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Sophisme de la solution parfaite

(Sophisme du nirvana)

Faux raisonnement fondé sur l'idée erronée que si une mesure donnée ne constitue pas la solution parfaite à un problème quelconque, elle n'en vaut pas la peine. Cette présupposition est évidemment fausse. Habituellement, on exprime le sophisme d'une manière plus subtile. Par exemple, les opposants à la vaccination, au vaccin contre la grippe ou aux vaccins en général insistent souvent sur la nature imparfaite des vaccins comme bonne raison de les rejeter : les vaccins ne sont pas sûrs ni efficaces à 100 %. À 100 %, peut-être pas, mais ils n'en sont pas moins sûrs et efficaces. Se faire vacciner ne prémunit pas entièrement contre la maladie, mais il est abusif d'affirmer que personne ne devrait se faire vacciner tant que les vaccins ne protègeront pas tout le monde à 100 %, sans jamais causer le moindre problème.

Le sophisme de la solution parfaite est souvent employé par ceux qui nient la réalité des changements climatiques. Encore là, on n'entend jamais de leur part : Tant qu'une étude scientifique parfaite n'aura pas montré sans équivoque que les changements climatiques sont aggravés par l'activité humaine, et que si l'on n'agit pas les conséquences seront néfastes pour la planète, nous ne devons rien faire pour limiter l'utilisation des combustibles fossiles. Exprimer l'idée ainsi montrerait tout de suite son inanité. Aucune étude scientifique n'est parfaite, et personne ne peut prédire l'avenir avec exactitude. Les climato-sceptiques aiment beaucoup insister sur les faiblesses, les zones grises ou les erreurs des modèles. Aucun modèle par lequel on tente de prédire des événements complexes comme les changements climatiques ou le nombre de décès provoqués par la grippe ne peut être parfaitement exact. (Nota : S'en prendre aux modèles prédictifs constitue un homme de paille. On met de côté toutes les autres preuves scientifiques et tous les raisonnements qui ont mené à la formulation des mesures relatives aux changements climatiques ou aux programmes de vaccination. Dans le cas des changements climatiques, s'en prendre aux modèles mêmes est suspect.)

On se fonde beaucoup sur ce sophisme pour rejeter les opérations chirurgicales et les médicaments que produit la recherche scientifique. Encore une fois, dire : « Avant qu'on puisse considérer un médicament sans danger, il faut s'assurer qu'il est totalement dépourvu d'effets indésirables » serait idiot.* Par contre, on n'a pas l'air idiot quand on prône le rejet d'un médicament en donnant une longue liste de tous les problèmes, petits ou grands, qu'on a déjà rapportés après la prise du produit en question. On n'a pas l'air idiot non plus quand on rejette la médecine scientifique à partir d'anecdotes sur des gens qui disent avoir souffert des effets indésirables qu'auraient causés des médicaments. (« Auraient causés » parce que souvent, tout ce qu'on sait à ce propos, c'est que l'effet indésirable est survenu après la prise du médicament. Ce n'est pas là une preuve suffisante pour établir un lien de causalité.)

Certains s'opposent aux programmes d'aide sociale gouvernementaux parce qu'il y a des fraudeurs qui profitent du système. C'est bien vrai, mais y aura-t-il jamais un programme d'aide sociale sans défaut? Le fait qu'on entende parfois raconter que des agents de police ont tabassé des malades mentaux ou qu'ils leur ont tiré dessus parce que les suspects n'obtempéraient pas à leurs ordres, qu'ils étaient incapables de comprendre de toutes manières, ne signifie pas pour autant qu'il faille se débarrasser de la police. Il y aura toujours des agents qui vont mentir, maltraiter ceux qu'ils arrêtent, tuer des suspects sans justification, etc., mais ce n'est pas une raison suffisante pour abolir la police.

En 1969, l'économiste Harold Demsetz a inventé l'expression « approche nirvana » pour décrire ce qu'il considérait comme une pratique tenace en matière de politique publique : créer un faux dilemme en opposant quelque objectif idéal mais irréaliste à un « arrangement institutionnel » imparfait. Les décideurs devraient plutôt exercer un choix entre des « arrangements institutionnels » réels. Pourra-t-on jamais obtenir la solution parfaite à un problème politique, économique ou social? Non; il faudra toujours choisir entre des solutions imparfaites. L'approche la plus raisonnable, sans doute, sera de peser le pour et le contre de solutions réalistes, d'agir là où la chose est nécessaire en appliquant le meilleur choix possible, et espérer que tout ira bien, tout en demeurant ouvert aux changements nécessaires.

 


*(Ndt Sauf dans le cas des produits homéopathiques, bien sûr.)

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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