Miracle

“Transgression des lois de la nature par une volition particulière de la Divinité ou par l'intervention de quelque agent invisible” (Hume, p. 96). Les théologiens des religions issues de l'Ancien et du Nouveau Testament considèrent que seules les transgressions des lois de la Nature voulues par Dieu constituent de véritables miracles. Ils reconnaissent cependant d'autres cas où ces lois sont enfreintes, ce qu'ils attribuent à des puissances diaboliques. De ce fait, il s'agit de “faux miracles”. D'autres religions croient qu'il est possible de transgresser les lois de la Nature par l'action de la volonté individuelle, aidée de puissances paranormales ou occultes. En règle générale, les adeptes de ces religions parlent non pas de miracles, mais de magie.

Toutes les religions font état de nombreux miracles, tous également crédibles. Trancher entre les religions à partir de ces miracles, selon Hume, serait un peu comme demander à un juge de se prononcer sur des témoignages contradictoires, mais également fiables. Chaque religion s'établit aussi solidement que celles qu'elle a précédées, renversant et effaçant de ce fait ses rivales. En outre, plus un peuple est ancien et barbare, plus il a tendance à accepter les miracles et les prodiges de toutes sortes.

...ce qui constitue une forte présomption contre les relations surnaturelles et miraculeuses, c'est que l'on observe qu'elles abondent principalement dans les nations ignorantes et barbares, ou si jamais un peuple civilisé les a acceptées, on s'apercevra que ce peuple les a reçues d'ancêtres ignorants ou barbares qui les leur ont transmises avec cette sanction et cette autorité inviolables qui accompagnent toujours les opinions reçues.
Hume, p. 98.

Il y a encore beaucoup de gens qui croient aux miracles, de nos jours, mais aucun historien moderne ne va s'aviser de relater des événements miraculeux dans ses livres. Il est improbable qu'on fasse état ne serait-ce que d'un seul miracle dans de tels textes, aujourd'hui. D'ailleurs, seules certaines publications spécialisées destinées à un public particulièrement superstitieux et crédule, mais aussi une fraction non négligeable du reste des médias de masse songeraient à rapporter un supposé miracle sans faire montre d'un grand scepticisme à ce sujet. Aucune publication savante ne considérerait un auteur comme rationnel s'il émaillait ses essais de récits de miracles. Les érudits modernes voient maintenant dans de telles histoires des mensonges ou des cas d'hallucinations collectives

Hume savait qu'une civilisation peut atteindre un haut degré de science ou de rationalité sans que la croyance aux miracles en disparaisse jamais. La nature humaine est telle que nous éprouvons tous un besoin de merveilleux. Elle est également telle que nous aimons encore plus être porteurs d'une nouvelle contenant un élément de merveilleux. Plus une histoire est merveilleuse, plus elle intéresse, et cet intérêt se transpose sur son narrateur. La vanité, l'illusion et le fanatisme ont été à l'origine de plus d'une fraude pieuse à propos de causes saintes et méritoires, par l'enjolivement et même le mensonge à propos de prétendus événements miraculeux (Hume, 136).

Le meilleur argument de Hume contre les miracles, cependant, reprend un raisonnement de John Tillotson, archevêque de Canterbury. Tillotson, à l'instar de William Chillingworth, avant lui, et d'un de ses contemporains, l'évêque Edward Stillingfleet, avait avancé ce qu'il appelait une défense du christianisme (c'est-à-dire, de l'anglicanisme) fondée sur le “bon sens”. L'idée qu'employait Tillotson contre le dogme catholique de la transsubstantiation, ou “de la présence réelle”, était simple et directe. Une telle notion, disait-il, va à l'encontre du bon sens. Selon ce dogme, le pain et le vin employés durant la communion changent de substance et deviennent le corps et le sang du Christ, sans pour autant changer d'apparence. Or, si quelque chose ressemble à du pain, et possède la même odeur et le même goût que le pain, il ne peut s'agir que de pain. Croire autre chose, c'est nier la base même de toute connaissance fondée sur l'expérience des sens. Cet argument n'a rien à voir avec l'incertitude de la connaissance fondée sur les sens qu'on invoque souvent dans certains milieux, car il ne porte pas sur la certitude, mais plutôt sur la croyance raisonnable. Si les catholiques ont raison à propos de la transsubstantiation, alors un livre pourrait ne pas être un livre; il pourrait s'agir d'une machine à coudre. L'apparence extérieure d'une chose ne nous renseignerait en rien sur sa nature. Un tel monde serait illogique et indigne de Dieu. Si l'on ne peut faire confiance aux sens dans le cas de l'Eucharistie, comment leur faire confiance tout court? Croire en la transsubstantiation, c'est renoncer au fondement de toute connaissance, soit l'expérience sensorielle.

Hume entame son essai sur les miracles en faisant l'éloge de l'argument de Tillotson, qu'il trouve “aussi concis, aussi élégant, et aussi fort qu'aucun argument que l'on puisse concevoir contre une doctrine si peu digne d'une réfutation sérieuse”. Il poursuit en disant qu'il croit avoir (118)

découvert un argument de semblable nature qui, s'il est juste, mettra, auprès des sages et des savants, en échec de façon durable les illusions superstitieuses et qui, par conséquent, sera utile longtemps, tant qu'il y aura un monde. Car, aussi longtemps, je présume, on trouvera des récits de miracles et de prodiges dans toute histoire, sacrée ou profane.

Son argument constitue un modèle de simplicité et d'élégance (122):

Un miracle est une violation des lois de la nature, et comme une expérience ferme et inaltérable a établi ces lois, la preuve que l'on oppose à un miracle, de par la nature même du fait, est aussi entière que tous les arguments empiriques qu'il est possible d'imaginer.

Ou, pour exprimer les choses de façon encore plus succincte (122):

Il faut donc qu'il y ait une expérience uniforme contre tout événement miraculeux, autrement, l'événement ne mérite pas cette appellation de miracle.

Le corollaire logique de cet argument est que (123)

...aucun témoignage n'est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d'un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu'il veut établir.

Hume a repris à son compte l'argument que l'église anglicane employait contre le dogme catholique de la transsubstantiation et l'a appliqué aux miracles, fondement de toute secte religieuse. Les lois de la nature n'ont pas été établies par des expériences occasionnelles ou fréquentes d'un même type, mais par des expériences uniformes. Ces expériences uniformes font qu'il est plus que probable “que tous les hommes doivent mourir, que du plomb ne puisse pas rester suspendu dans les airs, que le feu consume le bois et qu'il soit éteint par l'eau”. Si quelqu'un était aller affirmer à Hume qu'un homme arrivait à maintenir du plomb en l'air par sa simple volonté, le philosophe se serait aussitôt demandé si la fausseté de son témoignage serait plus miraculeuse que l'événement en question. Dans un tel cas, il aurait cru ce témoignage, mais il lui semblait clair que jamais l'existence de miracles n'avait été établie “avec une évidence si entière”. 

L'expérience uniforme partout dans le monde veut qu'une fois amputé, un membre ne repousse pas. Que devrait-on penser si l'une de nos connaissances, scientifique d'une très grande intégrité, titulaire d'un doctorat en physique d'une université réputée, venaient nous raconter qu'en Espagne, l'été dernier, il a rencontré un homme autrefois cul-de-jatte, qui marche aujourd'hui sur ses deux jambes. En effet, un saint homme lui a frictionné les moignons avec une huile, et ses jambes ont repoussées. L'ancien handicapé vit dans un petit village dont tous les habitants corroborent ce récit. Votre ami est convaincu qu'un miracle s'est passé. Quelle serait votre réaction? Croire en la réalité d'un tel miracle serait rejeter le précepte de l'uniformité de l'expérience, sur lequel les lois de la nature sont fondées. Ce serait rejeter une hypothèse fondamentale de toute science, à savoir que les lois de la nature ne peuvent être enfreintes. On ne peut croire à un miracle sans aller à l'encontre d'un principe fondamental de la connaissance empirique, à savoir que des objets semblables, dans des circonstances semblables, produisent des résultats semblables.

Mais évidemment, il y a une autre constante, un autre produit de l'uniformité de l'expérience qu'on ne saurait négliger: la tendance universelle et intemporelle à croire au merveilleux, à se laisser tromper par lui, à le fabriquer et l'embellir, et à finir par considérer comme bien réel le fruit de nos imaginations trop fertiles. Peut-on en conclure que les miracles sont impossibles? Bien sûr que non. Il s'en suit cependant que quand quelqu'un fait état d'un miracle, il y a bien plus de chances qu'il soit dans l'erreur, qu'on l'ait trompé ou qu'il mente. Comme Hume l'a dit si bien, croire aux miracles n'est pas affaire de raison, mais de foi

 

 

 

Un « miracle » reproduit en laboratoire : La liquéfaction du sang de saint Janvier.
(Extrait du Québec Sceptique no 21, page 31, hiver 1992.)


Gérald Bronner, « Comment faire des miracles ? ». Pour la Science n°439

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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