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T. Lobsang Rampa

Cyril Hoskin

Lama tibétain dont l’esprit, après la mort de son propriétaire, aurait migré dans le corps d’un certain Cyril Hoskin (1910-1981), plombier d’origine britannique vivant en Irlande, au cours des années 1950. Hoskin a un jour envoyé chez Secker & Warburg un manuscrit signé Lobsang T. Rampa, et dont le titre était Le Troisième Œil. La maison d’édition a en envoyé des copies à plusieurs autorités en matière de bouddhisme et de culture tibétaine, entre autres, Agehananda Bharati, qui a publié sa version de ce qui s’est passé ensuite.

Avant même d’ouvrir le colis, j’avais certaines appréhensions. Le titre évoquait trop les balivernes de la Blavatsky et de ses disciples. Les deux premières pages me convainquirent que l’auteur n’était pas tibétain, les dix suivantes, qu’il n’avait jamais mis les pieds au Tibet ni en Inde, et qu’il ne connaissait absolument rien du bouddhisme sous quelque forme que ce fût. Le chat sortit bien vite du sac quand le prétendu «lama», évoquant une situation catastrophique quelconque de son passé fictif, déclara: «car nous savons qu’il y a un Dieu». Les bouddhistes peuvent parfois dire des choses fort étranges, et même, souvent, se contredire, mais jamais ils ne feront de telles affirmations, à moins, peut-être – et je me creuse la tête pour trouver une exception possible – qu’il ne s’agisse d’un membre de la communauté américano-japonaise des États-Unis à qui on a enseigné la catéchèse chrétienne dès son jeune âge et qui ne sait pas vraiment de quoi il parle (Bharati, 1974).

En effet, les bouddhistes ne reconnaissent pas l’existence de Dieu, mais notre «lama» ne s’est apparemment pas rendu aussi loin dans ses lectures à la bibliothèque locale. Bharati a découvert en outre beaucoup d’autres invraisemblances dans ce que raconte le moine d’opérette.

Chaque page révèle un peu plus l’ignorance de l’auteur relativement à tout ce qui touche le bouddhisme en tant que pratique et système de croyance, au Tibet ou ailleurs. Mais elle montre également une excellente intuition à propos de ce que des millions de lecteurs recherchent. Des moines et des néophytes volant à l’aide d’énormes cerf-volant portés par des brises mystérieuses; des images dorées au fond de cellules cachées, représentant les vies antérieures de celui qui les contemple; des opérations étranges au cerveau pour ouvrir l’œil de la sagesse; des récits sur les dangers de l’initiation mystique – tout ce que désire un Occident assoiffé d’ésotérisme...
Lobsang Rampa

Rampa raconte qu’il a rencontré l’Abominable Homme des neiges et qu’il a découvert la momie de son propre corps dans une vie antérieure. On l’a instruit sur toutes sortes de doctrines ésotériques, y compris celle qui explique comment notre planète est entrée en collision avec un autre corps céleste, ce qui a produit la chaîne de l’Himalaya. Bharati a déconseillé la publication du manuscrit, en avertissant l’éditeur qu’il s’agissait d’un faux, œuvre d’un imposteur. Selon lui, d’autres experts sur le Tibet ont donné le même avis, dont «Hugh Richardson, dernier Administrateur britannique et dernier Administrateur du gouvernement indien à Lhassa, Marco Pallis, voyageur et érudit britannique, de même que Heinrich Harrer, auteur de Sept ans d'aventure au Tibet, que M. Richardson a déjà fait mettre aux arrêts à Lhassa».

Mais les éditeurs s’intéressent davantage aux gros sous qu’à l’authenticité. Malgré les rapports négatifs, ils ont publié le livre, en s’attendant à de fortes ventes. Ils avaient bien raison: apparemment, quelque 80 000 exemplaires des six éditions britanniques se sont vendus. La version allemande, on ne s’en étonnera pas, a atteint les cent mille exemplaires, et les chiffres sont comparables pour les autres langues européennes.

Le troisième œil – Autobiographie d’un lama tibétain est paru en 1956, mais selon Wikipedia, le manuscrit a été refusé par plusieurs éditeurs britanniques avant d’être publié par Secker et Warburg.

Bien entendu, on a retrouvé Hoskin en Irlande. Il a raconté à la presse qu’il avait perdu connaissance en tombant d’un arbre dans le Surrey, et que l’esprit d’un moine tibétain s’était emparé de son corps lorsqu’il avait repris conscience. Fait incroyable, cette histoire n’a aucunement nui à la popularité de Rampa, qui a publié plusieurs autres livres et a établi un ashram à Toronto.

M. Bharati s’est dit atterré de voir que bien des gens qui savaient à quoi s’en tenir à propos de Rampa ne s’inquiétaient nullement de son imposture, et qu’elle ne les empêchait pas de croire son histoire. Il raconte d’ailleurs comment deux Canadiens de Toronto l’ont appelé par interurbain, une nuit, pour lui dire à quel point il était exécrable d’affirmer que le lama Lobsang était en fait un plombier irlandais. Son corps était peut-être celui d’un plombier irlandais, mais son âme était celle d’un lama tibétain! Selon Bharati:

Il y a des gens qui trouvent intolérable l’idée qu’il n’y ait pas d’Abominable Homme des neiges, pas de Fraternité blanche quelque part dans l’Himalaya, pas d’autre moyen de voler qu’à bord d’un avion, et surtout, qui ne peuvent se faire à l’idée que les religieux du Tibet aient été des érudits, des théologiens aguerris et des supérieurs d’ordres monastiques parfaitement terre à terre, autant fins politiques que manœuvriers implacables, pareils à tous les chefs ecclésiastiques possédant aussi des pouvoirs séculiers, ce qui était bien le cas au Tibet avant l’invasion chinoise.

Naïvement, Bharati pense que si les travaux rédigés par des experts sur le sujet pouvaient se trouver facilement dans les bibliothèques ou les librairies, «toutes ces personnes de bonne volonté, mais intellectuellement amorphes qui aspirent aux mystères de l’Orient» les liraient et finiraient par préférer l’article véritable à son ersatz pseudo mystique. Il demande qui préférerait le Maharishi Mahesh Yogi et la Méditation transcendantale, ou Paramahansa Yogananda, ou Madame Blavatsky, ou Hare Krishna, ou Don Juan ou Lobsang Rampa si l’on pouvait vraiment aller aux sources? Il semble pourtant que des millions de personnes préfèrent la fausse spiritualité. Dans Amazon.com, un lecteur du Troisième œil dit se moquer que le livre soit un canular. «Il m’a ouvert à la spiritualité, m’a poussé à respecter l’âme d’autrui, et demeure en moi malgré les nombreuses années.» On ne peut que conjecturer sur la profondeur spirituelle de l’auteur de ces lignes, mais elle avoisine sans doute celle de ces farceurs qui paradent sur leurs ischions en affirmant qu’ils lévitent. La popularité de ce mysticisme de pacotille ne vient pas de ce que les doctrines orientales sont difficiles à obtenir dans leur vraie version, mais plutôt au caractère attrayant des fictions qu’on en tire, à la facilité avec laquelle on peut les absorber, et à l’illusion de profondeur qu’elles donnent. Elle est due au désir de chacun se sentir spécial et de posséder des connaissances ésotériques sur la vie sans avoir à réfléchir ni à étudier trop fort.

Ne concluons pas que, parce qu’il était un imposteur, M. Hoskin n’était pas quelquefois de bon conseil. Comme on le dit si bien, même une horloge détraquée donne la bonne heure deux fois par jour. Voici ce que le Dr Rampa dit du divorce:

Si deux associés en affaires n’arrivent pas à s’entendre, ils mettent fin à leur association. C’est la seule chose sensée à faire, et de nos jours, le mariage est une véritable association d’affaires! Personnellement, je crois qu’on ne devrait jamais se séparer, mais divorcer et en finir une fois pour toutes. Après tout, quand on a mal à une dent, on ne demande pas au dentiste à l’extraire à moitié. On se la fait enlever, afin qu’on puisse l’oublier pour de bon. Eh bien, celui ou celle qui a des problèmes avec son conjoint ne doit pas perdre son temps: peu importe ce que ces idiots de prêtres iront vous raconter. Ce ne sont pas eux qui souffrent, c’est vous. [Extrait de Crépuscule, ce chef-d’œuvre de 1975 dans lequel Rampa nous apprend que les Gitans viennent de l’intérieur de la terre creuse*]

Lobsang Rampa continue de réunir des adeptes grâce aux braves gens qui tiennent LobsangRampa.net, «qui cherche à répandre la connaissance et la pratique des valeurs spirituelles qui nous aideront tous à progresser et à améliorer notre monde». Que dire, sinon que ce n’est pas la première fois que des gens se trouvent un sauveur grâce à de la fiction?

 

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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