| Psychométrie |
Du grec ancien psukhê, âme, et metrès, mesure. Prétendu pouvoir métapsychique de divination qui permettrait de reconstituer des faits du passé en manipulant des objets qui en seraient chargés. De façon typique, le médium palpe un bijou ou un vêtement, prétend en voir ou sentir l'aura, et se met à ratisser large en posant toutes sortes de questions. Beaucoup de détectives métapsychiques affirment posséder un pouvoir semblable, dans lequel les sceptiques voient un mélange de pensée magique, de lecture à froid, de validation subjective et de pensée sélective. Le psychométriste le moindrement habile peut faire une grande impression, comme on le constate à la lecture du courriel suivant, envoyé par un lecteur persuadé de l'existence du surnaturel.
Signalons tout de suite que l'expérience de Russ remonte à 25 ans (comme il l'a expliqué plus tard, dans un second courriel). Son souvenir des événements qu'il relate peut donc avoir été transformé par ses expériences et ses croyances. La fiabilité de sa mémoire à propos des détails peut raisonnablement être remise en question. Le cours auquel il assistait était donné par Robert Harper, un homme qui affichait un grand enthousiasme à propos du psi, et qui n'était peut-être pas l'enseignant le plus dépourvu de parti pris sur la question. Bien sûr, il est difficile d'évaluer ce qui s'est vraiment passé durant la démonstration de Maureen McGuire, mais on peut toujours deviner, en tentant de reconstituer les événements, comment Russ lui-même a donné à la médium les détails nécessaires à son exploit. Il est fréquent que le médium affirme sentir quelque chose comme un accident, et le client fait le reste en parlant, par exemple, de ce qui lui est arrivé en bateau. Plus tard, le client se souvient de la façon dont le médium lui a parlé le premier d'un accident de bateau, alors que les faits sont tout autres. À l'instar de Russ, il est fréquent également que le client ne se demande pas pourquoi au juste le médium n'a donné aucun avertissement précis à propos du «suicide accidentel» qui menaçait? Quoi qu'il en soit, il y a d'autres petites choses intéressantes à propos de la psychométrie qui pourraient accrocher l'attention de Russ et du lecteur. Joseph Rhodes (ou Rodes) Buchanan (1814-1899) a légué au monde le terme «psychométrie» pour désigner l'idée que l'influence individuelle d'une personne donnée peut imprégner, d'une façon quelconque mais définitive, les objets qui entrent en contact avec elle. L'esprit logique se demandera sans doute comment le médium arrive à faire le tri des différentes influences qu'absorbent forcément les objets selon une telle vision magique de la réalité. (La même question se pose à propos de l'homéopathie, dont les praticiens affirment que l'eau retient le souvenir des vertus curatives de la substance qu'on y a dissoute, tout en perdant le souvenir des millions d'autres contaminants avec lesquels elle est inévitablement entrée en contact au cours des millénaires.) Mais ceux qui se croient à la pensée magique ne se laissent pas troubler par des questions aussi terre à terre, comme Buchanan l'a rapidement découvert. En 1893, il a publié le résultat de ses nombreuses années d'«enquête» sur le sujet dans son Manual of Psychometry: The Dawn of a New Civilization. Pendant quelque 50 ans, Buchanan et son épouse ont fort bien gagné leur vie en pratiquant l'art psychométrique. Le mesmérisme et le spiritualisme étaient deux activités connexes à la mode, à l'époque, mais Buchanan affirme avoir tiré son élan scientifique de la phrénologie. Comme pour bien des cas semblables, il est difficile de déterminer si, pour son fondateur, la psychométrie n'était que pure exploitation de la naïveté d'autrui, une illusion toute personnelle ou un mélange des deux. Buchanan se donnait du «Docteur», et il a enseigné dans quelques-unes des écoles de médecine marginales de l'époque, mais sa formation exacte demeure un mystère. Il est toutefois certain qu'il appelait sa psychométrie une «science». Comme il faudrait étirer passablement le sens du terme pour l'appliquer ici, nous nous contenterons de parler de pseudo science. Il n'en demeure pas moins que la carrière de Buchanan est très édifiante. Le résumé qui suit se base sur le chapitre XXIV de Error and Eccentricity in Human Belief de Jastrow. Buchanan dit qu'en 1842, il a découvert qu'un «sensitif» plaçant un objet contre son front pouvait reconstituer une scène ou évoquer une personnalité par son imagination. Il n'a révélé la chose au monde qu'en 1849, cependant. Le reste du siècle, sa femme et lui ont exploité l'idée. Le «Dr» Buchanan parsemait son discours de jargon pseudo médical pour expliquer le phénomène de façon plus convaincante encore. Une «personne de grande sensibilité» ou un «tempérament nervo-sanguin» (comme l'était Mme Buchanan) pouvait, en pressant un morceau de métal contre son front, sentir quelque chose de sucré, de salé ou d'acide dans sa bouche, grâce à une «influence particulière» qui passait du bras à la tête. Buchanan pouvait amplifier la sensation en plaçant ses propres doigts sur le métal. Comment? Par le «passage d'une influence nerveuse, ou nervaura, de ma propre constitution par l'intermédiaire de la substance». Sans blague... Bien vite, un groupe de représentants de l'Eclectic Medical Institute de Cincinnati se sont mis à jurer leurs grands dieux qu'ils ressentaient les effets de médicaments enveloppés dans du papier qu'ils tenaient dans leurs mains. Par la suite, Buchanan a découvert qu'«un autographe placé contre le front d'un sujet sensible pouvait révéler l'apparence, l'histoire personnelle et les traits de caractère du scripteur». Il s'est rapidement rendu compte que la chose était à la portée de tout le monde, sensible ou pas (tant qu'on avait une imagination égale à sa crédulité). Dans les salons, on se mit à pratiquer un nouveau jeu de société: lire le caractère, à partir de documents autographes, de personnalités comme George Washington, Stonewall Jackson, Daniel Webster ou John Adams. À l'occasion, l'expérience foirait, sans pour autant décourager les croyants. Ainsi, lorsque deux lettres, l'une de Charles Dickens et l'autre d'un scripteur inconnu, ont un jour été confondues par le psychométriste, on a commodément attribué l'erreur au fait que les deux écrits s'étaient influencés l'un l'autre psychométriquement! (Voilà qui rappelle ce médium qui affirmait pouvoir sentir, grâce à sa baguette de sourcier, parmi toute une série de bocaux semblables, lequel contenait de l'eau chargée d'énergie métapsychique. Selon lui, son échec était dû au fait que l'eau énergisée avait influencé celle de tous les autres bocaux, si bien que rien ne permettait plus de faire une distinction!) Buchanan n'était pas exclusif à propos de son art. Il ne voyait rien de conflictuel à ce qu'un psychométriste sente quelque chose dans sa zone de fermeté (selon les enseignements de la phrénologie) en pressant une lettre du général Stonewall Jackson contre son front. Le pouvoir magique de l'homéopathie pouvait s'expliquer par la psychométrie, autant que les maladies contagieuses. Inutile de préciser que Buchanan voyait le spiritualisme d'un bon œil, et que ses idées trouvèrent un écho chez les spiritualistes. Elles en trouvèrent un également chez des scientifiques aux tendances spiritualistes. Selon Buchanan, ses facultés métapsychiques seraient éventuellement mises à l'œuvre dans toutes les sciences: médecine, physiologie, histoire, paléontologie, géologie, astronomie, théologie et j'en passe. Il voyait juste, bien entendu. Des hommes et des femmes de tous les horizons ont appliqué de telles idées à leurs disciplines, tous avec un égal succès. Le disciple le plus connu de Buchanan au XIXe siècle fut le géologue William Denton. Sa sœur (Anna Denton Cridge) se servit de la psychométrie pour rendre caduque toute recherche sur le terrain. Elle pressait un échantillon de roc contre son front, et toute son histoire défilait devant ses yeux.
En 1863, Denton a publié The Soul of Things (L'âme des choses), dans lequel il explique comment se pratiquera la géologie à l'avenir grâce à cette nouvelle science. «Malgré tout», remarque Joseph Jastrow, «le gouvernement des É.-U., toujours aussi têtu et conservateur, continue de tenir son inventaire géologique en dédaignant la psychométrie!» En 1905, Emma Bullene a publié Psychic History of the Cliff Dwellers (Histoire métapsychique des Hommes des cavernes), où elle appliquait la nouvelle discipline à l'anthropologie et l'archéologie. Pourquoi se livrer à de longues études en laboratoire quand il suffit de se placer une corne de chamois contre le front? Plus besoin de tribunaux! Les détectives, les témoins, pour quoi faire? Est-ce que Russ renoncerait à un procès devant juge et jury pour confier son sort à un psychométriste si jamais on l'accusait d'un crime grave? L'idée que le présent recèle le passé est ancienne et revient périodiquement. On la retrouve encore récemment dans le concept de résonance morphique de Rupert Sheldrake et celui de résonance systémique info-énergétique, ou mémoire systémique de Gary Schwartz. Elle revit dans le travail de Daryl Bem sur la précognition, selon lequel le temps est une illusion et l'avenir cause le présent. Ainsi le moment présent est gros de tout ce qui a été et de tout ce qui sera jamais. Mysticisme pur et simple. Il n'y a là rien de magique ni de mystérieux, d'ailleurs. Mais contrairement à ce qu'affirme Russ, l'univers est bien plus intéressant quand on le sonde à l'aide de la science plutôt qu'avec les outils imaginaires du psychométriste. D'un autre côté, comme l'explique James Randi:
Le sentiment d'être lié à des personnes ou des événements du passé, je l'ai éprouvé souventes fois dans des lieux comme Newgrange, l'abbaye de Westminster, la reconstitution du cabinet d'Isaac Newton à Babson College, la basilique de Santa Croce, Christ Church, à Oxford, que John Locke a déjà fréquentée. On ne peut nier de tels mouvements de la pensée, mais les attribuer à une espèce d'énergie paranormale ou surnaturelle laissée par des personnes qui sont passées par là auparavant est une erreur qu'on peut écarter après quelques moments de réflexion. D'autre part, même s'il est irrationnel de croire, par exemple, que le chandail d'un assassin psychopathe est contaminé par une espèce de résidu ou d'essence du mal laissé par son porteur, il est probablement plus naturel de faire preuve de superstition à propos du vêtement que d'y être indifférent. Le scepticisme au sujet du paranormal, y compris des croyances qu'il peut y avoir transfert d'une essence ou d'une «mémoire» entre un objet et une personne qui est venue en contact avec cet objet, pourrait ne pas être naturel. En effet, cette attitude semble aller à l'encontre de notre histoire évolutive et des premières expériences de la petite enfance. Le psychologue Bruce Hood démontre d'une façon assez convaincante que la croyance au paranormal est plus naturelle que le scepticisme. J'ai écrit, dans ma critique de l'ouvrage de Hood, SuperSense: Why We Believe the Unbelievable:
Il est plus sûr de considérer la psychométrie comme une croyance naturelle qui a mal tourné que comme une percée scientifique qui nous permet de voir une réalité ou tout s'inscrit dans un grand ensemble. Les concepts clefs à saisir pour bien cerner la psychométrie sont la pensée magique, la crédulité, l'imagination, le désir, la validation subjective, la lecture à froid, la pensée sélective, le préjugé de confirmation et ainsi de suite. Le sentiment que certains éprouvent lorsqu'ils obtiennent l'autographe d'une célébrité devrait se reconnaître pour ce qu'il est: «un faux sentiment d'intimité» (pour reprendre le terme du champion de basket-ball Bill Russell, qui n'accordait jamais d'autographe). Le faux sentiment d'intimité qu'expriment certains en saisissant les clefs ou les gants d'une personne disparue doit être vu pour ce qu'il est réellement - une pure exploitation de la crédulité d'autrui, du délire, ou un mélange des deux. Buchanan a également réglé le problème de la dualité corps-esprit en découvrant la sarcognomie.
Note du relecteur :
Ce terme possède une autre acception en psychologie, ainsi définie dans le Grand Dictionnaire terminologique : « évaluation des capacités psychiques d'un individu à l'aide de tests et d'autres techniques scientifiques ; elle constitue la base de la psychotechnique. »*
Cette polysémie, non retenue par tous les dictionnaires, est attestée dans le Trésor de la Langue Française informatisé* ; le mot psychomètre, associé à l'idée de « quantifier » les phénomènes psychiques, apparaît dans la langue française dès 1764.*
Source : skepdic.com |
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