Polygraphe

(détecteur de mensonges)

«Tout ce que je sais des détecteurs de mensonges, c’est qu’ils donnent une sacrée frousse aux gens.»
Richard Nixon

 

Appareil qui enregistre simultanément les changements se produisant dans divers processus physiologiques tels que la fréquence cardiaque, la tension artérielle, la respiration et la réaction électrodermale (ou le réflexe psychogalvanique). Certains corps de police, le FBI, la CIA, le gouvernement fédéral et celui de certains états des États-Unis, de même que de nombreuses entreprises de sécurité privées l’utilisent comme détecteur de mensonges, en partant du principe que la personne qui ment ressent une certaine nervosité, mesurable aux changements physiologiques qu’elle provoque. Chez le menteur, en effet, la pulsation cardiaque s’accélère, la tension artérielle monte, la transpiration augmente, etc. On établit une ligne de base correspondant à l’état physiologique normal du sujet en lui posant des questions dont on connaît déjà la réponse. Tout écart par rapport à ce comparatif indique qu’il y a mensonge.

On préconise trois approches différentes dans l’utilisation du polygraphe:

  1. l’épreuve de la question témoin. Au cours de cette épreuve, on compare les réactions physiologiques du sujet à des questions portant sur le crime dont on le soupçonne, et sa réaction à des questions relatives à des méfaits antérieurs possibles. «On utilise souvent cette épreuve pour déterminer s’il faut poursuivre un suspect, ou, au contraire, le considérer étranger au crime sur lequel on enquête.» (APA).
  2. l’épreuve du mensonge dirigé. Durant cette épreuve, on tente de déceler le mensonge en comparant les réactions physiologiques du sujet lorsqu’on lui demande de mentir délibérément, et lorsqu’il dit la vérité.
  3. l’épreuve de la connaissance coupable. Dans cette épreuve, on compare les réactions physiologiques du sujet à des questions à choix multiple portant sur le crime, dont l’un des choix comporte des détails que seuls les enquêteurs et le criminel peuvent connaître.
Polygraphe

Dans les rangs des psychologues américains, on ne considère ni la première ni la deuxième approche comme rigoureusement scientifiques, mais dans un sondage effectué par l’American Psychological Association, une majorité d’entre eux croient que la troisième repose sur une théorie scientifique valable, et y voient «un outil judiciaire prometteur». Cependant, ils «ne préconiseraient pas l’admissibilité [en cour] de preuves ainsi obtenues en l’absence de recherches additionnelles sur des affaires pénales concrètes». L’un des principaux problèmes, par rapport à ce dernier test, c’est l’absence de contre-épreuve. En outre, à moins que les enquêteurs ne possèdent plusieurs renseignements privilégiés à propos du crime, ils courent le risque de tirer des conclusions hâtives à partir d’une ou deux réponses «suspectes». Il peut y avoir plusieurs raisons pour lesquelles un sujet réagit à la réponse renvoyant à l’information privilégiée. En outre, une absence de réaction à cette réponse ne signifie pas forcément que le sujet est innocent. Il pourrait s’agir d’un sociopathe, d’un psychopathe, ou tout bonnement d’un menteur chevronné.

Existe-t-il des preuves que le polygraphe permet de détecter les mensonges? Rappelons que l’appareil enregistre les changements de tension artérielle et de fréquence respiratoire. On présume que, lorsqu’un sujet ment, ces changements se produisent d’une façon telle qu’un expert dûment qualifié peut les interpréter avec succès. Mais existe-t-il une formule ou une loi scientifique établissant une corrélation claire entre les changements physiologiques précités et le fait de mentir? Non. Existe-t-il des preuves montrant qu’un polygraphiste dûment qualifié peut, à l’aide de son appareil, détecter des mensonges à une fréquence significativement plus élevée qu’un non-expert utilisant une autre méthode? Non. Aucun appareil, aucun expert ne peut affirmer avec un haut degré de précision si un sujet, choisi au hasard, ment ou non.

Si le polygraphe n’est pas un détecteur de mensonges efficace, c’est avant tout parce que les changements que l’appareil mesure – la fréquence respiratoire, la tension artérielle et le rythme cardiaque – peuvent être provoqués par une grande diversité de facteurs, allant de la nervosité, la colère, la tristesse, l’embarras et la peur à un besoin pressant d’aller au petit coin. Un certain nombre d’affections peuvent également entraîner une modification de la lecture de l’appareil: le rhume, les céphalées, la constipation, certains problèmes neurologiques ou musculaires… On n’a jamais prouvé, comme on le prétend dans certains milieux, qu’un expert est en mesure de faire ressortir les mensonges parmi un tel bruit de fond. Et quand bien même l’appareil permet de déceler la nervosité chez le sujet, comment savoir si son état d’esprit est attribuable à la crainte de se voir pris en flagrant délit de mensonge? Certaines personnes peuvent très bien craindre de se voir accuser d’un crime à tort, si jamais l’appareil allait indiquer un mensonge là où il n’y en a pas. Par ailleurs, même les plus ardents défenseurs du polygraphe sont forcés de reconnaître qu’on peut parfois mentir et passer l’épreuve avec succès. Il n’y a qu’à se rappeler le cas célèbre, aux États-Unis, d’Aldrich Ames, l’espion qu’on a soumis plusieurs fois au polygraphe au cours de sa carrière à la CIA. Malheureusement, la leçon n’a pas été retenue par le FBI, qui a commencé à exiger des épreuves au polygraphe pour ses employés, après qu’on eut démasqué l’espion Robert Hanssen dans ses rangs. Auparavant, le FBI ne l’employait que pour les personnes soupçonnées d’un crime. Apparemment, on semble croire, au sein du Bureau, que le polygraphe peut servir à titre préventif.

En Californie, comme ailleurs aux États-Unis, les éléments de preuve obtenus à l’aide du polygraphe sont irrecevables devant les tribunaux. Ce peut être parce qu’on considère comme peu fiables les résultats des épreuves, ou parce que les quelques avantages que procure le polygraphe sont grandement contrebalancés par l’abus que pourrait en faire la police. On craint d’éventuelles atteintes à la vie privée, ou l’intimidation de témoins par la haute technologie. Les sceptiques font autant confiance aux témoignages obtenus par le polygraphe qu’à ceux obtenus sous hypnose, lesquels sont également irrecevables en Californie et dans bien d’autres états. Également, en 1998, la Cour suprême des États-Unis a statué que le paragraphe 707 des Règles militaires de la preuve, qui déclare irrecevable les témoignages obtenus à l’aide du polygraphe en cour martiale, ne restreint pas d’une façon contraire à la Constitution le droit des membres des Forces armées à une défense pleine et entière (États-Unis c. Edward G. Scheffer).

L’Union des droits civils des États-Unis a accordé un appui non équivoque à la Employee Polygraph Protection Act (EPPA) de 1988, qui rend illégal l’utilisation de l’appareil «afin d’en arriver à un verdict sur l’honnêteté d’un employé». La loi n’impose cependant pas une interdiction générale, et il est toujours possible d’y recourir au niveau fédéral, étatique et local. Le gouvernement fédéral américain peut s’en servir pour les entrepreneurs qui travaillent à des projets touchant la sécurité nationale. Dans le secteur privé, les entreprises oeuvrant dans le domaine de la sécurité ou des produits pharmaceutiques sont autorisées à y recourir pour leurs employés actuels ou prospectifs. En outre, n’importe quel employeur peut utiliser le polygraphe

...en relation avec des enquêtes en cours sur des pertes financières ou des torts causés à son entreprise aux conditions suivantes: l’employé faisant l’objet de soupçons doit avoir eu accès à la propriété en question, et l’employeur doit donner par écrit le fondement des soupçons raisonnables qu’il a au sujet de la culpabilité de l’employé (ACLU).

L’Union américaine des libertés civiles a appuyé cette loi non seulement en raison du manque de preuves quant à la précision du polygraphe, mais aussi à cause de son utilisation abusive potentielle, y compris, entre autres, l’atteinte à la vie privée.

Par exemple, afin d’établir quelles étaient leurs réactions physiologiques «normales», des examinateurs ont délibérément posé à leurs sujets des questions pouvant les embarrasser, les effrayer et les humilier. Une poursuite de l’Union en 1987 a révélé qu’on avait l’habitude de demander aux employés de l’état de Caroline du Nord de répondre à des questions comme «Quelle est la dernière fois où vous vous êtes accidentellement exhibé après avoir bu?» et «Quel est le dernier enfant qui vous a excité sexuellement?» Des employeurs sans scrupule ont souvent utilisé le polygraphe pour harceler les organisateurs syndicaux et les dénonciateurs, pour forcer des employés à «avouer» des infractions qu’ils n’avaient pas commis, et pour impliquer faussement des collègues de travail dans des méfaits (ACLU).
Polygraphe

Pourquoi autant d’organismes gouvernementaux ou policiers et d’employeurs du secteur privé veulent utiliser le polygraphe si la communauté scientifique en général n’est pas convaincue de son utilité? Ne s’agit-il que d’idées chimériques? Les utilisateurs du polygraphe veulent-ils croire qu’il existe une méthode simple et rapide pour reconnaître le mensonge, au point qu’ils refusent de constater l’absence de preuves valables? Peut-être, mais d’autres facteurs peuvent jouer également, comme celui de l’ésotérisme technologique. Le polygraphe a toutes les apparences d’un appareil sophistiqué, digne de l’ère spatiale. Ne peuvent l’utiliser correctement que des spécialistes ayant suivi une formation inaccessible au commun des mortels. Les profanes se retrouvent à la merci de sorciers de la haute technologie, qui ont reçu une formation spéciale, et qui, eux seuls, peuvent trancher entre la vérité et le mensonge.

Le polygraphe doit également sa popularité à un facteur supplémentaire, celui de l’erreur pragmatique: ça marche! Cas après cas, on peut montrer à quel point le détecteur de mensonges est efficace. Il y a les criminels qui ont échoué le test, et dont la culpabilité a été corroborée par d’autres éléments de preuve. Il y a ceux qui, voyant qu’ils étaient en train d’échouer, ont avoué spontanément. Mais quelle preuve avons-nous que le taux d’identification correcte des mensonges corroborée par des preuves extrinsèques est plus élevé que le taux d’identification du mensonge par des moyens non technologiques? Il n’y en a aucune. Les preuves sont de nature anecdotique, ou se fondent sur des raisonnements fallacieux, comme la confusion entre la corrélation et le lien causal.

D’autre part, il est possible qu’une des raisons principales pour lesquelles tant de gouvernement, de forces policières et d’employeurs du secteur privé optent pour le polygraphe, c’est qu’on pense qu’il va éloigner les menteurs et fraudeurs qui se cherchent un emploi, ou qu’il va forcer les accusés à reconnaître leur culpabilité. Autrement dit, les utilisateurs de l’appareil ne croient pas vraiment qu’ils peuvent déceler le mensonge, mais sont convaincus que ceux à qui ils font passer l’épreuve l’ignorent. En fin de compte, le résultat serait le même que si le polygraphe était efficace à cent pour cent.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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