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Bertrand Russell

 

Problèmes de philosophie.


Chapitre XV : La valeur de la philosophie.

 

Bertrand Russell

Arrivés à la fin de notre brève et très incomplète analyse des problèmes de la philosophie, il serait bon pour conclure d'en estimer la valeur et d'examiner les raisons pour lesquelles elle devrait être étudiée. Il est indispensable d'envisager cette question du fait que de nombreuses personnes, sous l'influence de la science ou de la vie courante, sont amenées remettre en cause la philosophie comme n'étant guère supérieure à un inoffensif mais futile art du distinguo où l'on coupe les cheveux en quatre, et un ensemble de polémiques sur des sujets où toute connaissance est impossible.

Cette idée de la philosophie résulte de conceptions erronées, pour une part quant aux buts de l'existence, pour une autre part quant aux bienfaits que la philosophie peut procurer. La physique, par les inventions qu'elle permet, est utile à une multitude de gens qui ignorent tout de cette discipline ; ainsi, l'étude de la physique est à recommander, non seulement ou principalement pour les effets qu'elle a sur celui qui l'étudie, mais plutôt à cause de ses conséquences sur toute l'humanité. La philosophie ne présente pas une telle utilité. Si son étude présente quelque valeur pour d'autres que les philosophes, ce doit être seulement de façon indirecte, par ses conséquences sur la vie de celui qui s'y intéresse. C'est dans ces effets qu'il faut donc avant tout rechercher la valeur de la philosophie.

Mais de plus, si nous ne voulons pas échouer dans notre tentative de définir la valeur de la philosophie, nous devons auparavant débarrasser notre esprit des préjugés appartenant à ceux improprement nommés individus « pratiques ». Celui qu'on appelle individu « pratique » dans le langage courant ne connaît que les besoins matériels, ne voit pour l'être humain que l'obligation d'alimenter son corps, mais ne tient pas compte de la nécessité des nourritures spirituelles. Si tous les hommes étaient riches, si la pauvreté et la maladie étaient réduites à leur plus bas niveau, il resterait encore beaucoup à faire pour créer une société idéale ; et même dans le monde actuel, les biens de l'esprit sont au moins aussi importants que les biens du corps. C'est exclusivement parmi ceux-là que la valeur de la philosophie est à rechercher ; et seul celui qui n'est pas insensible aux biens de l'esprit peut être convaincu que l'étude de la philosophie n'est pas une perte de temps.

Comme toutes les autres recherches, la philosophie a pour objectif principal la connaissance. Elle aspire à cette catégorie de connaissance qui unit et systématise le corpus scientifique, et qui procède d'un examen critique des fondements de nos convictions, de nos préjugés et de nos croyances. Pourtant on ne peut faire valoir que la philosophie ait eu beaucoup de réussite dans ses efforts de fournir des réponses claires à ces questions. Si l'on demande à un mathématicien, à un minéralogiste, à un historien, ou à tout autre spécialiste, quelles connaissances ont été démontrées par sa discipline, il répondra aussi longtemps qu'on voudra l'écouter. Mais si l'on pose la même question à un philosophe, il devra reconnaître, s'il est sincère, que ses travaux n'ont pas donné de résultats aussi effectifs que ceux obtenus dans les autres savoirs. Il est vrai que cela est dû en partie au fait que, dès que l'on acquiert une connaissance précise sur un quelconque sujet, celui-ci sort du champ de la philosophie et devient une science distincte. L'étude du cosmos, qui relève actuellement de l'astronomie, était autrefois l'objet de la philosophie ; Newton intitula son œuvre maîtresse « Principes mathématiques de philosophie naturelle. » De même, l'étude de l'esprit humain, qui appartenait au domaine de la philosophie, en est maintenant séparée pour constituer la psychologie scientifique. Ainsi, l'incertitude de la philosophie se révèle largement plus apparente que réelle ; les questions qui ont pu recevoir une réponse rigoureuse sont incluses dans la science, tandis que les interrogations qui n'ont pas encore obtenu d'explications précises demeurent dans ce résidu nommé philosophie.

Toutefois, au sujet de l'incertitude de la philosophie, ce n'est qu'une partie de la vérité. Il existe de nombreuses questions - dont certaines sont du plus grand intérêt pour notre vie spirituelle - qui, pour autant qu'on puisse l'imaginer, doivent rester insolubles pour l'intelligence humaine à moins que ses capacités ne soient modifiées profondément au-delà de ses limites actuelles. L'univers présente-t-il la cohérence d'un programme ou d'un projet, ou n'est-il qu'un assemblage fortuit d'atomes ? La conscience est-elle un élément permanent de l'univers, donnant l'espoir d'une croissance illimitée de la connaissance, ou n'est-elle qu'un accident transitoire sur une petite planète où la vie doit finir par s'éteindre ? Le bien et le mal ont-ils une portée pour l'univers ou seulement pour l'homme ? La philosophie pose de telles questions, diversement argumentées par différents philosophes. Mais, qu'il existe on non une autre manière susceptible de découvrir la solution, il semble qu'on ne puisse démontrer vraie aucune des réponses proposées par la philosophie. Malgré tout, si mince que soit l'espoir de trouver une explication, c'est l'un des devoirs de la philosophie que de persévérer dans de telles interrogations, de nous faire prendre conscience de leur portée, d'en explorer toutes les approches, et de conserver vivace, à l'égard de l'univers, cet intérêt spéculatif qu'on peut détruire en se limitant aux seules connaissances rigoureusement démontrables.

Beaucoup de philosophes, il est vrai, ont cru que leur discipline pouvait démontrer la vérité de certaines réponses à de telles questions fondamentales. Ils ont supposé qu'une démonstration rigoureuse pouvait prouver l'exactitude du fondement des croyances religieuses. Afin de juger ces tentatives, il est nécessaire d'avoir une vue globale de la connaissance humaine, et d'apprécier ses méthodes et ses limites. Sur un tel sujet, il serait imprudent de se prononcer de façon catégorique ; mais si les analyses des précédents chapitres ne nous ont pas induits en erreur, nous devons renoncer à l'espoir de découvrir par la philosophie les preuves des croyances religieuses. Ainsi ne pouvons-nous intégrer un ensemble formel de solutions à ces interrogations comme élément de valeur de la philosophie. Une fois de plus, on ne doit pas faire découler cette valeur d'un corpus supposé de connaissances absolument démontrables, destinées à être assimilées par ceux qui l'étudient.

C'est en fait dans son incertitude même qu'il faut rechercher en grande partie la valeur de la philosophie. L'homme qui n'a nulle teinture de philosophie passe sa vie prisonnier des préjugés du sens commun, des croyances courantes de son époque ou de son pays, et des convictions qui se sont développées dans son esprit sans le concours ou l'approbation de sa réflexion. Pour un tel individu, le monde semble explicite, fini, transparent ; les objets ordinaires n'éveillent nul questionnement, et les hypothèses inhabituelles sont dédaigneusement repoussées. Au contraire, dès que nous commençons à philosopher nous découvrons, comme nous l'avons vu dans les premiers chapitres, que même les choses les plus ordinaires conduisent à des questions sans réponses réellement satisfaisantes. Bien que ne pouvant nous répondre avec certitude aux doutes qu'elle suscite, la philosophie peut suggérer de multiples possibilités qui élargissent nos réflexions et les libèrent de la tyrannie de l'habitude. Ainsi, en ébranlant notre conviction de savoir ce que sont les choses, elle accroît considérablement notre connaissance de ce qu'elles pourraient être ; elle fait disparaître le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux qui n'ont jamais parcouru le chemin du doute libérateur, et garde vivace notre perception du merveilleux en nous présentant les choses familières sous un jour insolite.

Outre son intérêt à révéler des possibilités insoupçonnées, la philosophie recèle une valeur - peut-être sa valeur principale - dans l'importance des objets de sa réflexion, qui permet de s'affranchir des limites de la seule poursuite de buts personnels. L'homme qui agit par instinct restreint son  existence à ses seuls intérêts privés : il peut y inclure sa famille et ses amis, mais sans prêter attention au monde extérieur, sauf si celui-ci peut être utile ou faire obstacle à ce que contient le vase clos de ses désirs spontanés. Dans cette existence, il y a quelque chose de fébrile et de limité, alors que la vie avec la philosophie est sereine et libre. Le microcosme des intérêts dictés par l'instinct est exigu, au milieu d'un immense et puissant univers qui, tôt ou tard, doit amener la fin de notre monde personnel. A moins de pouvoir étendre le champ de nos intérêts au monde extérieur dans son entier, nous demeurons comme une garnison au sein d'une forteresse assiégée, sachant que l'ennemi rend toute fuite impossible et que la reddition est inéluctable. Dans cette vie, il n'existe pas de place pour la paix, c'est un combat entre l'exigence du désir et l'impuissance de la volonté. Si nous voulons que notre vie soit libre et intense, nous devons, d'une façon ou d'une autre, fuir cette prison et ce combat.

La contemplation philosophique est un moyen d'y échapper. Celle-ci ne divise pas, dans sa vision la plus large, l'univers en deux camps opposés, ami et ennemi, utile ou nuisible, bien ou mal : elle observe tout de façon impartiale. La stricte contemplation philosophique n'a pas pour objectif de prouver que le reste de l'univers est de nature semblable à l'homme. Tout acquis de connaissance est un développement du Moi, auquel on parvient mieux sans le rechercher directement. On l'obtient quand seul s'exerce le désir de connaissance, par une recherche qui ne préjuge pas la nature de son objet, mais qui modèle le Moi d'après la nature qu'elle découvre dans cet objet. On ne parvient pas à ce développement en tentant de montrer que le Moi, pris tel qu'il est, ressemble tellement au monde que la connaissance de ce dernier est accessible sans la moindre acceptation de ce qui nous semble étranger. Le désir de prouver cette similitude est une forme d'affirmation de soi, et, comme telle, représente un obstacle à l'extension du Moi auquel ce dernier aspire, et dont il se sait capable. L'affirmation de soi, dans la spéculation philosophique comme ailleurs, considère le monde comme un moyen de parvenir à ses fins ; elle amoindrit la valeur du monde devant celle du Moi, celui-ci définissant alors l'importance à accorder aux objets du monde. Dans la contemplation, au contraire, nous partons du non-Moi, qui, par son ampleur, repousse les limites du Moi ; en contemplant l'infini dans l'univers, l'esprit s'associe à ce caractère infini.

C'est pour cela que les philosophes qui identifient l'univers à l'homme amoindrissent la dimension de l'esprit. La connaissance est une forme d'union entre le Moi et le non-Moi ; comme toute union, elle est troublée par la prédominance de l'un ou l'autre, et donc par toute tentative de soumettre l'univers à notre propre image. Il y a une doctrine philosophique répandue qui nous enseigne que l'homme est la mesure de toute chose, que la vérité est une notion purement humaine, que l'espace, le temps et les concepts universels sont des attributs de l'esprit, et que, s'il existait une chose non créée par l'esprit, celle-ci serait inaccessible et pour nous sans valeur. Si nos précédents raisonnements sont justes, cette conception est fausse ; mais en outre, elle a pour effet d'enlever tout ce qui donne de la valeur à la contemplation philosophique, en la soumettant au Moi. Cette conception de la connaissance n'est pas une union du Moi et du non-Moi, mais un ensemble de préjugés, d'habitudes, de désirs, jetant un voile impénétrable entre le monde extérieur et nous. Celui qui se complaît dans une telle idée de la connaissance ressemble à l'homme qui ne quitterait jamais la cellule familiale de crainte de ne pouvoir autrement imposer sa parole.

La vraie contemplation philosophique, au contraire, trouve sa satisfaction dans chaque développement du non-Moi, dans tout ce qui accroît l'importance des objets qu'elle contemple, et donc du sujet qui s'y livre. Dans la contemplation, tout ce qui est personnel ou privé, tout ce qui procède des habitudes, de l'intérêt propre ou du désir, déforme l'objet, et par là affaiblit l'union recherchée par la raison. En érigeant une barrière entre l'objet et le sujet, de tels éléments personnels et privés enferment la raison. Libre, la raison possédera l'acuité que Dieu pourrait avoir, sans référence à un ici et maintenant, sans espoir et sans crainte, sans les entraves des croyances créées par la coutume et les préjugés répandus par la tradition, paisiblement, sans passion, dans le seul et unique désir de connaissance - une connaissance impersonnelle, purement contemplative, autant qu'un homme puisse y parvenir. Par conséquent, la raison ainsi libre préférera la connaissance abstraite et universelle sans les accidents d'une histoire personnelle, plutôt que la connaissance transmise par les sens, obligatoirement dépendante d'un jugement personnel et exclusif, et d'un organisme dont les sens déforment autant qu'ils révèlent.

L'esprit accoutumé à la liberté et à l'impartialité de la contemplation philosophique conservera quelque chose de ces qualités dans la vie active et affective. Il regardera ses desseins et ses désirs comme la partie d'un tout, sans prétentions, les tenant comme d'infimes fragments au sein d'un monde sur lequel les actes d'un individu n'influent pas. Dans la contemplation, l'impartialité est une profonde aspiration à la vérité, cette même qualité de l'esprit qui, dans la vie active, représente la justice, et, dans la vie affective, l'amour universel offert à tous, et non seulement à ceux considérés comme utiles ou remarquables. Ainsi, la contemplation développe non seulement les objets de notre réflexion, mais également ceux de nos actions et de nos émotions : elle fait de nous citoyens de l'univers, au lieu d'être ceux d'une cité fortifiée en guerre contre le reste du monde. Dans cette citoyenneté de l'univers réside la vraie liberté de l'homme, et son affranchissement de la servitude engendrée par les espoirs prosaïques et les peurs.

Donc, pour résumer notre discussion sur la valeur de la philosophie : la philosophie est digne d'étude, non pas parce qu'elle répond de façon exacte aux questions qu'elle pose, puisqu'on ne peut, en règle générale, établir la vérité de ses réponses, mais pour les questions elles-mêmes ; parce que ce questionnement étend notre compréhension du possible, développe l'imagination de notre intellect et diminue l'assurance dogmatique qui ferme l'esprit à toute spéculation ; mais avant tout parce que, dans la contemplation philosophique de la grandeur de l'univers, l'esprit étend son envergure et, rendu capable de s'unir à l'univers, il acquiert alors son bien le plus précieux.

 

 

Note du traducteur : cette version du dernier chapitre de l'ouvrage « Problems of Philosophy » de Bertand Russell est une contribution personnelle, et donc non « officielle » ; le lecteur peut se rapporter à la traduction complète de l'ouvrage par François Rivenc, parue aux éditions Payot,  I.S.B.N. : 2-228-88172-4.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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