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Chaînon manquant

Ardi

Supposée lacune du registre fossile. Le terme est employé dans les milieux anti évolutionnistes, particulièrement par les créationnistes partisans d'une Terre jeune. Le plus souvent, il est question d'une solution de continuité entre les humains et le reste des primates. Ainsi, le magazine Newsweek, dans une note à propos d'«Ardi» (un hominidé de 4,4 millions d'années dont on a retrouvé les ossements) déclare: «Les scientifiques sur le point de découvrir le chaînon manquant» (12 octobre 2009; p. 12). Le Newsweek a tout faux. Les scientifiques ne sont aucunement à la recherche d'un chaînon manquant entre l'humain et le singe. Ce concept, né au XIXe siècle, a été abandonné par tous, hormis les journalistes et ceux qui ne comprennent pas la théorie moderne de l'évolution (les deux groupes se confondant hélas trop souvent).

L'idée qu'il doit exister quelque part des restes fossilisés d'une espèce d'homme-singe a perduré jusqu'au XXe siècle dans les milieux scientifiques, comme en témoigne l'affaire de l'homme de Piltdown. Encore aujourd'hui, beaucoup seront étonnés d'apprendre que nous possédons «une quantité impressionnante de fossiles intermédiaires reliant l'humain moderne à l'ancêtre que nous avons en commun avec les chimpanzés» (Dawkins 2009, p. 150).

Lorsque Darwin a publié De l'origine des espèces (1859), on n'avait découvert que relativement peu de fossiles, et les méthodes pour en faire la datation demeuraient primitives. Grâce à un labeur acharné et beaucoup de chance, nous possédons maintenant un registre fossile étendu, du moins dans certains domaines. La fossilisation elle-même est «un événement hautement improbable, et seule une infime partie des créatures qui ont un jour habité notre planète deviennent des fossiles» (Prothero 2007, p. 51).

Songeons à l'ensemble des phénomènes auxquels est soumis l'organisme qui cesse de vivre. Tout d'abord, des agents biologiques (bactéries, champignons, insectes et autres détritiphages) s'attaquent à lui et le détruisent. Les parties molles des animaux se décomposent ou se font dévorer rapidement, si bien qu'elles ne se fossilisent presque jamais. Seuls la coquille ou le squelette ont des chances raisonnables d'être préservés. Lorsqu'un animal meurt, ses os sont le plus souvent brisés et dispersés; très peu d'entre eux sont appelés à perdurer...
 
On retrouve également de nombreux agents destructeurs dans les milieux marins (Prothero, pages 51-52).

Pour devenir un fossile, la coquille ou le squelette qui échappe aux ravages du temps, des prédateurs, des changements géologiques et de la dissolution naturelle doit encore éviter d'être détruit par l'érosion. Les probabilités qu'un organisme se retrouve à l'état fossile sont minimes. Donald Prothero estime que «le nombre total des espèces représentées dans le registre fossile ne correspond qu'à une infime fraction de un pour cent» (ibid, p. 52).

Malgré tout, «le registre fossile des branches aujourd'hui éteintes de l'espèce humaine est incroyablement riche, et il y a beaucoup plus de chaînons réels que de chaînons manquants» (Prothero 2007, p. 126. Le chapitre 15 de l'ouvrage Evolution de Prothero parle en détail du registre fossile de l'être humain, tout comme le chapitre 7 de The Greatest Show on Earth de Dawkins).

L'idée de chaînons manquants est liée à un concept philosophique ancien, celui de la grande chaîne (ou la grande échelle) des êtres, qui plaçait Dieu, le Créateur universel, au sommet de tout, en commençant par divers purs esprits, pour passer ensuite, en succession descendante, à l'Homme (composé à la fois d'une enveloppe charnelle et d'un esprit), aux animaux (qui sont des corps animés dépourvus d'esprit), aux plantes (des créatures animées, mais incapables de se mouvoir), et aux objets inanimés. Quelques philosophes, comme Plotin, mettaient Dieu au-dessus de la chaîne, le non-être étant en-dessous. Chaque chaînon représentait une place dans la hiérarchie des êtres. Cette idée d'une création divine obéissant à une hiérarchie précise a servi à justifier de nombreuses pratiques pernicieuses, telles que le sexisme et le racisme, mais nous ne nous préoccuperons ici que de deux méprises relatives à l'évolution. Le concept de hiérarchie implique que les humains se situent à un niveau «plus élevé» de l'échelle que les créatures inférieures. L'image de l'échelle ou de la chaîne, quant à elle, porte à croire que chaque barreau ou chaînon constitue un état intermédiaire ou transitoire entre les barreaux ou chaînons voisins, et qu'il doit y avoir une espèce de créature entre les humains et les autres primates (le fameux homme-singe, le chaînon manquant). Dans les deux cas, la réalité est tout autre.

Comme tous ceux qui comprennent bien la biologie évolutionniste le savent, la métaphore de l'échelle est fortement trompeuse. L'évolution de l'unicellulaire à l'humain ne s'est pas faite par une succession dans le temps d'espèces différentes, chacune donnant naissance à l'espèce devant lui succéder. Malheureusement, ce modèle irréaliste est celui que retiennent les créationnistes, qui posent aux scientifiques des questions comme: Si l'Homme descend du singe, comment se fait-il qu'il y ait encore des singes? Pourquoi n'y a-t-il pas de fossile de l'alligapoule? Pourquoi les singes ne donnent-ils pas naissance à des humains, de temps en temps?

L'image qu'a employée Darwin pour illustrer l'évolution à partir d'ancêtres communs est celle d'un arbre aux branches multiples, mais toute métaphore a ses limites. Les espèces ont évolué graduellement, parfois de façon plutôt rapide, parfois de façon plutôt lente, par un processus de sélection naturelle qui s'est déroulé sur des millions d'années. On peut considérer chaque espèce comme un «chaînon manquant» ou une «transition», mais il est ridicule de chercher une créature à moitié singe et à moitié homme, ou à moitié crocodile et à moitié poule. Ce qui n'est pas ridicule, par contre, c'est de chercher les fossiles d'espèces qui ont vécu avant que les amphibiens n'apparaissent, mais après l'avènement des poissons, comme l'a fait une équipe de scientifiques comprenant Neil Shubin. À partir de leurs connaissances de l'histoire de l'évolution et de la fossilisation, ils ont choisi d'examiner une formation rocheuse de l'Arctique canadien qui datait de la fin du Dévonien.

Le tiktaalik

Shubin et ses collègues ont ainsi découvert le tiktaalik sur l'île d'Ellesmere, à quelque 1300 kilomètres du pôle Nord, dans des dépôts datant de 375 millions d'années. Comme tous les poissons, le tiktaalik possède des nageoires et des écailles, mais il présente également un certain nombre de caractéristiques fort éloignées du poisson, comme un cou, un crâne aplati, semblable à celui d'un crocodile, et une robuste cage thoracique. Le tiktaalik s'insère très bien dans l'intervalle entre des poissons semblables aux tétrapodes comme le panderichtys, qui a vécu il y a quelque 385 millions d'années, et les premiers tétrapodes comme l'ichthyostega et l'acanthostega d'il y a 365 millions d'années. «Le tiktaalik brouille la limite entre les poissons et les animaux terrestres», dit Shubin. «Il est à la fois poisson et tétrapode. À la blague, nous disons qu'il s'agit d'un poissapode.»*

Il va sans dire que le tiktaalik n'est pas un «chaînon manquant», dans le sens où ses géniteurs appartenaient à une espèce différente de la sienne. Non: ses géniteurs, comme tous les géniteurs qui ont jamais existé, faisaient partie de la même espèce que leur progéniture.

Ceux qui demandent pourquoi nous ne sommes plus des unicellulaires ne comprennent pas l'évolution et devraient lire un des livres de la liste ci-dessous. Quant à ceux qui croient que les fossiles constituent la meilleure preuve de l'évolution, ils ne savent pas quelles sont ces preuves et devraient lire un des livres de la liste ci-dessous.

 

 

 


 

IRL: Le chaînon manquant, sur la chaîne YouTube de Motorsport Gigantoraptor.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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