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Patience Worth

Les sucettes ne sont que source de douleur.
Un des proverbes de Patience Worth

 

Pearl Lenore Curran

Nom d'un des personnages du roman To Have and To Hold (1900) de Mary Johnston, qui se déroule aux États-Unis au temps de la colonie. Également, nom d'un supposé esprit canalisé par Pearl Lenore Curran (1883-1937). Selon Curran, l'esprit de Worth avait été libéré de son corps en 1694, et se cherchait, depuis, un « crannie » (un crâne?) terrestre où se réfugier. Le crâne de Pearl devait être plutôt confortable, puisque Patience s'y est incrusté quelque 25 ans, au cours desquels elle a dicté des poèmes, des proverbes, et plusieurs romans. Pour autant que l'on sache, on n'a plus entendu parler de Curran après son décès, des suites d'une pneumonie, en 1937, mais il arrive encore qu'un écrivaillon quelconque affirme canaliser les mots de Patience Worth.

Au début du XXe siècle, le spiritisme avait le vent dans les voiles. La mode lancée par les sœurs Fox, de l'État de New York, faisait encore courir les foules lorsque Emily Grant Hutchings, spirite fervente et auteure prolifique, a initié Pearl au ouija en 1912.* En un an à peine, Curran commençait à recevoir des messages de la part de Worth. L'un des premiers d'entre eux révèle la qualité et la véracité de la source:

Il y a de nombreuses lunes, j'ai vécu. Me revoici. Patience Worth est mon nom. Attends, car je veux te parler. Si tu vis, je vivrai de même. Je ferai cuire mon pain à ton âtre. Mes bons amis, réjouissons-nous. Le temps des labeurs est passé. Que le matou se repose au coin de l'âtre et dispense la sagesse de son regard aux flammes dansantes.

Eh oui, ce fantôme du XVIIe siècle a abordé le XXe en employant l'expression « il y a de nombreuses lunes ». Ben quoi? Worth est morte aux mains d'Amérindiens à Nantucket, et c'est ainsi qu'ils parlaient à l'époque. Qu'il n'y ait aucune raison vraisemblable pour qu'une dame « de l'autre côté de la mer » (c'est l'Angleterre, ça?) reprenne le style oratoire de ses meurtriers n'a sans doute aucune importance. L'étrange discours de Curran, moitié mélange d'anglais étasunien du XXe siècle, et moitié pastiche shakespearien, a fait l'objet d'une analyse de la part du professeur Shelling, spécialiste de la période élisabéthaine.

Le langage employé n'appartient pas à une période historique quelconque, mais lorsqu'il ne s'agit pas de l'anglais actuel de cette partie des États-Unis où demeure Mme Curran [la ville de Saint-Louis], on entend le fruit d'une connaissance superficielle de la poésie mêlé à une espèce de pseudo dialecte écossais.

Curran, nous dit le professeur, créait beaucoup de mots. Melbourne Christopher est d'avis que Curran, comme plusieurs autres femmes des XIXe et XXe siècles qui prétendaient servir d'intermédiaires à des esprits, agissaient de la sorte non pas pour obtenir la gloire et la fortune, mais plutôt pour s'exprimer, tout bonnement, d'une façon socialement acceptable. Certains la considéraient comme une arnaqueuse, d'autres, comme une malade mentale. Elle a bel et bien souffert d'une dépression nerveuse à l'âge de 13 ans, et on l'a décrite comme une « ménagère inquiète souffrant de nombreuses maladies nerveuses ».* Une connaissance l'a décrite comme une hystérique classique de l'époque victorienne, atteinte de toutes sortes de maux imaginaires - « visite prospective de la cigogne, tumeur, consomption, tous des états qui ne se sont jamais affirmés ».* Sa mère, également, a souffert d'une dépression nerveuse lorsque Pearl avait quatre ans.

Le spiritisme est entré tôt dans la vie de Pearl. Elle a vécu brièvement à Chicago, chez un oncle ministre d'une église spiritiste située dans un magasin. Selon un membre de la famille, l'oncle était « un falsificateur invétéré ».* Bien sûr, il se trouve des gens pour croire qu'une personne nommée Patience Worth a vraiment vécu, et que son esprit a communiqué avec Pearl Curran. Il y a cependant une autre possibilité, à laquelle nous reviendrons.

Curran a fini par passer du salon, où elle impressionnait ses voisins et amis par ses exploits métapsychiques, à la scène, plus lucrative. Après le décès de son premier mari, plongée dans des difficultés financières, elle a monté un numéro dans lequel elle utilisait son tableau de ouija. La foule ayant tendance à s'impatienter pendant que l'esprit épelait les mots, même rapidement (comme le faisait Curran), elle finit par se débarrasser du tableau. Encore là, il lui a fallu du temps pour délaisser l'épellation, passer à l'énonciation de mots complets, et en arriver à des poèmes ou des romans complets.

À l'instar de John Edward et ses collègues, qui affirment servir de médiums aux esprits, Curran disait capter des messages directement de l'au-delà, mais des messages fragmentés, embrouillés, pouvant provenir d'une ou de plusieurs sources, ce qui rendait nécessaire une séance de devinettes à propos de quel esprit disait quoi. On lui a déjà demandé qui avait écrit les pièces de Shakespeare, ce à quoi elle a répondu: « The word of the skin-shoon man be his » [Note du traducteur: Il s'agit simplement de charabia.] Ce que la chose signifiait, et pourquoi Curran aurait su quoi que ce fût à propos de Shakespeare demeure un mystère opaque.

Le guide spirituel de Curran a écrit plusieurs volumes de poésie et de fiction. Quelques critiques ont trouvé son œuvre extraordinaire et merveilleuse, mais son travail ne lui a pas rapporté grand-chose, et ses écrits ne suscitent plus grand intérêt de nos jours. À l'époque, cependant, l'idée que des esprits guident les auteurs de poèmes, de récits ou de nouvelles était si commune que la pratique portait un nom: l'écriture automatique.

L'accession de Curran à la célébrité semble avoir été facilitée par ses liens avec un éditeur religieux du St. Louis Globe-Democrat, l'un des quatre quotidiens en circulation à Saint-Louis en 1915. La série d'articles de Casper Yost sur ses rencontres avec Curran a été publiée par un tenant du spiritisme, Henry Holt (Patience Worth: A Psychic Mystery, 1916).* Holt devint l'éditeur de Curran lorsqu'elle se mit à produire des romans qu'elle disait dictés par Patience Worth. Malheureusement, ceux-ci ne rapportèrent guère, et un magazine publié pour faire la promotion de l'œuvre de Pearl, intitulé Patience Worth, a fini par coûter très cher aux Curran.*

Après la mort de son premier mari, la fortune littéraire de Curran a connu un déclin. La curiosité qui l'entoure encore vient de ce que certains considèrent comme une énigme. Elle donnait l'impression d'une ménagère sans éducation qui avait en elle une autre personnalité, mondaine, littéraire et prolifique. Elle affirmait que cette autre personnalité était un fantôme vivant dans sa tête. Certains croyaient qu'elle était un médium, et elle-même l'affirmait. Quand elle a refusé de se soumettre aux épreuves de James Hervey Hyslop, président de l'American Society for Psychical Research (ASPR), Hyslop en conclut qu'elle mentait et qu'elle délirait. Hyslop possédait un doctorat de la John Hopkins University et enseignait la logique et l'éthique à la Columbia University. Il pensait pouvoir distinguer les véritables communications spirites des fausses en comparant les messages de plusieurs médiums en relation avec les mêmes esprits. Hyslop semble être un des pères spirituels de Gary Schwartz.

Un autre enquêteur s'intéressant au paranormal est, de son côté, arrivé à la conclusion que Mme Curran et son alter ego n'étaient ni des menteurs ni des fous. Le Dr Walter Franklin Prince considérait Patience Worth comme une espèce d'énigme. Prince avait succédé à Hyslop comme président de l'ASPR. Lui aussi avait un doctorat (mais de Yale), et lui aussi avait adopté une petite fille présentant une personnalité multiple. Il était l'auteur d'un ouvrage expliquant comment il avait guéri Doris Fisher de son trouble de personnalité multiple. Prince pensa immédiatement que Pearl Curran souffrait du même problème. Pendant plusieurs semaines, il compulsa le travail de Patience Worth. Il rencontra Pearl, sa belle-fille et ses amis, et assista à des séances avec Patience. En 1927, il a publié The Case of Patience Worth. Il attribuait à Curran « une merveilleuse imagination... un don pour l'expression poétique... une spiritualité et une sagesse singulières ».* Prince était confondu. Il ne croyait pas que les œuvres de Patience venaient de l'inconscient de Pearl, pas plus qu'il ne pensait que Pearl produisait consciemment le personnage de Patience et ses messages. Il n'avait constaté des troubles de personnalité multiple que chez des malades mentaux, et c'est peut-être la raison pour laquelle il ne pensait pas que Pearl pouvait créer Patience de façon consciente sans se considérer elle-même comme une menteuse. Or elle pouvait très bien croire, et même être persuadée, qu'elle était à la fois Pearl et Patience. Qu'on puisse être « normal » à tous égards et présenter un trouble de personnalité multiple n'était pas une idée admissible à l'époque, et elle demeure encore inadmissible pour beaucoup, aujourd'hui. Pourtant, on ne saurait la rejeter. Prince conclut qu'il fallait reconnaître l'existence « d'une cause agissant sur Mme Curran, mais sans venir d'elle-même », affirmation qui nous en dit davantage sur l'ignorance de son auteur que sur la source des écrits de Curran.

De nos jours, on dirait que Curran présentait une tendance à la fabulation, ou qu'elle souffrait d'un trouble bipolaire.

Selon Gioia Diliberto, Curran a peut-être livré la clé de l'énigme dans une nouvelle qu'elle a signée de son propre nom, et qu'elle a fait publier en 1919 dans le Saturday Evening Post.

Dans ce récit, « Rosa Alvaro, Entrante », Mayme, jeune employée solitaire d'un grand magasin de Chicago, se fait raconter par une fausse bohémienne qu'elle possède un guide du monde des esprits, une jeune Espagnole au caractère passionné qui s'appelle Rosa Alvaro. Mayme se met à afficher périodiquement les traits de caractère de Rosa, et finit par avouer à une amie qu'elle a agi en toute connaissance de cause pour faire entrer un peu de merveilleux dans son existence trop terne: « Oh Gwen, je l'aime! Elle est tout ce que je rêve d'être. Ne l'ai-je pas trouvée? Ce n'est pas moi. C'est ce que j'étais avant que le monde ne le fasse disparaître ».

Daniel Shea, professeur émérite d'anglais à Washington University, a étudié le cas. Il est d'avis qu'il y a eu fraude, et que Curran a écrit « Rosa Alvaro, Entrante » pour atténuer son sentiment de culpabilité.* Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour penser qu'une personne puisse avoir lu davantage qu'on est prêt à le croire à son sujet, ou qu'elle puisse posséder davantage de connaissances qu'il n'y paraît. On ne franchit pas non plus les limites du bon sens en imaginant qu'une personne ordinaire arrive à jouer un bon tour à quelques experts gonflés de leur propre importance. Le fait qu'elle ait confondu des hommes éminents ne devrait pas surprendre quiconque est familiarisé avec l'histoire de la recherche sur le paranormal.

Le spécialiste du paranormal Stephen E. Braude a étudié le cas de Curran pour conclure qu'elle était probablement une enfant très douée pour l'écriture, mais que sa mère l'a orientée de force vers une carrière en chant et en musique. Pearl aurait créé l'alter ego de Patience Worth pour maintenir des traits de personnalité et des talents qui avaient été réprimés.* Peu importe quels étaient les véritables motifs de Curran, le cas de Patience Worth est certainement intéressant, sans toutefois mériter le titre de l'« un des plus grands mystères non résolus de tous les temps ».* On a bien fait quelques efforts pour retracer une Patience Worth ayant vécu en Angleterre au XVIIe siècle, mais à part quelques vagues concordances à propos de vieilles églises ou autres détails du genre, on n'a jamais prouvé qu'une telle personne ait existé, qu'elle soit venue en Nouvelle-Angleterre ni qu'elle ait été tuée par les Indiens.

Gioia Diliberto exagère lorsqu'elle dit que le cas de Patience Worth est l'« un des mystères littéraires les plus incroyables du siècle dernier ». Il est peu probable que l'œuvre de Curran ne soit plus réimprimée uniquement parce qu'on la soupçonne d'avoir trompé le public. Il y a bien eu des gens qui ont trouvé un grand mérite littéraire à ses écrits, mais dans les faits, elle n'a été qu'une étoile filante, ce qui montre bien qu'elle n'a connu qu'un succès de curiosité. Chapeau bas pour avoir su attirer si bien l'attention, mais ne surestimons pas son importance. D'autre part, ne sous-estimons pas l'effet d'éteignoir sur le talent et la personnalité que peuvent avoir des parents trop exigeants ou des autorités arrogantes. Il ne faut pas plus sous-estimer l'effet libérateur d'amis et d'étrangers non conventionnels, capables de penser librement.

Quoi qu'il en soit, il ne faut surtout pas se sentir supérieur devant ce qui peut ressembler à de la crédulité chez ceux qui nous ont précédés. Le goût pour le spirituel et la soif pour du verbiage présenté comme de la sagesse n'ont jamais été plus forts qu'aujourd'hui. On n'a qu'à penser au succès de Sylvia Browne, Rick Warren et Rhonda Byrne. Quels sommets aurait pu gravir Pearl Curran grâce à la télé, les journaux sensationnalistes et Internet?

Enfin, Diliberto écrit:

Une longue liste d'enquêteurs, de psychologues et autres sceptiques ont tenté d'expliquer le phénomène Patience Worth et de prouver que Pearl mentait. Aucun n'a réussi.

Bien sûr, puisqu'il n'y a aucune façon de démontrer que quelqu'un ment lorsqu'il prétend recevoir des messages de l'au-delà. On peut péter et affirmer que c'est Patience Worth qui émet des gaz du fond de l'Insondable; qui prouvera le contraire? Voilà pourquoi les médiums et autres paranormalistes continuent d'exploiter l'escroquerie la plus sûre qui soit.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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