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Changement de paradigme

Paradigme

Du grec paradeigma («exemple»). Ensemble de connaissances généralement admises à une époque donnée par la communauté scientifique et formant un corpus théorique. En sciences, le terme est devenu plus ou moins synonyme de «modèle». On le voit souvent utilisé dans l’expression «changement de paradigme», qui fait référence à un renouvellement global des connaissances fondamentales, une révolution conceptuelle.

Thomas Kuhn

T.S. Kuhn, dans son ouvrage Structure of Scientific Revolutions (1962) a été le premier à employer le terme pour désigner les cadres conceptuels, la vision du monde de diverses communautés scientifiques. D’après lui, un paradigme scientifique est un ensemble cohérent de modèles, concepts, connaissances, hypothèses et valeurs étroitement liés. À ses yeux, la notion était essentielle pour comprendre un aspect précis de l’histoire des sciences, soit le remplacement d’un cadre conceptuel par un autre, au cours d’une révolution scientifique.

Kuhn croyait qu’au cours des périodes d’activité scientifique «ordinaire», l’ensemble des chercheurs oeuvrent au sein d’un même paradigme. Les communications et le travail scientifiques se déroulent alors relativement sans anicroche, jusqu’à ce que surgissent des anomalies, ou qu’on propose une nouvelle théorie ou un nouveau modèle. Cette nouveauté force les chercheurs à comprendre les concepts scientifiques traditionnels de façon différente, et à substituer de nouvelles hypothèses aux anciennes.

Comme exemple d’un tel changement conceptuel, au sens où Kuhn l’entend, on pourrait prendre la révolution copernicienne. À la suite des découvertes de Copernic, l’ancien modèle géocentrique a peu à peu cédé la place à un modèle où la Terre n’était plus qu’une planète parmi toutes celles qui orbitaient autour du Soleil. Plus tard encore, les orbites circulaires de l’ancien paradigme, symboles de perfection et, par conséquent, de l’origine divine de l’Univers, ont été remplacées, malgré de grandes réticences, par des orbites elliptiques. Par la suite, Galilée allait découvrir d’autres «imperfections» dans les cieux, comme les cratères à la surface de la Lune.

Selon Kuhn, les révolutions scientifiques se produisent durant les périodes où coexistent au moins deux paradigmes, dont l’un est ancien et l’autre nouveau. Les deux systèmes existent, pendant un certain temps, en parallèle, comme le font tous les concepts dont on se sert pour comprendre et expliquer des croyances et faits fondamentaux. Les groupes qui y adhèrent vivent chacun dans leur propre monde. Le passage collectif de l’ancien paradigme au nouveau constitue la révolution conceptuelle, ou changement de paradigme.

Que Kuhn ait eu tort ou raison à propos de l’histoire de la science – et ses critiques sont nombreux –, ses concepts de paradigmes et de changement de paradigme ont eu une énorme influence à l’extérieur de l’histoire des sciences. À bien des égards, la façon dont on comprend et applique ses enseignements ressemble aux méprises qui ont entouré le concept de sélection naturelle proposé par Darwin et la façon dont on l’a appliqué hors du domaine de la biologie évolutive. À ce sujet, voir notre entrée sur la Programmation neuro-linguistique.

Quel est votre paradigme?

Le mot «paradigme» se retrouve dans un nombre confondant de titres de livres, tant en anglais qu’en français. Dans la plupart des cas, c’est le sens de «modèle» qui est retenu, et non celui qu’a créé Kuhn.

Il semble que les sens donnés le plus souvent aux termes «paradigme» et «changement de paradigme» soient «manière de voir les choses» et «changement dans la manière dont on voit les choses». Certains penseurs du Nouvel-Âge ont l’air de croire qu’il est possible à des groupes ou des personnes de créer des paradigmes de façon consciente. Dans un tel cas, «paradigme» voudrait dire «ensemble de croyances personnelles», sans plus. On le constate dans Essays on Creating Sacred Relationships: The Next Step to a New Paradigm, de Sondra Ray, ainsi que dans Handbook for the New Paradigm, de Benevolent Energies. Nombre de gourous en croissance personnelle fondent leur approche sur l’idée que les paradigmes actuels empêchent l’humanité de s’épanouir, et qu’il suffit de créer un nouveau paradigme (ensemble de croyances, de priorités, d’hypothèses, de valeurs, d’objectifs, etc.) pour obtenir une libération collective. (Voir, par exemple, The Paradigm Conspiracy: How Our Systems of Government, Church, School, and Culture Violate Our Human Potential, de Denis Breton et Christopher Largent.

D’autres encore semblent identifier le terme «paradigme» avec celui de «théorie», comme dans Lamarck’s Signature: How Retrogenes Are Changing Darwin’s Natural Selection Paradigm, d’Edward J. Steele et coll.

Clairvoyance rétrospective

Certains, comme Joel Barker dans son vidéo «The Business of Paradigms», utilisent «paradigme» et «changement de paradigme» pour expliquer comment certaines personnes ou entreprises réussissent alors que d’autres échouent. Du côté des gagnants, on retrouve ceux qui ont su passer à un nouveau paradigme; les perdants sont les sclérosés qui souffrent d’une fixation sur les idées traditionnelles, soit parce qu’elles ont bien fonctionné par le passé, soit parce qu’ils ne voient rien d’utile aux idées nouvelles. Les Suisses ont eu beau inventer la montre au quartz, ils ne l’ont ni brevetée ni mise en marché parce qu’ils auraient été incapables de passer à un nouveau paradigme; ils n’ont pas vu qu’il y avait un marché pour des montres d’un autre genre que celles qu’ils fabriquaient et vendaient depuis des générations. Les Japonais, eux, ont trouvé le pactole grâce à la montre au quartz, parce qu’ils n’étaient pas prisonniers du vieux paradigme qui les empêchait d’exploiter l’invention.

On pourrait parler, ici, de clairvoyance rétrospective, car si elle permet de voir qui a manqué le coche, et qui, au contraire, a su agir de façon opportune, ce n’est uniquement qu’après le fait. Bien entendu, ce modèle est parfaitement inutile pour prédire quelles innovations sont appelées à révolutionner le monde, mais après coup, il est infaillible. Il permet de voir à coup sûr comment Xerox s’est fourvoyée lorsqu’elle s’est accrochée à l’ancien paradigme et à laissé tomber Ethernet ou l’interface graphique, et comment IBM a fait de même en rejetant le concept de l’ordinateur personnel.

Barker est allé plus loin, cependant, et se dit maintenant capable de prédire à quel moment les paradigmes changeront à l’avenir. Il peut d’ailleurs l’enseigner à quiconque se procure son dernier livre: Paradigms: The Business of Discovering the Future.

Le Relativisme

Le détournement de sens le plus grave du terme inventé par Kuhn est sans doute l’idée que tout ce qui constitue un paradigme est relatif et subjectif, et qu’il est par conséquent de nature purement personnelle, sans aucun lien objectif avec la réalité. Ceux qui croient que le créationnisme et l’évolution sont des théories ou paradigmes concurrents commettent cette erreur. On peut sans doute dire que toutes les théories renferment une part de subjectivité, mais la chose ne signifie en rien qu’elles sont toutes pareillement utiles ou probables, ni même qu’elles sont toutes d’un type semblable. Le fait que le rouge, comme toutes les couleurs, corresponde à une notion subjective n’a pas empêché le développement de la décoration intérieure, de la peinture, de la mode… Personne n’hésite à acheter une auto rouge sous prétexte que le concept de couleur est subjectif. La plupart des êtres humains peuvent différencier le rouge du bleu, même si l’on sait qu’aucune des deux couleurs n’existe vraiment, sinon par l’interaction des sens et des objets extérieurs sous certaines conditions. La plupart des êtres humains savent également qu’il n’y a ni comparaison ni concurrence qui tienne entre le rouge longueur d’onde lumineuse et le rouge symbole de la passion amoureuse, ou le rouge représentant l’amour divin, digne de vénération.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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