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Thérapie des souvenirs refoulés

 
 
... examinée d’un œil critique, la preuve scientifique en faveur de la répression s'émiette.
Dans la théorie de la "répression" développée par Freud, l'esprit bannit automatiquement de la mémoire les événements traumatisants pour éviter une anxiété envahissante. Freud a ensuite théorisé que les souvenirs réprimés causent la "névrose," qui pourrait être guérie si les souvenirs redevenaient conscients. Tandis que tout ceci est enseigné en préambule des cours de psychologie et a été pris par des romanciers et des scénaristes pour argent comptant, la théorie de la répression de Freud n'a jamais fait l’objet d’une vérification scientifique rigoureuse. 

La thérapie des souvenirs refoulés (TSR) est un type de psychothérapie qui suppose que les problèmes tels que la boulimie, la dépression, l'inhibition sexuelle, l'insomnie, l'anxiété excessive, etc., sont dus aux souvenirs réprimées inconsciemment d'abus sexuels subis au cours de l’enfance. La TSR suppose qu'un état psychologique sain ne peut être reconstitué qu’en récupérant et en affrontant ces souvenirs refoulés d'abus sexuels.

Tout abus sexuel d’enfant est intolérable. Je rappelle au lecteur que cet article concerne un type particulier de thérapie, pas la notion d'abus sexuel. Il y a beaucoup de gens qui subissent des dommages physiques et psychologiques pour avoir été maltraités et beaucoup d’entre eux ont été aidés par de bons thérapeutes. Comme le note Esther Giller : "plus les abus ont été graves, plus les troubles le sont" et des recherches indiquent qu’au moins 40% de tous les patients d’hôpitaux psychiatriques ont eu des histoires d’abus sexuel au cours de leur enfance" (Giller n.d.). Néanmoins, il y a peu de preuves scientifiques soutenant qu’un abus sexuel subi par l’enfant cause presque toujours des problèmes psychologiques chez l’adulte :

La recherche montre qu’environ 1/3 des enfants maltraités sexuellement n'ont aucun symptôme et qu’une grande proportion de ceux qui développent des symptômes arrivent à guérir. Moins d’ 1/5 des adultes qui ont été abusés sexuellement au cours de leur enfance présentent de sérieux troubles psychologiques.
 
(Giller n.d.;  Mullen and Fleming 1998 ; voir également Understanding Child Sexual Abuse de l'Association Américaine de Psychologie).

Il y a également peu de preuve scientifique qui soutiennent les idées selon lesquelles des souvenirs d'abus sexuels infantiles sont inconsciemment refoulés ou que la récupération des souvenirs refoulés d'abus mène quelqu’un à améliorer significativement sa santé et sa stabilité psychologiques.

L'Université Royale des Psychiatres en Grande-Bretagne a officiellement interdit à ses membres d'employer des thérapies conçues pour retrouver des souvenirs refoulés d'abus sexuels lors de l'enfance. De son côté, la Société Britannique de Psychologie n'interdit pas à ses adhérents l’utilisation d'une telle thérapie, mais dans un rapport datant de 1995 elle les a poussés à "éviter de tirer des conclusions prématurées à propos des souvenirs retrouvés pendant la thérapie." Le rapport a noté que le souvenir retrouvé d'un patient peut être métaphorique ou émaner de ses rêves ou de ses fantasmes. Le rapport a également nié qu'il existe une quelconque preuve suggérant que les thérapeutes créent dans une large mesure de faux souvenirs d'abus chez leurs patients, une accusation soutenue par des membres de la False Memory Syndrome Foundation (litt. Fondation du Syndrome des Faux Souvenirs).

Aux Etats-Unis, le groupe de travail de l'Association Américaine de Psychologie dont l’objet était l’investigation sur les souvenirs d'abus sexuels d'enfants a également publié un rapport en 1995. Le rapport note que le fait de retrouver un souvenir est rare. Il déclare également qu’ « il y a un consensus parmi les chercheurs et les cliniciens étudiant la mémoire qui stipule que la plupart des personnes qui ont été sexuellement maltraitées lorsqu’elles étaient enfants se souviennent de tout ou partie de ce qui leur est arrivé, même si elles ne peuvent totalement le comprendre ou le révéler... Pour l’instant, » selon l'APA, « il est impossible, en l’absence de preuves qui le corroborerait, de distinguer un vrai souvenir d’un faux." Ainsi , dit le rapport de l'APA, "un psychothérapeute compétent reconnaîtra probablement que les connaissances actuelles ne permettent pas de conclure de façon certaine qu'un souvenir est vrai ou faux, sans autre preuve qui le corroborerait. » 

La liste de contrôle de TSR

Plusieurs des avocats les plus en vue de la Thérapie des Souvenirs Refoulés emploient une démarche de liste de contrôle pour diagnostiquer des souvenirs réprimées d'abus sexuels infantiles comme cause des problèmes d'un patient, malgré le fait qu’ "il n'y a aucun ensemble de symptômes qui indique automatiquement qu'une personne était une victime d'abus d'enfance" (rapport de l'APA). Les travaux sur les abus d'enfants soutenant une telle idée ont été très populaires parmi des thérapeutes et invités d’émissions de télévision tels Ellen Bass, Laura Davis (le courage de guérir), Wendy Maltz, Beverly Holman, Beverly Engel, Mary Jane Williams et E. Sue Blume. Par le biais d’un renforcement réciproque, beaucoup d’idées non vérifiées empiriquement, telle que l’affirmation selon laquelle environ la moitié de toutes les femmes ont été sexuellement maltraitées, sont considérées comme des faits par beaucoup de gens. Le Dr. Carol Tavris écrit :

Dans ce qu’on ne peut qu'appeler un arrangement incestueux, les auteurs de ces livres invoquent le travail des autres comme preuve pour le sien propre ; tous approuvent et recommandent les livres de chacun d’eux à leurs lecteurs. Si l'un d'entre eux propose une statistique inventée - comme « plus de la moitié de toutes les femmes sont des survivantes d’un traumatisme sexuel infantile » - les nombres s’échangent comme des Pokémon (numbers are traded like baseball cards), sont reproduits dans chaque livre et par la suite entérinés comme fait. Ainsi le cycle de l'information fausse, des statistiques défectueuses et des affirmations infirmées s’auto-entretient
(Tavris 1993).

Une différence significative entre ce groupe d'experts et par exemple un groupe de physiciens est que les experts en matière d'abus d'enfants ont acquis leurs statuts d’autorités non pas par une formation scientifique mais par

- ou bien (a) leur expérience [ils étaient des victimes d'abus infantiles ou ils s’occupent de victimes d'abus en qualité de travailleurs sociaux ],

- ou bien (b) elles ont écrit un livre sur l'abus d'enfant. Les experts en matière d'abus d'enfants ne sont pas formés à la recherche scientifique, ce qui, note Tavris, « n'est pas un commentaire sur leur capacité à écrire ou à pratiquer une thérapie, mais semble être une raison de leur illettrisme scientifique. »

Voici quelques unes des notions non prouvées et issues de recherches menées de façon non scientifiques avancées par ces experts en matière d'abus d'enfants : (1) si vous doutez du fait que vous avez été maltraité en tant qu'enfant ou pensez que ce pourrait être dû à votre imagination, c'est un signe de "syndrome post-inceste" [Blume]. (2) si vous ne pouvez pas vous rappeler toutes les circonstances spécifiques de maltraitance, mais que vous avez toujours le sentiment que quelque chose d’abusif vous est arrivé, "cela s’est probablement produit" [Bass et Davis]. (3) quand une personne ne peut pas se rappeler son enfance ou a des souvenirs très brouillés l'"inceste doit toujours être considéré comme une possibilité" [Maltz et Holman]. (4) "si vous avez le moindre soupçon, si vous avez le moindre souvenir, aussi vagues soient-ils, cela s'est probablement vraiment produit. Il est plus que probable que vous bloquiez les souvenirs, niant que cela s’est produit "[ Engel ].

A titre de référence, le bureau des statistiques de justice des ETATS-UNIS signale qu'une étude faite en 1996-97 sur des femmes détenues dans des prisons d'état a établi qu'environ 36 pour cent ont indiqué avoir été sexuellement ou physiquement maltraité à l'âge de 17 ans ou plus jeunes. Les termes « abus sexuel » et « abus physique » n'ont pas été clairement définis ; cependant, un tiers d’entre elles a rapporté avoir été violé avant leur incarcération. Par comparaison, 16 études d'abus d'enfants menée dans la population générale ont constaté que de 12 à 17 pour cent des personnes interrogées ont rapporté avoir été "maltraités" lorsqu’elles étaient enfants.

En outre, les gens qui ont subi des événements traumatiques ne les oublient pas la plupart du temps. * Des expériences sévèrement traumatiques sont typiquement oubliées seulement si (a) la personne est rendue sans connaissance à l'heure du traumatisme ; (b) la personne a des dommages au cerveau avant ou à cause du traumatisme ; ou (c) la personne est trop jeune pour établir les rapports neuraux nécessaires requis pour la mémoire à long terme. Les souvenirs ne sont pas stockés dans quelque mystérieuse cave sombre, mais dans un réseau complexe des raccordements neuraux impliquant plusieurs parties du cerveau. Les souvenirs sont perdus parce que des raccordements neuraux sont perdus, pas parce qu'un certain homoncule les stocke dans le sous-sol de l'esprit et les laisse hanter la personne dans la pièce située à l’étage où loge la claire conscience. 

Mémoire et répression

Avant de discuter les méthodes et les techniques de la TSR, il convient de noter que très peu de souvenirs retrouvés d'abus sexuels infantiles se produisent d'abord spontanément. Lorsque c’est le cas, il y a davantage de chances qu’ils soient corroborées par des preuves que ceux évoquées au cours de la TSR. En fait, dans certains cas la preuve corroborative sert de signal de récupération pour le souvenir réprimé. La TSR, cependant, semble pouvoir produire des souvenirs retrouvés d'abus sexuel chez la plupart de ses clients. Pour ceux qui pratiquent la TSR, c'est la preuve de sa puissance et de son efficacité. Pour les critiques sceptiques c'est un panneau d'avertissement : les souvenirs sont des affabulations suggérées par une thérapie astreignante et suggestive *.

Daniel Schacter note que la preuve scientifique en faveur de la répression est faible. La preuve que des désordres spécifiques sont provoqués par répression est encore plus faible . Il note le cas d'une victime de viol qui ne pouvait pas se rappeler le viol, celui-ci ayant eu lieu sur une voie pavée de briques. Les mots « brique » et « chemin » ont continué à lui traverser l’esprit, mais elle ne les a pas reliés au viol. Et elle est devenue très perturbée quand elle revint sur la scène du viol, bien qu'elle ne se soit pas rappelée ce qui s'était produit là (Schacter 1996, 232). On pourrait postuler que la victime a réellement un véritable souvenir du viol, mais qu’elle l'a réprimé. L'hypnose pourrait aider à faire ressurgir ce souvenir réprimé. Cependant, l'hypnose ou d'autres méthodes qui, au départ, ont cette prétention sont risquées autant qu’infondées. Le concept de mémoire implicite, c.-à-d., mémoire sans conscience, qui est due au fait que quelques connexions neurales ont été établies pendant un traumatisme, mais pas suffisamment pour produire un véritable souvenir, pourrait expliquer le souvenir inachevé de cette victime de viol sans supposer qu'elle enregistrait des souvenirs alors qu'elle était sans connaissance. Le concept de la mémoire implicite explique tout ce qui est connu à propos de la mémoire sans faire de suppositions à propos de ce qui ne l'est pas.

En outre, même si des souvenirs traumatiques sont parfois réprimés, ils le sont probablement aussi consciemment et délibérément. Bon nombre d'entre nous choisissent de ne pas rester sur des expériences désagréables et s’efforcent avec détermination de les effacer de leurs mémoires autant qu’ils le peuvent. Il est rare de désirer qu’un hypnotiseur ou un thérapeute ramènent à la lumière des souvenirs d’expériences que nous avons choisi d'oublier. En clair, l'amnésie limitée s’explique au mieux par la neurologie, pas par la métaphysique. Nous oublions des choses soit, en premier lieu, parce que nous ne les avons jamais codées assez fortement, soit parce que des raccordements neuraux ont été détruits, soit parce que nous choisissons de les oublier.

Les techniques de la TSR

Le TSR employe une variété de méthodes - comprenant l'hypnose, la visualisation, la thérapie de groupe et l'écriture en état de transe -pour aider le patient à se « souvenir » de l'événement traumatique. L'hypnose est risquée parce qu'il est facile de mener et d’encourager le patient par des questions suggestives ou orientées. Il n’a jamais été prouvé que l'écriture en état de transe ait une quelconque valeur thérapeutique (Schacter 1996, 271). La thérapie de groupe, d'autre part, peut devenir un renforcement collectif des illusions, si le thérapeute ne fait pas attention. Les gens dans le groupe peuvent en encourager d'autres à partager des contes bizarres sans crainte du ridicule. Sans donner naissance au souvenir retrouvé, le groupe pourrait faciliter la naissance et favoriser la croissance d’horribles fantasmes.

L’usage de l’imagerie guidée ou la visualisation dans la thérapie peut être également dangereux. Sherri Hines décrit comment son thérapeute utilisait cette méthode pour l'aider à retrouver un souvenir d’abus commis par son père :

Mon père voulait me donner un bain et il avait l'habitude de dessiner sur le miroir, de dessiner sur la buée, et il dessinait des personnages de dessin animé. Et c'était le germe dont naîtrait un souvenir ; ça commençait comme ça.
 
Et [ mon thérapeute ] me disait vous êtes dans la baignoire. Votre papa est là. Il dessine sur le miroir. Que dessine-t-il ? Alors il disait OK, maintenant votre père vient vers vous dans la baignoire. Il va jusqu’à vous toucher. Où vous touche-t-il ? Et c'est comme cela que les souvenirs étaient créés.
(Hallinan 1997). 

Hines en vint à croire qu'elle avait subi des attouchements de la part de son père et elle devint si déprimée qu’elle essaya de se suicider. Elle est maintenant sortie de sa thérapie et croit que les souvenirs étaient faux et créés au cours de la thérapie.

Le cas de Diana Halbrook remet également en question la fiabilité des méthodes de la TSR. En session d'écriture en état de transe, Halbrook avait écrit que son père avait attenté à sa pudeur. C'était des nouvelles choquantes pour elle ! Elle est entrée en thérapie de groupe et a entendu des histoires bizarres de sacrifices rituels sataniques. Bientôt les mêmes genres d'événements bizarres apparurent dans ce qu’elle écrivait en état de transe, y compris le souvenir retrouvé d’avoir tuer un bébé.

« Puisque les souvenirs d'abus rituels de Diana Halbrook semblaient si exotiques, ses doutes au sujet de la réalité de ces derniers et de ses autres souvenirs récupérés ont continué à grandir. Mais ces doutes ont rencontré des résistances de la part des membres de son groupe de soutien et de son thérapeute. « J’ai continuellement remis en cause les souvenirs, j’en ai douté, mais quand j'ai interrogé le thérapeute, il criait après moi, me disait que je n’accordais pas à la « petite fille en moi » le bénéfice du doute. Il me disait que j'étais dans le déni. Je ne savais pas quoi penser. Mais je lui ai fait confiance »

Halbrook est sorti de la thérapie, caractérisée par Daniel Schacter comme "toxique," et ne croit plus aux souvenirs exotiques. Schacter déclare que « l'interprétation la plus raisonnable est que les événements [récupérés au cours de la thérapie] n'ont aucune base en réalité. »

Chacune des diverses méthodes décrites ci-dessus a eu beaucoup de succès en obtenant des patients qu’ils « se rappellent » beaucoup de choses qu’ils ignoraient avant la thérapie. Les « souvenirs » incluent non seulement des souvenirs d’avoir été sexuellement maltraité comme enfants, mais aussi quelques choses très bizarres, telles qu'être enlevé par des extraterrestres pour l'expérimentation sexuelle ou la reproduction, être forcé de participer à des rituels sataniques, ou avoir été traumatisé dans une vie antérieure.

Le psychologue Joseph de Rivera affirme que dans la TSR « plutôt qu'aider le patient à séparer la vérité de l'imagination, le thérapeute encourage le patient à se « souvenir » davantage au sujet du traumatisme allégué. Et lorsque le patient a une image - un rêve ou un sentiment que quelque chose a pu se produire - le thérapeute est encouragé, il fait l’éloge des efforts du patient et l'assure qu'elle s’est vraiment produite. » Ce genre de thérapie, dit-il, « confond les différences entre l’abus véritable et fantasmé et encourage la destruction des familles » (de Rivera 1993).

La fondation pour le syndrome des faux souvenirs (False Memory Syndrome Foundation : FMSF) affirme avoir des centaines de tels cas dans ses dossiers. Plusieurs affaires sont allées devant la justice et des thérapeutes ont été déclarés responsables du mal provoqué par l’implantation (planting) de faux souvenirs. En dépit des affirmations selon lesquelles il y aurait eu des centaines d'expéditions réussies par des thérapeutes de TSR pour récupérer des souvenirs perdus, certains juges ne considèreront pas comme des preuves des souvenirs retrouvés au cours de la thérapie. Le juge du New Jersey William J. Groff a écrit au sujet de l’affaire qu’il traita en 1995 que…

le phénomène des souvenirs réprimés et le processus de la thérapie employé dans ces affaires pour récupérer les souvenirs, ne font pas consensus dans le domaine de la psychologie et ne sont pas scientifiquement dignes de confiance.
(cité dans Schacter 1996, 267)

Il est vrai qu'un autre juge du New Jersey, Linda Dalianas, a autorisé un tel témoignage dans un cas postérieur mais elle a également déclaré que…

la cour ne permettra pas l'expertise concernant le processus ou la plausibilité de « récupérer » un prétendu souvenir réprimé, parce que les experts n’ont produit aucune donnée soutenant ou réfutant la moindre théorie sur la façon dont un souvenir « perdu » pourrait être retrouvé et si c’est seulement possible.

En Californie, où un souvenir retrouvé a non seulement été pris en compte, mais a servi de base à une condamnation pour meurtre, le procès a été finalement annulé en raison du manquement à informer le jury que la source de presque chaque détail rappelé au sujet du meurtre pouvait avoir été un compte rendu de journal aisément accessible. On révéla également que la personne qui affirmait qu’elle avait eu un flash-back spontané du crime mentait à ce sujet, tout comme on révéla la manière dont elle avait retrouvé ses souvenirs du crime au cours d’une hypnothérapie.

Les thérapeutes de TSR créent-ils de faux souvenirs d'abus ?

« Les guerres de la mémoire » est le titre pertinent du chapitre sur la mémoire réprimée dans le livre de Daniel Schacter Searching for Memory (A la recherche de la mémoire), écrit en 1996. Entrer dans la polémique sur la mémoire réprimée et les psychothérapies utilisées pour récupérer des souvenirs d'abus sexuels subis au cours de l’enfance, c’est entrer dans une zone de guerre. D'un côté - le côté Mémoire Retrouvée – se trouvent ceux qui soutiennent que les patients présentant certains genres de troubles physiques et mentaux ont réprimé des souvenirs d'abus sexuels infantiles qui doivent être récupérées pendant la thérapie. L'autre côté - le côté Faux Souvenirs - assure que les souvenirs récupérées lors de la thérapie ne sont pas des souvenirs d'abus sexuels infantiles réels mais sont des souvenirs fabriqués édifiés à partir de matériaux suggérés au patient ou implantés par le thérapeute au cours de la thérapie.

Du côté mémoire retrouvée, on trouve Lenore Terr, Laura Brown, Kenneth Pope, Laura Davis, et Ellen Bass entre autres. Du côté faux souvenirs, on trouve Elizabeth Loftus, Carol Tavris, Richard Ofshe et la False Memory Syndrome Foundation (litt. Fondation du Syndrome des Faux Souvenirs), entre d'autres. Dans cette guerre, les adversaires ne sont pas vus comme des collègues à la recherche de la même vérité, mais comme des démons, bandits ou fraudeurs. Schacter semble marcher sur des œufs tandis qu'il présente ce qui est connu, non connu, conjecturé, etc., dans ce domaine. Ses conclusions semblent un peu faibles, sinon contradictoires, eu égard aux éléments qu'il présente (272).

D'abord, il n'y a aucune preuve scientifique concluante issue d’une recherche contrôlée établissant que des faux souvenirs d'abus sexuels peuvent être créés – d’ailleurs une telle preuve n’existera jamais, en raison de considérations morales. En second lieu, il n'y a de même aucune preuve scientifique définitive que la thérapie elle-même ou des techniques suggestives spécifiques sont seules responsables de la création des souvenirs erronés. Troisièmement, lorsqu’on les considère ensemble, plusieurs enchaînements séparés soutiennent la conclusion que quelques thérapeutes ont aidé à créer des souvenirs illusoires d'abus sexuel....

D'autre part, Schacter présente des preuves fortes issues de recherches contrôlées stipulant que des souvenirs peuvent être créés, et il fait un argument fort du fait que la répression, la base conceptuelle de la TSR, a peu de preuve scientifique. Ce concept est couramment accepté dans les communautés psychologiques et psychiatriques - de même que la théorie de la dissociation qui lui est liée - mais les études scientifiques démontrant de tels mécanismes font défaut. Les membres du mouvement de la TSR commencent par prétendre que le fait de présenter l'un quelconque d'un certain nombre de symptômes prouve l'abus sexuel infantile. Nombre de ces symptômes n'indiqueraient pas nécessairement un quelconque problème psychologique profond, encore moins une origine traumatique. Beaucoup d’entre eux pourraient être symptomatiques d'un certain nombre de désordres n'ayant aucune racine dans un traumatisme sexuel. Des thérapeutes qui supposent que leurs patients ont été sexuellement abusés et supposent que quels que soient leurs souvenirs, aussi fantasmatiques ou illusoires soient-ils, sont ou bien des souvenirs fidèles de l'abus ou des souvenirs symboliques de l'abus, n'ont pas besoin d’implanter (plant) des souvenirs dans le cerveau de leurs patients pour constater qu'ils ont été maltraités. Les thérapeutes ont déterminé a priori que l'abus sexuel infantile est la cause des problèmes de leur patient, quels ques soient les artefacts qu'ils découvrent.

Les études menées par Marcia Johnson et al. ont prouvé que la capacité de distinguer la mémoire de l'imagination dépend du rappel de l'information d’origine (Schacter 1996, 116). Ainsi les souvenirs retrouvés de l'abus pourraient être très vifs et précis sur beaucoup de détails, mais incorrects au sujet de la source du souvenir. Par exemple, dans le cas de Diana Halbrook, il est très probable que la source de ses souvenirs de rituels sataniques doit être trouvée dans sa thérapie de groupe.

Les souvenirs d'abus en tant que symbole

Un acte que le groupe de TSR a accompli lors de ces Guerres da le Mémoire a été de détourner l'attention du mécanisme incertain de la répression et de leurs méthodes prédéterminées et non scientifiques d'interprétation des significations symboliques des souvenirs, vers le problème consistant à savoir si les thérapeutes de TSR implantent des souvenirs dans le cerveau de leurs patients. Ce n'était pas intentionnel, mais ce fut le résultat d'un certain nombre de procès intentés à des thérapeutes de TSR par d’anciens patients, au cours desquels tous ceux-ci abjurèrent les souvenirs d'abus infantiles découverts en cours de thérapie et blâmèrent leurs thérapeutes pour avoir ruiné leurs vies par l’implantation de faux souvenirs d'abus dans leurs esprits. Mais la question de savoir si un souvenir particulier a été implanté par un thérapeute particulier est d'importance capitale parce que les souvenirs allégués sont des choses horribles et ils sont très perturbants et destructeurs des vies des personnes. Si les thérapeutes implantaient toutes sortes de bons souvenirs dans les esprits des patients, les aidant à apprécier des vies et des relations plus satisfaisantes, il est douteux qu'il y aurait un tel tumulte.

Certains des souvenirs récupérés lors d’une TSR sont extraordinairement bizarres, si bizarres qu'on serait en droit de penser qu'une personne raisonnable pourrait difficilement les prendre au pied de la lettre. Mais les thérapeutes de TSR ne sont pas démontés par des « souvenirs » bizarres. Soit ils les prennent au pied de la lettre (comme John Mack le fait avec ses patients qui prétendent avoir été enlevés par des extraterrestres ou comme d’autres lorsqu’ils interrogent des enfants). Soit ils les considèrent comme des « artefacts » de l'esprit, que les thérapeutes doivent analyser comme s’ils étaient des archéologues qui doivent inférer la vérité vraie à partir des artefacts. Soit ils prennent les souvenirs fantastiques comme symboles d’expériences véritables.

Par exemple, Laura Brown, , une psychologue de Seattle figure de proue de la TSR dit que des souvenirs fantastiques « sont peut-être des versions codées ou symboliques de ce qui s'est vraiment produit. » Ce qui s'est vraiment produit, elle en est sûre, c’était un abus sexuel au cours de l'enfance. « Qui sait ce que les pédophiles ont fait et qui est rapporté plus tard en tant que rituels sataniques et orgies cannibales? » demande le Dr. Brown (Hallinan 1997).

Par le passé, Brown a critiqué la FMSF l’accusant d’être non scientifique, mais son emphase sur la nature symbolique des souvenirs fantastiques a peu de crédibilité scientifique elle-même. Où est la preuve scientifique qu'un souvenir fantastique peut être distingué d'une illusion ? Comment distinguons-nous des souvenirs de vrai cannibalisme de souvenirs symboliques ? Nous savons habituellement ce qu'un crucifix ou un svastika symbolise, mais que symbolise le fait de manger un enfant ? Les symboles peuvent être ambigus. Comment pouvons-nous être sûrs qu'un souvenir est un symbole d'abus d'enfant et pas d'abus d'adulte par des collègues de travail, ou par d'autres enfants qui ont tourmenté le patient des années plus tôt, ou par le thérapeute lui (ou elle)-même ? Comment pouvons-nous être sûrs que ce n'est pas un symbole d’auto-abus (self-abuse) ? Comment pouvons-nous être sûrs que ce soit même un symbole d’un genre d'abus quelconque ? Qu’est-ce qui distinguerait un symbole d'abus d'un symbole de la crainte d’un abus ? A cet égard, qu’est-ce qui distinguerait une représentation symbolique de la crainte d'être maltraité d'une qui représenterait la crainte de maltraiter quelqu'un d'autre aujourd’hui, ou un regret d’avoir maltraité quelqu'un d'autre par le passé ? Les dangers et les fortes probabilités de mauvaise interprétation de souvenirs symboliques sont tout à fait évidents, particulièrement dès lors qu’il est déjà loin d’être clair qu'un souvenir soit une expression symbolique. Devons-nous accepter sans discussion l’idée que n'importe quel souvenir, vrai ou faux, reflète une certaine vérité, objective ou subjective, que seul le thérapeute qualifié peut déterminer ? Ceci semble être le point de vue de certains avocats de la TSR. Si c’est le cas, ceci revient à nous demander d’accepter le mysticisme au lieu de la science. Comment pourrait-on concrètement réfuter l’affirmation qu'un souvenir qui est incroyable à première vue est un message symbolique ? Est-ce que quelqu’un peut imaginer un expérience empirique pour tester cette idée ? Si le problème était simplement de savoir si un souvenir est précis, il y aurait un certain espoir d'établir dans certains cas que la probabilité est que le souvenir est vrai ou qu'il est faux. Mais si le problème est de savoir si un souvenir a une signification, ceci sera probablement bientôt admis, puisque nous n'aimons pas nous penser en train de faire quelque chose sans que cette chose ait une certaine raison d’être.

Comment déterminer la vraie raison d'une affabulation ? Les thérapeutes et ceux d’entre nous qui interprètent des souvenirs ou des rêves ne deviennent-ils pas des conteurs (storytellers) eux-mêmes ? N'est-il pas raisonnable de supposer qu’en tant que conteurs nos histoires ne peuvent pas être littéralement vraies, mais symboliques et être interprétées par un autre conteur, ad infinitum ? Peut-être le mot « répression » ne doit-il pas être pris au sens littéral, mais symbolique. Peut-être chaque thérapeute doit-il développer une vérité subjective à partir de concepts tels que « répression » et « thérapie. » Si c'est le cas, alors la thérapie est une arme dangereuse que tout le monde doit redouter plutôt qu'une bénédiction à rechercher par ceux qui ont des problèmes psychologiques. L'histoire est remplie d’exemples de ce qui se produit quand un groupe d'autorités ne doit pas répondre à une preuve empirique mais est libre de définir la vérité à sa guise. Aucun de ces exemples ne s’est bien terminé. Pourquoi devrait-il en être autrement avec la thérapie ?

 

 

 

Traduit par Jean-Louis Racca 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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