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Effet incivilité

Influence cognitive et émotive négative des commentaires vitrioliques sur les lecteurs en ligne d'articles scientifiques. Le concept paraît bien réel, mais les preuves à son sujet semblent ne venir que d'un seul article publié en ligne dans le Journal of Computer-Mediated Communication. Signé par Anderson et autres, il s'intitule « The "Nasty Effect" : Online Incivility and Risk Perceptions of Emerging Technologies ». Selon les auteurs, la lecture de commentaires impolis dans des blogues traitant de questions scientifiques pousse le lecteur à adopter « une position plus tranchée, relevant davantage de la foi ou du soutien à tout prix, relativement à la perception du risque en matière de nanotechnologies » [traduction libre]. Que davantage de preuves scientifiques viennent étayer le concept ou non, ceux qui fréquentent les blogues et les articles en ligne depuis une vingtaine d'années soupçonnent sans doute que le manque de civilité engendre une réaction similaire, et rend plus facile, pour le lecteur paresseux, d'adhérer aux anti ceci ou cela sans l'appui d'études importantes. L'impolitesse est parfois flagrante, par exemple lorsqu'il s'agit des envolées oratoires des créationnistes, des climato-sceptiques, des opposants à la vaccination ou aux cellulaires, de ceux qui nient l'Holocauste ou l'atterrissage sur la lune, le lien entre le tabagisme et le cancer, le VIH et le sida, ou Al-Qaïda et les événements du 11 septembre 2011. Parfois, elle est plus subtile, comme lorsqu'on lance des accusations non fondées de fraude, de tricherie, de suppression d'information contraire, de complot ou d'association avec les grands méchants de l'industrie pharmaceutique, de l'Islam ou de tout groupe qu'on croit assez mal aimé pour que sa simple mention suscite de la sympathie envers la position que l'on avance. Mais il n'y a peut-être pas que l'impolitesse qui puisse avoir un effet. Le nombre même de commentaires contraires à des opinions motivées scientifiquement, et l'assurance avec laquelle ces commentaires sont formulés peuvent aussi avoir un effet sur la réception d'un article. L'effet global des grands mogols du négativisme est une diminution de la confiance envers la science. Parmi les autres facteurs à ce sujet, on retrouve également le préjugé négatif et l'impression fausse que la majorité des scientifiques sont partagés à propos d'une question donnée.

Deux des auteurs de l'article sur l'effet incivilité ont écrit un article promotionnel publié dans le New York Times. Dans « This Story Stinks », Dominique Brossard et Dietram A. Scheufle affirment que le ton adopté dans les commentaires des lecteurs « peut avoir un effet important sur l'interprétation du contenu d'une étude par les autres lecteurs ». Dans leur étude, on a montré des commentaires polis à la moitié de l'échantillon, et des commentaires impolis à l'autre moitié. « Non seulement les commentaires impolis ont polarisé les lecteurs, mais ils ont souvent changé l'interprétation qu'avaient les participants de la nouvelle même. »

La simple inclusion d'une attaque ad hominem dans le commentaire venant d'un lecteur suffisait pour que les participants à l'étude croient que les désavantages de la technologie qu'on avait évaluée étaient plus grands que ce qu'ils avaient pensé précédemment.

De plus en plus d'entre nous comptons sur des sources en ligne pour obtenir notre information sur la technologie, la science et d'autres questions sociales d'importance. Beaucoup de ces sources permettent aux lecteurs de donner leur opinion. Si l'effet incivilité est aussi pernicieux que l'indique l'étude, peut-être faudra-t-il repenser la section des commentaires. Quelques sites en ligne, motivés par l'impolitesse généralisée qu'ils ont constatée, ont déjà mis fin à de telles tribunes (par exemple, le magazine Popular Science). D'autres ont récemment modifié leurs règles à propos des commentaires en ligne, et exigent que les commentateurs passent par des réseaux sociaux comme Facebook. La mesure s'avérera sans doute insuffisante, comme le savent ceux qui se sont déjà frottés à Dennis Markuse (alias Dave Mabus) et ses nombreux comptes Facebook, qui servent à diffuser ses propos orduriers et démentiels sur l'athéisme, Nostradamus, et tous les autres sujets susceptibles d'attirer l'attention sur son esprit malsain. Les médias qui désirent mettre un frein aux commentaires mesquins et grossiers sont sans doute d'avis qu'ils ont un effet paralysant: ils dégoûtent les gens sensés et corrects, ce qui prive les autres lecteurs de commentaires potentiellement importants. Il y a aussi le fait qu'ils font perdre du temps. Qu'y a-t-il de plus ennuyant que des commentaires de gens qui disent à l'auteur qu'il est stupide, qu'il se trompe, mais qui ne présentent ni argument ni preuve à l'appui de leur position? Ils ne donnent aucune matière à réflexion.

Popular Science, pour sa part, n'accepte plus de commentaires des lecteurs parce que lorsque des trolls et des robots envahissent tout le champ de ce qui pourrait être un débat intellectuel animé, ils nuisent à Popular Science dans sa mission fondamentale, soit parler de science aux masses. Une « minorité querelleuse possède assez de pouvoir pour biaiser la perception d'une nouvelle que peut avoir un lecteur », écrit Suzanne LaBarre, auteur du message en ligne expliquant pourquoi le magazine a supprimé sa section de commentaires. Et quelle est la preuve de ce pouvoir, qu'on accorde aux trolls? L'étude d'Anderson et autres, ainsi qu'une autre étude montrant que « les désaccords fermement exprimés (sans être impolis pour autant) entre des commentateurs a un effet sur la perception qu'ont les lecteurs de la science ».

Certes, un seul article scientifique sur l'effet nocif de commentaires négatifs sur les perceptions relatives à un article parlant de nanotechnologies ne suffit pas pour constituer une théorie générale. Malgré tout, cet article trouvera écho chez les nombreuses personnes qui déplorent l'affaiblissement du respect et de la confiance envers la science, ces dernières décennies. On peut être en désaccord quant aux causes, mais on n'hésitera pas à dire que nous vivons à l'Ère du déni, comme l'a dit Adam Frank, professeur de physique et d'astronomie à l'Université de Rochester. Le professeur Frank a observé comment les dénégateurs et révisionnistes de toutes espèces montent le doute en épingle à propos de n'importe quoi, des dangers du tabagisme à l'évolution des espèces et à l'effet de nos sociétés sur les changements climatiques. « De nos jours », écrit-il, « il est efficace, dans le domaine politique, et acceptable, dans nos sociétés, de nier n'importe quel fait, surtout d'une façon grossière. Ted Cruz n'est pas une aberration; il est le porte-étendard de l'Ère du déni.

Il y a une raison pour laquelle les publicités politiques sont plus souvent négatives que positives, et qu'elles noircissent l'opposant de diverses façons plutôt que de louanger le parti qui présente l'annonce. Il y a une raison pour laquelle les directeurs de campagnes politiques préfèrent susciter le doute dans l'esprit des électeurs et obscurcir le débat plutôt que de l'éclairer. Il y a une raison pour laquelle les procureurs dont la preuve à l'encontre de l'accusé n'est pas convaincante s'attardent sur les détails les plus horribles du crime qui a été commis. Ce sont là des tactiques éprouvées. Peut-être tirent-elles leur efficacité de l'effet incivilité, peut-être, en partie, du préjugé de négativité. Dans le cas des trolls en ligne et des gueulards fanatiques de toutes espèces, l'effet incivilité fait peut-être plus que modifier les perceptions; il pourrait contribuer à écarter des gens réfléchis et polis des forums de lecteurs. À long terme, l'aspect le plus pernicieux de l'effet incivilité serait alors la disparition de commentaires sensés sur une question plutôt qu'un accroissement de la tendance à voir le mauvais côté des choses.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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