Manifestation

Prétendue façon, pour le commun des mortels, de faire de la magie ou des miracles sans recourir à des pouvoirs divins ni paranormaux. Il suffit simplement d’exercer sa volonté sur l’Univers. «C’est l’art de créer ce que l’on désire au moment où on le désire», explique John Payne (alias Omni, «être de lumière» canalisé par M. Payne).

La manifestation est un fourre-tout englobant la supposée réalité illusoire, chère au Nouvel-Âge, certaines techniques de visualisation, la pensée positive, l’établissement d’objectifs, la pensée sélective et le raisonnement post-hoc, le tout appuyé par une pléthore d’anecdotes. Elle est censée permettre d’obtenir ce que l’on désire par la transformation active des rêves en réalité plutôt que par l’attente passive de leur réalisation. Par exemple, Anne Marie Evers recommande l’«affirmation», selon elle, la meilleure des méthodes pour manifester ses désirs. La dame a même écrit un livre intitulé: «Affirmations: Your Passport to Happiness». On y retrouve le passage suivant:

Qu’est-ce que l’affirmation? L’affirmation est une déclaration d’acceptation servant à acquérir liberté, prospérité et paix à l’infini. L’affirmation est le véhicule de la manifestation du désir. C’est une profession de foi puissante et positive, récitée à voix haute et communiquée à l’Univers entier. La parole fait pénétrer pensées et images loin au fond du conscient et de l’inconscient. Il s’agit de se concentrer, longuement et sans faillir, sur chacun des mots et chacune des idées qu’ils recouvrent. Nous savons tous que la répétition est la voie royale de l’apprentissage.

D’après Madame Evers, la première chose à faire pour voir ses vœux exaucés consiste à «préparer le terreau de votre inconscient en commençant par pardonner à tout ce qui vous a déjà fait du mal, personne ou chose, puis en vous pardonnant vous-mêmes.» Ce peut sembler quelque peu mélodramatique lorsque tout ce qu’on vise, c’est faire fonctionner une porte de garage qui est tombée en panne. Jeannine, par exemple, ne s’est pas particulièrement souciée de pardonner lorsque sa porte de garage a fait des siennes. Elle a simplement suivi les conseils de Fred Fengler et Todd Varnum, soi-disant experts en manifestation et auteurs de Manifesting Your Heart’s Desire.

 Je me suis souvenue de votre livre et j’ai décidé de manifester mon désir. Je me suis mise à parler à la porte, en lui demandant de fonctionner. J’avais déjà l’habitude de parler à mes plantes, qui avaient tendance à montrer plus de vigueur, alors je me suis mise à parler à ma porte de garage. Après quelques minutes, j’ai actionné la commande et elle s’est ouverte sans aucun problème.  

Fengler et Varnum donnent d’autres exemples de manifestations réussies. Un correspondant anonyme leur a raconté comment il avait vendu son entreprise.

 J’ai décidé de manifester mon désir par la puissance de ma volonté. En allant me coucher cette nuit-là, j’ai dit à voix haute: «Ça va, l’Univers, je vais Te dire ce que je veux. Je veux une offre. Une bonne offre, Et même, j’en veux DEUX. Deux offres, DÈS DEMAIN!»
 
Le jour suivant s’est déroulé d’une manière parfaitement normale. J’ai «rappelé» à l’Univers qu’il était 16 h et que je fermais à 17 h 30. J’étais certain que l’Univers allait s’occuper de moi, quoi qu’il puisse arriver. Dix minutes plus tard, j’ai reçu l’appel d’un acheteur potentiel, qui m’a dit vouloir passer immédiatement me faire une offre. Dix minutes après sa visite, mon conseiller en affaires m’a téléphoné. Une seconde offre était en cours de rédaction et allait me parvenir dans les 24 heures, ce qui s’est réalisé.
 
J’ai accepté la première offre, et l’affaire s’est conclue sans anicroches en moins de deux semaines.

Voilà, c’est tout! Il suffit de dire à l’Univers ce que vous voulez pour l’obtenir! Que cela serve de leçon à toutes ces jeunes filles superstitieuses qui pendent un chapelet à leur corde à linge pour avoir du beau temps le jour de leurs noces.

Varnum explique qu’en s’affirmant face à l’Univers, le demandeur confère une énergie supplémentaire à ses émotions. Or, l’Univers écoute ceux qui font preuve d’une telle énergie, tant et aussi longtemps qu’ils sont prêts à accepter sans restriction ce que l’Univers a prévu à leur égard. Cette réserve rappelle ce que racontent les guérisseurs aux malades qu’ils ne parviennent pas à traiter: s’ils n’arrivent pas à se rétablir, c’est parce que leur foi est insuffisante. Ainsi, l’Univers ne comblera les vœux du demandeur que si ses désirs sont formulés adéquatement. Sinon, il devra faire tintin.

Il n’y a pas de hasard

Évidemment, les choses seraient bien moins spectaculaires si le demandeur obtenait ce qu’il veut par coïncidence plutôt que grâce à la manifestation. Il importe donc de nier l’existence du hasard. Par exemple, en recommandant un livre sur la manifestation, Fengler et Varnum écrivent:

Certains parlent de chance ou de coïncidence – ou tout simplement de magie. Il s’agit du don d’être au bon endroit au bon moment, afin de voir les occasions s’offrir à vous. Mais qu’arriverait-il si vous pouviez créer votre propre chance, multiplier les «coïncidences» et même faire intervenir quelques miracles dans votre vie de tous les jours? En puisant dans son expérience de plus de vingt ans dans le domaine de la manifestation, c’est très exactement ce que David Spangler nous apprend à faire. Ce nouvel ouvrage [Everyday Miracles: The Inner Art of Manifestation], dont on a dit qu’il s’agissait «d’une approche entièrement nouvelle, axée sur la spiritualité, au sujet de la puissance individuelle et de la réalisation des rêves», constitue une version complètement mise à jour et remaniée de son grand classique, Manifestation.

Les deux compères décrivent leur propre livre, Manifesting Your Heart’s Desire, comme une «étude» de trois ans, mais on n’y retrouve guère qu’un ramassis de témoignages recueillis auprès d’un groupe qui se réunit régulièrement pour apprendre diverses techniques de manifestation. Une des techniques les plus populaires est la visualisation.

Fangler et Varnum rapportent ainsi l’histoire d’une jeune fille qui éprouvait de la difficulté à monter un cheval. En se visualisant en train de monter de la façon recommandée par son instructeur, elle réussit très bien dès la leçon suivante. Il semble y avoir une différence marquée entre la visualisation et le fait de parler à sa porte de garage ou d’énoncer ses désirs à tout venant pour que l’Univers y prête l’oreille, mais dans les deux cas, on retrouve des points communs. La visualisation est une pratique mentale qui permet d’acquérir de la confiance en soi, et pour laquelle des objectifs clairs sont nécessaires. Prises ensemble, ces caractéristiques peuvent aider celui ou celle qui tente de réussir un exercice bien concret, comme monter à cheval ou frapper une balle de golf, mais jamais au grand jamais la visualisation ne pourra servir à modifier la réalité. Un golfeur aura beau visualiser un trou d’un coup jusqu’à la fin de son existence, rien ne garantit qu’il pourra jamais accomplir un tel exploit. Certains croient qu’on peut vaincre le cancer en visualisant de petits guerriers cellulaires combattant les cellules cancéreuses. Les possibilités qu’une telle visualisation amène l’effet désirée avoisinent le néant. Autant se visualiser en train de voler ou de soulever des montagnes. James Randi est prêt à verser un million de dollars à toute personne capable de réparer une crevaison uniquement par la visualisation, mais les pratiquants de la manifestation n’ont que faire de lui; ils n’ont qu’à s’imaginer en train d’empocher le magot, ou déclarer à l’Univers qu’ils veulent le gagner.

Parmi ceux qui pratiquent la manifestation, on retrouve également John Payne, d’Omni World, qui canalise une entité qu’il appelle Omni. Selon Payne,  

la manifestation est l’art de créer ce que l’on désire au moment où on le désire. Bien d’entre vous deviennent conscients que l’on crée sa propre réalité... Chacun des objets et événements de votre existence ont été créés par vous, que vous en soyez conscients ou non. Votre réalité, le plan terrestre, résulte de la conscience de masse de toutes les âmes incarnées au sein de votre système. Chacun des événements de vos vies tirent leurs origines d’une croyance et d’une émotion qui ont donné l’impulsion nécessaire à leur propre existence au sein de la réalité qui vous est familière. Dans nos domaines, ceux de l’essence pure et de la lumière, nous créons ce que nous voulons en un instant. Nous, Êtres de lumière, avons maîtrisé nos émotions et nos pensées, et sommes par conséquent en mesure de diriger nos énergies avec précision et clarté afin de créer ce que bon nous semble. Vous-mêmes êtes en train d’acquérir ce savoir-faire, et vous pouvez choisir de changer ce que vous vivez au sein de votre réalité au moment qui vous convient.

Si Payne et les autres Êtres de lumière peuvent vraiment créer ce qu’ils veulent en un clin d’oeil, ils ne veulent sans doute pas grand-chose, sinon que leurs adeptes se procurent leurs livres, cassettes, cristaux, etc. S’ils sont si puissants, pourquoi ne mettent-ils pas fin à la violence au Moyen-Orient ou en Afrique? À en croire Payne, sa bande d’Êtres et lui sont en mesure de faire du monde un véritable paradis. Pourquoi s’en abstiennent-ils? En fait, la raison est on ne peut plus claire: leur histoire de pouvoirs n’est que pure foutaise.

Si Payne se contentait de débloquer au sujet d’Omni et d’autres créatures lumineuses, on pourrait se contenter de hausser les épaules, mais il agrémente ses élucubrations métaphysiques de conseils sensés et, par là, suscite notre intérêt. Ainsi, il conseille, de façon aussi raisonnable qu’inattendue, de rédiger une liste des choses que l’on aime et des choses que l’on désire «créer». (Passons certaines libertés langagières à Payne, et supposons que le désir de cesser de fumer, par exemple, correspond en fait au désir de se créer soi-même en tant que non-fumeur.) Il conseille également de dresser une liste des craintes que l’on peut éprouver relativement à l’objectif à atteindre, autrement dit, une liste des obstacles possibles. Écrire, dit-il, est une façon de «penser à voix haute». Mais la différence entre songer à cesser de fumer, écrire «Je vais cesser de fumer le 17 novembre» et annoncer ses intentions à son entourage est énorme. Une pensée silencieuse ou un souhait ne possède pas la même vigueur qu’un engagement verbal, qui est beaucoup plus susceptible de mener à des gestes concrets.

Malheureusement, Payne noie ses bons conseils sous un flot de pataphysique. Il recommande qu’on écrive ses objectifs

à l’aide de la main non dominante, soit la main droite pour les gauchers et la main gauche pour les droitiers. En employant la main non dominante pour écrire les réponses qu’on obtient quand on découvre ses croyances cachées, on arrive à utiliser la sagesse intérieure profonde de l’enfant en soi et de l’âme. En dévoilant ainsi le soi intérieur et ses vérités, on peut en arriver à des niveaux sans précédents d’unification et d’harmonie. 

Et comment l’utilisation de la main non dominante mène-t-elle aux tréfonds de l’âme? Là-dessus, l’auteur reste tristement muet.

Payne recommande également de visualiser l’obtention de ce qu’on recherche et de tenir un journal. Il s’agit probablement d’un concept utile pour ceux qui éprouvent de la difficulté à identifier leurs objectifs et les façons de les atteindre, de même que pour ceux qui ont tellement de buts en tête qu’il leur est difficile de se les rappeler tous, et encore plus de concevoir des plans pour les atteindre. Il est également bon de se donner un peu de temps, chaque jour, pour prier, créer des cérémonies sacrées ou transcrire un mantra. De telles périodes seraient sans doute plus utiles si on les consacrait à réfléchir, à planifier ou à tenir un journal.

Payne conseille aussi de se constituer un réseau d’amis, de se créer un groupe d’interlocuteurs avec lesquels il sera possible de parler objectifs et manières de les atteindre. Ce n’est sûrement pas une mauvaise idée, pour quiconque a des buts en commun avec ses amis, mais qu’arrive-t-il si tout le monde a des buts différents? À moins que le groupe ne discute que de choses très générales, comme la réussite, ou l’atteinte d’objectifs. Ah, oui... Payne recommande que tous les membres du groupe répètent trois fois son nom à voix haute au début de la réunion, afin de conférer une énergie spéciale à leurs travaux.

Malgré le caractère «manifestement» spécieux de ce que racontent les partisans de la manifestation, certaines des techniques qu’ils recommandent en valent la peine. Par exemple, mieux vaut être précis dans ses objectifs; simplement déclarer: «Un jour, je vais visiter la Nouvelle-Zélande» risque fort de ne mener nulle part. En précisant ce que l’on recherche, en insistant pour l’obtenir, en écartant les obstacles et en déterminant ce qui est nécessaire pour satisfaire ses désirs, on augmente grandement ses chances de réussite. Malheureusement, une bonne partie de la manifestation semble plutôt reposer sur un rejet de la réalité et des coïncidences, et sur le recours au raisonnement post-hoc et à la pensée sélective.

L’un des avantages de la manifestation pourrait être qu’elle détourne des événements négatifs de la vie qui échappent à notre volonté. En se concentrant sur ce que l’on désire, on tend peut-être à oublier les coups que le sort nous a réservés. En adoptant des objectifs précis, on devient plus susceptibles de voir les problèmes comme des obstacles à surmonter plutôt que comme des montagnes infranchissables.

D’un autre côté, il est sans doute déprimant de croire que si on ne peut obtenir ce qu’on veut, c’est que nos désirs n’ont pas été formulés avec toute l’énergie nécessaire.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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