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Trouble de la personnalité multiple

 (TPM - ou Trouble de l’identité dissociative)

… des étudiants me demandent souvent si le trouble de la personnalité multiple est bien réel. Je réponds habituellement que les symptômes qu’on lui attribue sont aussi réels que la paralysie hystérique et les crises épileptiques… 
Dr. Paul McHugh
Hydre

Trouble psychiatrique caractérisé par l’apparition chez la victime d’au moins un autre «état de personnalité» qui régit son comportement. Les états de personnalité sont censés apparaître de façon spontanée et involontaire, et fonctionner plus ou moins indépendamment les uns des autres. On dit que le TPM entraîne une absence d'unité de la conscience, essentielle à l’identification personnelle. Une amnésie importante, inexplicable par une défaillance ordinaire de la mémoire, constitue un autre des symptômes. En 1994, le DSM-IV de l'American Psychiatric Association a modifié l'appellation de cette maladie, qui est devenue le trouble de l'identité dissociative, sans que la liste des symptômes ne change de façon essentielle.

On croit que la mémoire ainsi que d'autres aspects de la conscience sont répartis parmi les différents «états de personnalité» dans les cas de TPM. Le nombre d’états reconnus par les divers thérapeutes va de deux ou trois à plusieurs dizaines, et même à plusieurs centaines. Il a même été question de plusieurs milliers d'identités au sein d'un seul et même patient. Il ne semble pas y avoir de consensus parmi les thérapeutes à propos de la définition de ces états. En revanche, on s’entend de façon générale sur la cause du TPM: il s'agirait de souvenirs réprimés de sévices sexuels durant l'enfance. Les preuves à ce sujet ont cependant été contestées, et on n’a signalé que très peu de cas de TPM chez des enfants.

Selon le psychologue Nicholas P. Spanos, les souvenirs réprimés de sévices durant l'enfance et le TPM sont «des constructions sociales obéissant à des règles, qui sont établies, légitimées, et maintenues par interactions sociales». Autrement dit, la plupart des cas de TPM ont été créés par les thérapeutes, avec la collaboration de leurs patients et du reste de la société. Les experts ont créé à la fois la maladie et sa cure. On ne doit pas en conclure que le TPM n'existe pas, mais plutôt que son origine et son développement s'expliquent souvent, sinon très souvent, sans le recours au modèle comprenant un ensemble d'états du moi ou d'«état de personnalité» distincts mais perméables naissant des cendres d'un «moi original» après sa destruction.

Le philosophe Daniel Dennett décrit le TPM d’une façon qui correspond à l'image qu'on s’en fait communément.

… il est maintenant largement prouvé que les cas de TPM aujourd'hui diagnostiqués ne se chiffrent pas à quelques dizaines ni à quelques centaines, mais à des milliers, et qu'ils tirent leur origine presque invariablement de sévices prolongés au cours de la petite enfance, habituellement de nature sexuelle, et d'une gravité révoltante. Nicholas Humphrey et moi nous sommes penchés sur le TPM, il y a quelques années [«Speaking for Our Selves: An Assessment of Multiple Personality Disorder», Raritan, 9, pages 68-98], et avons découvert qu'il s'agit d'un phénomène complexe qui dépasse le cadre de la pensée individuelle et de la condition des victimes.
 
Souvent, ces enfants ont été maintenus dans des conditions si incroyablement terrifiantes et troublantes que leur survie psychologique m'étonne davantage que la reconfiguration désespérée de leurs limites qu’ils mettent en œuvre pour se préserver. Devant un antagonisme et une douleur insoutenables, ils «s'effacent». Ils érigent des limites que l'horreur ne peut franchir. Elle ne leur arrive plus à eux, mais à personne, ou à un autre soi, plus apte à conserver sa cohérence malgré la violence – du moins c'est ce qu'ils disent avoir fait, au meilleur de leurs souvenirs.

Dennett n'exprime que peu de réserve à propos de la véracité des récits des patients souffrant de TPM, et se concentre plutôt sur leur explication métaphysique et biologique. Malgré sa brillante étude du concept du soi, il néglige le point de vue qu'adopte Spanos: le soi et les multiples soi des patients souffrant de TPM sont des constructions sociales pour lesquelles il est moins besoin d'explications métaphysiques et biologiques que socio-psychologique. Ce qui ne veut pas dire que notre physiologie n'est pas un facteur déterminant dans le développement du soi. Par contre, avant de se soucier d’expliquer métaphysiquement la présence d'un ou de centaines de soi dans un corps, ou d'un soi dans une centaine de corps, il faudrait peut-être songer au fait que l'analyse phénoménologique d’un comportement qui prend ce comportement au pied de la lettre, ou qui l'attribue exclusivement à la structure du cerveau et à sa biochimie, néglige peut-être l'élément le plus important dans la constitution du soi: le contexte socio-cognitif dans laquelle nos idées à propos du soi, de la maladie, de la personnalité, de la mémoire, etc., émergent. Que le soi représente une construction sociale ne le rend pas moins réel, en passant. Et il ne faut pas conclure que Spanos nie l'existence du soi ou du TPM.

Si des penseurs de la stature de Dennett croient que le TPM doit s’expliquer par une dynamique psychologique se limitant à la psyché des victimes plutôt que comme construction sociale, alors convaincre les thérapeutes spécialistes de ce trouble de la validité de ce qu’affirme Spanos constitue une tâche herculéenne. Comment se pourrait-il que la plupart des cas de TPM aient été créés dans les cabinets de consultation, pour ainsi dire? Comment se pourrait-il que tant de gens, en particulier des femmes (85 % des personnes souffrant du TPM sont des femmes) aient tant de faux souvenirs de sévices sexuels remontant à l’enfance? Comment tant de gens pourraient-ils se comporter comme s’ils étaient envahis par toutes sortes d’entités ou de personnalités si ce n’était pas le cas? Comment tant de gens pourraient revivre des existences antérieures sous hypnose, technique qu’utilise fréquemment certains thérapeutes qui traitent le TPM? Comment ne pas voir dans le TPM un mécanisme de défense, en rapport avec la dissociation et la répression de souvenirs d’enfance pénibles? Comment tant de gens pourraient se tromper autant? La réponse que donne Spanos semble trop simple pour s’appliquer à une illusion collective d’une telle ampleur: la chose s’est déjà vue, et nous le savons tous. Se souvient-on des possessions démoniaques?

Aujourd'hui, la plupart des gens instruits n'évoquent plus l’emprise du démon pour expliquer l'épilepsie, les lésions cérébrales, les tares génétiques, les déséquilibres neurochimiques, les hallucinations provoquées par la fièvre ni les autres formes de comportements troublants. Pourtant, il y a eu une époque où toute l’Europe et l’Amérique recouraient à un tel mythe. Bien plus, toute une classe d’experts – les prêtres et les théologiens – enseignaient comment reconnaître les possédés et se chargeaient de les exorciser. Un cadre de pensée élaboré renforçait cette vision du monde et l’appliquait à la vie quotidienne. La chose n’a rien d’étonnant en soi, puisque toutes les cultures primitives ou pré-scientifiques croient en une forme de possession démoniaque. Elles ont toutes leurs chamans et leurs sorciers, qui connaissent les rituels permettant de chasser les mauvais esprits du corps de leurs congénères. Remis dans leur contexte socio-cognitif propre, de telles croyances et de tels comportements sont considérés comme parfaitement adéquats, et sont constamment renforcés par des attentes et des agissements traditionnels et coutumiers.

Aujourd'hui, la plupart des gens instruits croient que les comportements des sorcières et des possédés, de même que ceux des exorcistes, des juges et des bourreaux, correspondaient à des rôles sociaux. À l'exception des fondamentalistes religieux (qui vivent encore dans un monde peuplé de démons, de sorcières, et de magie surnaturelle), les gens instruits ne croient plus que dans ce temps-là, il y avait véritablement des sorcières, ou que les démons envahissaient réellement le corps de leurs victimes ni que des prêtres exorcisaient vraiment ces démons par des rites magiques. Pourtant, pour ceux qui vivaient à l'époque des sorcières et des démons, ces croyances étaient aussi réelles que le monde qui les entourait. Pour Spanos, ce qui valait pour le monde des démons et des exorcistes vaut aussi, maintenant, pour le monde de la psychologie, rempli de phénomènes comme la répression des traumatismes sexuels de la petite enfance et ses manifestations, soit le trouble de la personnalité multiple.

Spanos présente des arguments solides lorsqu'il affirme que «les patients apprennent à se voir comme des détenteurs de soi multiples, apprennent à agir conformément à cette construction, et apprennent à réorganiser et à élaborer leurs propres biographies afin qu'elles correspondent à ce que signifie pour eux le fait de souffrir du TPM». Selon Spanos, les psychothérapeutes «jouent un rôle particulièrement important dans la création et la perpétuation du TPM». Pour les défenseurs de l'intégrité de la psychothérapie, c'est sans doute une mauvaise nouvelle. Typiquement, le patient qui souffre de TPM n'a aucune souvenir de sévices sexuels lorsqu'il arrive en thérapie. Ceux-ci n'émergent que sur les encouragements du thérapeute. En outre, les «états de personnalité» eux-mêmes n'apparaissent qu'après le début du traitement (Piper, 1998). Les thérapeutes qui traitent le TPM répliquent que leurs méthodes sont éprouvées, et qu'elles sont fondées sur l'expérience. Ils prétendent que les thérapeutes qui ne traitent jamais le TPM ne savent pas quels signes rechercher.*

Les personnalités multiples ont existé et existent dans d'autres cultures, sans pour autant que le concept ne soit lié à la notion de trouble mental, comme c'est le cas aujourd'hui en Amérique du Nord. Selon Spanos, «on constate la présence d'identités multiples dans une grande variété de contextes culturels, où elles remplissent de nombreuses fonctions sociales diverses». Ni des abus sexuels précoces ni des troubles mentaux ne sont nécessaires pour que ces personnalités multiples se manifestent. On peut mieux les concevoir comme des «constructions sociales obéissant à des règles». Elles «sont établies, légitimées, maintenues et modifiées par l’interaction sociale». Dans un certain nombre de contextes sociaux et historiques différents, certaines personnes ont appris à penser d’elles-mêmes qu’elles «possédaient plus d’une identité propre, et qu’elles pouvaient apprendre à se comporter comme si elles passaient d’une identité à l’autre». Cependant, «les gens sont peu susceptibles de se voir ainsi ni d’agir d’une telle façon si leur culture ne leur offre pas des modèles dans lesquels ils pourront puiser les règles et caractéristiques de la vie avec des personnalités multiples. Leur culture, outre des règles et des modèles, doit également offrir une légitimation, par ses agents socialisants, pour la représentation de telles personnalités». Encore une fois, Spanos ne nie pas l’existence du TPM; il affirme simplement que le modèle selon lequel on doit expliquer ce trouble par a) des sévices, b) la rétraction du soi original, puis c) l’émergence des autres états de personnalité n’est pas nécessaire, pas plus que tout le bagage psychologique qui l’accompagne: la répression, le souvenirs retrouvés de sévices sexuels à l’enfance, l’intégration des états de personnalité durant la thérapie. Et pas davantage que les techniques habituelles de diagnostic: l’hypnose, la régression à des vies antérieures et les tests Rorschach.

Notons que les livres et les films ont eu une forte influence sur la croyance en la nature du TPM, en particulier, Sybil, The Three Faces of Eve, The Five of Me, ou The Minds of Billy Milligan. Non seulement ces représentations médiatiques influencent le grand public à propos du TPM, mais elles ont également un effet sur les patients eux-mêmes. Par exemple, Sybil, de Flor Rheta Schreiber, raconte l’histoire d’une femme comptant seize personnalités, qui auraient été créées en réaction aux sévices qu’elle aurait subis durant l’enfance. Avant la publication de Sybil en 1973 et la diffusion du film pour la télé qui en a été tiré en 1976, et dans lequel Sally Field incarnait Sybil, on n’avait signalé que 75 cas de TPM. Ce chiffre est ensuite passé à 40 000 cas, diagnostiqués surtout aux États-unis.

Sybil était le pseudonyme de Shirley Ardell Mason, décédée des suites d’un cancer du sein en 1998 à 75 ans. Son thérapeute était Cornelia Wilbur, qui est morte en 1992, en laissant 25 000 $ et toutes les redevances futures du livre Sybil à Mason. Schreiber est également morte en 1988. On sait maintenant que Mason ne présentait aucun symptôme de TPM avant sa thérapie avec Wilbur, qui a eu recours à l’hypnose et à d’autres techniques de suggestion pour faire ressortir les prétendues «personnalités». Le Newsweek du 25 janvier 1999 révèle que, selon l’historien Peter M. Swales (qui a découvert qui se cachait derrière le pseudonyme de Sybil), «il y a de fortes preuves que [les pires sévices narrés dans le livre] n’ont pas pu avoir lieu». 

Le Dr. Herbert Spiegel, qui a également traité Sybil, croit que Wilbur a inculqué les personnalités multiples à sa patiente dans le cadre de sa thérapie, et que celle-ci les a adoptées par l’utilisation de l’hypnose et du pentothal de sodium. Il dit que sa patiente était très susceptible à l’hypnose et grandement suggestible. Mason collaborait tellement à son traitement qu’elle a lu tout ce qu’elle a pu trouver sur le TPM, y compris The Three Faces of Eve. Tout semble indiquer que le cas de Sybil était en fait un trouble iatrogène. Pourtant, il est devenu la référence en matière de TPM. L’un des défenseurs de ce modèle, le Dr. Philip M. Coons, affirme que «la relation entre les personnalités multiples et la violence envers les enfants n’était pas reconnue de façon générale avant la parution du livre sur Sybil».

Les tenants du TPM ont vu leur crédibilité prendre un autre coup lorsque le Dr. Bennett Braun, fondateur de la Société internationale pour l’étude de la dissociation, a été suspendu de son ordre professionnel après qu’on l’a accusé d’avoir utilisé l’hypnose et des drogues pour convaincre une patiente qu’elle avait commis une véritable hécatombe au cours de rituels sataniques. La patiente a affirmé que le Dr. Braun lui avait fait croire qu’elle possédait 300 personnalités, entre autres, celle d’un agresseur d’enfants, de la grande prêtresse d’un culte satanique, et d’une cannibale. Comme elle l’a expliqué au Chicago Tribune: «Je me suis demandé comment, au sein de ma petite ville de l’Iowa, je pouvais tuer et manger 2000 personnes par année sans qu’on ne remarque quoi que ce soit». Les tribunaux ont condamné le Dr. Braun et le Rush-Presbyterian-St. Luke’s Hospital à lui verser 10,6 millions de dollars US.

À la défense du TPM

Les partisans du modèle standard de TPM prétendent que la maladie est sous-diagnostiquée parce que sa complexité la rend difficile à reconnaître. Le Dr. Philip M. Coons, de la Faculté de Psychiatrie de l’École de médecine de l’Université de l’Indiana, affirme que «dans les rangs des professionnels, on hésite à diagnostiquer le trouble de la personnalité multiple». Selon lui, cette réticence «s’explique par un certain nombre de facteurs, y compris l’aspect généralement subtil des symptômes, la crainte du patient de divulguer des renseignements cliniques importants, l’ignorance des spécialistes relativement aux troubles de la dissociation, et la répugnance des spécialistes à croire en la réalité de l’inceste, à y voir autre chose que le fruit de l’imagination». Le Dr. Coons croit également que la possession démoniaque était «un précurseur des personnalités multiples».

Parmi les tenants du modèle standard, on retrouve également le Dr. Ralph Allison, qui a affiché dans le Web son diagnostic à propos de Kenneth Bianchi, le fameux Étrangleur de Hillside. Il reconnaît par ailleurs avoir changé d’avis plusieurs fois. Bianchi, tueur en série maintenant condamné à la prison à vie, avait été diagnostiqué comme souffrant du TPM par le psychiatre de la défense, Jack G. Watkins. Le Dr. Watkins avait utilisé l’hypnose pour traiter Bianchi. Sur des suggestions de son thérapeute, celui-ci avait créé de toutes pièces la personnalité de «Steve», à qui il imputait tous les meurtres qu’il avait commis. Le psychiatre de la poursuite, Martin T. Orne, expert en hypnose, a réussi à démontrer en cour que l’hypnose et les symptômes de TPM avait été feints.

Allison prétend, sans en faire la démonstration, que la controverse à propos du TPM est en fait un débat entre les thérapeutes, qui défendent le modèle standard, et les enseignants, qui nient l’existence du trouble.* Le débat, selon lui, a commencé au sein des comités qui préparaient le DSM-IV. Les enseignants ont gagné, et le TPM a fait place au trouble de la personnalité dissociative. Le DSM-IV est la version actuelle (en 1994) du Diagnostic & Statistical Manual of Mental Disorders de l’American Psychiatric Association. On y retrouve une liste de 410 troubles, par rapport aux 145 du DSM-II de 1968. Dans la première édition, de 1952, il y en avait 60. Selon les points de vue, cette augmentation correspond au désir des thérapeutes d’étendre leur marché ou à l’utilisation de meilleurs outils diagnostiques. D’après Allison, le TPM était appelé «Trouble hystérique dissociatif» dans le DSM-II, et il ne possédait pas encore son propre code. Le TPM a obtenu sa mention propre et son code dans le DSM-III, mais on l’a remplacé par le trouble de la personnalité dissociative dans le DSM-IV.

Il est possible, bien sûr, que certains cas de TPM émergent de façon spontanée, sans l’intervention du thérapeute, tandis que d’autres cas, peut-être la majorité, sont le fruit de la collaboration inconsciente entre le thérapeute et son patient, influencé par ses lectures et les films qu’il ou elle a vus. Dans un cas comme dans l’autre, le sort des victimes du TPM est peu enviable et devrait susciter sympathie plutôt que dérision.

 

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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