Précognition

« Jusqu'à présent, personne n'a réussi à concevoir une expérience qui pourrait permettre de façon persuasive de distinguer télépathie et clairvoyance... À partir des preuves expérimentales, rien ne montre clairement que la télépathie à l'état pur existe, pas plus que la clairvoyance en temps réel. » La preuve « peut s'expliquer par diverses formes de précognition. »
Dean Radin

 

« Il est possible que la signification statistique soit totalement dépourvue de sens, d'ailleurs, c'est habituellement le cas. »
James Alcock

 

Connaissance métapsychique d'un événement avant qu'il n'arrive. La faculté de voir l'avenir, si elle ne s'appuie pas sur des moyens artificiels comme la transe ou les drogues, se nomme « seconde vue ».

Comme il est impossible de distinguer la communication directe avec l'esprit d'autrui d'une perception du passé ou de l'avenir, il est impossible de distinguer la télépathie de la précognition. On ne peut distinguer la télépathie, la clairvoyance, la rétrocognition ou la précognition de la perception directe des connaissances akashiques. De même, il est impossible de distinguer la télépathie, la clairvoyance, la rétrocognition, la précognition ou la perception directe des connaissances akashiques d'une perception d'idées directement placées dans l'esprit récepteur par un dieu quelconque (occasionalisme). De la même façon, il est impossible de distinguer la télépathie, la clairvoyance, la rétrocognition, la précognition, la perception directe des connaissances akashiques ou une perception d'idées directement placées dans l'esprit récepteur par un dieu quelconque de la perception du reflet de toutes les idées qui flottent dans la onzième dimension, juste au coin des dixième et douzième. On pourrait continuer ainsi ad nauseam, mais le lecteur a sans doute compris.

On peut prédire l'avenir. Chacun d'entre nous le fait couramment, mais en se fondant habituellement -- sinon toujours -- sur l'expérience, les connaissances et l'entourage. Il est vrai que certains voyants font des prédictions qui se vérifient, mais le commun des mortels peut en faire tout autant. Sans aucun doute, une bonne partie de notre sens de l'anticipation relève de l'inconscient, d'une seconde nature, mais il se fonde sur des capacités tout à fait naturelles et ordinaires, pas sur quelque pouvoir mystérieux ou surnaturel.

La personne qui parviendrait à donner de façon régulière la description exacte et détaillée d'événements à venir pourrait être considérée à juste titre comme un mage, mais on ne retrouve aucune créature du genre dans l'histoire, ce qui indique sans doute que ce qu'on raconte à propos de la seconde vue relève du mythe et de l'exagération.

En 1994, le biologiste Rupert Sheldrake a publié une recherche sur Jaytee, un chien doué de pouvoirs métapsychiques (Dogs That Know When Their Owners Are Coming Home and Other Unexplained Powers of Animals). En 1998, les psychologues Richard Wiseman et Matthew Smith ont tenté de refaire l'expérience avec Jaytee, mais sans succès. (De telles croyances à propos des chiens semblent vraiment populaires chez les tenants du paranormal.)

Le pressentiment

L'une des plus récentes tentatives de prouver la réalité de la précognition portait sur le pressentiment et se fondait sur le réflexe psychogalvanique ou l'enregistrement de l'activité cérébrale (grâce à l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle). Le pressentiment est la sensation que quelque chose d'étrange ou d'inhabituel est sur le point de se produire. Si cette sensation est particulièrement forte, on parle de prémonition. Dans les expériences sur le pressentiment, par contre, on ne mesure pas de sentiments conscients ni quoi que ce soit du genre, mais plutôt l'effet inconscient présumé d'une réaction physique sur un appareil d'enregistrement avant la production du stimulus. Les chercheurs n'ont aucun moyen de savoir si les résultats qu'affiche l'appareil sont le moindrement liés aux stimuli qu'ils envoient, et s'ils le croient, c'est en vertu d'une pétition de principe. On pourrait aussi bien penser que c'est la résistance électrique de la peau chez le sujet, ou le jeu des couleurs obtenu par résonance magnétique qui oriente le choix des chercheurs quant au stimulus approprié.

En 1993, Dean Radin a eu l'idée de « suivre la conduction cutanée d'un sujet avant, pendant et après le visionnement d'images suscitant des émotions ou n'en suscitant aucune, pour ensuite voir si le système nerveux autonome réagissait de manière appropriée avant l'apparition de l'image » (2006, p. 184). Il a fini par effectuer quatre tests aux résultats discutables, mais heureusement pour lui, une méta-analyse a fait pencher la balance en sa faveur. Le premier essai était de taille modeste (24 sujets), et a permis à son auteur de voir que ses cobayes réagissaient 2 à 3 secondes après la présentation du stimulus, comme le révélait un écran relié à un appareil de mesure de la conduction cutanée. Il a également relevé des réactions précédant le stimulus, et a établi à 500 contre 1 les probabilités qu'elles se produisent, pour ce que ça vaut.

La seconde expérience comptait 50 sujets. Tout ce qu'il nous en dit, c'est que « les résultats ont pris la direction attendue, sans être aussi prononcés que ce qui avait été observé au cours de la première expérience ». Il y avait 47 sujets dans la troisième, au cours de laquelle il a observé « un effet prononcé, aux probabilités s'établissant à 2500 contre 1 ». Pour la troisième expérience, le matériel, le logiciel et les images étaient différents. La quatrième expérience a produit des résultats qui « n'étaient pas statistiquement significatifs ».

Radin conclut:

Cette étude tend à montrer que lorsqu'un sujet moyen est sur le point de voir une image suscitant une émotion, il réagit avant l'arrivée de cette image (dans des conditions d'expérimentation en double aveugle) (2006, p. 188, italiques dans l'original).

C'est ce que conclut Radin sur son travail, au lieu d'y voir un méli-mélo de résultats fondés sur la présomption que les réactions physiologiques qu'il a captées étaient causées par une faculté paranormale. Il a peut-être mené des expériences à double insu, mais il l'a fait sans groupe de contrôle significatif. L'as caché dans sa manche, toutefois, c'est sa méta-analyse. Il a regroupé les données des quatre expériences et a produit un rapport (« Electrodermal Presentiments of Future Emotions ») publié dans The Journal of Scientific Exploration (2004). Ta-daaam! Quelles sont les probabilités d'en arriver aux résultats qu'il a obtenus? 125 000 contre 1, dit-il (2006, p. 188).

Il conclut en mentionnant plusieurs expériences connexes affichant des résultats semblables, dont l'une mettait en vedette des vers de terre. D'après Radin, cette expérience en particulier a permis d'obtenir « des résultats vraiment très près de la signification statistique » (2006, p. 171). Ouaouh! Pour d'autres tests, il a employé des appareils mesurant la fréquence cardiaque et l'activité électrique du cerveau, ainsi que la conductivité de la peau. Dans tous les cas, il présumait que les signaux obtenus procédaient d'un phénomène paranormal.

« À partir de la preuve ainsi obtenue, il n'est pas du tout certain que la télépathie à l'état pur existe, pas plus que la clairvoyance en temps réel. » Selon Radin, « les résultats peuvent tous s'expliquer par diverses formes de précognition ».

Preuve scientifique de la précognition

La preuve la plus solide en faveur de la précognition, selon Radin, est une méta-analyse de tous les rapports publiés en anglais sur les expériences de « choix forcé » en précognition de 1935 et 1987 menée par Charles Honorton et Diane Ferrari (1997, p. 113). Les deux auteurs ont retracé 309 études dans 113 articles signés par 62 chercheurs, soit près de deux millions d'essais, auxquels ont participé plus de 50 000 sujets. Il n'y avait que très peu d'uniformité dans ces tests. Il s'agissait de différents types d'essais de devinette (à l'aide de cartes Zenner, de dés, de symboles, etc.), mettant en œuvre diverses méthodes de randomisation, différentes tailles d'échantillons, différents intervalles entre la réponse et le dévoilement, etc. Seuls 23 des 62 chercheurs (37 % d'entre eux) ont obtenu des résultats positifs. On ne nous dit pas quel est le pourcentage des études pour lesquels il y a eu des résultats positifs. Malgré tout, Radin annonce fièrement que les probabilités que les résultats soient dus à la chance sont d'environ 1025 contre une. « Ce chiffre élimine la chance comme explication viable », dit-il (p. 114). En effet! Il élimine également l'effet tiroir comme explication possible, parce qu'il emploie une formule statistique quelconque (non révélée) pour en arriver au chiffre de 14 268, qui serait le nombre de rapports qu'on aurait dû cacher au fond d'un tiroir pour ramener les probabilités en faveur du hasard. De là, Radin conclut qu'un « grand nombre d'expérimentateurs ont obtenu des signes de précognition ».

Radin fait remarquer que Honorton et Ferrari ont laissé tomber les aberrations, les dix pour cent supérieurs et inférieurs. Ils ont ensuite produit des probabilités de un milliard contre une à l'encontre du hasard. Il dit que c'est « effectivement la même chose » que les résultats de toutes les études. On ne peut vraiment croire que dix millions de milliards de milliards soient « effectivement la même chose » que un milliard contre un, sinon dans le sens que les deux données sont absurdes.

Dans l'évaluation de la qualité des études, il ne se dégage aucune différence quant aux résultats entre les essais bien conçus et les essais bâclés (mais la qualité globale s'est améliorée avec le temps). Radin croit que c'est parce que l'effet de précognition est « remarquablement stable » (p. 115). Il dit que Honorton et Ferrari ont identifié huit caractéristiques pour les expériences bien conçues en matière de précognition, mais il n'en mentionne que quatre: 1) la mention du nombre d'échantillons qu'on se propose de rassembler; 2) une planification de la méthode d'analyse statistique; 3) l'utilisation d'une méthode de randomisation appropriée; 4) un enregistrement automatisé. Dans l'analyse des variables, les deux chercheurs ont découvert que 42,6 % des études dans lesquelles on donnait des commentaires essai après essai étaient réussies. Selon Honorton et Ferrari: « Les études dans lesquelles les sujets recevaient des commentaires essai après essai, ou au bout d'une séquence d'essais, présentent des effets beaucoup plus importants que celles dans lesquelles les commentaires étaient différés ou entièrement absent ».*

Parce que certaines prédictions semblent avoir été validée, la chose montre, selon Radin, que « la précognition constatée n'était pas qu'une exception statistique », car elle semble varier d'une façon sensée du point de vue « psychologique ». Selon lui, tout cela dénote une espèce de lien naturel qui offrirait un fil conducteur pour les futures recherches. Les sceptiques pensent plutôt qu'un regard plus attentif aux techniques de randomisation et aux méthodes de rétroaction pourrait révéler ce qui se cache derrière ce lien apparent. De toutes manières, l'idée de conclure quoi que ce soit d'important à partir d'une méta-analyse de ce genre paraît entièrement absurde. En dernier lieu, comme l'a dit et répété le psychologue James Alcock (2003), ces chercheurs ne donnent aucune chance à l'hypothèse nulle.

Par moments, Radin semble perdre contact avec la réalité, par exemple, lorsqu'il préconise des essais sur la « précognition inconsciente », afin d'en apprendre plus long sur « la possibilité que l'esprit soit en communication avec son propre état à venir ». Il propose que l'on cherche à vérifier si les perceptions futures nuisent aux résultats des sujets dans des tests sur le temps de réaction, mais sans nous dire comment il s'y prendrait. Il propose également qu'on mène des tests  pour savoir si des états émotionnels futurs sont détectables dans l'activité nerveuse du présent (p. 116). Encore là, il ne donne pas d'indice à propos de ce qu'il a en tête. Même si l'on découvrait, par exemple, qu'une certaine activité nerveuse (comme la production d'adrénaline) précède un sentiment d'anxiété, la chose n'aurait aucune incidence sur la question de la précognition. Radin avait peut-être un pressentiment à propos des expériences sur le pressentiment qu'il ferait plus tard! Dans Entangled Minds [pp. 166-168], il parle de quatre petites expériences faites sur le pressentiment, et qui ont été mentionnées précédemment. Les résultats n'avaient rien de clair, mais grâce à une méta-analyse, devinez ce qui s'est passé... Ses résultats donnaient la précognition gagnante à 125 000 contre 1 par rapport au hasard.

Daryl Bem en 2010 -- L'influence rétroactive anormale

Daryl Bem, chercheur dans le domaine du psi (et membre du dynamique duo Bem et Honorton) a fait accepter sa recherche sur la précognition dans une publication soumise à une révision par des pairs de l'American Psychological Association, le Journal of Personality and Social Psychology. Il a intitulé son article « Feeling the Future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect » [Sentir l'avenir: Preuves empiriques des influences et affects rétroactifs anormaux]. Influence rétroactive anormale, c'est le jargon métapsychique pour « précognition et pressentiment ». Bem a modifié un test standard de mise en condition. Au lieu de montrer aux sujets un mot comme laid ou beau avant de leur faire voir une photo de quelque chose comme un magnifique coucher de soleil ou un couple en train de faire l'amour, pour ensuite vérifier combien de temps il leur faut pour réagir favorablement ou défavorablement, Bem inverse le processus: il montre d'abord l'image, voit quel est le temps de réaction, puis montre le mot de mise en condition. (Il faut reconnaître que cette démarche est futée.) Par un nombre juste assez élevé d'essais, il obtient un échantillon dont on ne peut pas dire qu'il est trop petit, et dans lequel il peut puiser des données s'écartant des probabilités de façon « statistiquement significative ». Selon son raisonnement, s'il parvient à montrer que ses sujets, pris dans leur ensemble, donnent des temps de réaction, tels que prédits par les expériences de mise en condition, qui sont peu susceptibles d'être dus au hasard d'un point de vue statistique, il dégage une preuve de l'existence de la précognition. Il a également effectué des expériences de « rappel », sauf que ses sujets devaient se « rappeler » de mots avant de les apprendre par cœur, ou alors, il demande à ses sujets de choisir entre deux images avant que la cible ne soit choisie au hasard par un ordinateur. (Décrire chaque expérience serait lassant. Le lecteur trouvera plus de détails ici.) Bien entendu, Bem présente les choses d'une façon un peu plus compliquée. Voici un extrait de son site Web:

Le terme « psi » correspond à des processus anormaux de transfert d'énergie ou d'information qu'on ne peut expliquer pour l'instant par des mécanismes physiques ou biologiques connus. [Une remarque s'impose, ici: cette affirmation est fausse. Le terme ne correspond pas à un transfert d'information ou d'énergie, mais à une statistique. Les chercheurs dans le domaine présument que cette statistique correspond à un véritable transfert d'information. C'est là l'hypothèse psi chère à Bem et à ses collègues. Les titres de journaux disant « Une étude scientifique révèle des preuves de la précognition » sont trompeurs. L'étude révèle une statistique qui, selon le chercheur qui l'a découverte, correspond à l'existence de la précognition. Bien sûr, un communiqué de presse précédé d'un tel titre attirerait l'attention autant qu'un poisson pourri éveille l'appétit.]
 
La précognition (la conscience cognitive) et la prémonition (appréhension affective) forment deux variantes de la précognition d'un événement à venir qu'on ne pourrait anticiper autrement par des processus inférentiels connus. La précognition et la prémonition sont en soi des aspects spéciaux d'un phénomène plus général, soit l'influence rétroactive anormale d'événements futurs sur les réactions actuelles d'un sujet, que ces réactions soient conscientes ou non, ou encore, cognitives ou affectives.
 
Dans le présent article, nous rapportons neuf expériences dans lesquelles nous avons testé l'influence rétroactive chez plus de 1000 participants en inversant la séquence temporelle d'effets psychologiques bien établis, afin que les réactions individuelles soient obtenues avant que n'interviennent les événements supposés causer les stimuli.
 
Nous présentons des données pour quatre effets à inversion temporelle: l'approche précognitive de stimuli érotiques et l'évitement précognitif de stimuli négatifs, la mise en condition rétroactive, l'habituation rétroactive, et la facilitation de la mémorisation rétroactive. [Ah oui... Ces expériences permettaient de montrer  à des collégiens des « stimuli érotiques », ce que d'autres appelleraient de la pornographie, ou des photos cochonnes.]
 
L'ampleur moyenne de l'effet psi (d) pour les neuf expériences est de .21, et toutes les expériences sauf une ont donné des résultats statistiquement significatifs. La variable de différenciation individuelle pour la recherche de stimuli, une composante de l'extraversion, était corrélée de façon significative avec des résultats élevés de psi dans 5 des expériences, les participants qui dépassaient le point médian de l'échelle de la recherche de stimuli ayant affiché une ampleur moyenne de .42.
 
Le scepticisme à propos du psi, les questions relatives à la répétition de l'étude et la théorie du psi font également l'objet d'un traitement.
 

On n'avance aucun mécanisme plausible au sujet de la précognition (ni d'aucun autre phénomène métapsychique, d'ailleurs). Certains chercheurs  font valoir des interprétations absolument ahurissantes de la mécanique quantique, d'autres jugent que l'anecdote suffit, mais la plupart se cantonnent dans des statistiques occultes, et s'en servent pour confondre leurs pairs, les médias et le public en général.

Stuart Ritchie, psychologue de l'Université d'Édinbourg, Richard Wiseman, psychologue de l'Université du Hertfordshire, et Christopher French, psychologue de l'Université de Londres, ont repris l'expérience de Bem chacun pour son propre compte dans son institution respective, avec cinquante participants dans chaque cas. Aucun n'a trouvé de preuves de précognition ni d'autre faculté métapsychique. Aucun n'a trouvé de publication prête faire état de ses résultats négatifs, pas même le Journal of Personality and Social Psychology, le journal de l'APA qui a fait connaitre l'étude de Bem. [Pour en apprendre davantage sur l'impossibilité de reproduire les résultats originaux et la difficulté de le faire connaître au monde, voir ici, ici et ici.]

Le scepticisme est le parent pauvre de la recherche psi. Parlant du scepticisme dans une ébauche de son étude mise en ligne, Bem écrit:

Le principal défi théorique pour les chercheurs psi est de fournir une explication théorique pour des phénomènes présumés qu'on juge incompatibles avec les principes de la physique et de la biologie.

L'hypothèse psi dans toute son horreur... Le véritable défi, en fait, consisterait plutôt à montrer comment ces écarts statistiques par rapport au hasard ne pourraient pas s'expliquer par des caprices numériques, un matériel défectueux, un matériel en bon état fonctionnant dans des températures inadéquates, une trop grande humidité, une altitude trop élevée, de l'interférence électromagnétique causée par de l'équipement placé à proximité ou des effets personnels des sujets ou des chercheurs, etc., des erreurs dans la consignation des données, leur collecte, leur classement, ainsi que dans le calcul des données. Non, la seule explication possible, d'après Bem, c'est la précognition, la clairvoyance, la psychokinésie, et un artéfact du générateur de nombres aléatoires. Les tests sont administrés par des ordinateurs qui emploient un générateur de nombres aléatoires pour randomiser les essais. Bem se demande s'il n'est pas possible que les participants aient accès « en temps réel à des informations déjà déterminées, informations qui se trouvent dans l'ordinateur ». Ou alors, « ils pourraient influencer la génération des nombres assignés aux cibles ». Enfin, il évoque le fait que la production du générateur soit « randomisée de façon inadéquate, et qu'elle contienne des schémas qui, de manière fortuite, correspondent aux déviations statistiques dans les réponses des sujets. La chose produirait une corrélation fallacieuse entre les réponses des participants et la production de l'image-cible par l'ordinateur ». Convaincu de n'avoir négligé aucune possibilité, Bem retourne à son dada.

Malheureusement, c'est faire fi des problèmes que représentent la tricherie et la négligence. Les chercheurs psi un peu trop zélés, qui dépendent de très petits écarts par rapport au hasard (les sujets de Bem ont obtenu des scores de 1,7 à 3 pour cent au-delà du hasard, de façon globale) pour obtenir les statistiques qu'ils recherchent, ne seront peut-être pas toujours scrupuleux dans le déroulement de leurs expériences. L'histoire joue contre eux, ce qui ne les empêche pas de nous balancer quelques cocasseries délirantes, malgré tout. La preuve: Bem conclut, à partir de ses expériences: « On constate un effet précognitif léger mais statistiquement clair, en particulier si le sujet qui fait la prédiction est un extraverti avide de stimuli ». (CosmicLog dans MSNBC). Le lecteur qui recherche un vrai bon stimulus peut lire le commentaire tiré de RevLucifer, dans lequel on explique que la précognition est causée par de l'antimatière qui remonte le temps.

Comme l'a déjà déclaré Ernest Rutherford: « Si vous avez besoin d'un statisticien pour interpréter vos résultats, créez une meilleure expérience ».*

Outre les chercheurs mentionnés précédemment qui n'ont pas réussi à reproduire les expériences de Bem, Jeff Galak de la Carnegie Mellon University, et Leif D. Nelson, de l'Université de Californie à Berkeley ont également échoué à reproduire l'une des neuf expériences de Bem (la huitième, à propos du « rappel »). La conclusion figurant dans le résumé de cette autre étude disait:

Nous avons repris l'expérience 8 de Bem (2010), qui avait à l'origine démontré une facilitation rétroactive du rappel. Nous n'avons pas pu obtenir les mêmes résultats. Notre rapport inclut une description de ce que nous avons fait, ainsi qu'une analyse, et une brève discussion de quelques-unes des raisons pour lesquelles nous avons obtenu un résultat différent de celui de l'étude originale.

Bem considère que quelques-unes de ses expériences sont des reprises de celles d'autres chercheurs. La répétition compte pour beaucoup dans l'expérience scientifique, mais le concept devient ridicule quand on l'applique au genre de plongée dans les profondeurs statistiques que Bem et d'autres chercheurs (Dean Radin, par exemple) effectuent. Nous savons déjà que lorsqu'on effectue assez d'expériences, il y a une forte probabilité qu'on finira par trouver les statistiques que l'on cherche. Pourtant, aucune personne sensée n'irait croire qu'une seule donnée statistiquement significative constitue une preuve réelle de précognition. À Bem, Radin et autres chercheurs psi, il faut dire : Trouvez-nous une seule personne pouvant choisir à coup sûr le cheval gagnant, ou nous avertir assez longtemps à l'avance d'un attentat terroriste, et les sceptiques de partout se prosterneront à vos pieds.

Les membres de l'American Psychological Association devraient trouver embarrassant de voir le travail de Bem se faufiler dans l'une de leurs publications sans qu'il ait à ramener ses prétentions à un niveau plus réaliste. Il n'a pas démontré l'existence de pouvoirs métapsychiques (contrairement à ce qu'il affirme, lui et d'autres chercheurs du genre). Il est simplement tombé sur un écart statistiquement significatif dans ses données, et tout ce que la chose signifie, c'est que légère différence qu'il a trouvée (quelque part entre 1,7 et 3 %) n'est probablement pas due à la chance. Lui présume qu'il s'agit d'une « influence rétroactive anormale ». Le comité de lecteur aurait dû exiger de Bem qu'il reconnaisse ne pas savoir pourquoi ses données sont ainsi. Au mieux, on pourrait lui donner raison de penser qu'une des possibilités soit que quelques-uns de ses sujets sont parfois touchés par un élément quelconque venu du futur. Étant donné ce que nous connaissons de la nature, cette possibilité ne semble pas du tout plausible. Il est décourageant de constater que cette étude est parue sous sa forme actuelle dans une publication respectée, et de lire dans un blogue de Psychology Today qu'il s'agit de « recherche de pointe ».

(Pour en savoir davantage sur la recherche de Bem, voir James Alcock, Back from the Future: Parapsychology and the Bem Affair; la réplique de Bem à Alcock, et la réplique d'Alcock à celle de Bem; Richard Wiseman Bem Replications; les commentaires de lecteurs; Wagenmakers, Wetzels, Borsboom et Maas Why Psychologists Must Change the Way They Analyze Their Data: The Case of Psi; Nicolas Gauvrit La précognition enfin démontrée ?; et Gergö Hadlaczky Precognitive Habituation: An attempt to replicate previous results.)

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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