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Noni (fruit et jus)

Les experts en psychologie de l'erreur humaine savent depuis longtemps que même les meilleurs spécialistes peuvent se tromper lorsqu'ils se fient à leur expérience personnelle et à des règles de prise de décision imprécises pour trouver les causes d'événements complexes.

 

Noni

Un des nombreux noms communs du fruit du Morinda citrifolia. On dit du jus de noni qu'il guérit l'arthrite, le cancer, l'hypercholestérolémie, le sida, le diabète, l'obésité, l'impuissance, et bien d'autres maladies.* Il y a plusieurs années, au cours d'une excursion dans la vallée Waipi'o, sur l'île principale de l'archipel hawaïen, notre guide a ramassé un fruit du noni qui gisait par terre, l'a ouvert et nous a fait sentir sa chair particulièrement malodorante. Selon lui, des gens payaient très cher pour consommer des produits dérivés du noni, dans l'espoir de rester jeunes et beaux, et en bonne santé. Je me suis alors promis de faire des recherches sur ce fameux fruit, un de ces quatre. Quelques années plus tard, j'ai lu l'histoire d'un prêtre catholique d'un coin reculé du comté de Donegal, en Irlande, qui vendait du jus de noni à 50 € la bouteille à ses ouailles comme remède contre le cancer, dans le cadre d'une entreprise de commercialisation à paliers multiples. J'ai alors rédigé un court article sur le Père Hugh Sweeney et sa fraude dans un bulletin de 2009. Il appert que le jus de noni, ainsi que d'autres produits d'entretien personnel ou suppléments alimentaires tirés de ce même fruit sont vendus depuis des années partout dans le monde par une entreprise à paliers multiples connue sous le nom de Morinda (auparavant, Tahitian Noni International). J'ignore combien de prêtres irlandais se sont retrouvés mêlés à cet étrange commerce, mais le Père Sweeney avait déjà de l'expérience dans la fraude: en 2004, il a dû verser en règlement 125 000 € à la Commission du revenu d'Irlande pour avoir créé un faux compte de non-résident.* Il est heureux d'entendre parler d'un prêtre dont le crime ne ciblait pas des enfants. Je me demande si le jus de noni peut guérir de la pédophilie?

J'avais fini par oublier le noni jusqu'à ce qu'on m'envoie par courriel un vibrant témoignage sur l'incroyable pouvoir thérapeutique du fruit. « Eric » m'annonçait qu'il avait entendu parler « de nombreux cas de guérison du cancer grâce au noni ». Lui-même avait conservé dans un petit bocal, pendant quinze ans, un fruit qui n'avait jamais montré le moindre signe de détérioration. Il l'aurait employé pour guérir des brûlures qui auraient autrement nécessité une greffe de peau. Il affirmait également avoir guéri sa pneumonie virale à l'aide d' « aliments et suppléments naturels renforçant le système immunitaire ». Son fruit aurait en outre guéri la mystérieuse maladie que sa sœur avait contractée après avoir reçu un vaccin pour un voyage en Afrique du Sud. La pauvre avait souffert pendant quatorze ans, disait-il, jusqu'à ce qu'il lui donne du jus, qui avait sans doute stimulé son système immunitaire. Il fallait ajouter à cette liste de miracles la guérison d'une amie qui souffrait d'un cancer du sein. Ce sont toutes ces belles histoires qui ont déclenché mon foutaisomètre et m'ont poussé à m'informer plus avant sur le noni, ainsi qu'à rédiger cette entrée sur la nouvelle plante miracle qui laisse les scientifiques sans voix et sème la consternation chez les Grandes Pharmaceutiques (pour emprunter une formule chère aux tabloïdes).

Comme je l'ai dit plus tôt, j'ai déjà vu et senti le fruit du noni. Je comprends très bien pourquoi les Hawaïens le connaissent surtout pour son goût épouvantable et son odeur putride. Comment ce fruit nauséabond est-il devenu synonyme de panacée chez certains? Peut-être est-ce la croyance ancienne que ce qui goûte et sent aussi mauvais doit être merveilleux pour la santé. J'imagine que l'on peut vendre n'importe quoi sur le marché international juste en racontant que le produit est naturel, qu'il ne peut faire l'objet d'un brevet de la part des grandes entreprises pharmaceutiques, et qu'il n'est pas recommandé par les nutritionnistes ou les sbires de la médecine scientifique. Attrait supplémentaire: les autochtones, qui ont découvert son pouvoir de guérison, s'en servent depuis des siècles. Malgré le mépris visible que portent à la science ceux qui proposent des remèdes de ce type, on semble toujours vouloir ajouter une mention sur les éléments nutritifs du produit dans la réclame. Eric affirme que le noni est un adaptogène, qu'il renforce le système immunitaire, et qu'il est un bon agent antiviral et antibactérien. (Si j'ai bien compris, le terme « adaptogène » s'applique à toute herbe capable de réduire le stress.) Le noni ne semble pas posséder une valeur nutritionnelle intéressante, cependant. L'Université d'Hawaï donne une Analyse nutritionnelle du noni d'Hawaï (Jus de noni pur). L'un des principaux vendeurs en ligne de produits du noni affiche toute une page de faits et d'avantages pour la santé du fruit, mais le seul fait véritable qui y figure, c'est la satisfaction des clients:

Un vif débat se poursuit à propos du noni et de ses avantages pour la santé. Bien que la vérité à ce sujet continue à faire l'objet de discussions, une bonne partie du potentiel du noni demeure dans l'ombre.
 
Pour Healing Noni la preuve du pouvoir du noni repose dans les effets que constatent nos clients lorsqu'ils en font l'essai. Pour notre part, avec le temps, nous nous sommes formé une excellente opinion du noni pour ce qu'il est et ce qu'il peut faire, et nous vous invitons à vérifier ces résultats avec nous.

En clair: « Nous n'avons aucun fait susceptible de prouver l'affirmation que le jus de noni est bon pour la santé, mais vous, les bonnes poires, vous y croyez, et c'est assez pour que notre entreprise demeure rentable encore de longues années ».

Comme bien des fruits, le noni contient plusieurs agents phytochimiques, des sous-produits végétaux non nutritifs auxquels bien des gens attribuent des effets bénéfiques. On croit entre autres qu'ils aident à combattre les infections et ralentissent la croissance des tumeurs cancéreuses. Les chercheurs de l'Institut Linus Pauling font cependant remarquer la chose suivante:

Parce que les aliments d'origine végétale sont des mélanges complexes de composés bioactifs, toute information sur les effets potentiels pour la santé de substances phytochimiques individuelles se trouve liée à l'information sur les effets pour la santé des aliments contenant ces substances.*

La recherche sur le noni n'en est cependant pas à un tel point. Puna Noni, une page Web qui parle de la recherche sur le cancer et le noni, signale qu'une étude sur le cancer chez les souris, publiée en 1994 dans Proceedings of the Western Pharmacology Society, rapporte que des souris auxquelles on a injecté des cellules malignes vivaient plus longtemps quand on les traitait avec du jus de noni. L'expérience a été reprise chez des souris, mais dans les vingt ans qui se sont écoulés depuis, il n'y a apparemment pas eu d'étude sur des cellules malignes humaines in vitro ou in vivo pour tester les effets du jus de noni sur le cancer. L'équipe de chercheurs suppose que le jus de noni « présente un effet anticancéreux parce qu'il intensifie indirectement le système immunitaire des macrophages et/ou des lymphocytes de l'hôte ». Sans davantage d'études, cependant, on droit prendre avec un grain de sel de telles spéculations.

Puna Noni cite également quelques études sur des cellules et des souris effectuées il y a plus de trente ans, mais l'argument principal qu'on utilise dans cette page, c'est que certains scientifiques pensent que les substances phytochimiques peuvent protéger du cancer et freiner la croissance tumorale, or le noni contient de nombreuses substances phytochimiques. Ce n'est pas très prégnant quand on songe au fait qu'il y a des milliers d'agents phytochimiques, mais qu'on n'en a étudié de près que quelques-uns.* Je sais que bien des sites Web affirment que les résultats scientifiques sont maintenant certains, et que les agents phytochimiques permettent:

  • de stimuler le système immunitaire;
  • d'empêcher que ce que nous mangeons, buvons et inspirons ne devienne cancérigène;
  • de réduire le genre d'inflammation qui rend plus probable l'apparition du cancer;
  • de prévenir les dommages à l'ADN et de contribuer à les réparer;
  • de réduire le genre d'oxydation des cellules qui peut provoquer un cancer;
  • de ralentir le taux de croissance des cellules malignes;
  • de provoquer l'apoptose des cellules endommagées avant qu'elles ne se reproduisent;
  • d'aider à réguler les hormones.

Ce que l'on sait, en revanche, c'est qu'une diète riche en produits végétaux est certainement bénéfique. Est-ce grâce aux substances phytochimiques? On n'en sait rien. La faculté de nutrition de l'Université de Californie à Davis a affiché une page Web sur ces substances.

Des études épidémiologiques tendent à montrer qu'une consommation élevée de fruits et de légumes réduit le risque de souffrir de maladies chroniques [Hung, H.C., et autres, Fruit and vegetable intake and risk of major chronic disease. J Natl Cancer Inst, 2004. 96(21): p. 1577-84]. Malheureusement, il n'y a pas encore eu assez de recherches montrant que les substances phytochimiques sont à l'origine de cette forme de protection. Les fruits et légumes constituent une source importance de toutes sortes d'agents bénéfiques, y compris de vitamines, de minéraux, de fibres et de substances phytochimiques. Davantage de travaux seront nécessaires pour expliquer de façon satisfaisante l'action des agents phytochimiques dans le corps humain [Halliwell, B., Dietary polyphenols: good, bad, or indifferent for your health? Cardiovasc Res, 2007. 73(2): pages 341-7].

Les études se poursuivent et semblent prometteuses, mais nous n'en sommes qu'au début des travaux sur les substances phytochimiques, et aux tout premiers pas dans la recherche sur le noni.* Quant à la recherche sur le noni et le modèle humain, il n'y en a tout simplement pas: tout ce qui s'est fait jusqu'à présent portait sur des boîtes de Petri et des animaux de laboratoire. Il n'y a qu'une seule certitude - le noni contient beaucoup de potassium et de sucre, par conséquent, ceux qui présentent des problèmes rénaux ou qui souffrent du diabète doivent le consommer avec précaution. On a également signalé des lésions hépatiques provoquées par la consommation de noni, et une interaction négative du fruit avec le coumadin et la phénytoïne. Il est également possible que les effets antioxydants du noni nuisent à la chimiothérapie et à la radiothérapie.*

Mais tous ces témoignages favorables ne compensent-ils pas l'absence d'études chez l'humain?

Non, et voici pourquoi.

  1. Les données tirées de témoignages sont toujours biaisées et incomplètes. Ceux que le noni n'a pas aidés, ou qui meurent d'un cancer que le noni n'a pas guéri ne font pas entendre leur voix.
  2. Les affirmations que le noni peut guérir telle ou telle maladie se fondent sur des raisonnements post hoc. Le seul fait qu'on ait bu du jus de noni avant qu'un événement donné se produise ne crée pas de lien de cause à effet. On a beau être convaincu avoir été guéri par la consommation de jus de noni, la conviction personnelle n'est pas, ici, une preuve. Il est toujours possible de se tromper lorsqu'on pose un diagnostic sur soi-même, et dans un tel cas, la guérison pourrait ne pas être due au noni, mais simplement au temps et à la nature qui a suivi son cours.
  3. Barry Beyerstein, dans son article bien connu « Why Bogus Therapies Often Seem to Work » [Pourquoi, souvent, les traitements sans valeur paraissent-ils efficaces] donne quelques raisons supplémentaires de ne pas accorder trop de foi aux témoignages relatifs aux thérapies magiques: Bien des maladies présentent une nature cyclique. L'arthrite, la sclérose en plaques, certaines allergies et quelques problèmes gastro-intestinaux ont des « hauts et des bas ». Naturellement, ceux qui en souffrent ont tendance à chercher un traitement lorsque leurs symptômes empirent. Les fausses thérapies ont ainsi de nombreuses occasions de coïncider avec des « hauts » qui se seraient produits de toute façon.
  4. Il peut toujours s'agir de l'effet placebo. Sous l'effet de suggestions, de croyances, d'attentes, de réinterprétation cognitive, et de détournement de l'attention, les patients qui reçoivent des traitements inefficaces éprouvent souvent un soulagement mesurable. Certains effets placebo produisent de véritables changements dans la condition physique des patients; d'autres n'entraînent que des changements subjectifs, une impression de soulagement chez le patient, mais sans modification objective de la maladie présente.
  5. Ceux qui misent sur deux tableaux peuvent choisir la mauvaise option. S'il y a amélioration après qu'un patient a eu recours à la médecine scientifique et à la médecine parallèle, la médecine parallèle est souvent vue comme plus efficace.
  6. Le diagnostic ou le pronostic original peut avoir été erroné. Les médecins ne sont pas infaillibles. Un diagnostic erroné suivi d'un voyage vers un lieu de pèlerinage ou d'une visite chez le guérisseur peut se terminer par un témoignage enthousiaste à propos d'un mal qui aurait fini par disparaître de lui-même. Dans d'autres cas, le diagnostic peut avoir été exact, mais le pronostic sur la durée de la maladie, très difficile à prédire en soi, peut avoir été erroné.
  7. Ceux qui disent avoir été guéris par le jus de noni peuvent très bien s'illusionner ou mentir. Il serait embarrassant de reconnaître qu'on a dépensé des sommes considérables pour un traitement parfaitement inutile.

En fin de compte, la croyance que le jus de noni est une panacée repose sur l'aveuglement, le fait de prendre ses désirs pour la réalité, et sur l'habitude qu'on a de se fier sur sa propre interprétation non critique de l'expérience personnelle, et d'y voir un motif capable de l'emporter sur le manque de preuve scientifique.

 

 

Lecture suggérée: Page sur le noni du Centre de référence sur la nutrition de l'Université de Montréal.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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