Force odique

(de Reichenbach)

Reichenbach

Supposée force naturelle découverte par le baron Karl Ludwig von Reichenbach (1788-1869). Le baron fait partie des exemples classiques de scientifiques respectés qui en viennent à développer une fixation sur une idée qu'eux seuls peuvent valider. Le délire de ces personnes les rend sourds à toute critique, à tel point qu'on pourrait en conclure à l'aberration psychologique chez des chercheurs auparavant équilibrés et compétents.

À titre de membre de l'Académie des sciences de Prusse, Reichenbach avait fait progresser les connaissances dans plusieurs domaines avant de concevoir une obsession envers des «sensitifs» et leur affirmation qu'ils percevaient des choses relevant de l'invisible. Il a consacré la majeure partie des trente dernières années de sa vie à faire des recherches sur ce qu'il croyait être une force de la nature jusque là inconnue, l'«od». Son incapacité à convaincre la communauté scientifique de l'importance de sa découverte ne l'a aucunement découragé. Au contraire, après le rejet de ses travaux par un comité de scientifiques berlinois qui avaient entendu ses arguments et assisté à ses démonstrations, Reichenbach a cherché à les ridiculiser, les qualifiant de Gelehrten Berline Sieben (les sept érudits de Berlin). Lorsque ses sensitifs se sont montrés incapables de différencier des courants positifs et négatifs, ou même de dire s'il y avait présence de courant ou non (contrairement aux attentes du baron, qui les croyait en mesure de détecter la force odique), Reichenbach conclut que le courant «magnétique» avait réagi avec le courant «odique», semant la confusion parmi ses sujets (Jastrow, p. 343). D'après les sept experts:

les démonstrations du baron von Reichenbach n'ont aucunement établi ce qu'elles étaient censées démontrer, et ne prouvent pas l'existence d'une nouvelle force naturelle.

Il semble que le baron n'ait eu aucune formation en psychologie ou en psychopathologie, ni qu'il s'y soit connu dans la conception d'expériences sur des sujets humains. Il appliquait beaucoup de techniques scientifiques standard et suivait les pratiques normales de collecte et de représentation des données, y compris l'établissement de graphiques et de tableaux. Apparemment, toutefois, il n'avait aucune idée de la façon dont on mène des expériences contrôlées avec de soi-disant «sensitifs», dont on pourrait dire qu'ils souffraient de névroses ou de délire. (Selon Jastrow, il s'agissait surtout de «jeunes névrosées».) Comme il a persisté si totalement et si longtemps dans son erreur, il paraît raisonnable de supposer (à tout le moins) qu'il suggérait leur comportement à ses sujets. Son enthousiasme pour le projet a sans aucun doute biaisé ses observations subjectives. On comprend clairement la nature pathologique de son entreprise par le fait qu'il en est venu à considérer la force odique comme la source de dizaines de phénomènes disparates, tout en se révélant incapable de convaincre ses collègues qu'il avait découvert quoi que ce fût. Les travaux de Reichenbach sont un exemple classique de science pathologique.

Le baron von Reichenbach a publié ses recherches sur la force odique, Recherche sur le magnétisme, l'électricité, la chaleur et la lumière, et leur relation avec la force vitale, dans un numéro spécial de Annalen der Chemie und Physik. Que croyait avoir découvert Reichenbach, et qui étaient les «sensitifs» qui l'avaient aidé dans son entreprise? La force odique était omniprésente, mais aucun instrument ne pouvait la détecter, seuls les sensitifs y arrivaient. La force odique expliquait le magnétisme animal de Mesmer, l'hypnose, la radiesthésie, les aurores boréales, les fantômes, le magnétisme et le feng shui. En effet, selon le baron, les églises ne devaient pas placer leurs autels à l'est, forçant les fidèles à tourner le dos à l'ouest, «position défavorable du point de vue de l'od». Il affirmait que dans l'hémisphère sud, on préférait dormir sur le côté gauche, contrairement aux gens de l'hémisphère nord, à cause de la force odique. Les pianos devaient faire face à la bonne direction pour qu'on obtienne une interprétation adéquate de ceux qui en jouaient.

«N'est-il pas étonnant au plus haut point, demande Reichenbach, que de simples jeunes filles sans instruction, par le simple toucher du bout des doigts, puissent en une heure classer tous les éléments de la nature en série, travail qui a exigé des plus grands savants plus d'un demi-siècle de labeur sans relâche et une dépense considérable d'énergie intellectuelle?» En effet... «Mais ne l'est-il pas davantage qu'un esprit rompu à la science se montre prêt, à partir de témoignages d'une nature aussi évanescente, à reconstruire l'univers?» (Jastrow, p. 348)

Rompu à la science? Mais laquelle?

Quand il se livrait à des expériences, le baron s'astreignait à beaucoup de repos, ainsi qu'à un régime strict, tout en évitant le contact avec des objets métalliques au cours de la journée. Le soir, il tenait la main de sa personne sensitive, tandis qu'elle signalait, heure après heure, les variations de la force odique transmise par la main du chercheur. Toutes ces données finissaient exprimées en courbes aussi précises que celles d'une expérience en thermodynamique (Jastrow, p. 347).

Il affirmait que ses sensitifs aimaient de façon universelle le bleu et détestaient le jaune, et ainsi de suite. L'ensemble de sa preuve était subjective, et venait de ce que les sensitifs pouvaient lui raconter. Par rapport à l'od, toute substance est soit positive, négative ou neutre. Comment le savait-il? Par ses sensitifs, qui sentaient une chaleur, ou du froid, un picotement, ou rien du tout, ou n'importe quoi. Ils voyaient des lueurs colorées dans le noir, ce qui a poussé certains à considérer la force odique comme le précurseur de l'aura. Quoiqu'il en soit, le fait que certains voyaient des lueurs a été considéré comme une preuve de l'existence de la force. Ses sensitifs réussissaient particulièrement bien avec des aimants et des cristaux.

Devenu la risée de la communauté scientifique, le baron a poursuivi son travail de longues années sans jamais désarmer. Pourquoi? Était-il fou? Peut-être. Mais peu importe son état mental, son comportement montre bien «dans quelle mesure un esprit rationalisateur en proie à une idée fixe peut finir par édifier une recherche monumentale qui ne repose que sur le caractère faillible des sens» (Jastrow, p. 348).

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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