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Biais de négativité

Le mal commis par les hommes leur survit ; le bien est souvent enterré avec leurs os.
Marc Antoine, dans Jules César de Shakespeare (acte III, scène II)
Je déteste perdre plus que je n'aime gagner.
Billy Beane
Il y a de bonnes raisons évolutionnistes pour expliquer le biais de négativité étant donné que les événements négatifs peuvent être bien plus coûteux en terme d'adaptation que les événements positifs ne peuvent être bénéfiques ; faire état de l'évident, de l'infection, des blessures et de la mort limite les chances de se reproduire.

Un bref contact avec un cafard rendra généralement un délicieux repas immangeable. Le phénomène inverse -- faire d'un tas de cafards un plat mangeable par un simple contact avec votre nourriture favorite -- c'est du jamais vu. Commençons donc par un article classique de Paul Rozin et Edward B. Royzman : "Biais de négativité, Prédominance de la négativité et Contagion" (2001).

Vous pourriez penser être bizarre quand une centaine de bonnes choses vous arrive, mais que vous n'arrivez à vous concentrer que sur une seule mauvaise chose. Vous ne l'êtes pas. C'est ainsi que votre cerveau est programmé. Nous sommes biologiquement prédestinés à attacher plus d'attention, à réagir plus vite et plus fort aux mauvaises nouvelles plutôt qu'aux bonnes. Une importante erreur d'une personne pèsera souvent plus lourd que des années de bon travail. Des années à construire une image positive peuvent être détruites en un instant par un seul faux pas. Cette tendance à donner plus d'importance au négatif est appelée "biais de négativité" et se définit comme "la propension à porter attention davantage aux informations négatives qu'aux positives, à en tirer plus d'enseignements, et à les utiliser plus souvent". Notre cerveau a évolué pour réagir plus rapidement à la peur qu'à l'espoir, à répondre à la menace plus vite et plus intensément qu'au plaisir. Et ce trait nous a conduits jusqu'au temps moderne dans une voie qui n'est plus toujours avantageuse.

Daniel Kahneman écrit :

Le cerveau des humains et des autres animaux contient un mécanisme qui est construit de manière à donner la priorité aux mauvaises nouvelles. En réduisant à quelques centièmes de seconde le temps nécessaire à détecter un prédateur, ce circuit améliore l'espérance de vie de l'animal suffisamment longtemps pour qu'il se reproduise. (Thinking, Fast and Slow, p. 301.)

Cependant, le biais de négativité peut nous rendre vulnérables à la manipulation par ceux qui joueraient sur nos peurs. Par exemple, il se peut que la conseillère à la sécurité nationale des États-Unis, Condoleezza Rice, n’ait eu aucune preuve de la possession par Saddam Hussein d’armes de destruction massive, mais elle aurait pu semer la terreur* du simple avertissement disant que la « preuve de l‘usage d’armes de destruction massive pourrait se présenter sous la forme d’un champignon atomique ».

La peur de la perte est une autre voie par laquelle le biais de négativité se manifeste. Paul Rozin écrit dans "Bad is Stronger Than Good" :

Les mauvaises émotions, les mauvais parents, et les mauvais feedback ont plus d'impact que les bons, et les mauvaises informations sont largement mieux traitées que les bonnes. Nous sommes plus motivés à éviter les mauvaises images de soi que de poursuivre les bonnes. Les mauvaises impressions et les mauvais stéréotypes sont plus vite mis en place et plus résistants au changement que ceux qui sont bons." (Cité par Daniel Kahneman dans "Thinking, Fast and Slow", p.302)

Les pertes potentielles nous affectent plus profondément que les gains potentiels. Cela peut nous amener à des comportements irrationnels, comme peuvent le témoigner les nombreuses fois où nous passons à côté d'une opportunité de bénéfice, que ce soit financièrement ou psychologiquement, parce que nous avons peur de prendre le risque d'une perte. Les investisseurs à long terme qui mettent de larges sommes de leurs portefeuilles dans des obligations1 en sont un parfait exemple. Sur les 80 dernières années, les actions ont rapporté 6.5% en retour (ajusté sur l'inflation), tandis que les obligations n'ont rapporté que 0.5% (Lehrer, Jonah. How We Decide, p. 77). Les obligations sont considérées comme des investissements plus sûrs parce qu'il y a de plus grande chance de perdre de l'argent avec les actions. Pour beaucoup de gens, la chance de perdre de l'argent à plus d'effet que la chance d'en gagner en investissant dans ce qui peut être plus risqué à court terme mais bien plus profitable à long terme. La plupart des gens refuseront de jouer si on leur donne la chance de gagner 150 dollars ou de perdre 100 dollars sur un pile ou face. La perte potentielle, bien que plus faible par un gain potentiel d'une somme importante, n'enlève rien au risque.

La peur de la perte peut expliquer pourquoi le pari de Pascal semble raisonnable pour beaucoup de gens. Ils ne vont pas prendre le risque de perdre la vie éternelle en ne croyant pas au dieu d'Abraham. Le pari raisonnable est de croire. Au 17e siècle, les mathématiciens affirment qu'il est plus sage de croire au dieu d'Abraham parce que l'on risque de perdre la vie éternelle en n'y croyant pas, et s'il n'existe pas, nous ne perdons rien en comparaison à la vie éternelle. Si la vie éternelle avec ce dieu n'est pas intéressante pour vous, alors la perte potentielle en n'y croyant pas ne devrait simplement pas vous affecter. Pareillement, si vous n'avez pas peur de l'enfer (c.-à-d. : la souffrance éternelle en quelque sorte) parce que vous considérez son existence réelle proche de zéro, alors il est peu probable que la peur de la perte vous conduise à croire en ce dieu, même si le pari ne concerne que votre vie, c'est-à-dire de devoir agir comme si ce dieu existait. D'un autre côté, le principe général soutenant le pari semble censé : seul un fou ne parierait pas à côté de rien quand le prix, si l'on gagne, est d'une valeur infinie. Vous ne parierez peut-être pas 100 dollars pour une chance de gagner 150 dollars sur un pile ou face, mais vous seriez bête de ne pas parier 1 dollar pour une chance de gagner, mettons, 1,000,000 dollars sur un pile ou face.

Un des effets du biais de négativité est que nous donnons plus de crédit et plus de poids aux points négatifs à propos de positions ou de candidats auxquels nous nous opposons que nous nous n'en donnerons aux points positifs les concernant. Nous ne sommes probablement pas très critiques dans notre examen de pareils points négatifs, certainement pas aussi critiques que lorsque des points négatifs sont émis contre des positions que nous chérissons.

Un autre effet du biais de négativité est que nos peurs sont généralement disproportionnées par rapport aux faits. Par exemple, la majeure partie des gens qui ont peur de prendre l'avion n'ont qu'une peur dérisoire de voyager en voiture, même si leurs chances d'être tués dans un accident de voiture sont bien plus hautes que leurs chances de mourir dans un accident d'avion.

Le biais de négativité se manifeste de diverses manières impliquant la contagion. Par exemple, une personne de la caste des Brahmines (un prêtre) peut être souillée par un contact avec un membre de la classe des Shudra (un servant), mais les Shudras ne sont pas purifiés ou ne changent pas de statut par un simple contact avec les Brahmines. Rozin et Royzman écrivent :

"La contamination apparait souvent par la consommation de nourriture par une caste inférieure. De l'autre côté, quand des personnes d'une classe inférieure consomment de la nourriture préparée par les castes supérieures, il n'y a pas d'élévation correspondante de leur statut. Stevenson résume cette caractéristique du système de caste par la phrase : " La pollution l'emporte toujours sur la pureté " ("Status evaluation in the Hindu caste system" Journal of the Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, 84, p. 50).

D'un autre côté, un argument en faveur d'un biais de positivité a été fait dans The pollyanna Principle : Selectivity in Language, Memory, and Thought par Margaret Matlin et David Stang (1978). Matlin et Stand affirment que leurs recherches montrent que les gens s'exposent plus facilement à des stimuli positifs qu'ils n'évitent les stimuli négatifs*, ce qui voudrait dire que nous serions des "animaux" à la recherche de plaisir.

Si vous êtes familier avec l'effet puits, vous savez que les gens ont tendance à être d'accord avec des déclarations positives à propos d'eux-mêmes (que ce soit vrai ou non) et que ce type de déclarations sont plus facilement acceptées que celles qui sont négatives. Les études sur l'illusion de soi prouvent de manière très robuste que beaucoup de gens surestiment leurs traits positifs. Par conséquent, lorsqu'il s'agit de s'évaluer soi-même, le biais de négativité semble être supplanté par le biais de positivité.

Traduit par Jeremy D.

 

Note du traducteur : 1 Terme financier : Titre de créance négociable, représentant une fraction d'un prêt à intérêt consenti à une société privée ou à une collectivité publique lors de l'émission d'un emprunt (dit emprunt obligataire).

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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