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Lavage de cerveau

(manipulation mentale et contrôle de l’esprit)

Technique permettant de gagner une emprise totale sur les pensées et agissements d’autrui sans son consentement. De façon générale, ce concept implique l’abandon par la victime d’attitudes ou de principes qui lui sont chers en matière de politique, de société ou de religion, ou encore son acceptation d’idées entièrement contraires à ses principes habituels. D’autre part, on établit souvent un lien entre lavage de cerveau et propagande.

Le contrôle de l’esprit: des faits et des mythes

Beaucoup de conceptions erronées circulent à propos du contrôle de l’esprit. À en croire certains, il engloberait les efforts que déploient les parents pour élever leurs enfants selon certaines normes sociales, culturelles, morales et personnelles. D’autres pensent qu’utiliser des techniques de modification du comportement pour changer ses propres habitudes relève du lavage de cerveau, qu’on ait recours à l’autodiscipline et à l’autosuggestion ou encore à des ateliers ou des cliniques. On considère parfois la publicité, voire la séduction sexuelle comme des formes de contrôles de l’esprit, tout comme la pratique de certains violeurs, qui administrent des drogues à leurs victimes afin d’abuser d’elles.

On évoque aussi le lavage de cerveau à propos de méthodes de recrutement employées par des groupes religieux ou nouvel-âgeux. Beaucoup pensent que les otages qui finissent par éprouver de la sympathie envers les membres de groupes terroristes qui les ont enlevés (le fameux syndrome de Stockholm) ont été victimes d’un lavage de cerveau, tout comme l’épouse qui demeure auprès de son conjoint malgré les mauvais traitements qu’il lui fait subir. On croit que les messages subliminaux intégrés à la musique d’ambiance, à la publicité ou à certains cours de croissance personnelle sur cassettes constituent une forme de contrôle de l’esprit. On inclut aussi dans cette catégorie les armes au laser, les antennes à rayonnement isotrope, l’utilisation des infra-sons, les générateurs d’impulsions magnétiques non nucléaires, ainsi que les émetteurs de micro-ondes à haute puissance destinés à désorienter et à perturber leurs victimes. Enfin, beaucoup voient dans les techniques de lavage de cerveau employées par les Chinois durant la guerre de Corée (torture, privation sensorielle, etc.) et la présumée création de zombies dans la religion vaudoue des formes de contrôle de l’esprit.

Enfin, pouvoir hypnotiser un sujet ou le programmer de façon à ce qu’il obéisse au doigt et à l’œil sans avoir l’impression de suivre des ordres relèverait clairement du contrôle de l’esprit.

Dissiper les malentendus

À toutes fins pratiques, une telle imprécision rend le terme inutile. Pour mieux cerner le problème, éliminons d’abord de la liste des techniques de lavage de cerveau tout ce dans quoi le libre-arbitre du sujet demeure. Le contrôle de ses propres pensées et agissements par l’autodiscipline ou grâce à un apport extérieur constitue un sujet intéressant, mais il n’a rien à voir avec le lavage de cerveau ni le contrôle de l’esprit.

Recourir à la menace ou à la force pour manipuler les gens ou les forcer à agir dans le sens voulu ne constitue pas une forme de contrôle de l’esprit. L’Inquisition n’a jamais étendu son emprise jusqu’à l’âme de ses victimes. La soumission obtenue par la force disparaît en même temps que la menace dont on s’est servi. On ne contrôle pas l’esprit de quelqu’un qui va se dérober à la première occasion.

On ne contrôle pas l’esprit d’une femme quand on lui administre une drogue qui lui fait perdre connaissance afin d’abuser d’elle. Employer un générateur de fréquences pour causer des maux de tête chez un prisonnier ou le désorienter, ce n’est pas contrôler ses pensées. On ne devient pas maître de la conscience de quelqu’un parce qu’on a rendu cette personne incapable d’agir à sa guise. Le contrôle de l’esprit implique une domination profonde et durable sur la pensée même d’autrui.

Lavage de cerveau et fiction

Quelques-uns des mythes les plus répandus à propos du lavage de cerveau viennent d’œuvres de fiction comme The Manchurian Candidate. Dans ce film, des communistes programment l’esprit d’un soldat de façon à ce qu’il réagisse à des suggestions post-hypnotiques et commette des meurtres dont il ne conservera aucun souvenir. D’autres films ou romans montrent des thérapeutes sans scrupule qui emploient l’hypnose pour abuser de jolies filles ou les transformer en espions ou en assassins robots. L’un de ces romans prétendait même reprendre une histoire vraie (The Control of Candy Jones, par Donald Bain, Playboy Press, 1976). Toutes ces fictions à propos de l’hypnose ne sont rien moins que des idées chimériques.

L’imagination d’auteurs de fiction nous a également donné toutes sortes de drogues et de gadgets électroniques (y compris des implants cérébraux) servant à contrôler le comportement d’individus. Bien entendu, il est établi que des lésions cérébrales, l’hypnose, certaines drogues ou une stimulation du cerveau ou du réseau neuronal peuvent avoir des effets sur la pensée, les mouvements corporels et le comportement. Mais nos connaissances actuelles sur la stimulation chimique ou électrique du cerveau sont si faibles qu’il serait impossible, à partir de la technologie dont nous disposons, d’obtenir quoi que ce soit de l’ordre de ce qu’on retrouve dans nos romans en matière de contrôle de la pensée. Des scientifiques ont réussi à obtenir des résultats prévisibles, comme l’effacement de certains souvenirs ou l’apparition de désirs précis, mais jamais d’une façon non intrusive, qui permettrait de diriger un nombre important de pensées ou d’agissements. On peut certainement croire qu’un jour, nous serons en mesure de créer un appareil qui, une fois implanté dans le cerveau, nous conférera une emprise totale sur son porteur grâce à des stimuli chimiques ou électriques, mais ce n’est pas le cas à l’heure actuelle, et ce ne peut l’être, vu l’état actuel de nos connaissances dans le domaine des neurosciences. (Signalons toutefois que deux chercheurs en neurosciences de l’Emory University des États-Unis, Roy Bakay et Philip Kennedy, ont mis au point un implant cérébral qu’on peut activer par la pensée, de façon à faire se déplacer le curseur d’un écran d’ordinateur.)*

Sommes-nous contrôlés par l’État?

On semble croire de plus en plus que le gouvernement américain, par l’intermédiaire de certains de ses organismes comme le CIA, a recours à toutes sortes d’inventions infernales pour perturber les fonctions cérébrales. On a déjà évoqué les armes au laser, les antennes à rayonnement isotrope, les infra-sons, les générateurs d’impulsions magnétiques non nucléaires et les émetteurs de micro-ondes à haute puissance. De fait, il est maintenant établi que certains organismes gouvernementaux ont déjà mené des expériences sur le contrôle de l’esprit et le lavage de cerveau, avec ou sans le consentement de leurs sujets (Scheflin, 1978). On ne devrait pas rejeter d’emblée les affirmations de ceux qui se présentent comme des victimes de telles expériences. Étant donné le caractère amoral de nos militaires et de nos agences de renseignement, ainsi que leurs activités passées, elles sont malheureusement plausibles. Par contre, de telles armes expérimentales, destinées à perturber le fonctionnement du cerveau, ne doivent pas être vues comme des moyens de contrôler l’esprit. Désorganiser la pensée d’un sujet, désorienter cette personne ou l’affaiblir par des moyens semblables, ce n’est pas lui laver le cerveau. Faire en sorte qu’un homme ou une femme perde le contrôle de soi en ayant recours à des produits chimiques ou des appareils électroniques, ce n’est pas exercer un contrôle mental. Il est à peu près certain que nos gouvernements n’ont pas les moyens d’étendre leur emprise sur nos esprits, même s’il est clair que bien des gens au sein de bien des gouvernements rêvent de la chose en secret.

Quoi qu’il en soit, une bonne partie de ce que racontent ceux qui se croient manipulés à l’aide de ces armes expérimentales ne semble pas plausible. Il paraît très peu probable, par exemple, qu’on puisse se servir d’ondes radio ou de micro-ondes pour faire entendre des voix. Nos corps sont constamment traversés par des ondes de toute nature et de toutes les fréquences. Si nous allumons la radio ou la télé pour entendre ou voir les sons et les images que transportent ces ondes, c’est que nous avons besoin de ces appareils pour «décoder» ce que nous ne pourrions pas percevoir autrement. Ce que nous savons de la vision et de l’audition ne nous permet pas de croire que l’envoi de signaux électroniques directement au cerveau permettrait à un sujet d’entendre et de voir le contenu de ces signaux. Un jour, il sera peut-être possible de stimuler un réseau précis de neurones pour que des sons ou des images apparaissent dans le cerveau d’un sujet, mais c’est loin d’être chose faite. Et encore là, il ne s’en suivrait pas nécessairement que le pauvre sujet, aux prises avec des hallucinations intempestives, se sentirait obligé de leur obéir. Qui irait assassiner le président parce que des voix l’exigent, même poliment? Entendre des voix est une chose, leur obéir en est une autre. Nous n’avons pas tous la foi d’Abraham

Il semble qu’on puisse tracer des parallèles intéressants entre ceux qui croient avoir été enlevés par des extra-terrestres et ceux qui se pensent manipulés par le CIA à l’aide d’implants. Jusqu’à présent, par contre, ces derniers n’ont pas pu trouver leur John Mack, ce psychiatre de Harvard qui prétend que la meilleure explication à propos de ces histoires d’enlèvements, ce n’est pas qu’il s’agit d’hallucinations ni d’inventions, mais bien de récits véridiques. En fait, le groupe des soi-disant victimes du CIA se plaint souvent qu’aucun psychiatre ne les prend au sérieux. Autrement dit, ils ne trouvent que des spécialistes qui veulent traiter leur délire au lieu de les aider à prouver qu’ils sont victimes d’un sombre complot. La chose a cependant une conséquence heureuse: il est peu probable qu’on finisse par accuser des thérapeutes d’avoir, par intérêt financier, encouragé les idées délirantes de cette catégorie de patients. Malheureusement, nombre de soi-disant victimes de lavage de cerveau croient qu’on prétend soigner leur délire uniquement dans le cadre d’une conspiration servant à dissimuler le fait qu’ils ont été victimes d’expériences de contrôle de l’esprit. Certains vont jusqu’à penser que le syndrome du faux souvenir s’inscrit dans cette conspiration, que le concept du faux souvenir est une machination destinée à empêcher qu’on prenne au sérieux ceux qui prétendent se rappeler qu’ils ont servi de cobayes à des expériences de ce type dans le passé. Il semble impossible qu’il ne ce soit pas trouvé une armée de psychothérapeutes nouvel-âgeux prêts à les prendre au sérieux, ou même à prétendre qu’ils ont été des victimes eux-mêmes.

Publicité subliminale et contrôle de l’esprit

Sur un mode moins dramatique, on pourrait aborder la question des messages subliminaux comme moyen de diriger les comportements. Malgré la croyance répandue dans le pouvoir de tels messages, les preuves de leur efficacité repose essentiellement sur des anecdotes et des études non scientifiques menées par des parties intéressées. On cherchera en vain de vraies études scientifiques montrant que des messages inaudibles cachés dans la musique d’ambiance, qui incitent à ne pas voler ont fait baisser de façon sensible les vols par des clients ou des employés, ou que des messages subliminaux intégrés dans des films font grimper en flèche la vente de boissons et de maïs soufflé dans les cinémas.

Harcèlement et intimidation ne constituent pas du lavage de cerveau

De ce qui précède, on peut conclure que bien des pratiques vues comme des tentatives de contrôle de l’esprit se définiraient mieux par des termes comme modification du comportement, perturbation de la pensée, inhibition de l’activité cérébrale, manipulation du comportement, coercition ou harcèlement électronique. On n’est pas en train de transformer tout le monde en robot par l’hypnose ou des implants cérébraux. En outre, il devrait être clair qu’étant donné l’état actuel des connaissances en neurosciences, les techniques de contrôle de l’esprit qui sont les plus susceptibles de fonctionner demeurent grossières, et leur mécanismes sont encore mal compris.

Ainsi donc, si l’on restreint notre définition du contrôle de l’esprit aux cas où on réussit à contrôler les pensées et agissements d’une autre personne à son insu et sans son consentement, notre liste d’exemples initiaux ne se ramènera plus qu’à cinq points: les tactiques de recrutement employées par certains cultes religieux ou Nouvel-Âge, la manipulation exercée par certains conjoints violents, le syndrome de Stockholm, le lavage de cerveau imputé à l’armée chinoise durant la guerre de Corée et la présumée création de zombies dans la religion vaudoue. On peut immédiatement mettre ce dernier exemple sur le compte de la fraude ou de l’utilisation de substances débilitantes sur les victimes.

L’épouse terrorisée par son conjoint n’est pas sujette à un contrôle de son esprit; elle est victime de la violence qu’on exerce sur elle et de la peur qui en découle. On objectera qu’il semble y avoir des cas où des femmes battues aiment véritablement leur homme et croient dur comme fer être aimées en retour. Elles restent, malgré les sévices, non pas parce qu’elles craignent les représailles si jamais elles fuient, mais parce qu’elle ne désirent pas du tout partir. Peut-être... Mais il est également possible que ces femmes se refusent à quitter le foyer parce qu’elles dépendent entièrement de leur conjoint violent ou parce qu’elles n’ont nulle part où se réfugier. Le mari qui parvient à réduire sa femme à un état de dépendance complète pourra sûrement contrôler ses agissement, mais qu’en sera-t-il de son esprit? Dans quelle mesure un conjoint violent peut-il priver son époux ou son épouse de son libre arbitre? Certes, il peut réduire sa liberté d’action à un point tel que l’autre n’aura plus le choix que de rester et de subir, mais quelles sont les probabilités qu’une telle chose arrive? Il semble plus fréquent que ce soit la victime elle même qui réduise le nombre d’options dont elle dispose en rationalisant le comportement du conjoint violent, en se convainquant que la situation va s’améliorer et que tout ne va pas si mal. Si le conjoint violent n’a pas constamment recours à la brutalité ou aux menaces, et que son épouse ou son époux demeure à ses côtés, ce pourrait être en raison de choix antérieurs. Par exemple, chaque fois que la victime a été maltraitée par le passé, elle a préféré ne pas agir. Ou alors, son conjoint l’a persuadée de rester en exprimant des regrets, en promettant de changer. Sinon la relation est fondée sur la crainte et la violence, ce qui n’a rien à voir avec le contrôle de l’esprit. La femme qui se trouve sous la coupe d’un conjoint violent n’est pas victime d’un lavage du cerveau. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut sympathiser avec elle ni lui offrir de l’aide si elle le demande. Ses problèmes viennent d’un manque de chance ou de mauvais choix, mais pas d’un lavage de cerveau, pour peu, bien sûr, qu’elle ne souffre pas de problèmes de santé mentale. Mais alors, il faut blâmer la Nature, qui a réduit sa capacité de poser des choix. Le conjoint violent, lui, profite de la situation, mais il ne l’a pas créée.

Recrutement et manipulation

Il reste donc les tactiques de recrutement et de manipulation de certains groupes religieux ou nouvel-âgeux. Les tactiques de recrutement forment une catégorie en soi. Les recruteurs n’exercent en général aucune forme de violence envers leurs victimes; la torture n’est pas un très bon outil de conversion. On peut ainsi se demander si les victimes des sectes, qui adhèrent à ces groupes de leur plein gré, font bel et bien l’objet d’une forme de contrôle. Il en va de même pour les adeptes des grandes religions contemporaines. Obtenir d’une personne qu’elle transforme sa personnalité et son caractère, qu’elle aille à l’encontre de comportements de toute une vie, qu’elle abandonne tout ce en quoi elle a cru précédemment n’entre pas nécessairement dans la catégorie du contrôle. Tout dépend du degré de participation de la personne à ces changements. On peut bien penser que celui ou celle qui joint les rangs de l’église de Scientologie, des Témoins de Jéhovah de l’église de Jim Roberts n’a pas toute sa tête, mais les croyances de cette personne ne sont fondamentalement pas différentes de celles des millions de fidèles des grandes religions contemporaines.

Les néophytes de certaines sectes ou groupes religieux pernicieux semblent avoir subi un lavage de cerveau tel qu’ils seraient prêts à causer des torts irréparables à leur propre personne ou à autrui, en allant jusqu’au suicide ou au meurtre, sur un simple ordre de leur chef spirituel. Certains d’entre eux, lorsqu’on les recrute, se trouvent dans un état de vulnérabilité extrême qui fait d’eux des victimes toute désignées. Les nouveaux convertis se recrutent souvent parmi ceux qui se sentent mal dans leur peau, angoissés, parce qu’ils vivent des transitions ardues (un nouveau boulot, une nouvelle école), des situations difficiles (un échec scolaire, la perte d’un emploi), des circonstances personnelles tragiques (le décès d’un proche) ou des événements perturbateurs (une guerre, des attentats terroristes). Certains peuvent souffrir de problèmes mentaux ou émotionnels, de dépression grave, de traumatismes provoqués par la toxicomanie ou les mauvais traitements, etc. Il n’est toutefois pas avantageux pour des sectes religieuses de chercher à embrigader des gens qui présentent des problèmes émotionnels. Comme l’explique le recruteur d’une de ces sectes :

Les sectes sont fondées sur des idéologies et des pratiques complexes qu’on ne comprendra que difficilement si l’on souffre de problèmes mentaux ou psychologiques. Ces idéologie et pratiques forment des structures par lesquelles les sectes contrôlent leurs membres, et celles-ci ne veulent pas de sujets difficiles à contrôler. 

Ainsi, même si certaines personnes se trouvent facilement exploitables en raison de leur grande vulnérabilité, les sectes semblent préférer des ouailles qu’elles peuvent mettre à leur main.

Les sectes recherchent des gens forts, intelligents et idéalistes. Elles recherchent également les riches, peu importe leur état mental. 

L’objectif consiste à placer ces recrues dans un état de vulnérabilité, de leur faire abandonner la maîtrise de leurs pensées et de leurs agissements. Ils doivent se sentir comme des passagers à bord d’un navire démâté en pleine tempête. Seul le leader de la secte sait manier le gouvernail et pourra les mener à bon port.

Les techniques de manipulation des victimes sont multiples. On peut donner aux néophytes tout l’amour qu’ils croient impossibles d’obtenir ailleurs. Il faut les convaincre qu’ils trouveront enfin, au sein de la secte qui les accueille, tout ce qu’ils ont toujours cherché, même s’ils n’ont pas la moindre idée de ce dont il s’agit. On répétera sans cesse qu’ils doivent faire confiance à la secte comme la secte a foi en eux, que les membres de leurs familles, leurs amis et le monde extérieur en général ne font que nuire à leur salut. Il faut les isoler. Seule la secte peut répondre à leurs besoins, les aimer. Et si leurs frères de religion sont prêts à mourir pour eux, ne devraient-ils pas vouloir se sacrifier eux-mêmes pour leurs frères? Si l’amour permet de gagner le cœur du nouvel adepte, la peur constitue un excellent motivateur. S’il quitte la secte, il sera détruit. S’il ne collabore pas, on le rejettera. Laissé à lui-même, il est perdu. Le manipulateur doit rendre la recrue paranoïaque.

Lorsque l’amour et la peur ne suffisent pas, il faut faire intervenir la culpabilité. Le néophyte doit en éprouver tellement qu’il fera tout pour censurer ses propres pensées. Lui rappeler constamment que seul, il n’est rien, mais que grâce au leader de la secte et à Dieu (ou à une puissance ou technique quelconque), il est tout. Le remplir de mépris envers lui-même, afin qu’il aspire à se défaire de toute espèce d’ego ou de personnalité, pour ne faire plus qu’un avec le leader et les siens. Non seulement le dépouiller de la moindre trace de caractère propre, mais aller jusqu’à le convaincre que l’idéal est de vivre sans aucune forme de soi. Être implacable. L’humilier de temps en temps. Bien vite, il considérera comme son devoir de s’humilier lui-même. Contrôler tout ce qu’il lit, voit et entend. Emplir ses yeux et ses oreilles des messages de la secte. Obtenir de lui des engagements graduels, en commençant par des vétilles, pour passer ensuite, peu à peu, à ses possessions, puis à son corps et à son âme. Ne pas oublier de le droguer, de l’affamer, de le faire méditer, danser ou psalmodier pendant des heures, jusqu’à ce qu’il se croit en pleine expérience mystique. L’amener à penser: «C’est toi, ô Seigneur, qui me procure tant de joie!» Jamais il ne se sera senti si bien; il ne voudra plus jamais renoncer à un tel état. De l’extérieur, on le dira plongé en enfer; lui se croira au Paradis.

Quelle religion n’a pas recours à la peur et à la culpabilité pour que ses fidèles contrôlent leurs propres pensées? Même certains thérapeutes agissent de la sorte à l’égard de leurs patients, profitant ainsi de leur vulnérabilité. En échange d’un espoir et de la promesse d’une vie meilleure, ils exigent d’eux une confiance aveugle et une loyauté totale. Souvent, ils isolent leurs proies de leurs proches, et tentent de prendre possession de leur être, de contrôler leurs pensées. Les méthodes des recruteurs de sectes ne sont pas bien différentes. Les recrues sont-elles, dès lors, des convertis, et les patients, des victimes consentantes? Comment reconnaître la différence entre une victime consentante et une victime qui ne l’est pas? Si on ne peut y parvenir, alors il devient impossible de distinguer les cas véritables de contrôle de l’esprit.

On ne peut dire des recruteurs et autres manipulateurs qu’ils exercent un contrôle de l’esprit de leurs victimes que s’ils arrivent à les priver de leur libre arbitre. D’autre part, on ne peut dire d’une victime qu’elle a été privée de son libre arbitre que si est entré en jeu un agent causal auquel elle n’a pu résister. Comment faire la preuve que le comportement d’une personne découle d’ordres donnés par une autorité religieuse, spirituelle ou nouvelle-âgeuse, auxquels la victime n’a pu résister? Il ne suffit pas de dire qu’un comportement irrationnel est la marque d’une privation du libre-arbitre. Il est sans doute irrationnel de donner tous ses biens, de consacrer tout son temps et ses ressources à la satisfaction des besoins du leader d’une secte, de se suicider ou de poser des bombes dans le métro parce qu’on vous l’a ordonné, mais comment justifier de tels gestes en disant qu’ils ont été posés par des automates qu’on a privé de leur libre-arbitre? Pour autant qu’on le sache, les gestes les plus dépourvus de sens, les plus inhumains, sont parfois commis librement, dans la joie, en toute connaissance de cause. Peut-être sont-ils le fait de déficients mentaux ou de fous. Dans de tels cas, on ne pourrait parler de contrôle de l’esprit.

Reste encore à étudier les exactions des kidnappeurs et des tortionnaires, soit l’isolement systématique, la privation sensorielle et les sévices physiques systématisés. De telles méthodes permettent-elles de faire table rase de la personnalité des victimes pour intégrer un nouveau contenu? Remarquons tout d’abord que ce ne sont pas toutes les victimes d’enlèvements qui finissent par éprouver de l’empathie pour leurs ravisseurs. Il peut arriver que ces victimes soient réduites à un état de dépendance totale par leurs bourreaux. Réduites à un état infantile, elles finissent par former des liens avec les kidnappeurs qui évoquent ceux que les enfants entretiennent avec les adultes qui les nourrissent et les réconfortent. Il nous faut également reconnaître cette étrange fascination que nous éprouvons tous pour les «voyous». Nous les craignons, les haïssons même, mais nous voulons tous faire partie de leurs bandes afin qu’ils nous protègent. Il semble peu probable que les personnes qui finissent par éprouver de l’empathie pour leurs ravisseurs ou qui renient leur patrie sous l’effet de la torture soient victimes d’un lavage de cerveau. Il y a certainement une explication au fait que certains agissent comme Patricia Hearst, tandis que d’autres, dans des circonstances semblables refuseront de devenir des «Tanya», et il est peu probable que le contrôle de l’esprit y soit pour quoi que ce soit. Certaines femmes éprouvent peut-être une attirance pour les mauvais garçons, mais elles n’ont pas toutes l’occasion d’en rencontrer. Pas besoin d’avancer l’hypothèse du contrôle de l’esprit pour expliquer pourquoi Patricia Hearst est devenue partenaire sexuelle d’un des terroristes qui l’avaient enlevée. A-t-elle voulu assurer ainsi sa survie? S’est-elle réellement entichée de lui? Qui sait? Invoquer le contrôle de l’esprit devant un juge, quand on fait face à des accusations de vol de banques et de meurtre, constitue sans doute un moyen de défense plus sûr que de dire «Je voulais m’essayer au crime, histoire de rigoler un peu».

Enfin, on croit généralement que les Chinois ont réussi à laver le cerveau de leurs prisonniers américains durant la guerre de Corée, mais il n’y a aucune preuve que la torture, l’isolement, la privation sensorielle et autres formes semblables de contrainte leur ont permis de contrôler l’esprit de qui que ce soit. Très peu des G.I. qu’ils ont capturés sont passés de l’autre côté (22 sur 4 500, soit 0,5 % d’entre eux; Sutherland 1979, 114). Ce mythe tenace doit son existence avant tout à Edward Hunter, dont le livre Brainwashing in Red China: the Calculated Destruction of Men’s Minds (New York: Vanguard Press, 1951) sert encore de référence à ceux qui voient dans le contrôle de l’esprit une menace importante. C’est la CIA qui a fourni de telles fabulations à Hunter lors de sa campagne pour inspirer aux Américains une haine profonde des Nord-Coréens et du communisme, afin d’expliquer pourquoi certains soldats américains n’éprouvaient pas de sentiments hostiles à l’égard de l’ennemi, et pour «justifier son ambition démesurée, lorsqu’elle prétendait devoir elle-même effectuer des recherches en matière de lavage de cerveau pour ne pas se retrouver en position d’infériorité» (Sutherland 1979, 114).

Il appert que si l’on définit le contrôle de l’esprit comme la maîtrise de pensées et des gestes d’autrui avec ou sans son consentement, ce contrôle n’existe que dans les imaginations fertiles. Malheureusement, les choses pourraient ne pas en demeurer là.

 

 

Vidéo:

Conférence de Jean-Léon Beauvois : la manipulation.
Ressources de lObservatoire Zététique


Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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