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Fausse controverse

(manufactroversy)

Depuis la naissance de la rhétorique, des personnes mal intentionnées ont utilisé leur pouvoir de persuasion pour tromper le public, ce qu'on n'a pu contrer que par la vigilance et de vigoureuses mesures de contre-persuasion.
Leah Ceccarelli*
 
De plus en plus, nous faisons dans le sensationnalisme, le potin, la controverse artificielle, au lieu de rapporter la version la plus fiable qui se puisse obtenir de la vérité. Nous sommes devenus des écervelés.
Carl Bernstein, à propos des médias d'affaires publiques*
 
Notre produit, c'est le doute.
Document n° 68056 1778-1786 de Brown et Williamson, fabricants de produits du tabac*
 

Entreprise de désinformation qui consiste en la création de toutes pièces d'une controverse dans le but de semer la confusion dans l'esprit du public. Il s'agit de faire passer pour hautement contestée une question dont on est en fait raisonnablement certain. Parmi les exemples les plus connus, on retrouve:

  1. La campagne de l'industrie du tabac visant à faire croire que la cigarette ne cause pas le cancer du poumon;
     
  2. La campagne «Abordons la controverse» du Discovery Institute des É.-U. contre l'enseignement de l'évolution;
     
  3. La campagne des négationnistes des changements climatiques;
     
  4. La campagne des négationnistes du VIH/sida;
     
  5. La campagne accusant les vaccins de causer l'autisme*;
     
  6. La campagne visant à faire croire que les téléphones cellulaires provoquent le cancer du cerveau*;
     
  7. La campagne des parapsychologues visant à convaincre le public que des études scientifiques ont démontré l'existence du phénomène psi 1, 2, 3;
     
  8. Les diverses campagnes visant à faire croire que l'acuponcture, l'homéopathie et d'autres formes de thérapies parallèles affichent des résultats supérieurs à l'effet placebo.

Selon Leah Ceccarelli, professeure de rhétorique, les créateurs de controverses artificielles sont «motivés par des questions financières ou des idéologies extrémistes, et cherchent à semer le doute dans l'esprit du public à propos de questions faisant pourtant l'objet d'un consensus».* Elle ajoute que ces champions de la désinformation imaginent souvent des théories de complots, et consacrent de fortes sommes à la diffusion de leurs mensonges, comme le font les pétrolières à propos des changements climatiques. Ils aiment également se plaindre de ce qu'on «les persécute parce qu'ils osent remettre en question des dogmes scientifiques».

Les controverses non fondées favorisent la peur, l'incertitude et le doute. Elles répandent l'idée fausse voulant que des connaissances scientifiques fiables doivent être absolument indubitables. Exiger qu'on ne puisse remettre en question des connaissances pour qu'on les considère valables d'un point de vue scientifique est hypocrite. C'est aussi l'équivalent, dans le domaine des sciences, de l'obstruction systématique en politique. Il est évident que dans une certaine mesure, toute connaissance scientifique est appelée à demeurer incertaine.

La fausse controverse entourant la vaccination constitue une menace importante contre la santé publique. Elle a eu un effet tel que bien des personnes sensées et instruites ne font plus vacciner leurs enfants contre des maladies comme la rougeole. Le Dr Harriett Hall écrit qu'à l'origine de cette entreprise de désinformation, on retrouve

les agissements de pseudo scientifiques et de chercheurs malhonnêtes, de l'inconduite professionnelle, de la fraude pure et simple, des mensonges, de la fausse représentation, de l'irresponsabilité journalistique, une publicité médiatique mal à propos, un manque de jugement, des déclarations de célébrités qui croient en savoir plus long que tout le corps médical, et celles de quelques médecins imprévisibles qui auraient bien fait de réfléchir avant de dire n'importe quoi».

L'une des raisons pour lesquelles il est facile de berner le public à propos de questions scientifiques, c'est la méconnaissance qu'on a non seulement de questions scientifiques précises et complexes,* mais aussi du fonctionnement même de la science. La chose vaut aussi bien souvent pour le journaliste moyen, qui exacerbe le problème en se fiant à des célébrités plutôt qu'à des experts à propos de questions scientifiques. Ainsi, quand Diane Sawyer, du service des nouvelles d'ABC, aux É.-U., a fait un reportage sur une nouvelle étude montrant qu'une alimentation spéciale n'avait aucun effet sur l'autisme, elle n'a pas interviewé de scientifiques. Elle s'est tournée vers Jenny McCarthy, l'un des porte-étendards de la campagne antivaccination aux États-Unis. McCarthy lui a dit que les scientifiques devaient prendre les anecdotes au sérieux, qu'à l'instar d'autres pères ou mères d'enfants autistes, elle avait eu recours à un régime alimentaire spécial, et qu'elle savait que ces régimes marchent. Sawyer ne s'est aucunement interrogée sur l'ignorance profonde dont son invitée faisait preuve au sujet de la façon dont fonctionne la science, qui met en œuvre des essais contrôlés randomisés justement pour contrer les biais comme celui dont fait preuve McCarthy. Le chercheur Phil Plait commente:

Tout d'abord, les chercheurs ont bel et bien pris au sérieux ces anecdotes. C'est la raison pour laquelle ils ont enquêté sur des liens possibles entre les troubles gastro-intestinaux, les régimes alimentaires et l'autisme. Aucun lien n'a été établi.
 
Ensuite, McCarthy confond anecdotes et données. Comme je l'ai dit auparavant, les preuves anecdotiques forment le point de départ de la recherche, pas son point d'arrivée. C'est là tout la différence entre la science (le monde réel, autrement dit) et la bêtise. On peut se persuader de toutes sortes d'inepties par l'expérience personnelle.

Selon la professeure Ceccarelli, les fabricants de pseudo controverses réussissent également à duper le public parce qu'ils

... invoquent habilement des valeurs partagées à la fois par les scientifiques et le public américain, comme la liberté de parole, le doute inquisiteur et la force révolutionnaire des idées nouvelles contre l'orthodoxie répressive.

En plus de prôner le respect des divergences d'opinion, les adeptes du dessein intelligent se cachent derrière la liberté de parole et la liberté d'expression du corps professoral.

Les parapsychologues se sont livrés à des efforts concertés pour se présenter comme de «véritables scientifiques» aux yeux du public, tout en désignant les sceptiques de «pseudo sceptiques». Ils pensent ainsi faire croire à d'importantes divergences d'opinions chez les scientifiques au sujet des phénomènes paranormaux.

Le président de l'Afrique du Sud, Thabo Mbeki, a condamné la communauté scientifique pour «sa campagne d'intimidation et de terrorisme intellectuel, selon laquelle la seule liberté que nous ayons consiste à accepter ce qu'elle décrète être la vérité scientifique établie».*

Il paraît évident que les fabricants de fausses controverses feraient face à davantage d'opposition si le public et les médias en savaient plus long sur la nature du travail scientifique. Pourquoi notre culture est-elle si éloignée de la science? Certains experts, comme Chris Mooney et Sheril Kirshenbaum, accusent les scientifiques de ne pas communiquer de façon attrayante et non condescendante avec le public. Bien sûr, certains chercheurs font montre d'arrogance et de condescendance, mais il est peu probable que le comportement de quelques personnes puisse expliquer l'ignorance du public en matière de sciences. On peut sûrement accuser en partie l'habileté rhétorique de ceux qui manipulent la presse et l'opinion publique. Ils excellent à créer, entre autres, l'image du chercheur arrogant, répressif, dissimulateur et autoritaire. Ces manipulateurs sont également bien conscients du fait qu'il est plus facile d'invoquer les émotions que des preuves pertinentes. Nourrir les préjugés et les modes de pensée biaisés est plus efficace que tenter de convaincre tout le monde qu'il faut s'affranchir de ses idées reçues pour découvrir la vérité. Ils savent qu'en suscitant le doute, ils créent l'incertitude, et que l'incertitude est leur meilleur allié.

On peut constater facilement comment notre manque de connaissances scientifiques n'a rien à voir avec une pénurie d'informations. Bien d'entre nous s'avèrent incapables d'avoir un accès à ces informations, ne savent pas quoi en faire, ou ne peuvent l'évaluer correctement s'ils réussissent à mettre la main dessus. À qui la faute? Les citoyens, pris individuellement, et les journalistes doivent assumer une partie du blâme. Comprendre la marche de la science peut être ardu. D'un autre côté, pas besoin d'être grand clerc pour apprendre à évaluer de façon critique les rapports de cause à effet, ou pour savoir comment se défendre contre ceux qui cherchent à nous manipuler en se servant de nos préjugés innés. Fournir de la bonne information n'est pas un problème; on en trouve facilement et en abondance autour de soi. Montrer la véracité de faits d'une façon non rebutante n'a rien d'impossible non plus; beaucoup d'enseignants et de scientifiques l'ont fait et continuent de le faire. Blâmer quelques scientifiques arrogants ou quelques manipulateurs cherchant à faire croire à des complots pour cacher la vérité de la part de scientifiques arrogants est trop simpliste.

Plutôt que de s'en prendre à tout le monde à propos de notre manque de familiarité avec la science, mieux vaut chercher à voir ce qu'on peut faire pour y remédier. Aux membres du public et aux journalistes de se responsabiliser et de chercher à s'informer sur la nature de l'activité scientifique. Quant aux chercheurs, ils doivent se doubler d'éducateurs - chacun d'entre eux, en tout temps. Ceux d'entre nous qui ne sont pas des scientifiques, mais qui comprennent l'art de la rhétorique et la puissance des préjugés cognitifs, perceptuels et affectifs qui nuisent à notre capacité d'évaluer l'expérience personnelle et les affirmations scientifiques doivent aussi se transformer en éducateurs - chacun d'entre nous, en tout temps. Il ne suffit pas de dénoncer les fabricants de controverse. Il faut encore expliquer, de façon simple et attrayante, si possible, les erreurs, les mensonges, la fraude, la malhonnêteté, l'incorrection, les fausses représentations et l'irresponsabilité de ceux qui se rendent coupables de désinformation, de même que de ceux qui la rapportent dans les médias sous prétexte de faire preuve d'équité et d'objectivité.

On ne peut forcer autrui à devenir meilleur ni à apprendre comment fonctionne la science, ou pourquoi les anecdotes, quoiqu'elles soient de puissants éléments de persuasion, peuvent mener à de dangereuses illusions. Le mieux que l'on puisse faire est de tenter de révéler au grand jour les fausses controverses les plus pernicieuses, en évitant de combattre la rhétorique par la rhétorique, le mensonge par le mensonge.

Des huit controverses factices qu'on a signalées au début du présent article, on a pu en contrer efficacement quatre, sinon les oblitérer. La plupart des gens, comme la plupart des journalistes, ne prennent plus au sérieux l'idée que le tabac ne cause pas le cancer du poumon, que le dessein intelligent est un concept scientifique, que le VIH ne cause pas le sida, ou que le téléphone cellulaire provoque le cancer du cerveau. Ceux qui nient la réalité des changements climatiques continuent de compter des points, tout comme ceux qui luttent contre la vaccination. Un nombre important de personnes croient encore à la réalité des phénomènes paranormaux, mais il est peu probable que ce soit à cause des manœuvres des parapsychologues. Maintenant que le système de santé fait l'objet d'un débat national aux É.-U., on peut s'attendre à une vaste campagne de désinformation au sujet des «médecines» parallèles. Des experts ont anticipé le phénomène et travaillent d'arrache-pied pour que la question des soins de santé soit envisagée avant tout de manière scientifique.

 

Voir également: Contraireux et Pseudo symétrie.

 

9 juillet 2009. Tiré du rapport sur l'enquête menée par le Pew Research Center pour People & the Press, en collaboration avec l'American Association for the advancement of Science.

Lorsqu'il est question de problèmes de scientifiques, les différences entre le public et les chercheurs sont importantes. «Fait le plus marquant, 87 % de scientifiques disent que l'être humain et l'ensemble du vivant ont évolué au cours de l'histoire, et que l'évolution résulte de processus comme la sélection naturelle. Seulement 32 % du public croient cette proposition vraie.»

«En outre, le quasi consensus, parmi les scientifiques, au sujet du réchauffement climatique, ne se reflète pas au sein du public. Tandis que 84 % des chercheurs pensent que la Terre se réchauffe à cause de l'activité humaine, entre autres, l'utilisation de combustibles fossiles, seulement 49 % du public est de cet avis.» [Et seulement 35 % du public pense que le réchauffement climatique constitue un problème grave.]

 

25 février 2009. Tiré d'une enquête nationale commandée par la California Academy of Sciences. «Seulement 53 % des adultes savent combien la Terre met de temps pour tourner autour du Soleil. Seulement 59 % des adultes savent que les premiers humains et les dinosaures ne cohabitaient pas. Seulement 47 % des adultes peuvent évaluer approximativement le pourcentage de la surface de notre planète qui est couverte d'eau. Seulement 21 % des adultes ont répondu correctement aux trois questions.»

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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© 2014 Robert Todd Carroll (version anglaise)
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