - non celle des Chrétiens fondamentalistes, mais la pensée des tenants de la supériorité raciale. Lyssenko était contre l'utilisation des statistiques, mais s'il avait compris combien elles peuvent être utiles au service de l'idéologie, il aurait sans doute changé d'avis. S'il avait vu ce que les J. Philippe Rushton, Arthur Jensen, Richard Lynn, Richard Herrnstein ou Charles Murray ont fait avec les chiffres pour prouver la validité de leurs théories sur la supériorité raciale, Lyssenko aurait sans doute créé un Bureau de la Statistique soviétique, afin de démontrer, par à la magie des nombres, la supériorité du lamarckisme sur la sélection naturelle et la génétique. Ces pseudo-scientifiques n'ont jamais manqué de transformer une corrélation statistique en explication causale pour leur idéologie raciste. Lyssenko n'aurait pas désavoué une telle méthode pour son dogme mitchourinien et lamarckiste.




Autres lectures :
  • D. Buiczn, l'éternel retour de Lyssenko (Copernic, 1978)
  • Joël et Dan Kotek, L'Affaire Lyssenko (éditions Complexe, 1986)
  • D. Lecourt, Lyssenko, Histoire réelle d'une “ science prolétarienne ” (Maspero 1976)
  • J. Medvedev, Grandeur et Chute de Lyssenko (Gallimard, 1971)
  • Trofim Denissovitch Lyssenko sur Wikipédia.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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