Projet Alpha

Canular imaginé par James Randi, et exécuté par Steve Shaw (alias Banachek) et Mike Edwards. Randi a formé deux jeunes prestidigitateurs et mentalistes – Banachek avait 18 ans, et Edwards, 17 ans au début du projet – à faire croire qu’ils possédaient des pouvoirs extra-sensoriels dans le cadre d’une enquête scientifique. Ils ont réussi à tromper les chercheurs pendant quatre ans (de 1979 à 1983) et plus de 160 heures d’expériences.

En 1979, James S. McDonnell, président du conseil de la McDonnell-Douglas Aircraft et adepte du paranormal, a fait un don de 500 000 $ à l’Université Washington à Saint Louis, au Missouri, pour l’établissement du Laboratoire McDonnell de recherches métapsychiques. Randi a vu là l’occasion de contredire les nombreux parapsychologues qui affirmaient ne pas pouvoir mener des expériences contrôlées de façon adéquate par manque de financement.

Randi était d’avis que la question du financement était parfaitement secondaire; le principal problème que devaient résoudre les parapsychologues, c’était plutôt «leur énorme préjugé favorable envers le surnaturel». Or ce préjugé les rend aveugles aux nombreux défauts que comportent leurs protocoles de recherche, défauts presque tous liés à leur naïveté face à la fraude, ainsi qu’à leur manque d’expérience lorsqu’il s’agit de la déceler. Dans le passé, quelques parapsychologues, tels Stanley Krippner, alors président de la Parapsychological Association, étaient tombés d’accord avec Randi sur le fait que des illusionnistes d’expérience étaient essentiels dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation d’expériences dans le domaine de la parapsychologie, surtout lorsqu’il existait des possibilités de tromperie – involontaire ou délibérée – de la part des sujets ou des chercheurs. Malheureusement, les parapsychologues qui n’ont tenu aucun compte des conseils de Randi ont été bien plus nombreux, imitant en cela leurs prédécesseurs, qui ont laissé de côté toute précaution pendant plus d’un siècle et demi.

Randi a formé Banachek et Edwards avec tant de soins qu’ils ont été les deux seuls sujets retenus par le Laboratoire McDonnell parmi 300 candidats. Le directeur du Laboratoire était Peter R. Philips, professeur de physique qui tâtait de la métaphysique depuis une dizaine d’années. Il a annoncé à la presse que son équipe allait enquêter sur «la torsion des métaux à l’aide de la psychokinèse chez les enfants». Randi lui a envoyé une liste de protocoles (intitulés Mises en garde) à appliquer en utilisant des sujets humains afin d’éviter toute possibilité de fraude. Entre autres choses, il lui conseillait de ne pas laisser les sujets modifier les protocoles, ce que font fréquemment les prétendus médiums qui cherchent à frauder. En outre, toute demande capricieuse de la part des sujets pouvait bien constituer un moyen détourné d’amener des conditions favorables à des subterfuges. Il fallait également qu’un illusionniste soit présent au cours du déroulement des expériences, et Randi s’est porté volontaire, à ses propres frais, comme observateur. Phillips a répondu qu’il était parfaitement capable de mener des expériences adéquates sans son aide. Randi écrit:

Même si j’avais bien pris soin de prévenir Phillips de ne pas laisser plus d’un objet (comme une cuiller ou une clé) sur la table devant le sujet au cours des tests, la table du laboratoire était habituellement encombrée d’objets. Aucun d’eux ne portait de marque permanente, juste de simples étiquettes de papier fixées à l’aide de ficelle. Pour Banachek et Edwards, changer les étiquettes après qu’on eut mesuré les objets avec précision n’était qu’un jeu d’enfants, donnant ainsi l’illusion qu’un objet tordu à la main avait été déformé par la pensée (Randi 1983a).

Phillips et ses assistants se sont rapidement convaincu que les deux jeunes hommes possédaient des pouvoirs métapsychiques, mais ils considéraient également que le travail qu’ils effectuaient était de nature exploratoire. En 1981, ils ont présenté une bande vidéo des séances Banachek/Edwards au cours d’un congrès de l’Association de parapsychologie. On raconte que durant le visionnement, leurs collègues ont bien ri et n’ont pas manqué de souligner les nombreux points faibles de leurs protocoles.

Peu de temps après, les chercheurs du Laboratoire McDonnell ont commencé à appliquer les protocoles qu’avait suggérés Randi. Presque simultanément, ils ont constaté que leurs sujets semblaient avoir perdu leurs extraordinaires capacités. Comme le Laboratoire les a remerciés, et Randi a rendu publique son entreprise, en concluant que

Si le Projet Alpha permet aux parapsychologues (aux vrais parapsychologues!) de se rendre compte qu’ils peuvent être trompés, que ce soit par autrui ou par eux-mêmes, à cause de leurs convictions ou de leur méconnaissance de l’illusionnisme, alors il aura atteint son but. Ceux qui se sont fait prendre au piège l’ont bien cherché; les autres méritent nos félicitations (Randi, 1983b).

Avec un recul de vingt ans, ses commentaires ont pris une autre tournure: «Les effets du projet Alpha n’ont pas duré longtemps» [correspondance personnelle de l’auteur]. Randi voulait sans doute dire que sa démonstration, comme bien d’autres auparavant, n’a eu que peu d’échos dans la communauté des parapsychologues. Au lieu de remercier les sceptiques d’avoir démontré à quel point il était facile pour des prestidigitateurs de tromper des professionnels très intelligents et très bien formés, les parapsychologues font la sourde oreille, ou les accusent, ce qui est pire, de faire preuve d’une «insultante incrédulité».

Certains diront que le projet Alpha était contraire à l’éthique. L’était-il vraiment? L’expérience a peut-être trompé et embarrassé quelques personnes, mais ce n’était pas l’objectif visé. Ce type d’expérience sociale était nécessaire pour illustrer un point que les sceptiques soulèvent depuis plus de 150 ans, à savoir, que les parapsychologues, même les plus sagaces et les plus rompus à l’activité scientifique, peuvent être victimes de manœuvres frauduleuses ou de leurs propres illusions. La chose est évidente depuis au moins 1882, dès les premières expériences de la Society for Psychical Research.

En 1882, Sir William Fletcher Barrett, professeur de physique au Royal College of Science de Dublin, et quelques amis, dont le philosophe de Cambridge Henry Sidgwick, ont créé la Society for Psychical Research (SPR). Selon Sidgwick, le but de la société, était, en partie,

d’amener les opposants dans une position telle qu’ils soient forcés ou bien de reconnaître que les phénomènes étudiés sont inexplicables, du moins par eux, ou bien d’accuser les chercheurs de mensonge ou de fraude, ou encore d’un aveuglement ou d’une étourderie incompatible avec toute autre condition intellectuelle sinon une absolue idiotie.

La première étude scientifique de la SPR fit sans doute rentrer ces mots dans la gorge du pauvre Sidgwick.

Cette première étude portait sur les quatre filles adolescentes d’un pasteur protestant et une des domestiques du ménage qui se disaient capables de communiquer par télépathie. Barrett soumit le petit groupe à un certain nombre d’expériences, et en ressortit convaincu. Selon lui, les probabilités qu’elles réussissent l’une des expériences en ne se fiant que sur le hasard étaient «de une sur plus d’un million». Les probabilités qu’elles devinent cinq cartes de suite étaient «de une sur plus de 142 millions», et celles qu’elles voient juste pour huit noms consécutifs étaient «incroyablement plus faibles» (Christopher 1970, 10). On fit venir davantage d’experts intègres et bardés de diplômes pour qu’ils constatent les pouvoirs télépathiques des filles Creery et de Jane Dean, la domestique. Tous les scientifiques tombèrent d’accord: il n’y avait aucun trucage. Comment le savaient-ils? Ils en avaient recherché le moindre signe avec soin et n’avaient rien pu découvrir!

Ici, une question doit se poser: Quelles sont les possibilités que des enfants – les enfants d’un pasteur – parviennent à tromper des scientifiques de haut vol? La réponse est simple: les possibilités sont très bonnes. Presque immédiatement, les scientifiques furent l’objet de critiques pour s’être fait berner par des trucs connus de n’importe quel magicien. Il leur fallut du temps, mais les chercheurs finirent par comprendre qu’aussi étrange que cela puisse paraître, les êtres humains aiment beaucoup tromper leurs semblables. Pour ce faire, ils comptent parfois sur tout un arsenal de signaux non verbaux pour communiquer secrètement entre eux, ce qui peut ressembler à de la télépathie. Ils utilisent le regard (les yeux vers le haut, vers le bas, à gauche et à droite pour les quatre couleurs du jeu de cartes, par exemple), des toussotements, des soupirs, des bâillements et des bruits avec leurs chaussures. D’autres fraudeurs emploient le code Morse, pour des messages écrits à l’aide de pièces de monnaie, ainsi que divers autres moyens bien connus des prestidigitateurs. Parfois, des gestes en direction de différentes parties du corps revêtent des sens prédéterminés.

Barrett et ses collègues étaient conscients des possibilités de tricherie ou d’explications autres que la télépathie pour les phénomènes qu’ils observaient. Susan Blackmore décrit les expériences:

De façon typique, quelqu’un se concentrait sur un nom, une carte à jouer ou un objet familier de la maison, et les petites filles arrivaient à deviner, presque toujours correctement, ce qui avait été choisi. Les auteurs parlèrent de lecture musculaire, de consignes involontaires, et conclurent que rien de tout cela ne pouvait expliquer les résultats impressionnants qu’ils obtenaient. Il est intéressant de noter que le terme «lecture de la pensée» n’était employé qu’à titre de «description provisoire et répandue, aucunement destinée à exclure une éventuelle explication reposant sur la réalité physique» (Barrett et autres, 1882, p. 33).
L’entreprise commençait donc du bon pied. On désirait écarter les erreurs les plus évidentes, chercher à savoir, en faisant preuve d’ouverture d’esprit, si les phénomènes concernés existaient vraiment, en songeant à de possibles théories pour l’avenir. Mais il faut ajouter... qu’on espérait établir la réalité des phénomènes étudiés, et, selon les termes utilisés alors, «rendre nécessaire une modification de la vision générale de la relation entre l’esprit et la matière vers laquelle la science gravite depuis longtemps» (Barrett et autres, 1882, p. 34).

Il a fallu six ans à des hommes passablement intelligents pour découvrir la duperie des petites filles. Pendant qu’un groupe de chercheurs se penchait sur les petites Creery, un autre groupe du SPR étudiait les incroyables exploits télépathiques d’un artiste de music-hall bien connu de 19 ans, George A. Smith, et de son partenaire, Douglas Blackburn. Smith devint secrétaire du SPR (Christopher, 1970), et si Blackburn n’avait pas fini par publier une série d’articles expliquant comment le duo avait trompé les scientifiques, le monde n’aurait peut-être jamais appris les détails de la fraude (Gardner, 1992). Les premières études scientifiques montrent la naïveté des chercheurs, et le fait qu’ils ont besoin d’experts en matière de communication non verbale et de fraude, c’est-à-dire de prestidigitateurs et de joueurs professionnels, afin d’établir des protocoles pour empêcher toute duperie.

Malheureusement, la leçon des sœurs Creery et de l’affaire Smith-Balckburn passa inaperçue auprès des chercheurs en matière de paranormal au cours des 150 années suivantes, rendant finalement nécessaire le projet Alpha.

 

 

  • On trouve une description plus détaillée du projet Alpha dans Wikipédia.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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